La chronologie des médias en 2018 : une évolution nécessaire.

Parmi les très nombreuses mesures encadrant le cinéma français, l’une des plus clivantes en ce début d’année 2018 est la chronologie des médias et sa nécessaire modernisation. En effet, mise en place il y a plus de 30 ans pour protéger le cinéma de l’émergence de la télévision et remaniée en 2009, cette mesure a désormais besoin de prendre en compte les nouvelles plateformes telles que Netflix, Amazon ou Hulu, devenues des acteurs majeurs de la production cinématographique et des nouvelles formes de consommation qui en découlent.

La chronologie des médias, qu’est-ce que c’est ?

La chronologie des médias est tout simplement un dispositif de délai régissant la diffusion et l’exploitation des films à partir de leurs sorties en salle, afin de protéger tous les acteurs de la production cinématographique.

S’il existe une chronologie similaire dans de nombreux pays, avec des approches plus ou moins libérales reposant souvent sur un accord entre les producteurs et les distributeurs, la France impose un modèle particulièrement sévère crée dans les années 80.

Il résulte, à la base, d’une crainte de la disparition des salles de cinéma et d’un bouleversement du modèle économique très lucratif qu’elles représentent. En effet, avec la popularisation du poste de télévision et plus tard des cassettes et magnétoscopes, on constate à l’époque une baisse de la fréquentation des salles. Or, cela pourrait mettre en danger la filière qui tire une majorité de ses revenus des ventes de tickets.

Dans cette continuité, la loi a connu des évolutions au gré des améliorations technologiques. En 2009 par exemple, cette loi fut modifiée afin de l’adapter aux nouvelles technologies comme la télévision de rattrapage (le replay) ou les services de vidéo à la demande (VàD). C’est cette version de juillet 2009 qui est toujours en vigueur aujourd’hui.

Le calendrier de la chronologie des médias

Les délais d’exploitation des œuvres varient en fonction des niveaux d’investissement de chaque acteur dans les productions.

chrono media

On peut voir, à travers ce schéma produit par le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel), que les délais peuvent être conséquents. En effet, une chaîne payante (par exemple Canal +) ayant passé un accord avec la société de production d’un film (en contribuant financièrement à la production par exemple) devra attendre entre 10 et 22 mois afin de procéder respectivement à la diffusion en exclusivité une 1ère et une 2nde fois de l’œuvre.
Cela peut même aller jusqu’à 4 ans pour qu’une chaîne gratuite diffuse en clair un film (typiquement le film du dimanche soir sur France 2) !

Cette hiérarchie bien spécifique repose sur une justification économique. Les exploitations sont classées par ordre décroissant de rentabilité d’une part, un ticket rapportant environ 4 euros contre moins d’un centime pour une diffusion sur France 2, et par ordre décroissant de risque de piratage d’autre part.

Pourquoi faut-il moderniser la chronologie des médias ?

Si elle permet de protéger les exploitants en leur assurant un monopole temporaire, les temps extrêmement longs provoquent la grogne de nombreux acteurs et notamment des producteurs, qui ne sont payés qu’au moment de l’exploitation de leur œuvre. Ils seront ainsi potentiellement amenés à attendre jusqu’à 4 ans avant d’être rémunérés. Cela pose d’autant plus problème si leur œuvre n’a rencontré qu’une audience confidentielle. Raccourcir les délais, c’est impulser plus de dynamisme et de réactivité dans la filière.

D’autre part, le plus gros morceau est la place des plateformes de diffusion, qui se sont tellement développées qu’elles produisent elles-mêmes les œuvres. Netflix, par exemple, diffuse directement ses créations sur la plateforme sans passer par les salles de cinéma et donc sans respecter le délai de carence de 36 mois avant la diffusion sur un service de vidéo à la demande par abonnement. En revanche, elle subit ce délai lorsqu’il s’agit de diffuser des films qu’elle n’aurait pas produit. Netflix qui, selon son patron Reed Hastings, compterait 1.5 millions d’utilisateurs en France (et plus de 100 millions dans le monde) se trouve face à un mur l’empêchant de se développer.

Quelles pistes pour 2018 ?

Tout d’abord, la question est de savoir qui aura la main sur le dossier. Les décisions doivent découler d’accords entre les professionnels, l’Etat n’ayant, par le biais du Centre National de la Cinématographie (CNC) qu’un rôle consultatif. Ce dernier pourrait néanmoins décider de légiférer si un accord ne parvenait pas à être trouvé. Ainsi, d’après la sénatrice Catherine Morin-Desailly (groupe Union Centriste), présidente de la Commission de la culture, de l’éducation et de la communication au Parlement, l’intervention du législateur favoriserait « des objectifs plus larges comme un meilleur accès aux œuvres pour le public et la valorisation des nouveaux usages. » Donc très certainement un remaniement en faveurs des SVOD (Services de vidéo à la demande).

En juillet 2017, la Commission relative à la question de la chronologie des médias (présidée par Mme Catherine Morin-Desailly) proposait entres autres des évolutions comme :

– L’instauration de « fenêtres glissantes », permettant d’anticiper l’exploitation d’une étape de la chronologie si l’œuvre n’était pas parvenue à convaincre lors de la fenêtre précédente (par exemple un film qui n’aurait pas marché en salle).
– Faire de la publicité pour le cinéma à la télévision.
– L’avancement de la fenêtre de la VàD payante à l’acte/vidéo physique d’un mois, passant ainsi de 4 à 3 mois.
– L’avancement de la fenêtre de diffusion des films sur la télévision payante de 4 mois, passant de 10 à 6 mois.
– Mais aussi la distinction entre les plateformes SVOD dites « vertueuses » (qui contribuent au financement du secteur cinéma français) et celle qui ne le sont pas (Netflix pour ne pas citer de nom), permettant aux premières de bénéficier de fenêtres de diffusion avancées.

Un dénouement est attendu courant mars-avril afin de poser les bases d’un accord avant le festival de Cannes (du 8 au 19 mai 2018), et sans doute pour éviter les polémiques comme celle autour de la sélection de Okja de Bong Joon-ho et The Meyerowitz stories de Noah Baubach, deux films produits par Netflix et jamais sortis en salles.

Dans les faits, la fréquentation des salles de cinéma est en baisse constante depuis presque 40 ans, la faute revenant aux nouveaux modèles de consommation. Mais ceux-ci ne peuvent être négligés et doivent être pris en compte afin de bâtir un environnement juste et dynamique, répondant d’une part aux attentes des spectateurs et de l’autre à celles des professionnels.
Finalement, l’évolution de cette chronologie doit aussi offrir de meilleures protections face au piratage et permettre au cinéma français de se concentrer sur ce qu’il fait de mieux : créer.

Kerbart Antoine