La figure du Prophète de l’islam : représenter l’irreprésentable ?

Le manque d’information sur la représentation du Prophète de l’islam a alimenté des débats aussi vifs que brûlants. Beaucoup de personnes pensent que dans l’islam la figuration est interdite, et ce présupposé s’étend jusqu’à la figure du Prophète. Ce propos inexact est démontré par l’Histoire et l’histoire de l’art.

ISLAM
© Plantu 2013               Dessin du portrait du Prophète avec des lignes d’écriture

« Je ne dois pas dessiner Mahomet »

Le Monde, 3 février 2006

Plantu.

Le Décalogue, à l’origine de l’interdiction des images cultuelles

L’islam a hérité du décalogue, et a en tiré certaines conséquences qui ont varié selon les époques, les lieux, les styles artistiques et les destinataires.

Au Proche-Orient, au Moyen-Orient et en Extrême-Orient, la représentation divine se faisait à travers des peintures et des sculptures, essentiellement avec la statue cultuelle. De par son image, les divinités entretenaient un lien direct avec les fidèles : en les priant, les touchant, les parfumant, les embrassant, etc. En retour, les divinités assuraient la protection de la cité.

Le judaïsme va rompre avec cette tradition. En effet, le Décalogue (les « dix paroles » de Dieu) va interdire les images cultuelles. Il existe bon nombre de formulation sur ce sujet dans la Bible :

« Vous ne vous ferez point d’idoles, vous ne vous élèverez ni image taillée ni statue, et vous ne placerez dans votre pays aucune pierre ornée de figures, pour vous prosterner devant elle ; car je suis l’Eternel, votre Dieu. » (Pentateuque, Lv 26,1).

Cette interdiction tire son fondement dans l’idée que Dieu impose de n’adorer que lui et prône un culte monothéiste annoncé dans le premier commandement : « Il n’y aura pas pour toi d’autres Dieux devant ma face ».

Ainsi, le fait de multiplier des images apparaît comme une désobéissance du commandement et présuppose la crainte de retomber dans un culte idolâtre. On entend par images celles qui sont fabriquées par les mains de l’homme.

L’islam s’inscrit dans la lignée directe de cette interdiction propre au judaïsme. Il s’agit d’ailleurs uniquement des images cultuelles et non pas des autres, comme celles relatives à l’art, à la figuration, à la dévotion privée ou décorative et profane.

Dieu n’a jamais été représenté que par des éléments indirects. L’islam a hérité de cette tradition. Cet interdit a même été étendu à certains endroits et à certaines périodes concernant la figuration du Prophète ainsi qu’aux autres prophètes.

La place des images dans le Coran

On entend souvent que l’art musulman a l’interdiction de représenter des images. Cette interdiction ne se trouve ni dans le Coran, ni dans la Sunna (désigne la « loi immuable » de Dieu). En réalité, il s’agit plutôt d’une hostilité vis-à-vis des images mais qui n’a jamais été explicitement formulée, comme c’est le cas dans le deuxième commandement du Décalogue juif. Les 6 236 versets coraniques comprennent 214 lois religieuses. La seconde source de la Loi religieuse est le hadith (« récit », « tradition »),  qui est le recueil des actes et des paroles du Prophète rapportés par ses compagnons. Aucun ne fait référence au deuxième commandement du décalogue : « Tu ne te feras pas d’image … » (Ex 20,4 et Dt 5,8).

Les spécialistes de l’islam expliquent que si « le Coran ne contient aucun passage qui prohibe expressément les images », cela montre qu’il serait plus exact de parler de religion aniconique (qui est dépourvus d’images figuratives) plutôt qu’une religion iconophobe (hostilité envers les icônes ou les images).

Sylvia Naef entend par image dans l’islam « celles représentant des êtres vivants ayant un souffle vital (rûh), donc les êtres humains et les animaux, les végétaux et les objets inanimés ne rentrant généralement pas dans cette catégorie ». Ainsi, les arbres, les fleurs ou encore les édifices sont les motifs qui apparaissent aisément sur l’architecture musulmane. A. Papadopoulo, rapporte que « dès l’origine, l’interdit frappe toute image d’être animé dans les temples, mosquées ou autres édifices religieux et effectivement il n’y en aura pas avant le XIIIe siècle […] Le Coran, qui peut être considéré comme un Lieu saint et même comme le plus saint de tous, ne sera jamais illustré de peintures figuratives. ». D’où le fait que sur les représentations du Coran ne figurent que des dessins géométriques ou calligraphiques.

