Explosion de la violence politique dans les années 70 en Turquie : l’armée, l’extrême-droite et les autres partis.

              Les années 1970 en Turquie se caractérisent par une grande instabilité gouvernementale et par une violence permanente liée aux affrontements partisans. Deux groupes principaux s’affrontent dans les rues : l’extrême-gauche (marxistes, communistes, socialistes, anarchistes) et l’extrême-droite (idéalistes « ulkucu ») structurée autour d’un parti politique, le MHP. Ces deux factions ne sont pas à égalité de conditions et, malgré leur faible poids politique, les idéalistes réussissent à devenir indispensables au parti de la droite conservatrice. Ainsi, bien qu’il ne représente pas plus de 7% des voix aux élections parlementaires, le MHP devient l’allié incontournable des gouvernements qui peinent à trouver des majorités. Il impose donc ses ministres et ses conditions (notamment depuis 2017, avec l’alliance MHP-AKP). Ce parti établit l’anticommunisme comme une question structurante de la vie politique turque, en pleine guerre froide. Si la stratégie du MHP est moins violente lorsqu’il est au pouvoir, les armes ne cessent jamais d’être un répertoire d’action politique. En effet, la violence se fait discrète lorsque les idéalistes font partis de la coalition gouvernante mais devient plus présente une fois qu’ils rentrent dans l’opposition.

Trois facteurs peuvent expliquer l’explosion de la violence dans les années 1970 en Turquie :

  • La politisation de l’administration

                 La très grande majorité des postes administratifs est distribuée selon des critères d’allégeance politique. Cela rend l’Etat dépendant des jeux partisans, car il n’existe pas l’idée d’une administration qui transcenderait les logiques politiques. Ainsi, chaque alternance s’accompagne d’un remplacement d’une partie de l’administration par les partisans des partis vainqueurs. La politisation de l’administration turque plonge ses racines jusque dans l’Histoire ottomane, ainsi que dans la façon dont la République turque s’est constituée. Cette politisation donne un caractère particulièrement violent aux alternances, car elles s’accompagnent d’un limogeage d’un très grand nombre de fonctionnaires. Ce fonctionnement donne alors aux partis un énorme pouvoir de distribution de ressources, et le contrôle de l’accès à la fonction publique leur permet d’entretenir des loyautés clientélistes auprès de leurs militants. Enfin, cette politisation pousse à l’accroissement sans limite des recrutements. Le contexte se caractérise aussi par l’existence d’un grand nombre d’entreprises publiques qui, tout en poursuivant le développement économique, deviennent le domaine et le terrain de jeu des partis politiques. Ce fut le cas sous l’Union Soviétique et en Afrique du Sud, où les élites blanches se battent pour garder le pouvoir économique alors qu’elles perdent en pouvoir politique lors de la transition démocratique de 1990.

                      Cependant, tous les secteurs ne sont pas touchés de la même façon par cette politisation et l’armée cherche à s’extraire des jeux partisans. La forte politisation de la police aura des conséquences catastrophiques, lorsque les affrontements entre partis atteignent leur paroxysme à la fin de la décennie 1970. Les policiers, qui doivent leurs recrutements à des allégeances partisanes et non pas à leur appartenance à un corps étatique, se comportent comme des milices au service des partis.

  • La place de l’armée dans le pays et la fragmentation du système partisan (émergence du multipartisme)

