Ces peuples venus de loin : la rafale turque vers l’Ouest. (1/3)

La Turquie est un pays d’un âge honorable, s’inscrivant dans la continuité de l’Empire Ottoman, dit « l’Empire exalté ». Fondé en 1299, cet Etat n’est pas le résultat des populations qui vivaient sur les terres de l’Anatolie. Jusque là, cette région était hellénisée et comportait un nombre conséquent d’arméniens et de grecs installés là, et dont aujourd’hui les derniers représentants sont les grecs pontiques et grecs de Cappadoce. L’Empire romain d’Orient, appelé́ a posteriori l’Empire Byzantin, était en train de s’essouffler. Sa puissance déclinait au profit de nouveaux petits Etats à l’est, non pas grecs mais turcs. Ce peuple, arrivé tout droit d’une région située à presque 3000 kilomètres, a réussi à imposer sa puissance, mais par quels moyens ? Ce récit sur le peuple turc ouvre une petite série sur trois peuples parmi tant d’autres, venus de régions lointaines pour s’établir durablement et former un Etat puissant, toujours existant de nos jours.

Des hauteurs de l’Altaï aux steppes mongoles

Actuellement, les historiens s’accordent à dire que les peuples turcs proviennent des alentours de la chaine de montagnes de l’Altaï̈ (la montagne dorée). De cette région, ils se seraient ensuite établis auprès des mongols, où ils formaient une société pastorale. Certains autres groupes se sont déplacés en Sibérie, formant un rameau à part. Les turcs ont noué d’étroits liens avec les populations mongoles, tant au niveau culturel (la yourte appelée ger en mongol) que linguistique (on dénote beaucoup de mots quasi-similaires) ou religieux : les turcs et mongols partageaient une religion appelée le Tengrisme, plaçant Tenğri comme le père du monde, et les esprits entourant les Hommes. Ces contacts prolongés et perpétuels ont fait émerger la notion de culture « turco-mongole » au Moyen-Age. Dès l’Antiquité cependant, les chinois avaient déjà remarqué ces peuples nomades et structures en des confédérations dont on en connaissait deux puissantes : les Xianbei et les Xiongnu, craints pour leur domestication du cheval à des fins guerrières. Les turcs formaient les armées des mongols et ils ont permis de former de puissants empires. Cependant, peu à peu, des dynasties turques se sont rendues indépendantes et ont formé des royaumes, des khanats, à l’ouest de la Mongolie, en Asie centrale.

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Les turcs étaient, au début de notre ère des cavaliers nomades qui partageaient le mode de vie des mongols, servant aussi dans leurs armées.

Au-delà de la plaine eurasienne

Le premier khanat à signaler est celui formé au VIème siècle en Asie centrale, appelé parfois khanat Köktürk. Par vagues successives, les turcs se sont installés sur les terres qui appartiennent aujourd’hui au Kazakhstan, au Turkménistan et au Kirghizistan. Là, les peuples turcs ont utilisé leur propre système d’écriture (les glyphes dites de l’Orkhon) et ont été en contact avec divers peuples tels que les missionnaires bouddhistes chinois ou des commerçants arabes répandant l’Islam. L’éclatement du khanat au VIIIème siècle a eu pour effet d’encore faire migrer certaines parties de la population turque et d’en stabiliser d’autres par la création d’autres khanats ou confédérations, comme par exemple ceux des Kimeks et des Ouïghours. À la même période, on retrouve les premières traces écrites de l’organisation des peuples turcs, classés en tribus. L’importance de ces peuples grandit de plus en plus au Moyen-Âge. Les turcs pénètrent dans les régions derrière l’Oural, dans la partie européenne de la Russie. On y trouvait notamment le khanat des Khazars, qui était un royaume juif. En Asie centrale, les turcs se convertissent graduellement à l’Islam, et c’est sous les conquêtes de Gengis Khan que, peu à peu, la migration de la population turque s’effectue plus intensément vers l’ouest. Plusieurs dynasties turques avaient déjà contrôlé des territoires, notamment en Iran.

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Sur cette carte de la distribution des langues turques, on remarque que l’épicentre de la famille se trouve dans la steppe eurasienne, terrain de passage des nombreux peuples turcs.

L’Anatolie, nouveau berceau du peuple turc

Ces dynasties qui contrôlaient les peuples d’Iran comme les Ghaznavides (X-XIIème siècles) ou les Aq Qoyunlu (XIV-XVIème siècles) ont fait passer leur peuple d’une culture nomade turco-mongole à une culture plus concrète : les turcs adoptent alors un mode de vie perse tout en conservant de nombreux aspects turcs. Ce contact est essentiel et affermit le pouvoir de l’armée turque. En plus de la force armée, la population se déplaçait elle aussi et s’installait dans les territoires conquis : certaines populations comme les Qashqaïs d’Iran en sont un exemple. C’est pourtant encore plus à l’ouest que la population s’implante de manière plus durable : l’armée procédait d’abord à des expéditions et pillait les villages puis, par vagues successives, la population repeuplait les régions abandonnées. De plus, la conquête mongole a aidé à affaiblir des Etats et dépeupler des endroits qui ont servi par la suite aux peuples turcs, arrivant tribus par tribus. Certaines populations restantes (grecs, arméniens) ont contribué à la « turquification » de l’Anatolie en adoptant les coutumes et la religion du nouveau peuple. En réalité, les turcs formaient une minorité ethnique (bien que nombreuse). Toutefois, c’est la culture turco-persane musulmane qui a progressivement absorbé les autres peuples présents. Aujourd’hui encore, la marque turque dans l’ADN des populations de Turquie (haplogroupe C) est mineure. La dernière résistance à laquelle les turcs ont fait face était celle des byzantins. L’Empire des Seldjoukides a considérablement affaibli ce reste des romains, et a enfanté le sultanat de Roum, nouveau cœur du peuple turc dans la région (XI-XIVème siècles). Lors de l’éclatement du sultanat, l’Asie mineure est devenue le nouveau berceau des turcs. De nombreuses principautés (appelées beyliks) se sont disputé les différents territoires de la région. Un de ces beyliks, situé en Bithynie (région au nord-ouest de la Turquie asiatique), était dirigé par la famille fondée par Osman. C’est ce petit Etat qui, poursuivant le « Rêve d’Osman », unifie l’Anatolie et le peuple turc jusqu’alors divisé et étend ses frontières toujours plus loin : jusqu’à Vienne, jusqu’en Somalie, jusqu’en Tunisie. À présent, l’Etat de la Turquie est, comme les Etats d’Asie centrale, l’héritage de cette conquête de plusieurs siècles par les turcs vers l’ouest lointain pour former une patrie. Même si les turcs sont loin de leurs contrées d’origine, ils gardent toujours en tête là où leur peuple est né. Cela a été prouvé par la purification de la langue turque et par le remplacement des mots perses et arabes par des mots turcs par Müstafa Kemal, dit Atatürk, le père des turcs.

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Osman I avait rêvé d’un empire dont Constantinople serait le cœur : « À la jonction de deux mers et de deux continents, elle semblait être un diamant posé entre deux saphirs et deux émeraudes pour former la plus précieuse des pierres sur la bague d’un empire universel ». L’Empire ottoman a été fondé à la suite de ce rêve.

Debsi-Pinel De La Rote Morel Augustin-Théodore