La Seconde République espagnole (1931-1936).

Si, pour une grande partie de la population, ce nouveau régime est vu comme un moyen pour démocratiser et moderniser le pays, la République naît dans une situation tendue, entre des restes de la crise boursière de 1929 et la montée du fascisme en Europe. Reçu avec enthousiasme par les classes moyennes et populaires, le régime républicain est vu avec crainte par les élites sociales et économiques, et doit faire face pendant six ans à une grande instabilité politique qui finira par conduire à sa chute et à la dévastatrice guerre civile espagnole.

La proclamation de la République et la Constitution de 1931

Les élections du 13 avril 1931 donnent lieu à la victoire des forces républicaines dans la majorité des grandes villes, illustrant ainsi l’opposition à la monarchie espagnole. Face à cette situation, le roi Alphonse XII renonce à la Couronne, abandonne l’Espagne et le 14 avril la République est proclamée au Pays Basque, dernière république à laquelle l’Espagne aura droit. Se constitue alors un gouvernement provisoire à Madrid par les représentants des partis signataires de l’Accord de Saint-Sébastien (réunion de 1930 au cours de laquelle les partis républicains décident de mettre fin à la monarchie d’Alphonse XIII et proclamer la Seconde République).

Des élections générales sont organisées le 28 juin afin de rédiger une nouvelle Constitution et sont remportées par la coalition des républicains et des socialistes avec comme chef du Gouvernement Niceto Alcalá-Zamora (qui deviendra par la suite Président de la République). La Constitution de 1931 est très en avance pour son temps et représente une rupture avec la monarchie espagnole. De nombreux thèmes sociaux sont ainsi abordés et des droits et libertés reconnus. On peut citer entre autres l’égalité devant la loi, la non-discrimination selon les origines, le sexe ou la richesse, le droit de vote est également accordé pour la première fois aux femmes. Sont aussi affirmées la laïcité de l’Etat et la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.

Cependant cette Constitution, peut-être trop réformatrice, ne trouve pas la validation de tous, et si elle est approuvée en grande majorité, l’opposition demeure, ainsi que de de nombreux désaccords entre la gauche et la droite notamment quant à la question religieuse.

Les réformes de la première biennale (1931-1933)

Nommé Premier Ministre par Alcalá-Zamora, Manuel Azaña entreprend de nombreuses réformes lors de son gouvernement, illustrant cette volonté de moderniser la société espagnole (éducation, culture, travail, régions…).

La réforme la plus importante est sans doute celle concernant l’agriculture, le Gouvernement prétendant mettre fin aux latifundiums et améliorer les conditions de vie des paysans. C’est dans ce but qu’est promulguée la Loi de Réforme Agraire de 1932 avec un objectif de modernisation de l’agriculture qui comprend l’expropriation de terres. Cependant, les résultats initiaux sont faibles car bien moins de terres que prévues sont expropriées, et la complexité de la loi et les difficultés d’application suite à un manque de moyens et de coopérations des paysans. Finalement, cette loi produit une hausse de la tension sociale existante car elle ne donne pas de résultats convaincants pour les paysans et les grands propriétaires de terres s’y opposant.

L’une des questions les plus débattues est ainsi la religion puisque le nouveau Gouvernement souhaite limiter l’influence de l’Eglise : la constitution dispose ainsi que l’Etat est laïc, la liberté de cultes et la suppression de l’impôt payé par l’Etat à l’Eglise. Les mariages civils et divorces sont autorisés et il est interdit aux ordres religieux d’enseigner. Ces décisions donnent lieu sans surprise à une forte opposition des secteurs catholiques qui voient ces réformes comme une véritable agression au catholicisme.

Azaña souhaite aussi réformer l’armée et constituer ce qu’il nomme une « armée professionnelle et démocratique » avec pour objectif mettre fin à l’immixtion militaire dans la vie politique. Est ainsi fermée l’Académie Militaire de Saragosse où se trouvent les viviers des secteurs les plus putschistes de l’armée et se crée la Guardia de Asalto (Garde d’Assaut), corps policier fidèle à la République. De la même façon que pour la réforme religieuse, l’opposition est présente et la droite utilise le mécontentement de diverses sections de l’armée pour mener une révolte militaire à l’encontre de la République.

L’échec de la coalition républicano-socialiste

Si la crise économique internationale de 1929 suite au krach boursier de New York affecte de manière limitée l’économie espagnole, elle aggrave les problèmes internes existant dans la République d’Espagne : insatisfaits, les propriétaires agricoles et les entrepreneurs s’opposent peu à peu à ce régime.

Cette insatisfaction finit par toucher tous les secteurs car les réformes sont trop lentes et ne donnent pas de résultats efficaces. Le chômage demeure élevé et ni les patrons ni propriétaires agricoles ne semblent ouverts aux négociations nécessaires pour mettre en place les projets réformistes du gouvernement d’Azaña. Peu à peu, ces tensions donnent lieu à une volonté révolutionnaire de partis et syndicats de gauche, révolution menée notamment par la CNT (Confédération Nationale des Travailleurs). Les conflits sociaux prennent de plus en plus d’ampleur puisqu’on peut noter qu’en 1932 a lieu une révolte de mineurs en Catalogne (Altos Llobregat) et en 1933 de paysans en Andalousie (Casas Viejas).

