Les nouveaux défis de Sebastião Salgado.

Le 6 décembre dernier, Sebastião Salgado a fait son entrée à l’Académie des Beaux-Arts, après avoir été élu le 13 avril 2016 au siège auparavant occupé par Lucien Clergue. Le franco-brésilien, photographe-star, est récompensé une nouvelle fois pour son colossal travail photographique commencé au début des années 1970. Ses photos marquent les esprits et sont largement reprises et diffusées. Pourtant, ce n’est pas la photographie qui l’amène à voyager et à découvrir des situations qu’il n’imaginait pas.

Après des études d’économie à l’Université de Sao Paulo, Sebastião Salgado trouve un poste au ministère brésilien des Finances. Il décide alors de poursuivre ses études aux États-Unis, puis en France. Il part s’installer à Londres en 1971 pour travailler au sein de l’Organisation internationale du café, où il est chargé du dossier de la diversification des plantations de café en Afrique. C’est au cours de ses voyages qu’il décide de témoigner, à travers la photographie, des difficultés que rencontrent les populations locales.

Il intègre l’agence Sygma en 1974, après avoir publié son premier reportage sur la sécheresse au Sahel. C’est le début d’une reconnaissance internationale, qui franchie un nouveau seuil lorsqu’il commence à travailler avec Médecins sans frontières à partir de 1986 à la publication de son premier livre : Sahel : l’homme en détresse. C’est notamment par ses publications qu’il se fait connaître du grand public. Ses livres sont l’aboutissement de projets de très grande ampleur, qui s’étalent parfois sur plusieurs années. À travers ses images, il ambitionne de transmettre les réalités parfois très dures qu’il rencontre au cours de ses périples.

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Les migrations, les déplacements de populations, le travail déshumanisant de certaines populations sont ses sujets principaux jusque dans les années 2000. Alors qu’il est profondément marqué, tant moralement que physiquement, par son travail sur le génocide rwandais dans les années 90 – il se met à cracher du sang, sans pour autant être atteint d’une quelconque maladie – il décide peu à peu de se tourner vers un sujet qui lui tient depuis longtemps à cœur.

Nommé représentant spécial de l’UNICEF en 2001, il commence, parallèlement à ses missions, un projet qui mettra presque dix ans à voir le jour. Genesis, publié en 2013, est un ouvrage rassemblant des photos de faune, de flore et de paysages, comme un hommage à la nature et aux communautés humaines traditionnelles. Cette focalisation du travail de Salgado sur de nouveaux thèmes, moins centrés sur les hommes, se fait au moment où plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer une soi-disant primauté accordée à la forme dans le travail du photographe.

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Son style caractéristique – l’homme au centre du cadre, noir et blanc avec beaucoup de grain pour la technique – et son statut de « star » font s’interroger certains sur l’utilisation de sujets aussi difficiles pour faire de belles photographies. Pourtant l’utilisation du noir et blanc, plus que pour styliser ses photographies, permet à Salgado de « mieux représenter la dignité des personnes ». Ainsi, les différentes nuances de gris restituent toute la richesse des couleurs sans pour autant focaliser l’attention du lecteur.

Quand il rentre au Brésil dans sa ferme familiale, Sebastião est marqué par l’érosion des terres, autrefois luxuriantes, et le changement du climat local. Avec Lélia Salgado, sa femme qui l’a toujours suivi notamment dans l’édition de ses livres, il se lance dans le projet de reboiser le domaine, dans le Minas Gerais. En 1998, ils créent l’ONG « Instituto Terra » afin de lever des fonds à cette fin, mais aussi pour mettre au point des programmes de sensibilisation et d’éducation à la protection de l’environnement. Aujourd’hui, plus de 3 millions d’arbres ont été replantés, entre autres, sur la ferme familiale, depuis transformée en parc national. Celle-ci avait petit à petit été transformée en immense parcelle agricole, au même titre que toutes les petites exploitations familiales environnantes. Pourtant, cet immense terrain perdait au fil des années toute fertilité : les ruisseaux s’asséchaient et les espèces animales pourtant protégées disparaissaient. Depuis, les arbres ont été replantés et la faune et la flore locale sont revenues.

Fort de cette expérience réussie, le nouveau projet titanesque de Salgado est de replanter les parcelles, autrefois recouvertes de forêts, autour de toutes les sources d’eau de la vallée du Doce, entre les états du Minas Gerais et de l’Espìrito Santo. Cette vallée, « qui fait la taille du Portugal » estime-t-il sur France Inter le 8 décembre dernier, nécessitera la plantation de plus de 150 millions d’arbres dans les 30 prochaines années, pour que le projet soit mené à bien.

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Au Brésil, un des pays les plus touché par la déforestation, l’érosion des terres « a aussi un impact dévastateur sur les conditions de vie des populations rurales locales » peut-on lire sur le site de Instituo Terra. En favorisant le ruissellement des eaux de pluie et en rendant les terres impropres à l’agriculture, la déforestation condamne les habitants à déménager et à changer de mode de vie. Plus que l’enjeu écologique, c’est peut-être bien un projet humanitaire et social dans lequel se lance encore une fois Sebastião Salgado.

Gérardin Gabriel

A voir, Le sel de la Terre, le passionnant documentaire de Wim Wenders sur la vie de Sebastião Salgado, réalisé en 2014 et récompensé à Cannes dans la catégorie Un certain regard.