Les Grandes Ecoles en France : « le poids des institutions ».

Intégrer une grande école ?

Il s’agit d’un objectif que se fixent des milliers d’étudiants après avoir obtenu leur baccalauréat. Certains y cherchent les spécificités de l’enseignement qu’elles délivrent, d’autres savent qu’en y passant, leur CV bénéficiera d’un avantage de choix, car leurs réputations, il est vrai, sont un gage de qualité dans le monde professionnel. Quoiqu’il en soit, la France peut se vanter de posséder sur son territoire de nombreuses écoles prestigieuses qui couvrent toutes sorte de disciplines, de la science politique jusqu’aux mathématiques appliquées, en passant par le commerce et l’entreprenariat. Si vous en avez les capacités (et parfois les moyens), de nombreuses possibilités s’offrent à vous. A côté de celles-ci, on pourrait penser que les universités font pâle figure, ce qui n’est pas tout à fait faux pour les établissements de provinces. Ainsi, un master obtenu à l’Université de Reims restera sans doute moins prestigieux qu’un master obtenu à la Sorbonne ou à Panthéon-Assas, bien que les formations suivies par les étudiants sont, quelques fois, assez similaires. Pour beaucoup, l’université reste plus accessible et constitue une voix privilégiée d’accès aux études supérieures : 2.609.700 d’étudiants se sont inscrits dans l’enseignement supérieur en France métropolitaine et départements d’Outre-mer à la rentrée 2016-2017, et ce chiffre ne cesse d’augmenter. Cette grande disparité vient probablement du fait que, dans l’imaginaire collectif, les grandes

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écoles paraissent moins accessibles, elles jouissent d’une grande réputation et dispensent des connaissances plus spécialisées qu’au sein des universités. La démarche pour y entrer est alors plus personnelle et nécessite tout de même une connaissance globale de leurs histoires et de leurs vocations.

Mais alors, en 2018, qui sont les grands représentants de ces institutions réputées, et sur quels fondements repose leur prestige ? Il ne fait nul doute que leur histoire peut nous permettre de mieux comprendre la position symbolique qu’elles occupent aujourd’hui.

  • « Sciences Po », l’Institut d’Etude Politique de Paris, l’école du « renouvellement ».

De nos jours, « Sciences Po » peut désigner plusieurs Instituts d’Etudes Politiques, implantés à Lille, Toulouse ou encore Strasbourg, qui délivrent tous une formation pluridisciplinaire très recherchée par les étudiants. Ils sont accessibles par un concours commun qui, selon la place obtenue, donne l’accès à l’un des établissements où l’on a candidaté. Science Po Paris prend place au sommet de ce classement, suivi, par le plus demandé des IEP de province, Science Po Lille. Cela n’est pas très étonnant dans la mesure où l’IEP de Paris est le plus ancien de tous. Il est issu de l’École libre des sciences politiques, un établissement privé fondé en 1872 par Émile Boutmy dans le but de répondre à la crise politique qui touche la France après la guerre franco- prussienne de 1870. Son objectif : former des nouvelles élites et produire de nouveaux savoirs. « Le moins que l’on puisse attendre d’un homme cultivé, c’est qu’il connaisse son temps ». D’ailleurs à cette époque, l’Ecole se place en opposition à la Faculté de droit de Paris, qui forme les élites « traditionnelles » du corps de l’Etat. Plus tard, en 1945, cet établissement, qui est encore une société privée, va se nationaliser avec la politique de Charles De Gaulle et Michel Debré. Deux structures distinctes vont naître de celui-ci, dont une entité publique, Sciences Po. C’est véritablement à la fin du XXème siècle, que l’Ecole s’internationalise (47% d’étrangers parmi ses étudiants)1 et se développe grâce à Richard Descoings, directeur à partir de 1996. Aujourd’hui, Sciences Po figure au 4e rang mondial en science politique et relations internationales, selon les classements QS World Ranking et occupe la première place en Politique sociale et administration publique en France. On l’a vu, l’Ecole dispose d’un patrimoine historique conséquent et a su s’imposer dans le paysage de l’instruction française. Cette école, dont l’ancêtre fut érigé avec comme objectif le renouvellement des élites, est aujourd’hui l’une des passerelles majeures pour la préparation à l’entrée d’une autre école très prestigieuse, réputée pour former les hauts fonctionnaires de l’Etat, l’ENA.

