100 ans après la chute des tsars : l’énigme Anastasia.

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La grande duchesse Anastasia Romanova (1901-1918), portrait de 1914

Voilà cent ans jour pour jour que les communistes russes ont assassiné le tsar Nicolas II et sa famille, mettant fin à trois siècles de la dynastie Romanov, qui avait fêté insouciamment ce tricentenaire en 1913. L’expression « l’énigme Anastasia », issue du titre du livre d’Alain Decaux, nous rapporte au mystère de cet assassinat qui s’est déroulé le 17 juillet 1918: la dernière fille de l’empereur, Anastasia, aurait-elle survécu? Cette simple question a pourtant secoué le monde impérial russe en exil et a fasciné les passionnés, tenant ce microcosme en haleine pendant presque un siècle. Anastasia est-elle symbole vivant ou mort du martyr Romanov?

La chute d’une grande duchesse

En février 1917 éclate la Révolution russe, qui pousse Nicolas II à quitter le trône en mars de la même année; Anastasia a alors seize ans. La famille impériale est enfermée dans leur palais en l’attente d’une décision à prendre la concernant. Décrite comme joueuse et drôle, Anastasia, qui voulait devenir actrice, était groupée avec sa sœur Maria et formaient la « petite paire » (par rapport à la grande paire formée par Olga et Tatiana, les aînées). Elle était vue comme la chipie des Romanov, débordant d’énergie et ayant plus d’un tour dans son sac. Seulement, adolescente, elle prend conscience de l’ampleur de la situation en visitant les soldats et en étant captive dans sa prison dorée. Elle et sa famille ont ensuite dû partir pour Tobolsk en Sibérie, puis finalement pour Ekaterinbourg en Russie centrale. Là-bas, les grandes duchesses cousaient leurs bijoux sous leurs robes et s’occupaient du tsarévitch hémophile, leur petit frère Alexeï sous la surveillance des bolchéviks. Le 17 juillet 1918 dans la nuit, la famille impériale est conduite dans une salle de leur prison, la maison Ipatiev, pensant devoir se préparer à partir pour une autre destination. Les communistes menés par Yacov Yourovski les assassinent avec quelques loyaux domestiques; les corps sont emportés et enterrés en forêt. L’ancien conseiller de la tsarine, l’obscur starets Raspoutine aurait prédit le sort de la famille : « Je mourrai dans des souffrances atroces. Après ma mort, mon corps n’aura point de repos. Puis tu perdras ta couronne. Toi et ton fils vous serez massacrés ainsi que toute la famille. Après, le déluge terrible passera sur la Russie et elle tombera entre les mains du Diable. »

Le mystère de la potentielle survie

Le reste de la famille impériale a soit subi le même sort que Nicolas II, soit a émigré. La famille impériale a porté avec elle les cicatrices de ces massacres commis par les rouges, tout en essayant de les panser en voulant trouver les potentiels rescapés de la maison Ipatiev. Des récits circulent disant que les balles ont ricoché grâce aux bijoux cousus sous les robes et que de cette manière une des filles du tsar a survécu. Une femme corrobore cette histoire; celle-ci est sauvée d’une tentative de suicide à Berlin en 1920. Enfermée dans un hôpital psychiatrique, la jeune femme attire les regards des derniers Romanovs en clamant être « Anna », Anastasia. Selon elle, un soldat l’aurait sauvée et l’aurait épousée mais il aurait été assassiné en Roumanie et l’enfant qu’ils avaient conçu leur aurait été retiré, d’où la tentative de suicide. Beaucoup de membres de la famille impériale ont rencontré Anna qui ne parlait que polonais et allemand, alors qu’Anastasia parlait russe et français. Très tôt discréditée par la famille impériale, Anna a entretenu le mythe de la survie d’Anastasia Romanova jusque dans les années 1970. En 1991, la Russie a voulu se repentir des crimes commis par les communistes en commençant par la réhabilitation du tsar et de sa famille. Des recherches dans les bois d’Ekaterinbourg ont abouti à la découverte d’ossements appartenant au tsar, à la tsarine, à trois filles et à leurs domestiques. Il manquait cependant deux corps : celui du tsarévitch Alexeï et d’une grande duchesse. Certains scientifiques clamaient que le corps d’Anastasia manquait, d’autres estimaient qu’il s’agissait de la grande duchesse Maria. Les deux corps manquants ont été retrouvés en 2007 non loin de l’endroit où était le charnier impérial. Ainsi, l’énigme Anastasia a pris fin par l’apparition de ces os ayant autrefois composé les corps des jeunes prince et princesses.

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Anna Anderson, née Franziska Schanzkowska est probablement l’usurpatrice la plus connue de toutes celles ayant clamé être la grande duchesse Anastasia

La réhabilitation en sainte

Le 17 juillet 1998, il y a aujourd’hui vingt ans, le président de la Fédération de Russie Boris Eltsine permet aux dépouilles de reposer dans la cathédrale Saint-Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg, la nécropole impériale depuis Pierre le Grand. La canonisation de la famille impériale, ayant eu lieu en 2000 par le patriarcat de Moscou, fait suite à un long débat depuis 1981 où les opposants faisaient valoir que le tsar Nicolas II fût en son temps un empereur faible, qu’il n’a pas été tué pour sa foi et qu’ainsi, ni lui ni sa famille ne devrait être canonisé. Cette reconnaissance en tant que morts-martyrs par l’Eglise orthodoxe russe a déjà été faite en faveur du jeune tsarévitch Dimitri Ivanovitch, assassiné au XVIIe siècle. Aujourd’hui, une église leur est dédiée à Ekaterinbourg, l’église sur le sang versé en l’honneur de tous les Saints resplendissant dans la Sainte-Russie, construite en 2003 sur la maison Ipatiev. La famille impériale est désormais vue comme martyre, porteuse de la passion ; Anastasia dont le nom signifie « résurrection », cette jeune princesse insouciante de dix-sept ans, celle dont on louait une beauté allemande, légère et pleine de joie, victime de la barbarie du monde politique, a été rendue en l’an 2000 à jamais sainte.

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Icône de Sainte Anastasia, porteuse de la passion

Debsi Théodore Pinel de la Rôte-Morel Augustin