« Four minute men » : l’Art de la propagande en temps de guerre.

Le 6 avril 1917, alors que la Première Guerre Mondiale entre dans sa troisième année, le gouvernement américain de Thomas W. Wilson déclare la guerre à l’Allemagne. Jusqu’à cette date, les Etats-Unis s’étaient contentés d’un soutien logistique et financier aux Alliés (France, Empires Russe et Britannique, puis l’Italie). Désormais, la puissance américaine s’engage à fournir un soutien humain sur le sol français, que l’on nommera « American Expeditionary Force », l’AEF, comptant environ deux millions d’hommes.

Or, pour arriver à mobiliser autant d’hommes, le gouvernement américain a dû faire en sorte de convaincre ses citoyens de participer à l’effort de guerre, ces derniers étant défavorables à l’entrée en guerre de leur pays. Ce désaccord et cette opposition s’inscrivent dans un climat politique « isolationniste », notamment instauré et porté par le président Thomas W. Wilson lui-même. Ce revirement idéologique sur la question de l’interventionnisme américain peut, en partie, s’expliquer par l’intérêt économique que représentait cette guerre pour l’industrie de l’armement américain et, dans une mesure plus subtile, dans la volonté des Etats-Unis à rivaliser avec les deux grands Empires Russe et Britannique et à s’imposer en tant que nation puissante à en devenir.

C’est donc face à une opinion publique hostile à la guerre et à une faible mobilisation de volontaires dans l’armée que le président Wilson décide, le 13 avril 1917, de créer la « Commission on Public Information », CPI, afin de mettre en place divers moyens de propagande et d’influencer l’opinion publique en faveur du gouvernement. Il confie la charge de la commission à un journaliste nommé George Creel, commission que l’on appellera aussi « Commission Creel ». Celle-ci, composée de spécialistes du langage tels que des journalistes ou des publicistes, va ainsi mettre en place des outils de propagande, comme la fameuse affiche où l’on voit « L’oncle Sam » pointer les spectateurs du doigt, avec comme slogan « I want you for US Army ».

Le « Four minute men »

Parmi tous les outils employés, Creel crée le « four minute men », une « armée » de 75 000 volontaires orateurs ayant pour rôle de déclamer des discours et poèmes en faveur de la guerre, dans les lieux publics. Certains d’entre eux sont particulièrement renommés, comme Charlie Chaplin ou encore l’actrice et productrice Mary Pickford. Selon la Commission Creel, les orateurs volontaires auraient effectué, en un peu plus d’un an, plus de 7,5 millions d’interventions et touchés environ 300 millions de personnes. En déclamant en pleine rue, dans un théâtre, un cinéma ou une église, un texte en faveur de l’intervention du pays dans le conflit, les orateurs se démarquent des techniques de communications habituelles. Ils interpellent, donnent une dimension orale à la propagande écrite et apportent une beauté à l’engagement militaire, notamment par le biais de la poésie. Le résultat est là, puisque rapidement les volontaires se présentent aux bureaux de recrutement, et l’effectif total des troupes est estimé à deux millions d’hommes. En plus des volontaire, le gouvernement obtient l’approbation et le soutien de l’opinion publique, permettant une plus grande cohésion dans l’effort de guerre intérieur.

La propagande en temps de guerre

Si auparavant la mobilisation pour la guerre se faisait de manière forcée ou par un fort sentiment de patriotisme, aujourd’hui les hommes et femmes ne veulent plus mourir pour leur pays, du moins le sentiment patriotique qui entoure cela n’est plus assez présent et suffisant pour les mener au champ de bataille. Contre cela, les gouvernements, à défaut de pouvoir forcer leurs citoyens, ont opté pour une méthode plus « douce » mais tout aussi efficace : la propagande.