Les images d’êtres vivants se retrouvent sur des tapisseries, des coussins, des tapis et des bagues qui appartenaient à Mahomet. Par ailleurs, il existait de nombreuses peintures au sein des maisons de Médine. Au cours de la période omeyyade (dynastie des califes, qui règnent sur le monde musulman de 661 à 750) on trouve des mosaïques, des peintures murales et des statues dans les maisons des califes et des princes. L’hostilité des images ne se développe pas durant l’islam primitif. Néanmoins, il apparaît qu’aucune représentation d’êtres vivants n’est représentée dans les mosquées, et peu d’art figuratif. Ainsi, l’interdit de représenter des êtres vivants dans les mosquées est à mettre en parallèle avec la destruction des idoles au temps de la kaaba. L’interdiction est également en lien avec Mahomet, qui construit la première mosquée à Médine, mosquée qui servira de modèle à toutes les futures constructions religieuses, et qui ne représentait pas d’images.

Les données archéologiques n’ont pas fourni de conclusions précises sur l’apparence de ces idoles. L’Arabie préislamique, qui était polythéiste ainsi que monophysite (qui ne reconnaît qu’une nature au Christ) avec des communautés juives et chrétiennes, comptait des statuettes, des pierres levées et peut-être des reliefs de fabrication gréco-romaine. Le Coran évoque ces idoles à travers différentes expressions : tamâthîl (pluriel de timthâl : image, effigie, ressemblance, figure, statue), ansâb (pluriel de nasb : pierre dressée), awthân (pluriel de wathan, idole), asnâm (pluriel de sanam, idole, surtout de métal).

Le Coran mentionne la condamnation des idoles préislamiques et toute forme d’idolâtrie : « O croyants, le vin, les idoles [les pierres dressées (ansâb)] et flèches divinatoires sont une souillure et une œuvre de Satan, évitez-les et vous prospérez heureux » (s. V, 92).  Plus tard, l’interdit concernera toutes les images, également bidimensionnelles, dans le domaine religieux.

Des difficultés de compréhension apparaissent lorsqu’il s’agit de différencier de manière claire l’idole et l’image, ce qui a pu amener le fait que l’image soit une puissante idole.

Le mot sûra qui signifie « image, forme, silhouette » en arabe est utilisé une seule fois dans le Coran à propos de la création de l’homme « car il l’a composé dans la forme (sûra) qu’il a voulue ». Chez les musulmans, rien n’est comparable à Dieu ; ainsi, une image qui le représenterait des mains de l’homme est totalement écartée.

Le fait d’associer Dieu à une quelconque forme qui soit est le péché le plus grave (kabâ’ir) dans l’islam. Dieu est un et unique, cela est évoqué dans la doctrine du tawhîd, dogme fondamental de l’islam.

L’interdiction des images dans les Hadiths

Les hadiths rassemblent les « paroles », les faits et gestes du Prophète. Ils constituent ainsi une autorité dans la foi musulmane.

Les images sont traitées dans différents chapitres des hadiths. Parmi eux, l’un rapporte que « les anges n’entrent pas dans un temple (bayt) où il y a les images (tamâthîl) » car celles-ci sont impures. La validité de la prière tient en la pureté du rituel. Elles ne sont donc pas souhaitables dans un lieu de prière. Vers la fin du IXe siècle, le mot « temple » a désigné dans un sens plus élargi le terme « maison ». Il en va de même pour le terme timthâl qui signifie statut ou figure, par définition idole, et qui a pris le sens des images en général, sura (pluriel : suwar) de telle manière que le hadith s’est modifié en devenant : « les anges n’entreront pas dans une maison où il y a des images. »

Un autre hadith explique qu’au jour de la Résurrection et du Jugement dernier, un artiste qui peindrait des êtres vivants sera invoqué par Dieu de les rendre vivants, mais étant donné que l’artiste n’est pas l’égal de Dieu, il ne pourra insuffler la vie à ces formes : « Celui qui fabrique une image, Dieu le punira, jusqu’à ce qu’il lui insuffle une âme : ce qu’il sera à jamais incapable de faire ».

Ceux qui créent des images feront partie de ceux qui seront le plus sévèrement châtiés. Ils seront destinés à rester dans le feu pour l’éternité car ils n’y arriveront pas. Cet hadith montrerait le mépris des premières communautés musulmanes face à l’art ou aux artistes Byzantins.

