Une histoire à raconter : Yitzhak Rabin, le faucon devenu colombe.

Il est de ces histoires qui tendent à s’oublier, il est de ces personnes dont l’héroïsme restera muet. Il est de ces vies perdues pour une cause oubliée. Il est de ces histoires à raconter. Commençons une nouvelle fois par l’éternité, par la fin de cette histoire entamée en 1995. De cette histoire qui baigne entre haine et paix, on retrouve un homme œuvrant au prix de sa vie pour la paix et le rapprochement entre Israël et la Palestine. Cet homme se nomme Yizhak Rabin. Il avait ouvert la voie à une réconciliation historique avec les palestiniens, en signant les accords d’Oslo avec Arafat. Mais son assassinat par un extrémiste juif, le 4 novembre 1995, a ruiné les espoirs de paix, laissant la gauche israélienne orpheline. Depuis, le camp de la paix s’est progressivement éteint, miné par l’avènement au pouvoir d’une droite aux allures d’extrême droite. Ce ne sont pas les Hommes qui changent, mais les armes. Belles sont les personnes qui aiment véritablement, pauvres sont les victimes qui saignent vraiment, rares sont ceux qui disent leur honte et rares sont les dignes qui taisent leur triomphe. Le silence des masses n’est que l’hymne du mal. Portrait-itinéraire d’un chef de guerre mué en leader visionnaire, d’un homme qui a su évoluer pour construire la paix.

« Nous sommes engagés sur un chemin semé d’embûches et de douleur. Pour Israël, il n’est pas de chemin sans douleur. Mais la voie de la paix est préférable à celle de la guerre ».

Telles furent les dernières paroles d’Yitzhak Rabin.

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Yitzhak, le jeune :

Yitzhak Rabin voit le jour le 1er mars 1922, à Jérusalem, alors que la Palestine se trouve sous mandat britannique en vue de reconstruire un Etat juif. Originaires de Biélorussie, ses parents, Rosa et Néhémia Roubitsov, émigrèrent au lendemain de la Première Guerre mondiale. Yitzhak porte le prénom de son grand-père maternel, un rabbin opposé au mouvement sioniste. Sa mère, Rosa, avait abandonné le monde orthodoxe pour adhérer au socialisme. Dans les années 1920, cette dernière, surnommée « Rosa la rouge », intégra les rangs de la Haganah, armée juive clandestine qui prendra une part importante dans la création de l’État d’Israël. Durant la première grande révolte arabe de 1936-1939, ayant pour revendication la fin de l’ingérence britannique et la création d’un Etat arabe indépendant, le Haganah (organisation paramilitaire sioniste) en profita pour initier les jeunes au maniement des armes et à la volonté de défense du peuple juif.

« A l’âge des premiers amours, on m’a mis dans les mains un fusil pour que je me défende et aussi, malheureusement, pour tuer » raconte Yitzack.

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En 1941, il rejoint la section Palmah de la Haganah, une unité rattachée à l’armée britannique et engagée dans les combats contre les troupes allemandes. Après la guerre, en 1947 et à l’issue d’une formation au kibboutz Ramat Yochanan, près de Haïfa, il accède au rang d’officier. Un an plus tard il épouse Leah Schlossberg, dont la famille avait fui les persécutions à Königsberg, en Prusse orientale.

Téméraire, il gravit ensuite assez rapidement les échelons au sein de l’armée. En mai 1967, les forces égyptiennes pénètrent dans le désert du Sinaï et ferment le détroit de Tiran. Rabin, devenu général, y voit un casus belli. Faisant fi des critiques de ses proches, qui l’accusent de précipiter le pays dans la guerre, il déclenche l’opération Drap rouge le matin du 5 juin, que les historiens rebaptiseront la guerre des Six-Jours. Après s’être emparées du Sinaï égyptien, du Golan syrien, de Gaza et de la Cisjordanie, les forces israéliennes conquirent la partie orientale de Jérusalem. Le 7 juin, le général Rabin se présenta devant le mur des Lamentations après avoir arpenté, triomphant, les ruelles de la vieille ville. Le Faucon venait d’atterrir.

En janvier 1968, il est nommé ambassadeur d’Israël à Washington, où il devient un maître en realpolitik.

