Ni dieu ni maître : qu’est-ce que l’anarchisme ?

Depuis l’existence de l’anarchisme, nous avons un avis péjoratif et des clichés en tête : des personnes violentes, camouflées, résumées même à des « punks à chien ». Mais qu’est-ce que l’anarchisme ? D’où vient cette doctrine politique ?

Définir l’anarchisme

L’anarchie dérive de deux mots issus du grec ancien: αν (an) et αρχn (arkhê), signifiant une absence d’autorité ou de gouvernement. Il a été entendu dans un sens péjoratif comme étant un synonyme de désordre, de chaos ou encore de désorganisation.

Pierre-Joseph Proudhon a associé ce mot « anarchie » d’une façon choquante dès 1840, avec un provoquant dialogue où il conclut avec cette célèbre phrase « Je suis anarchiste ». Ainsi, pour lui, c’était le gouvernement qui créait le désordre et seule une société sans gouvernement pourrait rétablir « l’ordre naturel », restaurer l’harmonie sociale. Bakounine jouait également avec le sens péjoratif du mot « anarchie » pour conclure sur la construction d’un ordre nouveau, stable et rationnel, fondé sur la liberté et la solidarité.

Avant tout, l’anarchisme est synonyme de socialisme, du fait qui vise à abolir l’exploitation de l’Homme par l’Homme. L’anarchisme est une branche du socialisme où existent la liberté et l’abolition de l’État. Adolphe Fischer, martyr de Chicago, résume cette idée : « tout anarchiste est socialiste, mais tout socialiste n’est pas nécessairement un anarchiste ».

L’évolution de l’anarchisme volonté de rupture avec le système établis

ppp

Nécessité de l’organisation : Proudhon proclame que l’anarchie c’est l’ordre, « la société organisée, vivante ». E. Malatesta rappelle que l’organisation est un fondement contre l’autoritarisme. Voline quant à lui rappelle que l’organisation doit « se faire librement, socialement et partant de la base ». Henri Lefebvre, dans un ouvrage sur la Commune, dit que ce sont des organisateurs de premier ordre. Mais il soulève une contradiction importante : les libertaires sont, a priori, des désorganisateurs.

L’autogestion: Alors que Marx et Engels entrevoyaient une centralisation entre les mains de l’État et empruntaient l’idée autoritaire d’embrigader les travailleurs de Louis Blanc, Proudhon proposait une conception antiétatique de gestion économique. Pour lui c’est « un fait révolutionnaire », le peuple doit s’organiser ainsi et de façon incrémentale être propriétaire jusqu’à « devenir maître de tout ». Il cherche une combinaison de la communauté et de la propriété. L’échange est important et s’effectue avec la Banque du Peuple (1849), où fonctionne le prêt sans intérêt, c’est une conception « mutuelliste ». Les « communistes libertaires » contestent la rémunération sur l’heure de travail car selon eux l’intensité de travail, la formation n’est pas la même selon les individus, ils considèrent ce mode de rémunération comme étant immorale et individualiste. La concurrence est un principe cher à Proudhon, en rupture avec le capitalisme où il est important de socialiser avec un esprit de solidarité, d’échange loyal. Proudhon met en avant la gestion unitaire où une planification autoritaire a lieu, mais l’anarchisme est pour une planification libertaire et démocratique hiérarchisée. Bakounine met en avant une planification mondiale ouvrant à l’autogestion. Ainsi, pour ce dernier, l’autogestion contient l’émancipation économique des masses ouvrières.

Syndicalisme ouvrier: Bakounine met en avant le rôle des syndicats, et le syndicalisme ouvrier est mis en avant au Congrès de Bâle de 1869. En 1876, James Guillaume intègre ce syndicalisme dans l’autogestion et les fédérations corporatives par branches.

oui

 Les communes: Bakounine se place en rupture avec Proudhon. Pour lui, la commune est la société du futur, où l’expropriation des instruments de travail au profit de l’autogestion est possible. Kropotkine a une position radicale, selon lui le système représentatif a fait son temps.

Fédéralisme : Proudhon met en avant une idée fédéraliste pour une unité. « Les autoritaires » préfèrent mettre en avant les groupes locaux selon les lois de la « conquête » car l’unité est impossible. Ce système est l’antonyme de la centralisation gouvernementale. Bakounine approfondi la vision de Proudhon, il vante l’unité fédérative à l’unité « autoritaire ». Il faut un intermédiaire entre la commune et l’organisme fédératif. Mais le fédéralisme peut être contre-révolutionnaire, comme les girondins. Bakounine avance qu’il n’y a que le socialisme permettant un contenu révolutionnaire. Ce fédéralisme engendre l’internationalisme, mais pour Bakounine c’est une utopie bourgeoise et l’internationalisme doit juste dépendre d’une autodétermination et son corollaire le droit de sécession. Lénine et la IIIème Internationale s’inspirent de Bakounine, qui fonda la base du bolchevisme mais qui masquera juste un impérialisme et une centralisation autoritaire. La conception de Bakounine a une influence sur la décolonisation et il entrevoit une fédération internationale de plus en plus extensive des peuples révolutionnaires.