Ainsi, le fait d’entreprendre une activité créatrice en lien avec les êtres vivants est considérée comme un blasphème en islam, car elle est mise au même rang de celle de Dieu et l’artiste est considéré comme un imitateur de Dieu.

Le créateur d’images est appelé musawwir. Ce mot est utilisé dans le Coran comme étant l’action créatrice de Dieu ainsi que l’une de ses 99 appellations. Se prétendre ainsi équivaut à se mettre au même niveau qu’Allah.

Les pratiques artistiques et créatrices sont étroitement liées. Les verbes utilisés dans le Coran qui évoquent ces deux activités sont bar’a, « créer » et sawwara, « former une image » et possèdent un sens très proche. Le mot qui signifie « créer une image » peut également désigner « créer » tout court. Le Dieu qui crée est également nommé le « façonneur d’images ».

La méfiance de l’islam vis-à-vis de la figuration est à mettre en lien avec la prohibition des idoles, ce qui a engendré l’absence d’images figuratives, hormis quelques exemples spécifiques dans les mosquées, les sépultures ou encore les madrasa (écoles religieuses). L’interdiction de ces « images vivantes » en support matériel est post-coranique. 

Dès lors, certains respectent à la lettre le hadith cité ci-dessus en ne représentant ni des êtres humains et des animaux à souffle, ou alors en n’outrepassant pas le texte considéré comme indiscutable, parfois à l’origine de pensées intégristes. Cette conception a montré parfois l’iconophobie musulmane présente jusqu’à aujourd’hui.

Plus tard, les textes juridiques qui se sont basés sur les hadiths tranchent sur des exemples révélés par le Prophète expliquant que les représentations figuratives humaines ou animales dénuées de souffle vital étaient, d’un point de vue religieux, acceptables. Pour ce faire, elles doivent être présentées par exemple sans tête, ou avec un visage privé de bouche et d’yeux, ou voilés. Ces images privées de vie apparaissent comme tolérées.

Plus généralement, au cours de la période islamique, la production figurative a été bannie dans le domaine religieux (pratiques rituelles, etc.) mais s’est retrouvée depuis toujours dans le domaine profane. L’art non figuratif s’est propagé dans les lieux de prière, dans les corans. En effet, l’islam a développé l’art décoratif abstrait illustrant des entrelacs géométriques et l’élaboration de la calligraphie. Paul Balta rapporte que « la calligraphie chez les musulmans est l’expression plastique du sacré, tout comme la psalmodie du Coran a été son expression musicale ». Le nom du Prophète sera présenté dans cette aspect plastique et également en utilisant la micrographie, qui permet de dessiner en illustrant des lignes d’écriture.

 Et la représentation du Dieu de l’islam ?

S’agissant de Dieu, il n’a jamais été représenté. Le Coran utilise de nombreux termes anthropomorphes pour le désigner. A titre d’exemple, le regard de Dieu est évoqué, (s. LII, 48 et LIV, 13 – 14) ou encore de la main de Dieu (s. XLVIII, 10) au-dessus de celles des hommes.

Le Coran ne rapporte pas explicitement l’interdiction des images de Dieu mais une sourate rapporte « Dis : Lui, Dieu est Un ! Dieu ! L’Impénétrable ! Il n’engendre pas ; il n’est pas engendré ; rien n’est à sa ressemblance » (s. CXII, 3-4)

  1. Monnot explique que « c’est l’idée même de Dieu qui exclut sa représentation ». La prohibition de sa représentation provient de sa conception. Seule la représentation écrite du nom de Dieu est permise.

Pourquoi le Prophète a été mis à l’abri de la figuration ?

Muhammad est le sceau des prophètes (hâtim al anbia’). Or, l’islam fait la distinction entre « envoyé » et « prophète » mais le prophète est néanmoins désigné par l’un et par l’autre mot. Que veulent dire les termes nabî (prophète) et rasûl (envoyé) ?

Le prophète a pour mission d’exhorter et de transmettre un message au peuple qui le reçoit. Il est le porte-parole de Dieu auprès des hommes. S’agissant de l’envoyé de Dieu, il n’est pas seulement un prophète, mais il vient avec une écriture, une loi, un chemin menant à Dieu. Le rasûl (messager) est évidemment un nabî, mais l’inverse n’est pas forcément le cas.

