Les inégalités se jouent-elles en dehors de l’école ?

Selon les sociologues François Dubet et Pierre Merle, l’éducation et l’apprentissage des savoirs se font aussi à la maison. Mais dans certaines familles, l’accompagnement familial et les conditions socio-culturelles désavantagent les enfants issus des milieux défavorisés. Dès la naissance, les enfants se retrouvent déjà dans une position d’inégalité : Pierre Bourdieu parle des « gens bien nés » pour qualifier les enfants dans une position favorable, et qui possèdent ainsi un capital social, culturel et économique nécessaire. Néanmoins, les inégalités se jouent aussi à l’école, lieu dans lequel on enseigne de manière collective. En effet, l’école ne parvient pas à réduire les inégalités, et elle peut même les accroître. Si l’on parle de l’école républicaine, on pense à l’égalité des chances, qui est un facteur d’ascension sociale, et à un lieu d’homogénéisation. Or nous allons voir qu’il n’en est pas réellement ainsi sur le terrain. Nous allons donc nous demander si les inégalités se jouent en dehors de l’école, ou au contraire à l’intérieur.

Même s’il est vrai que de nombreux déterminants entraînent des inégalités, notamment les conditions socio-culturelles, l’école française est tout autant créatrice d’inégalités.

Le déterminisme comme facteur d’inégalités

La naissance, inégalité de fait

Pour commencer, des inégalités se forment déjà chez l’enfant selon la famille à laquelle il appartient. En effet, certains enfants naissent dans une famille avec un fort capital culturel, qui est un concept sociologique introduit par Pierre Bourdieu désignant l’ensemble des ressources culturelles dont dispose la famille. Par exemple, si les parents ont une bonne maîtrise de la langue française, l’enfant va petit à petit maîtriser cette langue, contrairement à l’enfant naissant dans une famille ayant une mauvaise maîtrise de celle-ci, qui devra faire plus d’efforts. De plus, la situation familiale est également à prendre en compte. Certains enfants ont des parents divorcés, des parents très peu qualifiés, voire pas du tout, ainsi que des parents au chômage. Leur capital économique étant très faible, des inégalités se forment. En effet, les parents ne pourront acheter des jeux éducatifs à leurs enfants par exemple. Certains artistes ont même dénoncé ces inégalités à travers leurs œuvres. Par exemple le groupe de musique IAM, dans son titre « Nés Sous La Même Etoile », dit à un moment, « Pourquoi fortune et infortune ? Pourquoi suis-je né les poches vides ? Pourquoi les siennes sont-elles pleines de thunes ? » ; « Et lui a droit à des études poussées, pourquoi j’ai pas assez d’argent pour acheter leurs livres et leurs cahiers ? » Ces paroles dénoncent un écart assez important en termes de capital économique selon les enfants, qui de fait, entraîne des différences au niveau du capital culturel. Pour la sociologue Agnès Van Zanten, les inégalités sociales émergent d’abord dans le contexte familial.