  • L’ENA (Ecole Nationale d’Administration), le cercle des élites ?

« La fabrique des élites », voilà une appellation donnée par certains journalistes à l’Ecole Nationale d’Administration, par laquelle la plupart des Hauts Fonctionnaires du corps de l’Etat sont passés, comme notre président actuel, Emmanuel Macron. Les élèves qui en sortent sont sobrement nommés « les énarques », et ils jouent aujourd’hui un rôle central dans la vie politique française. Parmi eux, quatre présidents de la République, huit Premiers ministres, mais aussi des secrétaires d’Etat. Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’école est assez « récente » puisque sa fondation remonte à 1945. A l’époque, chaque ministère ou corps de ministère avait ses propres modalités de recrutement, ce qui laissait parfois la place au népotisme2 , à l’instar de la méritocratie souhaitée. C’est une fois de plus à l’époque du gouvernement provisoire présidé par Charles de Gaulle que va naître l’ENA. Le projet sera mené notamment par Michel Debré, qui dirigera provisoirement l’école. En 1991, l’école est déplacée de Paris vers Strasbourg, ce qui représente un rapprochement symbolique avec les institutions européennes. Ces dernières années, elle a fait l’objet de vives contestations et critiques, notamment en raison du symbole qu’elle représente et étant très difficile d’accès (le taux global de réussite est d’environ 7 % pour le concours externe.), elle ne permettrait pas la mixité sociale favorisant la sélection et la reproduction des élites. On constate toutefois l’existence d’un lien entre certaines institutions, comme avec Science Po. En effet en 2017, 82% des nouveaux admis en sont issus, ce qui démontre la proximité récurrente entre les grandes institutions mais aussi leur lien historique étroit : Science po avait été créé pour permettre la création de nouvelles élites, l’ENA pour démocratiser l’accès aux postes les plus élitistes.

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  • Polytechnique, entre prestige et tradition.

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Si l’ancienneté constitue un critère de prestige, alors l’ « X » comme on la surnomme souvent, occupe une position de choix. Il s’agit d’une école d’ingénieurs fondée en 1794 par la Convention Nationale, préalablement nommée « École centrale des travaux publics et militarisée » par Napoléon Ier en 1804. Son concours d’admission fait partie des plus anciens et des plus difficiles préparés par les élèves de classes préparatoires. Comme les deux écoles précédentes mais dans un domaine très différent, Polytechnique est associé à l’excellence et à l’élitisme en général, et elle jouit d’un grand prestige en France. Cependant ce sont aussi les raisons qui lui valent d’être parfois très critiquée. De nombreux symboles y sont associés, comme par exemple l’uniforme porté par les polytechniciens, qui les rend très reconnaissables. Initialement, elle fut créée pour former aux emplois publics et privés exigeant un haut niveau scientifique et technique.

Depuis 1804, un décret de Napoléon a substitué un statut militaire au statut civil initial. Les conséquences de cette militarisation ont été très importantes. Elle a fait passer l’établissement sous le contrôle du Ministère de la guerre. Après 1870, elle laisse à l’ENS (École normale supérieure) le rôle de grand établissement d’élite au point de vue scientifique. Sa volonté de s’ouvrir à l’international est bien plus tardive, en 1830. Polytechnique est une école « franco-française », et ce n’est que très récemment que l’étranger devient l’une de ses préoccupations majeures. A la différence des écoles précédemment évoquées, il n’y a pas de réelle rupture avec le passé car l’école conserve ses traditions, comme par exemple le « le Bal de l’X » qui a lieu chaque année depuis le 22 février 1879, qui accueille environ 2500 participants et a lieu au printemps à l’Opéra Garnier.

  • L’ENS – Ecole Normale Supérieure, la culture de l’excellence.

Dans la famille « prestige » l’ENS dispose elle aussi d’une place de haut rang car elle est l’une des institutions les plus incontournable au niveau national, spécialisée en lettres et en sciences. Elle est donc pluridisciplinaire, mais surtout très sélective. Son histoire remonte à la Révolution française, mais elle ne dispose de l’identité qu’on lui connait aujourd’hui « que » depuis 1826. Une fois de plus, sa vocation est de dispenser une formation culturelle et scientifique de haut niveau, depuis son emplacement rue d’Ulm, à Paris. C’est au cours de la révolution de Juillet en 1830 que l’École préparatoire prend, par arrêté de Louis-Philippe, le nom d’ « École normale » en référence à son ancêtre fondé durant la Révolution Française. En 1845, elle est rebaptisée « Ecole Normale Supérieure ».