              L’armée turque a toujours eu une importance cruciale au sein de la société (surtout depuis la création de la République de Turquie) et un impact considérable sur les décisions politiques. Elle intervient de manière arbitraire dans la politique, et cette intervention est étroitement liée au déclin du CHP à partir des années 50, parti qui se réclame de l’héritage de Mustafa Kemal Atatürk. Cette décadence est due aux mauvaises performances économiques du pays et à la dégradation d’un parti qui gouverne sans partage depuis 1923. Le passage au multipartisme en 1946 s’accompagne de la montée des partis politiques de droite conservatrice, qui se réclament de l’Islam politique. Le Parti Démocrate, fondé en 1946 par des députés issus du parti kémaliste au pouvoir (dont Celal Bayar et Adnan Menderes), est un parti politique qui se veut laïc et conservateur car partisan, malgré tout, d’une plus grande place de l’Islam dans la vie publique. D’ailleurs, son programme de 1946 stipule que « [Le] parti comprend la laïcité en ce sens que l’État n’intervient pas dans les affaires religieuses. Il rejette l’interprétation qui dresse la laïcité contre l’islam, la liberté religieuse étant un droit fondamental. La préparation d’un programme par les spécialistes concernant aussi bien l’enseignement religieux que les institutions pour préparer les religieux, est nécessaire en Turquie ». Ainsi, il arrive au pouvoir en 1950 (53,3 % des voix et 408 députés sur 497), suite aux premières législatives perdues par le CHP. L’autoritarisme du premier ministre Bayar entraine une perte d’influence du parti et une vague de protestation. Menderes tente alors de garder un soutien populaire grâce à l’Islam, en abrogeant des lois laïques datant d’Atatürk. De plus, il tente de dissoudre la bureaucratie civilo-militaire établie en Turquie depuis 1923, mais ce remaniement des élites au pouvoir finit par opposer la nouvelle génération d’officiers à l’establishment militaire. Accueilli dans l’armée comme de sournoises atteintes à leur prestige et honneur, des dissidents effectuent en 1960 un coup d’Etat militaire, qui balaye le gouvernement et interdit l’existence du Parti Démocrate. L’armée veut garantir les principes républicains et laïcs du kémalisme, ce qui fait entrer le pays dans une transition démocratique. Une nouvelle constitution, plus libérale que la précédente, sera approuvée par référendum et instaurera un régime davantage démocratique. L’armée se retirera donc en 1961, date à laquelle la plupart des cadres du PD se réuniront dans un nouveau groupement appelé le Parti de la Justice (Adalet Partisi), dont un des leaders sera Suleyman Demirel.

                   Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’intervention répétée de l’armée ne bénéficie pas au parti kémaliste, le CHP. Bien au contraire, celui-ci ne cesse de perdre des parts de l’électorat au profit de petits partis qui se multiplient. La situation n’est pas plus avantageuse pour le Parti de la Justice (qui est à nouveau seul au pouvoir depuis octobre 1965), puisqu’il est concurrencé par d’autres partis « islamistes » ainsi que par l’extrême-droite nationaliste, qui adopte également le langage de la religion pour rivaliser avec les conservateurs sur leur propre terrain. La crise économique et la difficulté du PJ à gouverner amènent l’armée à intervenir de nouveau par voie de « memorandum » en mars 1971, afin d’éloigner les islamistes du pouvoir et remettre de l’ordre.

Les deux principaux partis du régime, CHP (centre gauche) et le Parti de la Justice (centre droit) rencontrent alors des difficultés et contrôlent ainsi de moins en moins de sièges au Parlement. Dans un système parlementaire tel que la Turquie, cela les oblige à nouer des alliances avec des petits partis pour pouvoir gouverner (exemple de l’alliance du Parti de la Justice avec le CHP et le Parti de la Confiance républicaine de mars 1971 à décembre 1971).

C’est alors que les partis de droite s’organisent et se renforcent pour gagner des élections, mais aussi et surtout pour contrer les idées communistes qui émergent depuis les années 1960 en Turquie.

Cela explique la place centrale qu’aura l’extrême-droite durant toute la décennie.

L’armée lance un ultimatum « Que le gouvernement se retire », 1971.

 

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Le gouvernement a démissionné en 1971.

 

 

Le rapport secret de la police politique à propos des derniers évènements: La droite et la gauche préparent des plans pour se détruire mutuellement.

 

 L’extrême-droite contre l’extrême-gauche : une violence sans pareille.

