Mai 68, le retour.

Le 22 mars dernier, nous célébrions le jour où les étudiants de Nanterre s’étaient mis en grève, provoquant ce que nous connaissons aujourd’hui comme « mai 68 ». À l’hôtel de ville de Paris il est possible, et ce jusqu’au 28 juillet, de revivre cette révolte sociale à travers les clichés du photographe Gilles Caron.

Réveil de la jeunesse.

Bien que mai 68 fut un mouvement qui réunissait toutes sortes de professions et de classes sociales, c’est par la révolution de la jeunesse contre l’ordre établi que nous le connaissons le plus. Les photographies de Caron retracent ici cette révolte d’une jeunesse bourgeoise contre les idées d’une tradition ancienne de la génération précédente. Le photographe le montre aussi bien par ces clichés des Assemblées Générales à l’extérieur des universités, où les filles en jeans côtoient les garçons aux cheveux longs, que par des images de stars de l’époque comme Romy Schneider ou Françoise Hardy, beautés d’un autre temps et pourtant éternelles, qu’il a su capturer à des moments cruciaux où, en même temps que la société, l’art était en train de changer.

De Gaulle, le début de la fin.

Lorsque les premières revendications éclatent à Paris, De Gaulle n’est pas en France mais en Roumanie pour un voyage officiel. Lorsqu’il a vent de ce qui est en train de se passer à Paris, il désire y rentrer, mais finira par seulement écourter son voyage. Lors de ce déplacement, il prononce un discours devant une assemblée, discours pendant lequel Caron le photographie. Les œuvres sont affichées dans l’exposition et montrent un général qui n’est pas au centre de l’image mais désaxé à droite. Métaphore de sa position politique ? Peut-être. Ce dont nous sommes sûrs, c’est que ce que Caron souhaite réellement montrer est que De Gaulle, est déjà fini, il commence déjà à s’effacer. Mai 68 l’opposera à la génération d’après-guerre, contre laquelle il ne gagnera pas. Les plans rapprochés sur son visage, pris avec une légère contre plongée, nous montrent un homme qui doute autant pour son avenir que pour celui de son pays.

Nanterre : « plutôt la vie »

Parler de mai 68 sans parler de Nanterre serait comme parler d’art moderne sans parler de Pollock ; cela n’aurait aucun sens. C’est à Nanterre que tout commence, et les étudiants de l’université font partie des plus révoltés. Là encore, l’appareil de Caron se pose partout où il fallait se poser : dans les AG extérieures, dans les couloirs tagués de slogans gauchistes, dans les amphis enfumés. Il place le spectateur en position d’acteur ; nous sommes à la hauteur de ce groupe de jeunes qui discutent d’un projet de manifestation, de cette jeune fille qui fume une cigarette en écoutant un de ses camarades, de ces deux jeunes gens lisant un livre adossés contre un mur sur lequel il est inscrit « plutôt la vie ». Il nous montre et nous immerge dans le quotidien de cette jeunesse qui, comme le disait Michel de Certeau,  « [a pris] la parole comme on prend la Bastille. »

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Credit photo: parisnanterre.fr photo par Gilles Caron

Paris perdu

Si Caron photographie avec brio la révolte et la colère des jeunes et des syndicats, il capture également ce dont nous parlons peu quand nous abordons le sujet 68 : le Paris des autres. Lorsque le jour se lève et que les manifestations qui opposaient les soixante-huitardes et soixante-huitards aux policiers sont terminées, les parisiens retrouvent la capitale dans un état peu croyable : la pénurie d’essence et la grève de métro les obligent à faire du stop pour se déplacer, la grève des éboueurs fait se construire des montagnes de déchets, la pénurie d’essence fait apparaître des voitures abandonnées çà et là au bord des routes. Il montre également à quel point les visages de ceux qui ne participent pas aux manifestations sont ahuris devant la contemplation des rues au lendemain des manifs. Il nous dit en clair qu’on n’a rien sans rien.

Miroir de notre monde

Étant donné les évènements étudiants provoqués par la réforme de la faculté cette année, il est impossible de ne pas les mettre en rapport avec mai 68. Et même si nous sommes encore loin de cette révolution contre ce qui ressemblait presque à une dictature, on ne peut pas ne pas mettre les photographies de Caron en rapport avec ce que les étudiants grévistes ont vécu cette année. Les barrages des facs sont faits de la même façon,  tables et chaises empilées, les étudiants portent les mêmes tenues et le drapeau de la CGT n’a pas changé. Plonger dans le monde de Caron laisse à penser que les étudiants ayant participés aux mouvements de 2018 pour s’opposer à l’injustice de la sélection à la faculté sont des soixante-huitards nés 50 ans trop tard.

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Crédit photo: franceculture.fr

Charvet Eva