Comprendre les élections en Turquie : Erdogan, au zénith de sa gloire ?

Recep Tayyip Erdogan a été réélu président de la République de la Turquie le dimanche 24 juin 2018, dans le cadre d’un double scrutin présidentiel et législatif encore inédit dans l’histoire de la Turquie moderne.

Il rafle, selon les données du Conseil électoral supérieur (YSK), 52% des suffrages contre 30% pour son adversaire Muharrem Ince, le candidat kémaliste de l’opposition. Grâce à l’alliance conclue avec le parti de l’extrême droite (MHP), l’Alliance populaire (Cumhur Ittifaki), le Parti de la justice et du développement (AKP) est sans ambages majoritaire au Parlement turc.

La victoire est tout de même au rendez-vous pour le CHP, le Parti républicain du peuple. La nouvelle figure du CHP Muharrem Ince a apporté un nouveau souffle à son parti qui commençait à passer aux oubliettes, ou du moins qui restait dans l’ombre sur la scène politique.

 

Au grand dam du parti de l’opposition, Recep Tayyip Erdogan a remporté plus de 26 millions de voix. Au pouvoir depuis novembre 2002, il a su attirer les investisseurs étrangers et permettre à la société turque de rayonner dans la région en matière économique mais aussi culturelle, à l’instar des feuilletons télévisés se révélant être un très bon outil transfigurant la culture néo-ottomane dans les esprits orientaux.

Ses grands travaux lui ont valu une image incandescente. Ahmet Davutoglu, conseiller proche de Erdogan et Premier ministre de Turquie entre 2014 et 2016, est en partie le forgeron de la doctrine du parti qui se résume dans son ouvrage Stratejik Derinlik. Il exalte la position géographique du territoire entre les deux continents bordés par la mer et la terre, la richesse de son histoire et souligne l’importance du facteur turc dans les enjeux géopolitiques, géoéconomiques et géoculturels des paramètres internationaux.

Le dynamisme des PME, connus sous le nom de « tigres anatoliens », est incontestable. Cette appellation désigne les villes industrielles qui ont exporté massivement vers les pays de l’Union Européenne dans les années 2000 grâce à l’Union douanière. D’après les données des comptes nationaux de l’OCDE, la Turquie, avec 7,4 % de taux de croissance, est en tête des économies les plus dynamiques de la planète.

 

Ce parti d’obédience islamo-conservatrice a toutefois le revers de sa médaille. Le jalon essentiel de sa dérive autoritaire remonte aux protestations du parc Gezi (dont les militants protestaient contre la destruction du parc) qui ont lieu en 2013. Gezi devient par la suite un symbole pour les antagonistes du pouvoir. Est suivie en décembre la rupture entre Erdogan et son allié, le prédicteur Fethullah Güllen à la suite des révélations des affaires de corruption de l’AKP.

En été 2016, l’armée turque a tenté de renverser Erdogan, un putsch soldé par une riposte violente d’Ankara. La société turque connaît une vague d’arrestation massive et des milliers de fonctionnaires et hommes d’affaires sont à tour de bras écroués, accusés d’être à l’origine de cette attaque échafaudée par le « FETO » (Fethullahçı Terör Örgütü, acronyme pour organisation terroriste guléniste).

A Kayseri en Cappadoce, un holding réalisant plus de deux millions de chiffres d’affaire en 2016 passe sous la tutelle du gouvernement, qui l’accuse de réaliser des versements à la banque islamique liée au mouvement Gülen. Faruk Güllü, patron de la chaîne des restaurants Gulluoglu, dont les baklavas sont les plus célèbres dans le pays, a subi le même sort. Son chiffre d’affaire est estimé à 25 millions de dollars. Il passera entre les mains des proches du gouvernement.

Mais ce n’est pas tout. Dix milles membres de la Tükson (confédération patronale guléniste) se sont exilés après l’échec du putsch. La valeur totale des compagnies et biens saisis est estimée à 55 milliards de dollars. Ces spoliations ne sont pas sans conséquence.

La Turquie traverse une période instable marquée par une forte inflation qui remonte à 15,39 % en juin contre 12,15 % en mai. La flambée des prix alimentaires pèse sur le climat politique intérieur. Le gouvernement importe plus de 4000 tonnes de pommes de terre provenant du nord de la Syrie, de Afrin, qui a été assiégée par l’armée turque en mars 2018, et dont les semis auraient eu lieu dans la foulée selon les sources officielles.