L’anarchisme dans la pratique révolutionnaire

Isolement de l’anarchisme: pour Proudhon, la révolution de 1848 est une révolution bourgeoise. Par l’idéologie bakounienne de la I ère Internationale, l’anarchisme s’isola du mouvement ouvrier pour entrer dans un sectarisme et un activisme minoritaire. Kropotkine, Malasta, quant à lui, s’émancipe de la vision trop marxiste de Bakounine.

mosovo

Après 1876, au congrès de Berne, le slogan « la propagande par le fait » voit le jour. Cafiero et Malasta impulsent ce mouvement armé en Italie. Le 25 décembre 1880 Kropotkine écrit La révolte permanente par la parole, l’écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite… . Des auteurs pensent que cela a été bénéfique au mouvement ouvrier comme Robert Louzon en 1937,  mais d’autres pensent le contraire et que cela a favorisé les sociaux-démocrates qui décrédibilisent le mouvement, comme le témoigne Fernand Pelloutier. La « propagande par le fait » a visiblement isolé les anarchistes. Kropotkine reconnait même l’essoufflement du mouvement, et il veut un retour au syndicalisme de masse comme la I ère Internationale. Malasta considérait comme radical dans ses positions,  il dira que le mouvement ouvrier n’était pour les anarchistes qu’un moyen et non une fin, que les syndicats détournaient les travailleurs de la lutte finale et que la bureaucratie syndicale était dangereuse.

L’anarchisme dans la révolution Russe: Pour Voline ou encore Trotsky, les anarchistes ont joué un rôle important dans la révolution. Les anarcho-syndicalistes influençaient les ouvriers, ils allaient au combat contre les armées blanches de 1918 à 1920. Mais les bolcheviques ont essoufflé le mouvement anarchistes en leur tournant le dos et mettant en place des lois anti-anarchistes. Par cette répression, une résistance s’opère comme avec la « Makhnovtchina », Nestor Makhno, ukrainien, organisateur anarchiste rural économique et militaire. Ils défendirent leur territoire des allemands et des bolcheviques. L’autogestion est pratiquée et le communisme libertaire voit le jour en pratique, fraternité et égalité en étant les valeurs. Tout reposait sur la guérilla libertaire. Makhno combattait les armées blanches et les gardes rouges, et il a refusé que Trotsky soit le chef de leur armée, créant une tension et une « haute trahison » pour les bolcheviques. Ainsi Makhno a dû abandonner car les bolcheviques organisaient des guet-apens pour essouffler le mouvement.

nonnn

Ce mouvement a été en même temps utilisé par les ouvriers de Petrograd et les matelots de la forteresse de Cronstadt, ce soulèvement du peuple a montré l’incompatibilité entre la dictature communiste et la révolution.

L’anarchisme dans les conseils d’usine italiens: Inspiré de la Révolution Russe, les ouvriers italiens pratiquent l’autogestion, mettent en avant la décadence des syndicats, Gramsci était le porte-parole souvent critiqué. Dès 1921,  l’UAI refusait de reconnaitre le gouvernement Russe comme Makhno ou encore Cronstadt.

L’anarchisme dans la révolution espagnole: une guerre civile éclate, en réponse à la tentative de coup d’État militaires le 17 et 18 juillet 1936. Les principaux représentants de ces mouvements étaient CNT/AIT mais aussi d’autres mouvement se rapprochant de l’anarcho-syndicalisme et du communisme libertaire. Ils étaient pour la décentralisation, pour la collectivisation et l’autogestion, le libéralisme dans les domaines moraux et sociaux et le rationalisme dans le domaine éducatif.

trac

Influence dans l’art et la culture

LittératureAlbert CamusAndré BretonJacques Prévert Boris VianRobert Desnos ou Étienne Roda-Gil marquent le champ culturel d’une empreinte libertaire. Mais également Simone Weil et aussi Georges Orwell.

Musique: Punk des groupes comme Ludwig von 88, les Bérurier noir mais également les Sex Pistols ou encore des chanteurs comme Léo Ferré.

ook

Peinture: l’art contemporain avec Banksy mais aussi d’autres comme l’expressionnisme, le futurisme ou encore le surréalisme d’André Breton.

Film: La bande à Bonnot réalisé en 1968 par Philippe Fourastié, mais encore Nada de Chabrol en 1973 ou encore plus récemment V pour Vendetta de James McTeigue en 2006.

Wyckaert Théo