Tandis que la gauche se démantèle peu à peu et perd de son unité, la droite, elle, s’organise. Les élites économiques, sociales et idéologiques se regroupent, s’opposant aux nombreuses réformes de gauche, et viennent se concentrer autour de partis plus conservateurs et traditionnalistes. La centre-droite se restructure ainsi autour du Parti Républicain Radical d’Alexandre Lerroux. En 1933 est créée la CEDA (Confédération espagnole des droites autonomes) qui aura pour leader José María Gil-Robles.

La biennale noire (1933-1935)

L’évidence de la crise du gouvernement des républicains et socialistes pousse Manuel Azaña à dissoudre les Cours et convoquer de nouvelles élections. Alors que la gauche se retrouve démantelée, la droite est elle unie et mieux organisée ce qui donne lieu à la victoire des partis de centre-droite et deux ans de gouvernement conservateur, également connus comme la « biennale noire ».

Sans surprise, le nouveau gouvernement mené par Alexandre Lerroux vient paralyser les réformes entreprises depuis 1931. La réforme agricole est ainsi freinée même si les propriétaires ne récupèrent pas leurs terres, tandis qu’au niveau de la question religieuse se teste un budget destiné au culte et clergé. Cependant en matière d’éducation, les réformes entreprises demeurent même si le budget qui leur est destiné se voit considérablement diminué.

Suite à ce virage conservateur et ce démantèlement des réformes entreprises, la gauche du PSOE (Parti Socialiste Ouvrier espagnol) et de l’UGT (Union Générale des Travailleurs) se radicalise. En effet, le secteur radical du PSOE ainsi que les anarchistes déclarent une guerre ouverte contre le nouveau gouvernement qui se matérialise par la multiplication de grèves et de conflits, et dérive peu à peu vers le fascisme.

Les évènements clés de l’opposition se concentrent en Asturies et Catalogne. En Asturies, les mineurs mettent en place une révolution sociale entre les anarchistes, socialistes et communistes, et s’opposent aux forces de l’ordre. La répression est très dure et engendre même un mouvement de solidarité internationale envers les victimes. En Catalogne la révolte est elle plus politique puisque la République catalane est proclamée le 6 octobre 1934 et s’organise au même moment une grève générale. Cependant, cela échoue suite au refus du syndicat majoritaire et le faible soutien de la population. L’état de guerre est alors déclaré, et la Generalitat (parlement catalan) est occupée sur la demande du général Batet. On compte alors plus de 3500 prisonniers, dont de nombreux leaders de gauche tels que Largo Caballero.

Pourtant la CEDA finit par chuter, une forte crise du gouvernement ayant lieu à l’automne 1935 : le Parti Radical est frappé de scandales de corruption et de détournement de fonds.

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Le triomphe du Front Populaire et la chute de la République

La forte opposition de la gauche et les scandales de la droite finissent par entraîner la constitution de deux blocs clairement opposés lors des élections du 16 février 1936 : la gauche et la droite. Les partis de gauche s’unissent et forment le Front Populaire, nouvelle coalition électorale à laquelle ne participe pas la CNT. Celle-ci ne faisant pas appel à l’abstention, il est possible de considérer qu’elle apporte donc son soutien au nouveau parti. A l’inverse de la gauche, la droite ne réussit pas à s’unir et présente aux élections différents partis et coalitions : la CEDA, les monarchistes, les traditionnalistes et même des partis radicaux dans certaines provinces.

Le Front Populaire triomphe donc et nomme comme Président de la République Manuel Azaña et comme chef du gouvernement Casares Quiroga. L’un des principaux points du nouveau gouvernement est de décréter une amnistie et il oblige les entreprises à réembaucher les employés licenciés suite à la grève générale de 1934. Le gouvernement de la Generalitat retourne au pouvoir et le statut autonome de la Catalogne est rétabli.

Le processus réformiste de 1931 est d’ailleurs repris, et comme on peut l’attendre les partis de droite rejettent cela : les propriétaires de terres s’y opposent, certains entrepreneurs décident de fermer leurs entreprises et l’Eglise relance une campagne contre la République, recréant le même schéma que lors de la première biennale. La droite se radicalise, et le parti Falange Española prend de plus en plus d’ampleur, des groupuscules de ce dernier formant des patrouilles armées qui initient des actions violentes à l’encontre des chefs de gauche, et font face à une réponse tout aussi violente des groupes radicaux de la gauche.

Un climat de violence se crée donc lors de cette dernière biennale, ce qui permet à des secteurs de décider d’organiser un coup d’Etat contre la République. Le général Emilio Mola incarne cette opposition à la République, véritable chef du coup d’Etat jusqu’à juillet 1936. Pour tenter d’empêcher la propagation de rumeurs putschistes, le gouvernement républicain transfert à différents endroits les généraux les plus impliqués dans ces complots, afin de les empêcher de communiquer. Cela est sans doute la grande erreur du gouvernement qui ne peut tous les surveiller en même temps et ne parvient pas à les neutraliser. Le soulèvement militaire débute alors le 17 juillet à Melilla, colonie espagnole au Maroc, avant de se propager au reste de l’Espagne les 18 et 19 juillet, donnant alors lieu à une guerre civile qui durera trois ans et meurtrira profondément le pays.

Michel Marie-Juliette