L’école est très orientée vers la recherche et ses élèves, de par la difficulté du concours d’admission, disposent d’un niveau très élevé. D’ailleurs, lors des concours d’Etat réputés exigeants, comme l’agrégation (recrutement des professeurs) , on constate qu’une grande partie des élèves admis sont des « normaliens ». En cause : une meilleure préparation sans doute mais aussi une rigueur sans faille. Le taux global d’admission a l’ENS (toutes disciplines confondues) est d’environ 3,5%, et l’école occupe la 33ème place mondiale selon Le classement QS. Ainsi, elle fait sans conteste partie des institutions qui permettent le rayonnement de la France en matière d’éducation , mais elle reste un cercle très fermé et difficile d’accès, qui tarde à se démocratiser.

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  • HEC – L’École des hautes études commerciales de Paris, un succès

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Enfin, il convient d’évoquer HEC, ténor des écoles de commerce en France, créée en 1881. Elle compte parmi les « business school » les plus renommées au monde et recrute, elle aussi, par l’intermédiaire des classes préparatoires. Elle débute sous l’impulsion de Gustave Roy, président de la Chambre de Commerce, et ouvre donc en 1881, plus tardivement que ses concurrents nationaux, tel que l’ESCP Europe créé en 1819. Elle a vocation à former aux affaires de banque, au commerce, à l’industrie, et elle cherche à devenir l’équivalent de l’Ecole Centrale, mais dans son domaine. Au-delà du succès qu’on lui reconnaît aujourd’hui, HEC a connu des débuts difficiles, car elle était considérée comme trop chère et peu reconnue par les enfants de bonne famille. C’est après la guerre qu’elle connait un renouveau, par l’intermédiaire de son directeur, Guy Lhérault.

Dans les années 70-80, elle s’internationalise et créée de nombreux partenariats en mettant l’accent sur le domaine de la recherche. Au départ, son concours d’entrée n’est pas ouvert aux filles, mais en 1973 pour la première fois, 27 filles réussissent le concours. En 1985, 30% des admis sont des filles, et en 2000, 45 à 50%. Au fil des années, le lien avec l’entreprise se renforce et l’école permet une meilleure insertion dans le monde professionnel. Aujourd’hui, selon le classement du magazine The Economist, l’école de commerce HEC est la meilleure école au monde pour les Master en Management et occupe la première place nationale. Son taux d’admission en 2012 était de 8%, ce qui en fait une école très sélective.

Force est de constater que les institutions, que ce soit en France ou ailleurs, tirent souvent leur prestige de leur histoire. Elles apparaissent souvent dans un contexte politique, économique ou militaire particulier, et répondent a un besoin de réforme. Ainsi, de nombreuses institutions françaises furent créées au lendemain de la Révolution Française, dans l’optique d’une refonte du système et d’un renouveau en matière d’éducation. Avec le temps, celles-ci ont évoluées et se sont dotées de liens plus fort à l’international. Elles ont tenté de se démocratiser, pour permettre une plus grande mixité sociale au sein de leurs établissements. Aujourd’hui, il va s’en dire que la méritocratie est de mise, les écoles recherchent des profils d’excellence académique certes, mais certaines mettent aussi l’accent sur les activités extra-scolaires susceptibles d’attirer des profils très variés au sein de l’école, avec un mode d’admission ressemblant parfois à celui des universités américaines où le dossier de candidature est méticuleusement étudié. Cette démocratisation permet à des personnes issues de milieux plus modestes, pour qui les institutions ne sont pas toujours une référence culturelle, d’atteindre leurs ambitions car désormais, s’ils se donnent les moyens de réussir, ils seront en mesure d’accéder à une mobilité sociale qui ne fut pas toujours évidente dans la société française. On peut finir par rappeler que même si ces institutions trouvent une racine solide ancrée dans l’histoire nationale, elles ont été contraintes d’évoluer et de s’adapter aux enjeux de leur époque, car comme le dit Bruno Belhoste, historien français à Paris I Panthéon Sorbonne, « les institutions ne sont pas éternelles, si elles sont trop immobiles, il reste toujours possible de les abolir

Merzouki Naim