Rabin le politique :

Son charisme séduit Golda Meir, qui souhaite en faire son successeur à la tête du parti travailliste. Gravement mise en cause après la guerre du Kippour en 1973, « la Dame de fer » comme elle se fait appeler, céda sa place à Rabin, lequel devient le cinquième premier ministre de l’État hébreu le 2 juin 1974, au terme d’une ascension politique fulgurante. Trois ans plus tard, la révélation de l’existence d’un compte bancaire en dollars au nom de son épouse, pratique interdite à l’époque par les autorités monétaires, l’oblige à quitter ses fonctions, laissant un bilan mitigé. En 1977 et pour la première fois depuis la création de l’État d’Israël, la gauche perd les législatives. Rabin décide alors de se retirer de la vie politique. À cette époque, s’il reste encore perçu comme un faucon « modéré », intraitable dans sa gestion des affaires sécuritaires, le premier ministre sortant se démarque de la droite en critiquant très durement l’émergence de la colonisation sous l’impulsion du Goush Emounim (bloc de la foi), premier avatar de la mouvance sioniste religieuse. Dans un enregistrement datant de 1976, il déclare que les implantations juives sont « comparables à un cancer » et prévient que son pays risque de devenir un État d’apartheid s’il annexe la bande de Gaza.

En 1984, il fait son grand retour en acceptant d’entrer dans un gouvernement d’union nationale codirigé par Shimon Peres, qu’il a toujours considéré comme un rival. Ministre de la Défense, il ordonne le retrait du Liban, à l’exception d’une étroite zone de sécurité à la frontière nord d’Israël. En 1987, Rabin est confronté à la première Intifada. Sa réaction fut d’abord répressive, puisqu’il menaça de « briser les os des émeutiers ». Mais l’ampleur du soulèvement le convainc qu’un règlement politique était aussi urgent qu’indispensable. Huit ans plus tard, il est de nouveau nommé premier ministre, après la victoire des travaillistes aux législatives en juin 1992. Il s’est fait élire en promettant la paix « d’ici six mois à un an ».

« Je préfère un ivrogne qui nous mène vers la paix qu’un sobre qui nous conduirait à la guerre… » confessait le chanteur Aviv Geffen au journal Libération, revenant ainsi sur ses propos émis quelques années plus tôt : « Qui est cet ivrogne qui tangue au bord de la route ? C’est le Premier ministre… ».

L’homme de paix

Dès son élection, Rabin accepte l’ouverture de pourparlers secrets en Norvège. Le 13 septembre 1993, la signature à Washington des accords d’Oslo scelle le processus politique devant aboutir au règlement définitif du conflit israélo-palestinien. Cette déclaration de principe accorde un statut d’autonomie aux palestiniens et prévoit un retrait des territoires occupés échelonné sur cinq ans. Le 4 mai 1994, l’accord de Jéricho-Gaza détermine les prérogatives de l’autorité palestinienne.

Yitzack, comme tout homme de caractère, avait le sens de la formule, comme en atteste cette phrase prononcée devant le Congrès américain :

« Moi, général Yitzhak Rabin, matricule 30743, soldat de Tsahal et de l’armée de la paix, moi qui ai envoyé des bataillons au feu et des soldats vers la mort, je vous dis ici : nous entamons aujourd’hui une guerre dans laquelle il n’y a pas de tués ni de blessés, une guerre dans laquelle il n’y a pas de sang ni de douleur. C’est la seule guerre à laquelle on aspire à participer : la guerre pour la paix. »

Dans le même temps, Rabin s’attelle à normaliser les relations d’Israël avec le monde arabe. En octobre 1994, un traité de paix est signé avec la Jordanie du roi Hussein, son ami. Le premier ministre israélien engage également des négociations plus houleuses avec la Syrie de Hafez al-Assad. En 1995, les parties parviennent à tracer les contours d’un futur règlement. Certains pays du Maghreb et du Golfe acceptent de nouer des relations diplomatiques avec l’État hébreu. Mais, de part et d’autre, les opposants du processus d’Oslo vont rivaliser de violence pour tuer la paix. Dès le 16 avril 1993, le Hamas commet son premier attentat–suicide et fait 2 morts. Quelques mois plus tard, le 25 février 1994 à Hébron, un colon extrémiste juif, Baruch Goldstein, abat 29 palestiniens et en blesse 125. Rabin est révulsé par cet acte. Ce dernier sera suivi, entre le 6 avril 1994 et le 21 août 1995, par quatre attentats-suicides du Hamas, faisant alors 26 morts et plus de 200 blessés, suivi de trois du Jihad islamique, provoquant 49 morts et plus de 90 blessés. La droite nationaliste, qui accuse Rabin de « brader la terre d’Israël », en profite pour lancer une violente campagne de dénigrement, allant jusqu’à représenter le leader travailliste en uniforme de SS ou dans le viseur d’un sniper. Le premier ministre ne se laisse pas pour autant intimider, martelant qu’« il faut négocier comme s’il n’y avait pas de terrorisme, et combattre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de négociations ». En septembre 1995, il fait adopter de justesse les accords d’Oslo II, qui prévoient le retrait de Tsahal des grandes villes palestiniennes. Cet accord aggrave la fracture entre la gauche et la droite. L’opinion publique, fragilisée par les attentats, paraît de plus en plus sceptique.

