L’Eurovision, un show politique.

Le Concours Eurovision de la chanson ou Eurovision pour les intimes est un symbole fort de la culture du Vieux Continent. C’est depuis 1956 que le concours se déroule chaque année, créant ainsi un véritable évènement musical ; le pays sorti vainqueur  est celui qui organiserai l’Eurovision de l’année suivante. Cette année, c’est dans la capitale portugaise,  Lisbonne, que l’Eurovision sera sous les lumières des caméras européennes ce samedi 12 mai. Une règle essentielle de la manifestation ; l’interdiction de gestes ou paroles à caractère politique ou assimilable pendant une prestation, sous peine de disqualification. Pourtant, l’Eurovision demeure un grand show politique,  et ce, pour trois raisons.

Une vitrine pour l’homosexualité et la trans-sexualité.

L’Eurovision a contribué dans une très large mesure à rendre publiques l’homosexualité et la trans-sexualité. Effectivement, dès les années 60, des fans gays se rencontrent et assistent à l’évènement – connu pour être un lieu de tolérance – ensemble. Cette publicisation a ensuite été accélérée par la victoire de Dana Internationale ; candidate Israélienne ouvertement transsexuelle. On se souviendra aussi de la performance très remarquée de Conchita Wurst, gagnante du concours pour l’Autriche en 2014.

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Dana International

Grâce à cette visibilité accrue, des pays Européens ont commencé à mettre en place des unions civiles ou mariages pour couples de même sexe à partir des années 1999. En France, c’est le cas en 1999 avec le PACS.  De plus, le Parlement Européen a amorcé des discussions sur la trans-sexualité à la même période.

La compétition a désormais fait de cette volonté de dépasser les différences une composante essentielle de son ADN.  La défense des droits LGBTQ+ est, néanmoins, toujours nécessaire comme l’ont prouvé les 40 000 signatures d’une pétition visant à empêcher la participation de la candidate autrichienne en 2014.

Un engagement envers l’Union Européenne

Participer au show peut, aussi, être considéré comme une façon de faire partie du continent européen sur les aspects culturels, espérant ainsi pouvoir intégrer l’Union Européenne sur d’autres plans.

L’exemple de la Moldavie  est, à ce titre, très instructif.  Sa première participation remonte à 2005. Dans un pays divisé par les rivalités entre les pro-Roumains et les pro-Moldaviens, la décision de s’engager dans l’Eurovision a unit la Moldavie. Une grande majorité de la population était d’accord avec le fait que cette participation permettrait de faire connaitre le pays en Europe. Dix ans après, en 2016, le lien entre l’Union et la Moldavie est renforcé par la signature d’un Accord établissant une association entre l’UE et la Moldavie. Les deux parties s’engagent à faire converger leurs politiques économiques ainsi que leurs lois. Cet accord prévoit aussi une zone de libre-échange. Même si ce traité est aujourd’hui menacé par le nouveau président pro-Russe Igor Dodon, l’UE a réaffirmé sa volonté de coopérer pleinement avec la Moldavie récemment.

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Igor Dodon

Au contraire, la Turquie a décidé de se retirer de la compétition en 2012 suite à un désaccord avec les règles du vote. Cela fait suite à un recul européen plus global étant donné que l’intégration de la Turquie dans l’Union est au point mort et que le régime est de plus en plus autoritaire.  Les Turcs se sont tournés vers l’Est avec la création de Turkvision en 2013, un concours très similaire à l’Eurovision dont les participants viennent, pour la plupart, de pays turcophones.

Une organisation politique : soft-power et votes de bloc

La structure du concours en elle-même, est, finalement, un sujet politique. Effectivement, le pays d’accueil dispose d’un soft-power immense. Le soft-power se définit comme une influence persuasive dans les relations internationales basée sur des contenus idéologiques ou culturels. Comme la compétition est regardée et commentée à travers toute l’Europe, c’est un moyen idéal de faire passer un message.  Prenons l’exemple de l’édition 2017 du concours. Organisé par l’Ukraine à Kiev, le pays est fortement divisé entre l’Ouest avec  l’UE et l’Est avec la  Russie. L’Ukraine a profité de l’Eurovision pour souligner ses volontés ouest-démocratiques et son appartenance à l’Europe. Ces thèmes étaient, en effet, proéminents dans les trois phases du concours. De plus, un des bâtiments endommagés à Maïdan a été décoré d’une bannière proclamant « La liberté est notre religion ». L’Ukraine a également établit une balance subtile entre l’Europe et la Russie. L’attachement pour les “cousins slaves” a été martelé tout en mettant en avant les différences entre le pays et la fédération russe présentée comme illibérale, autocratique et intolérante. L’Ukraine a donc réussi son pari en montrant son attachement à la démocratie ainsi que son implantation régionale, l’histoire et la culture commune partagées avec d’autres pays.

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Parallèlement, le concours est connu pour le phénomène des votes de bloc. Chaque pays participant à l’Eurovision divise son vote entre un jury professionnelle et un télé-vote du public. Il a été prouvé que les participants au concours votent en fonction de lignes géopolitiques. La plupart des « votes de bloc » sont basés sur la proximité. On note notamment 3 groupes pertinents : les Balkans, l’ex URSS et la Scandinavie. Ces trois régions s’échangent très régulièrement des votes positifs. Est-ce que la victoire du groupe Suède ABBA aurait été possible en 1974 sans les votes finlandais et norvégiens ? La proximité n’est toutefois pas une règle fixe, par exemple, le Royaume-Uni et l’Irlande échangent eux aussi des votes avantageux avec Malte. Cela est probablement dû à une culture anglo-saxonne commune. De plus, aucun phénomène de vote de bloc négatif n’a encore été recensé.

En attendant de visionner les prestations, il ne nous reste plus qu’à souhaiter bonne chance à « Madame Monsieur » ; représentants Français de cette nouvelle édition. Leur chanson « Mercy » (lien : https://www.youtube.com/watch?v=6ft3_DOajNY) raconte l’histoire d’un bébé migrant miraculé et a déjà ému beaucoup d’entre nous.

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Moynat Justine