La disparition de la langue copte: le dernier héritage des pharaons.

L’attrait pour l’Égypte et sa culture est presque aussi ancien que sa culture. Dès l’Antiquité, le pays du Nil est vu comme une contrée de raffinement hors du commun. Au XIXème siècle, l’orientalisme a fait tourner les yeux des européens vers l’Égypte et son histoire ancienne, dont Jean-François Champollion, désigné volontiers comme le père de l’égyptologie et surtout comme celui qui a déchiffré les hiéroglyphes, « écriture sacrée ». Les premières traces écrites datent d’environ -3200 ans, mais la langue égyptienne, issue du groupe afroasiatique (regroupant les langues berbères, couchites, et sémites dont on compte l’arabe, l’hébreu et l’amharique), remonte à plus loin. Elle a été la langue usuelle, jusqu’à sa cohabitation avec divers idiomes (grec, arabe), qui ont amené un lent déclin. Cependant la langue copte, qui a succédé à l’égyptien ancien, vit encore dans les églises comme langue de culte. Retour sur une langue qui a perduré pendant 2 500 ans en évoluant de l’égyptien ancien au copte, et en passant par divers stades.

 

LA MORT DE L’ÉGYPTIEN ET LA NAISSANCE DU COPTE

 

                La dernière trace des hiéroglyphes est trouvée au temple de Philae, à la fin du IVème siècle de notre ère. Depuis déjà cinq siècles, la langue égyptienne dite « classique » a laissé la place à un parler appelé « démotique » (langue du peuple), qui a créé une écriture cursive simplifiée et dont la langue comporte autant de différences avec l’égyptien classique que le latin de l’italien. On note la disparition de sons, comme la consonne fricative pharyngale (correspondant au عayn arabe), le w, le glissement du dj vers le t’ liquide (nedjer dieu devient nout’). Au niveau de la grammaire, beaucoup de modes et de temps ont disparu, rendant la langue beaucoup plus synthétique. Le grec a remplacé l’égyptien comme langue de prestige et d’administration, ce qui a mené à l’extinction de l’aspect élaboré de la langue égyptienne et à l’influence hellène grandissante au sein même de la langue, créant même un alphabet dérivé du grec. De nombreux mots furent introduit par le biais du commerce, de l’administration mais surtout de la religion, ce qui caractérise la langue copte et la démarque de toutes ses formes anciennes. Quelques exemples illustrent cela comme ⲙⲟⲛⲁⲭⲟⲥ monakhos, dérivé du même mot en grec, signifiant « moine », ⲉⲕⲕⲗⲏⲥⲓⲁ ekkleseïa « église », ⲁⲅⲅⲉⲗⲟⲥ angelos « messager ». Cette influence constante a apporté un fond grec important, d’abord depuis les Ptolémées jusqu’à la prise de l’Égypte par les arabes en 639.

 

LA LENTE AGONIE

                Les byzantins n’avaient pas assimilé culturellement ni linguistiquement les égyptiens. Le copte était toujours la langue quotidienne des habitants d’Égypte : le grec n’était réservé qu’à l’élite, aux érudits et aux membres de l’administration. Seul le christianisme liait les parties de l’Empire. Aujourd’hui encore, le christianisme copte vit au travers d’une dizaine de millions d’âmes. C’est lui qui a permis de figer la langue copte et de la conserver dans les textes et le culte depuis l’arrivée des arabes, concrétisée par la chute d’Alexandrie en 641. Dès lors, des bédouins ont transité de la péninsule arabique vers l’est de l’Égypte, et des arabes du Hijaz et du Yémen se sont installés dans les villes comme commerçants, militaires ou pour les besoins de l’administration. Ils ont aussi fondé de nouvelles villes et ont apporté l’Islam, ce qui a progressivement rendu le copte minoritaire dans les villes. La population citadine devenait progressivement bilingue, puis unilingue arabophone : les livres religieux coptes étaient traduits en arabe, depuis la décision de l’évêque Sawires el Ashmounaïn, au Xème siècle, d’écrire des livres bilingues voire en arabe. Au même moment, les premières conversions de masse apparaissent. Cela amena aussi à l’abandon de la langue copte au profit de l’arabe, langue religieuse de l’Islam, et langue de l’élite. Cependant, un dialecte arabe spécifique s’est créé et a retenu beaucoup de mots ou d’éléments de grammaire copte. Par exemple bagrour, qui signifie grenouille en Haute-Égypte, vient de pekror, timsah le crocodile, basharosh, le flamand-rose venant de pet-threshrosh. Le copte s’arrêtait aux frontières des villes durant le Moyen-Âge, et restait utilisé par la population chrétienne qui devint peu à peu minoritaire, mais qui restait majoritaire dans certains endroits du delta du Nil ou de Haute-Égypte. On ne sait pas véritablement quand la langue copte s’est totalement éteinte, c’est-à-dire lorsqu’il n’y a plus eu de locuteurs. Les spécialistes situent cette extinction durant le sultanat des Mamelouks (1250-1517). Sous le règne de la dynastie Baharite, les arabes ont une nouvelle fois été appelés pour peupler l’Égypte, ce qui a entraîné des tensions communautaires qui mutilaient les deux camps. La dynastie suivante, les Bourjites, a drastiquement marginalisé les coptes, les faisant déchoir de leurs fonctions et faisant parfois fermer les églises au cours du XIVème siècle. À l’arrivée des Ottomans, la communauté copte s’est retrouvée largement minoritaire et arabisée, du fait de nombreuses conversions ayant eu lieues sous les Mamelouks.

LE DERNIER SOUFFLE

 

                Le copte a subsisté comme langue vivante, très faiblement, grâce aux paysans des gouvernorats de Minya, Assiout et Sohag. Les seules occasions où elle était utilisée – comme aujourd’hui – étaient lors des rassemblements religieux. Au XIXème siècle, avec la montée de la question de l’identité dans toutes les parties du globe, quelques coptes se sont intéressés à leur propre identité : arabe ou copte ? Parmi eux, Claudios Labib (1868-1918) est le plus souvent cité, considéré comme étant le Éliézer ben Yehouda copte. Alors que ce dernier est à l’origine de la renaissance de la langue hébraïque, Claudios Labib voulait être celui qui ferait renaître la langue des anciens égyptiens, notamment en imposant l’usage exclusif du copte à sa famille. Il fut suivi par un petit groupe de personnes, ce qui mit en marche la revitalisation de la langue.  De plus, il avait le soutien du clergé et, petit à petit, un journal en quiptophone fut publié, l‘Ayn Shams (l’œil du soleil) en référence au dieu , et la langue était enseignée dans quelques écoles chrétiennes (avec l’aide de dictionnaires et méthodes). Après la mort de Claudios Labib, d’autres ont continué son travail en se fondant sur le dialecte bohaïrique (région autour de Memphis), comme la famille Rizkalla et d’autres. Toutefois, la montée du nationalisme arabe a eu pour effet de réduire le travail de revitalisation de la langue copte qui, finalement, n’avait pas produit de fruits en dehors des villages chrétiens du centre de l’Égypte. Quelques restes de ce travail sont toujours constatés dans certains villages, où la population est bilingue avec l’arabe ou avec une certaine connaissance de la langue copte.

 

Debsi-Pinel De La Rote Morel Augustin-Théodore