La propagande en temps de guerre pourrait être vue comme un instrument pour justifier l’injustifiable, permettant d’apporter des raisons suffisantes à la mobilisation générale. Parce que les guerres sont irrationnelles en elles-mêmes, les acteurs de ces conflits doivent mettre en place des arguments afin de les rationaliser. Ils doivent produire des discours communs qui touchent à l’affect des individus, qui va mobiliser un sentiment de justice et d’honneur pour leur pays ou pour un peuple allié. Ce qu’il y a de très intelligent dans le « four minute men », c’est l’utilisation de célébrités ou même d’anonymes pour transmettre la parole de l’Etat. Ainsi, ils contournent le problème de la méfiance envers les hommes politiques, transforment une parole gouvernementale en une parole citoyenne, créant un plus grand lien de proximité entre le locuteur et l’audience.

Enfin, l’utilisation du discours n’est pas non plus anodine. La CPI aurait pu se contenter de productions cinématographiques pour sa propagande, comme le film « Under four flags » de S. L Rothafel, mais elle a décidé de miser sur le langage. Pourquoi ?

L’utilisation du langage semble avant tout être un choix s’inscrivant dans la tradition des Hommes à communiquer de manière verbale, avant l’écrit. L’importance du logos (la parole) dans la politique est constitutive de cette tradition orale, ayant permis et permettant encore de créer du réel et d’agir sur celui-ci. Ici, on pourra retenir la notion d’agency, que Judith Butler attribue aux mots et donc aux discours, c’est-à-dire, la puissance d’agir du langage sur les sujets et sur le réel. Cette puissance d’agir joue un rôle important dans le passage à l’action de l’individu qui subit le discours, et est déterminante dans la décision d’agir de celui-ci. Alors, lorsqu’un locuteur effectue son speech, il interpelle l’individu et le replace dans le monde. Il le mobilise entièrement et ses paroles agissent sur cet individu, de quelque manière que ce soit, le poussant éventuellement à la prise en compte et à la remise en question des idées qui l’animaient avant cela. C’est aussi grâce au résultat plus que concluant de cette campagne qu’on peut attester de la performativité du logos sur les individus.

Pour conclure, on pourrait rappeler que le contenu et les mécanismes de propagande mobilisés dans ce projet sont, pour la plupart, aujourd’hui réinvestis par les gouvernements et les industries lorsqu’il s’agit de justifier une intervention hors du territoire ou d’obtenir la faveur de l’opinion publique. Il y a, par exemple, la définition d’un ennemi à vaincre, la création d’un climat de peur constante et la prise de décision que le citoyen doit faire : choisir entre « le bien ou le mal », être « avec ou contre nous ».

Aujourd’hui, en temps de conflit, de nombreux intellectuels prennent la parole et prennent position en faveur ou non d’une intervention ou d’une décision d’un gouvernement, plutôt dans une optique « d’interpellation du pouvoir ». En témoigne l’exemple du « Manifeste des 121 », signé par 121 intellectuels français tels que Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir ou encore André Breton, qui s’opposaient à la poursuite des actions militaires et coloniales en Algérie. Plus récemment, en juillet 2017, la tribune publiée dans Libération « Monsieur le Président, maintenir Assad, c’est soutenir le terrorisme », a été signée par une centaine d’intellectuels tels que Frédéric Worms, Faraj Bayrakdar ou encore Etienne Tassin.

Un exemple de speech de « Four minute men » :

I Am

« I am the man who speaks throughout the length and breadth of our country.
I look east out past the Statue of Liberty toward the flaming battle line.
The sun sets in the Pacific as I work along our western shores.
The Southland hears my call, Canada knows I am her friend.
I am in the War Department, the Treasury, the cantonments, factories, and shipyards, in the busy city office, and in the country store beside the cracker barrel.
I am on active duty every evening.
I see the city’s dazzling lights and the country’s twinkling lamps.
I am poor and rich, young and old.
I build morale and confidence in the right.
I defeat fear, mistrust, and ignorance.
Lies are cut down and fall naked before my sword.
False rumor flies before the searchlight of my truth as does the mist at sunrise.
I make clear the issues so that all may know and understand.
It is my duty “to hold unbroken the inner lines,” [and] “to inspire to highest action and noblest sacrifice.”
I am everywhere helping to win this greatest of wars and to save the world for God and man.
I am here to stay on duty until the fight is won.
I am the Four Minute Man. »
Anonymous
Four Minute Men News, Edition C.

Courtel Johanna