L’accompagnement familial et les conditions socio-culturelles

Les conditions socio-culturelles sont un facteur majeur de l’accroissement des inégalités. Selon l’enquête de l’Association de la Fondation Etudiante pour la Ville (AFEV), 76% des élèves de CM1 et CM2 de zones d’éducation prioritaires disent aimer « un peu » ou « beaucoup » aller à l’école, contre 80% des élèves issus de milieux favorisés. Les enfants défavorisés ont moins accès à la culture et à la découverte. Ainsi, seulement 35% des élèves de zones prioritaires ont visité un musée en famille contre 76% des enfants issus de quartiers favorisés. Ces chiffres montrent que les élèves, en général, aiment l’école, mais que l’accompagnement familial amène à de fortes inégalités dans la connaissance entre ces élèves, selon leur milieu social. Dans la même enquête, l’association montre que les enfants favorisés sont plus soutenus et encadrés par leurs parents. Elle a pu analyser que les enfants scolarisés dans un secteur d’éducation prioritaire dorment moins que les autres et s’alimentent moins systématiquement le matin avant la journée scolaire. Cela diminue leurs capacités d’attention et de concentration à l’école, et ces enfants sont de fait, avant même le début de la journée scolaire, dans des conditions d’apprentissage moins favorables que les autres. Ainsi, seuls 54% des enfants des secteurs d’éducation prioritaires prennent systématiquement leur petit-déjeuner avant de partir à l’école, contre 82% des enfants issus de milieux favorisés. Certains des enfants issus de zones d’éducation prioritaires sont dans un état de dénuement culturel important : 12% d’entre eux ont affirmé ne jamais partir en vacances, 9% n’être jamais allé à un spectacle, dans un musée ou au centre-ville, 19% n’avoir pas du tout de livres à la maison.

Au total, les inégalités sont déjà présentes à la naissance, et se forment avec quelques déterminants tel que l’accompagnement familial. Mais l’école n’a pas les moyens de réduire ces inégalités. Au contraire, elle peut même les accroître.

Les inégalités réduites ou accrues à l’école, facteur d’ascension sociale ou d’échec

L’école favorise l’ascension sociale sous certaines conditions

Dans le texte de Claude Lelièvre, « Jules Ferry : des repères brouillés », l’auteur explique que Jules Ferry a contribué à la mise en place d’une école divisée où chacun est élevé dans sa condition et pour sa condition. Ainsi, il existait des écoles élémentaires payantes dans des lycées et collèges qui étaient réservés aux couches sociales privilégiées, les conduisant aux emplois de hauts cadres de l’Administration et de l’industrie. L’égalité des chances est donc perçue comme un mythe, car l’école tend à favoriser l’ascension sociale aux personnes qui en ont les moyens. Le sociologue français Raymond Boudon parle d’un « système méritocratique », c’est-à-dire un système dans lequel l’accès à la position sociale est largement déterminé par le niveau scolaire. Il perçoit aussi un effet de dominance dans ces sociétés. Autrement dit, ceux dont l’origine sociale est plus élevée tendent à obtenir un statut social plus élevé. En effet, à niveau de diplôme égal, un enfant issu d’un milieu social favorisé va pouvoir bénéficier de la position sociale élevée de ses parents pour être plus facilement valorisé (embauche plus rapide, carrière, etc), atout dont ne bénéficie pas le jeune issu d’un milieu populaire.

En général, l’école en France ne parvient pas à réduire les inégalités

Pour finir, le cadre du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) de l’OCDE a apporté une enquête (datant de 2012) révélant que la France bat des records d’injustice. Elle est incapable de faire réussir les enfants les moins privilégiés. Ainsi, si l’on ne tenait compte que des performances des élèves issus de milieux sociaux favorisés, la France se situerait 13ème parmi les pays de l’OCDE (34 membres). En revanche, en ne comptabilisant que les élèves les plus défavorisés, elle perdrait vingt places, pour figurer 33ème. Le système français est encore plus discriminant pour les enfants issus de l’immigration, « au moins deux fois plus susceptibles de compter parmi les élèves en difficulté » selon l’enquête. Selon l’INSEE, 20.5% des élèves issus de milieux défavorisés ont déjà redoublé au moins une fois à l’arrivée en sixième, soit six fois plus que ceux issus de milieux très favorisés. L’école républicaine n’arrive donc pas à réduire les inégalités entre les élèves issus de milieux défavorisés, et ceux de milieux favorisés. Néanmoins, avant 1960, moins d’un dixième des enfants atteignaient le bac, contre plus de 70% aujourd’hui. Entre les générations d’enfants d’ouvriers nées entre 1964 et 1968 et celles nées entre 1979 et 1981, le pourcentage de bacheliers est passé de 20% à plus de 40%.

Kerrouche Mehdi