      Le MHP (parti d’action nationaliste), est fondé en 1969 par Alparslan Turkes, ancien colonel de l’armée de Terre, ainsi que ses partisans. Ces derniers contrôlent le Parti Républicain villageois de la Nation (ancêtre du MHP). La progression du parti est rapide, puisqu’il passe d’un unique député en 1969 à 15 en 1977.

                   Parallèlement à la formation du parti s’instaure tout un réseau d’organisations de jeunesses, appelées « les foyers de l’Idéal » (ulku ocaklari). Certains de ces foyers deviennent de véritables milices, bénéficiant de formations militaires, et elles s’attaquent très violemment aux groupuscules d’extrême-gauche. Leurs activités sont largement tolérées, en raison de la crainte que suscite l’extrême-gauche dans l’ensemble de la droite traditionnelle. Les violences prennent une grande ampleur durant la seconde moitié des années 70 et en 1980, le bilan s’établit à 6 000 morts et à plus de 18 000 blessés (généralement des militants des factions opposées). Durant toute cette période, l’extrême gauche est très active, riposte également par la violence et participe, avec ses adversaires, à la militarisation des affrontements par l’entraînement de leurs militants et par la sophistication de leurs armes.

Pour certains auteurs, ces événements d’une violence sans précédent résultent de la volonté d’un camp de résister aux attaques d’un autre. Selon eux, la jeunesse de la faction de gauche luttait pour l’indépendance de la Turquie et était confrontée à la faction de droite, qui utilisait la structure de l’Etat en place dans laquelle les nationalistes étaient très présents. C’était donc une sorte de conflit d’intérêts, où les artisans du chaos tiraient avantage de la situation catastrophique du pays. Aujourd’hui pour beaucoup de turcs, les artisans n’étaient pas seulement issus de la droite mais aussi de la gauche, et ces derniers sont perçus comme la cause majeure de la création d’une organisation terroriste, ennemie première de la Nation turque. En effet, la violence engendrée par l’extrême-droite et l’extrême-gauche a pris une dimension intercommunautaire. Les minorités en Turquie seront touchées, et plus particulièrement les Alévis et les Kurdes. Ils seront sujets à une stigmatisation étatique. Par conséquent en 1978, des étudiants, dont Abdullah Ocalan fait partie, fondent le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) situé très à gauche de l’échiquier politique. Leur revendication est claire et précise : ils veulent un Etat kurde indépendant. Aujourd’hui, bien que la stigmatisation étatique ne soit plus d’actualité et que les kurdes ont acquis des droits égaux à ceux des turcs, le PKK, considéré comme une organisation terroriste, ne cesse d’entrer en conflit armé avec l’Etat turc, qui riposte suite aux attaques très souvent sanglantes.

                        En 1980, l’armée profitera de cet imbroglio pour légitimer un coup d’Etat brutal, montré comme unique réponse possible à la situation. Elle souhaite appliquer une forte centralisation afin de neutraliser l’autoritarisme sous-national, qui sera de plus en plus influent et puissant depuis les années 1950. L’armée réduira la violence politique au prix d’une répression féroce contre les militants de gauche (1 million 680 personnes seront fichées comme étant des anarchistes), mais aussi de l’extrême-droite (dont Les Loups Gris) qui ne seront pas épargnés, contrairement lors des coups d’Etat précédents. L’ensemble des partis sont interdits et nombreux personnels politiques sont incarcérés. Un système policier est mis en place et le restera jusqu’aux années 2000, lorsque l’AKP arrivera au pouvoir. Les salaires sont gelés, le syndicalisme est interdit, l’économie est foncièrement réformée. Le patronat, qui voue un soutien à l’armée, profitera du régime sécuritaire pour imposer un système largement défavorable aux organisations ouvrières. L’instabilité parlementaire est alors à son comble et le pays s’enfonce dans une crise économique. Le coup d’Etat prendra fin (en théorie) après le vote d’une nouvelle constitution en 1982.

Yilmaz Melek

Sources :

Benjamin Gourisse, La violence politique en Turquie, L’État en jeu (1975-1980)

Levent Unsaldi, Du rôle politique de l’armée en Turquie