Quelle place pour les chrétiens en Turquie ?

Dimanche 24 juin ont eu lieu les élections présidentielles en Turquie. Sans surprise, Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2003 en Turquie, a été réélu dès le premier tour avec 52,5 % des voix. Dans ce pays à 99 % musulman, comment se positionne la communauté chrétienne par rapport au pouvoir, et comment est-elle perçue par ce dernier ? Alberto Ambrosio, spécialiste de la question islamo-chrétienne, qui a vécu en Turquie pendant plus de 15 ans et enseigne aujourd’hui la théologie et l’histoire des religions au Luxembourg, fait le point pour Ap. D Connaissances.

Ces élections changent-elles quelque chose pour les chrétiens de Turquie ?

Non, pas vraiment. Aujourd’hui, la plupart des chrétiens en Turquie sont spectateurs car ils sont ultra-minoritaires, sauf une partie qui peut voter. Par exemple ceux qui sont ici depuis des générations : les orthodoxes, les syriaques, qui eux sont davantage acteurs.

 -Leur vote est-il reconnu ?

Ils ne sont pas très nombreux, donc leur vote ne change pas grand-chose. Mais il peut être très divers. Par exemple, les syriaques orthodoxes se sont laissés flatter par le pouvoir actuel, car ils ont eu la possibilité de construire une église. Lorsque le président essaie d’aider des communautés, il n’est pas impossible qu’une partie des chrétiens lui donne sa voix. Mais je vois mal des catholiques être pro-AKP (Parti de la justice et du développement, le parti d’Erdogan, ndlr). Il y a des sensibilités différentes, qui peuvent donner lieu à des tensions au sein même des communautés.

-Quelle part représentent les chrétiens en Turquie aujourd’hui ?

Il n’y a pas de chiffre précis mais on compterait 200 000 chrétiens sur 80 millions d’habitants. La présence chrétienne en Turquie relève donc du symbolique. Mais c’est une symbolique très importante, car elle va jusqu’à la racine. Les chrétiens et les byzantins ont façonné le pays, et d’ailleurs, on en a les vestiges. On ne peut pas passer dans Istanbul ou dans le pays sans voir la trace de la culture chrétienne. On peut la nier, mais ça, c’est autre chose.

-Quelle symbolique est soulevée dans ces rapports entre gouvernement turc et la présence chrétiens en Turquie ?

Il y a la symbolique des rapports avec les forces occidentales. Je vais grossir mon propos, mais les chrétiens sont les otages des rapports entre la Turquie et les puissances européennes. Dès qu’il y a un problème, c’est avec les chrétiens que l’on commence à jouer, par exemple au niveau des visas. L’Église catholique n’est pas reconnue. Donc, si le gouvernement veut faire à ce niveau-là, il en a les moyens. C’est un levier, une manière de faire pression sur les chrétiens pour faire pression sur les pays occidentaux.

-Quelle place est faite aux chrétiens dans la politique d’Erdogan ?

Dès le début de sa présidence, Erdogan a ouvert le dialogue sur ces questions-là. Puis il l’a bloqué, car le peuple a voulu le bloquer. L’attitude de ce gouvernement était très conciliante et arrangeante pour les minorités, mais elle s’est durcie ; même si elle n’est pas non plus complètement absente. Et jusqu’à quel point a-t-il dû s’adapter aux instances populistes de son électorat ? Erdogan a fait un retour à la culture ottomane, en rupture à la politique menée à l’époque d’Ataturk, qui faisait de la place aux minorités. Aujourd’hui il y a ambivalence dans la politique d’Erdogan.

 -Comment ces enjeux sont-ils perçus au sein de l’Eglise ?

Il y a une dynamique intéressante en ce moment, on sent de la part de l’institution un certain espoir, une volonté de continuer à faire des choses et, encore une fois, dans les limites du possible avec la prudence que l’on a toujours eue en Turquie. Ça toujours été comme ça, en fonction des conjonctures favorables ou non. Le problème se joue au sein du gouvernement, donc c’est important d’entretenir des bons rapports avec le pays. Les enjeux sont ailleurs, les chrétiens ne sont pas l’enjeu pour la Turquie.

 -Dans quelles mesures les chrétiens peuvent-ils pratiquer leur religion ?

J’appelle ça « le privilège du chrétien en Turquie » : ils peuvent pratiquer, dans certaines limites c’est-à-dire qu’il y a une liberté de culte, mais dans la pratique on retrouve les conditions qui sont celles de la Turquie. Je me souviens pour une célébration de Noël, il y a quelques années, nous avions la présence de forces policières.

 -La communauté chrétienne de Turquie est issue de plusieurs nationalités différentes. Comment se déroulent les messes ? Comment réussissez-vous à vous adapter ?

 Cela dépend des habitudes de chaque Église et de chaque communauté. Par exemple les dominicains s’adaptent à chaque messe en fonction du public. Les messes peuvent se dérouler en turc, en anglais… De mon côté, je faisais toutes les messes en turc. Notre communauté est une des plus adaptée. La communication passe aussi par l’accueil linguistique, on reste avec les fidèles après la messe, c’est presque un moment qui fait partie de la liturgie. On récupère ce qu’on perd au niveau de la dispersion linguistique. Il y a un rapport personnel fondamental. 

 Vulliet Margaux