Le nationalisme corse : plus qu’une histoire.

Le dimanche 10 décembre 2017, le second tour des élections territoriales de Corse a donné, avec 56,5% des suffrages, la victoire de la coalition nationaliste « Pè a Corsica » dirigée par Gilles Simeonie et Jean-Guy Talamoni.

Pascal Paoli, la genèse de l’indépendance de la Corse

Pascal Paoli est la figure la plus marquante quant à la volonté d’instaurer une République Corse.

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Il est né à Morosaglia en Haute-Corse le 5 avril 1725, sous domination la génoise. Son père, Hyacinthe Paoli, est connu pour s’être imposé contre Gênes dès 1932. Il rédige dès lors la première charte du Royaume de Corse, dont le préambule est semblable à celui de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 puis à celui de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. « Tous les hommes naissent libres et égaux entre eux… ».En 1739 Hyacinthe Paoli est vaincu et se réfugie à Naples avec son fils, Pascal Paoli.

Pascal Paoli est rentré en Corse en 1755. De par sa posture de général, il parvint à limiter la domination génoise. Il se mit alors à écrire en italien une Constitution corse à la Consulta generale di Corte, permettant de rendre le gouvernement légitime de faire de la Nation Corse un État souverain, indépendant. Il créé un Parlement national composé de délégués élus pour un mandant de trois ans. Cette Constitution est la première constitution démocratique basée sur une séparation des pouvoirs et sur le suffrage universel. Tous les citoyens de plus de 25 ont le droit de vote et ce gouvernement met en place de manière définitive le droit de vote pour les femmes. La Corse est ainsi le premier État à avoir donné le droit de vote aux femmes. La République a mis en place sa propre monnaie dès 1761 où il y était imprimé la « tête de Maure », symbole présent sur le drapeau Corse.

La légitimité de Paoli pris de plus en plus d’ampleur du fait de ses volontés d’indépendance, de démocratie et de liberté, volontés soutenues par des philosophes français tels que Rousseau ou encore Voltaire. Il ouvrira même en 1765 l’Université de Corse. Sa consécration arrivera dès 1766, lorsque James Boswell réalise un rapport positif sur Paoli, qui le rendra ainsi très populaire en Europe.

Mais en 1769 les troupes de Pascal Paoli perdent la bataille de Ponte-Novo contre la France, mettant la Corse sous le joug de l’administration française. Les philosophes qui le soutienne s’indignent de la guerre menée par les français, détruisant un espoir démocratique. Paoli quitta alors la Corse pour la Grande-Bretagne, et l’élan démocratique et d’instruction fut détruit par Louis XV lorsqu’il décida de fermer l’Université de Corte.

Les tentatives contemporaines d’émancipation, d’autonomie, d’indépendance Corse

C’est en 1923 qu’est créé le parti politique « Partitu Corsu d’Azione », renommé par la suite « Partitu Corsu Autonomista ». Son ambition principale était la reconnaissance du peuple corse, de la langue et la réouverture de l’Université de Corte créée par Paoli.

Du fait du déclin économique de l’île, des mouvements régionalistes voient le jour, portant toujours les mêmes idéaux. Des mouvements tels que le « Front régionaliste corse » en 1966, divisé, donnera « l’Action Régionaliste Corse » en 1970. Ils souhaitaient que l’Etat se préoccupe des difficultés de l’île et de la culture Corse.

Ces différentes volontés des mouvements régionalistes ne sont néanmoins pas entendues par l’Etat, entrainant ainsi l’utilisation de moyens plus radicaux pour « l’Action Régionaliste Corse ».

Le 21 août 1975, des membres de ce mouvement, menés par Edmond Simeoni, occupent une exploitation agricole d’origine « pied-noir » à Aléria. Ils sont lourdement armés lors de cette action, ce qui a entrainé la réponse du ministre de l’Intérieur de l’époque, Michel Poniatowski, qui a envoyé plus de 2 000 CRS et des gendarmes. Lors de cet affrontement deux gendarmes sont tués, ce qui entraina la dissolution immédiate du mouvement (l’ARC). Cette affaire fit écho dans les rues de Bastia, où des émeutes et des fusillades eurent lieu, ce qui causa la mort d’un CRS et plusieurs blessés.

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Dans la nuit du 4 au 5 mai 1976, plusieurs militants nationalistes créent le « Front de libération nationale de Corse » (FLNC), connu pour ses séries d’attentats.

Politiquement parlant, les membres de ces groupes, bien qu’ils aient une part d’idéologie marxiste, sont surtout issus de la droite dure nationaliste ou apolitique. Certains sont de gauche, des maoïstes ou encore des trotskistes, mais ils sont très minoritaires. Dans ces rangs, l’omerta devient le droit commun et les habitants ne voient rien, ne disent rien, ne connaissent rien du fait des liens de financement entre les nationalistes et les mafieux.

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En une quarantaine d’années, on constate que les attentats deviennent plus réguliers. Ces nuits bleues attirent les médias et préoccupent également l’Etat français.

Le 6 février 1998, l’assassinat du préfet Claude Érignac par Yvan Colona, un indépendantiste corse éloigné des mouvements indépendantistes traditionnels, a créé un climat de tension entre les indépendantistes et l’Etat Français. Plusieurs plaintes ont été déposées contre Nicolas Sarkozy par l’avocat d’Yvan Colona pour « atteinte à la présomption d’innocence ». Cette affaire a eu de nombreux soutiens de la part des corses, de l’opinion publique, mais aussi des ONG comme la Ligue française des Droits de l’Homme.

Le tournant du Nationalisme Corse à partir des années 2000

Au début des années 2000, la coalition Unione Naziunale a remporté un score extraordinaire de 17% aux élections territoriales de 2004. On aperçoit alors une révolte par les urnes, pacifiste, sur une base de discussions et de coopération plutôt qu’à travers la violence armée. Le 25 juin 2014, le FLNC annonce son enclenchement, « sans préalable et sans équivoque, un processus de démilitarisation et une sortie progressive de la clandestinité ». Cette annonce explosive du groupuscule est très intéressante étant donné qu’elle marque le changement de politique des nationalistes, délivrant même en 2016 plusieurs messages à destination des jihadistes et de la politique armée de l’Etat Français au Moyen-Orient et au Mali. Le 30 mars 2014 marquera un tournant nationaliste démocratique, avec l’élection de Gilles Simeoni comme maire de Bastia. C’est lors des élections territoriales de 2015 que la coalition « Pè a Corsica » remportera le second tour, à plus de 35% des voix !

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Cette histoire du nationalisme Corse, et plus particulièrement de l’Etat Corse, est très intéressante du fait de ces mutations, optant d’abord sur un rapport de force armée pour aller vers un rapport de force politique, du fait de leur légitimité dans les urnes. Cet élan de volonté de coopération, sans rappeler les mots de Jean-Guy Talamoni : « La France est un pays ami », marque bien la rupture de la force armée. Désormais, il s’agit plutôt de la volonté d’avoir un rapport basé sur le droit, à travers différentes réformes. Une question importante peut néanmoins être posée : comment le Président de la République française va-t-il gérer la situation de la Corse ? En effet, la Corse peut être comparée à la Catalogne, qui peut ainsi représenter une source d’inspiration pour les fervents nationalistes.

Wyckaert Théo