Il a été entendu par diverses personnes qu’elles soient croyantes ou non, musulmanes ou non, que le Coran prohibait la représentation du Prophète. Le Coran ne mentionne pas cette interdiction, pour la bonne raison qu’aucun passage ne traite de ce sujet en tant que tel. En réalité, il s’agit d’une condamnation religieuse sans réelle preuve théorique, malgré tout légitimée et acceptée par un bon nombre de musulmans qui y croient.

Parmi les musulmans eux-mêmes, des divergences de points de vue s’établissent. M. Sifaoui rapporte parfaitement ces opinions :

« Afin d’éviter l’idolâtrie, certains courants ont décidé qu’il était strictement interdit de représenter le prophète Mahomet, alors que d’autres courants de l’islam sont restés totalement muets sur cette question. Cela étant dit, les défenseurs de l’interdiction savent que c’est une tradition qui est rejetée car elle ne trouve aucun argument coranique sur lequel elle pourrait reposer. Certains courants sunnites et les différentes écoles chiites ne tiennent d’ailleurs pas compte de cet interdit. C’est la raison pour laquelle on peut trouver aujourd’hui des représentations du Prophète dans certains pays musulmans. De nombreuses représentations de Mahomet figurent dans l’art islamique traditionnel […]. ».

L’idée dela non figuration de Dieu a été parfois déployée pour le Prophète. Néanmoins, il a été représenté mais pas uniquement de manière figurative, et très souvent dans des épisodes narratifs relatant différents épisodes de sa vie. Il n’y a pas eu de portraits, hormis des images après les années 1990, le représentant en adolescent et des affiches le montrant en figure adulte tenant un Coran, diffusées dans certaines populations chiites, par exemple en Iran, mais qui ont disparu après le décès de l’imam Rouhollah Khomeini à Téhéran en 1989.

Parmi les manières de traiter son visage, certaines montrent l’évolution historique allant de sa nature humaine vers la transcendance du Prophète et n’utilisant plus dès lors des traits mimétiques. Le Prophète a été représenté avec un visage découvert surmonté d’un nimbe ; un voile (hidjâb) blanc couvrant le visage ; la tête entièrement vêtue d’un turban ; ou encore avec un ovale sans traits à la place du visage ; et plus tard par la calligraphie de son nom. C’est finalement le voile blanc recouvrant le visage qui a laissé le plus de représentations, probablement en lien avec la parole d’Allah et la fonction de messager du Prophète : « Dieu ne parle jamais à l’homme, si ce n’est par inspiration ou derrière un voile » (s. XLII, 50).

Aujourd’hui, dans les pays musulmans, et entre autres chez les wahhabites, l’image du Prophète est totalement proscrite. Ceux de l’islam chiite se montrent, quant à eux, plus tolérants.

A travers l’Histoire et l’histoire de l’art, il a été démontré que le Prophète de l’islam a été représenté et qu’il n’est pas irreprésentable.

Les réformistes et les fondamentalistes à l’égard des images actuelles

Des réformistes reconnaissent l’intensité des images en tant que supports visuels dans le monde de l’éducation et de la connaissance. Le réformiste Muhammad’ Abduh a rendu acceptable la peinture. Selon lui, dans les premiers temps, la prohibition des images figuratives a été de mise lorsqu’il y avait une crainte de rebasculer dans le polythéisme. Il y a peu de chances que cette menace soit remise au goût du jour, donc les arts visuels peuvent être légitimés.

Néanmoins, une crainte reste présente vis-à-vis de la peinture, proscrite dans les hadiths pour les raisons expliquées au début de l’article.

Il reste que la grande majorité des autorités religieuses acceptent la photographie car il s’agit là non pas d’un acte créatif mais d’un procédé de reproduction mécanique. Cet argument est également valable pour l’image au cinéma. Néanmoins, le cas de la représentation du Prophète dans le septième art reste un sujet sensible.

S’agissant des fondamentalistes, deux tendances se distinguent : la première qui rejette presque l’intégralité des diverses images existantes (y compris la photographie hormis pour les documents d’identité) ou si elles sont d’une nécessité (darûra) ; la seconde tolère ses utilisations dans le domaine de la propagande. C’est le cas de penseurs islamistes comme Hasan Turabi, prônant l’utilisation de l’image pour diffuser les valeurs islamiques.

Bourkaïb Sarah