Pour relancer l’espoir, la gauche organise un rassemblement le 4 novembre 1995 à Tel-Aviv, dans ce qui est alors la place des Rois-d ’Israël. Devant une foule immense, Yitzhak Rabin et Shimon Peres se donnent l’accolade avant d’entonner la « chanson de la paix ». Mais la paix n’est pas au goût de tous, et Yitzhak Rabin le sait. Il sait qu’il est considéré comme un traître par certains. Il le rappelle d’ailleurs dans son discours avant d’être assassiné : « La paix a ses ennemis, qui tentent de porter leurs coups contre nous dans l’espoir de faire avorter le processus de paix. »

La mort pour la paix : le récit d’une nuit.

Il est 21h30. Un jeune homme s’élance de la septième marche de l’escalier. Il fend la foule et, au moment où Yitzhak Rabin monte dans sa voiture, tire trois fois. Trois coups de feu sur la paix. Un des gardes du corps se couche sur le premier ministre. Il l’aplati au fond du véhicule, qui démarre en trombe. Des dizaines de policiers se saisissent aussitôt du tireur. Ils le plaquent contre le mur pendant de longues minutes, au milieu d’une énorme confusion. Il est 21 h 50 et une étrange atmosphère s’empare du lieu. Les chants et les danses provenant de la place contrastent avec les pleurs et les hurlements de la foule qui a assisté à l’assassinat. Mais depuis la terrasse surplombant la scène, personne n’est encore certain que M. Rabin ait été touché. Aux alentours, les quelques 100.000 personnes qui venaient de participer au plus grand rassemblement pour la paix de la décennie s’égaillaient tranquillement, ignorant tout du drame. Les plus jeunes dansent au rythme de sambas brésiliennes crachées à plein volume par la sono. Les soldats, se croyant libérés de leurs tâches de sécurité, commencent à se tortiller comme les autres. Chacun avait en tête les derniers mots publics du premier ministre. Il venait de chanter au micro la « chanson pour la paix », et il avait fait rire tout le monde en disant : « On ne sait pas seulement chanter la paix, on sait aussi la faire ! ». Peu à peu, des rumeurs s’emparent de la foule. « Il n’a pas été touché », dit une dame, qui a « tout vu ». « Impossible de tirer sur le premier ministre, il a trop de gardes du corps ! » s’exclame un adolescent qui « n’y croit pas ». « Il était couvert de sang », rectifie en pleurant Dalia Itzik, une députée travailliste qui se tenait à ses côtés. « Qu’on m’explique ce qui se passe dans ce pays si le premier ministre n’est même pas en sécurité ici, au milieu des siens ! ».,Hurlements et sanglots traversent la foule comme une vague. « Ce ne sont pas les arabes qui ont fait ça, c‘est la droite israélienne, ce sont les juifs religieux avec leurs paroles de haine ! » s’écrie un vieux monsieur, les yeux rougis de larmes. « J’espère que Bibi (Benyamin Netanyahu, le chef du Likoud, NDLR) ne va pas venir ici, sinon il se fait lyncher », vocifère un autre jeune homme.

Au lendemain de ses funérailles nationales à Jérusalem, auxquelles assistèrent une centaine de chefs d’État, Shimon Peres assura l’intérim mais il fut battu aux législatives de mai par Benyamin Netanyahou, que la gauche accuse d’avoir orchestré la campagne de haine contre Rabin et qui devint le nouveau chef du gouvernement.

Rabin 4

Pour aller plus loin :

https://www.youtube.com/watch?v=DNxkE6Vze2E
https://www.youtube.com/watch?v=xIX1jOt6_pI

Teychon Baptiste

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