A l’aune d’une presse exsangue avec plus de 2700 journalistes licenciés, la fermeture de plus de 170 médias en 2016 et la domination des discours pro-gouvernementaux dans le champ médiatique, la Turquie a vu son image se dégrader à l’international, s’érigeant en une figure anti-démocratique et autoritaire.

Le point névralgique de cette répression se concentre à l’intérieur contre les cadres du Parti démocratique des peuples (HDP), parti social-démocrate soutenant une autonomie kurde en Turquie. L’ex co-président du parti, incarcéré par le gouvernement depuis bientôt vingt mois et accusé de soutenir le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et d’insulte à Erdogan, a choisi de faire campagne depuis sa cellule.

La singularité du HDP est qu’elle ne fait partie d’aucune alliance (« l’Alliance populaire » comprenant le Parti de la justice et du développement (AKP), le Parti d’action nationaliste (MHP, extrême droite) et « l’Alliance de la nation » composée du Parti de la félicité (Saadet), du Bon Parti (IYI), du Parti républicain du peuple (CHP)).

De fait, elle n’est pas en reste : Erdogan et Bahçeli (le chef du MHP) ont tenté de juguler l’influence du HDP dans la région du sud-est kurde de la Turquie désignant le HDP comme le prolongement du PKK. Cela va sans dire que le HDP a réussi tout de même à franchir le seuil des 10 % pour faire son entrée au Parlement turc avec 11,70 % des voix.

Il n’en demeure pas moins qu’à l’exception des Loups gris, député parti de l’extrême droite (MHP), tous les partis se sont alignés sur la même ligne de crête « contre le régime d’un seul homme » comme l’explique le politologue Ahmet Insel.

Quelles sont alors les raisons inhérentes à son élection ?

Malgré la dénonciation d’irrégularités par l’opposition, la Turquie a choisi de réélire Erdogan comme le treizième président de la République, avec un score réservé de 52,5 %, seize mois plus tôt que la date prévue. Les analystes et sondages qui prévoyaient un second tour pour les présidentielles se sont mis le doigt dans l’œil.

La réélection d’Erdogan lui permet d’assoir sa mainmise sur les institutions, et ce grâce au système hyper-présidentiel tout entier mené par un seul homme. Le peuple turc lui a donné son aval lors d’un référendum en avril 2017 : son intronisation lui habilite de pouvoir réformer la constitution, les membres du Conseil des juges et des procureurs seront nommés par le président, plus de Conseil de ministre ni de Premier ministre.

La Turquie s’isole dans un syndrome de forteresse assiégée dont la sécurité serait constamment menacée par des ennemis extérieurs et intérieurs, selon l’historien Hamit Bozarslan. Entre les kurdes réclamant plus de droits et libertés, le mouvement guléniste, et les européens à l’égard desquels il reste méfiant, les ennemis pour Erdogan sont légion.

De par son arsenal de théories de complot et de conspirations, le rassemblement de ses partisans autour du « Croissant » contre la « Croix »*, Erdogan veut désamorcer les aspirations à une Turquie occidentalisée ou européenne. Ses actions le prouvent : en jetant son dévolu sur la coopération avec la Russie de Poutine, le gouvernement au pouvoir cherche à s’imposer de manière prégnante face à l’OTAN, dont il fait partie.

Cette idée n’est pas sans effet chez une population à majorité musulmane, séduite par le charisme d’Erdogan et son sens du contact avec son peuple. La croissance économique du pays, le développement des équipements publics sont considérés par les Turcs comme une des raisons principales de voter pour ce dernier.

Dans un discours resté célèbre prononcé en 1996 alors qu’il était maire d’Istanbul, Erdogan faisait déjà le prélude de son projet politique : « La démocratie n’est pas un but, c’est un moyen. La démocratie est comme un tramway, une fois arrivé au terminus, on descend. »

Le 24 juin dernier, lors de son discours du balcon, il laisse entrevoir son mépris à l’égard des régimes démocratiques : « J’invite tous ceux qui suivent avec méfiance les élections, alors qu’ils caractérisent leurs élections comme démocratiques qui atteignent difficilement les 50 % de participation, à analyser de très près ces élections ». Un message fort qui pointe du doigt les taux d’abstention en Europe.

La réelle question qui se pose à l’heure actuelle est de savoir si le régime actuel de la Turquie porte des traits démocratiques ? Quel sera le nouvel axe directeur de la politique d’Erdogan pour les cinq ans à venir ?

* prononcé lors d’un discours du 10 juin dernier à Istanbul à la suite de la volonté du chancelier autrichien Kurz de faire expulser des imams d’Autriche.