Avant le Printemps : la Syrie au XXème siècle.

Cet article est le premier d’une série de trois textes qui traiteront du conflit syrien sous un angle historique et sociologique. Ce premier article a pour objectif d’aider à mieux saisir le contexte socio-politique dans lequel se trouvait la Syrie et ses citoyens lorsque la Révolution a éclaté en 2011. Etant donné la grande richesse historique de ce pays, nous ne pourrons tout aborder ici, et nous nous concentrerons donc sur quatre grands évènements ayant marqué l’Histoire syrienne du XXème siècle. Les faits exposés seront également restreints à la situation interne au pays sans prendre en compte les questions géopolitiques, qui sont pour la plupart reliées à la Guerre Froide, L’Egypte et Israël.

L’indépendance de la Syrie : avril 1946

Le peuple syrien n’a jamais vraiment connu d’indépendance avant le XXème siècle. Du VIIème au VIIIème, Damas était la capitale de l’Empire de la dynastie des Omeyyades, puis de 1516 à 1918, était sous contrôle de l’Empire Ottoman, avant de passer sous mandat français. En avril 1946, après des siècles de dominations étrangères, la Syrie se retrouve face à elle-même, devant tout construire, politiquement et socialement. Au début de son indépendance, la politique syrienne est fortement basée sur le modèle de la IIIème République et repose sur la grande bourgeoisie. Or, cela n’est pas adapté au pays et la notion d’Etat-nation lui est totalement étrangère, notamment par le fait que le peuple syrien est constitué d’un ensemble varié d’ethnies et de religions telles que les sunnites, les alaouites (issue du chiisme), les chrétiens, les kurdes, les druzes, etc.

Pendant environ 15 ans, la jeune République connaîtra une succession de coups d’Etat, de revirements politiques et de violences, mais cette période restera la plus démocratique qu’elle puisse connaitre. La vie démocratique parlementaire qui l’anima fut un bon signe pour le futur politique du pays, mais elle resta contrôlée par les classes les plus aisées, perpétuant les inégalités. De plus, le 15 mai 1948, la Syrie s’engage auprès des pays arabes contre la création d’un Etat israélien sur les terres palestiniennes, engagement qui va se solder par un échec militaire, provoquant une vive déception et colère chez les syriens. Ça, ajouté à la corruption et aux détournements de biens publics dont les dirigeants sont accusés, va provoquer l’effondrement des vieilles structures politiques syriennes. C’est à ce moment qu’un nouveau parti fait surface, le Baas, profitant de la situation pour s’immiscer dans le champ politique.

L’arrivée du Baas au pouvoir : années 60

Le parti Baas, qui signifie « renaissance », a été créé en 1939 par trois syriens : Zaki Arsouzi, Michel Aflak et Salah Bitar. Ce parti cultive le goût du secret et est singulier entre autres par le fait que l’un de ses fondateurs est chrétien, l’autre sunnite, et qu’il s’appuie sur la minorité alaouite. Il se revendique comme mouvement panarabiste, socialiste, laïc mais attaché à l’islam.

Panarabe car il pense que la construction et le lien qui uni le peuple est la langue arabe et toute la culture qui l’entoure. Salah Bitar dira à ce sujet : « Une révolution culturelle dont le premier objectif est de restaurer l’unité et la personnalités arabes ». Cette notion semble importante puisque le pays a été, comme nous l’avons dit, longtemps victime de domination étrangère, ayant pu gommer ou endommager l’essence même de la culture arabe syrienne. Le recentrement d’un peuple sur une langue et une culture unique et majoritaire constitue également l’une des bases de tout Etat-nation. Ensuite, pour le parti, l’Islam est important pour la construction de l’arabité et de la culture arabe. Néanmoins, c’est un parti laïc et il se différencie des Frères Musulmans car pour le Baas, l’Islam est une source d’inspiration pour bâtir une nation, et pour les Frères Musulmans, il s’agit de revenir aux prescriptions originelles intégrales dans les domaines économique, politique, social et pénal, à l’application de la charia, contraire aux idéaux du Baas. Enfin, le socialisme arabe qui est plus, comme le dit Michel Aflak, « une force au service du nationalisme et du renouveau du génie arabe », qu’un socialisme égalitaire comme on pourrait l’entendre. Il s’agit ici de la recherche d’une politique constitutionnelle et représentative.

En mai 1964, le général baasiste Amine Hafez prend le pouvoir suite à un coup d’Etat et devient président de la République. Depuis cette date, c’est le Baas qui sera au pouvoir. S’en suit la politique d’un régime dur et répressif mais qui sera également marqué par l’entrée en jeu de la Syrie dans l’ère industrielle. En effet, durant les années 60-70, la réforme agraire, le barrage sur l’Euphrate ainsi que la production pétrolière offre au pays une modernisation très attendue.

Le 12 mars 1971, le général Hafez al-Assad est élu président au suffrage universel avec 99,2% des voix (candidat unique). C’est ainsi le premier président alaouite en Syrie, qui est à majorité sunnite. Son accumulation de mandats, qui le feront être président jusqu’à sa mort en 2000, ont été marqués par la répression de toute opposition et une politique sécuritaire importante. Il met en place plusieurs services de renseignements afin de tenir à l’écart tous ses opposants. Cela se manifeste notamment par une présence policière constante en tous lieux, en prévention d’éventuels coups d’Etat. Cette politique sécuritaire et ce musèlement de la population a permis de maintenir une certaine stabilité politique, et de ne pas retomber dans le cycle des coups d’Etat à répétition. Néanmoins, les manœuvres militaires au Liban ainsi que les arrestations massives d’opposants, notamment chez les Frères Musulmans, ajoutées aux affaires de corruptions de hauts fonctionnaires d’Etat et gradés, aggrave la méfiance des sunnites vis-à-vis du gouvernement et accélère la montée de l’intégrisme islamique soutenue par l’Arabie Saoudite.

Le massacre de Hama : février 1982

Depuis maintenant de nombreuses années, les Frères Musulmans, organisation islamique (politique et militaire), perpétuent des attaques à l’encontre du Baas, faisant basculer le pays dans un climat de conflit civil et religieux. Face à cela, le pouvoir en place décide de faire arrêter puis torturer des milliers d’opposants islamistes (ou supposés tels), et parallèlement, mettent en place une politique dite de « la main de fer », autorisant également les membres civils du Baas à être armés.

Les attentas des Frères Musulmans à l’encontre des baasistes et des alaouites continuent, et c’est notamment la ville de Hama, où se trouveraient plusieurs bastions de l’organisation, qui sera la cible, malgré elle, d’affrontements. A Hama, le 3 février 1982, suite à l’encerclement d’un groupe de militants par les forces de sécurité baasiste, un appel au soulèvement est lancé. Des groupes armés attaquent donc des points stratégiques tels que des postes de police, des bureaux du Baas, etc, et exécutent une dizaine de personnalités et responsables baasistes. Le 6 février, en réponse et fidèle à sa politique de la main de fer, le gouvernement envoie 15.000 hommes et décide le bombardement systématique par l’artillerie et les chars, avant d’envoyer ses hommes récupérer la ville, quartier par quartier. Ce n’est seulement que le 24 février que les combats se stoppent et que le gouvernement reprend la ville. Bien que la ville soit reprise, c’est une ville dévastée que l’on découvre, où les mosquées et les habitations sont désormais en ruines. En seulement trois semaines, le bilan humain est estimé entre 10.000 et 20.000 morts, soldats, citoyens et citoyennes.

Le gouvernement reconstruira rapidement les édifices détruits afin d’effacer les traces du massacre et accusera notamment les Etats-Unis d’avoir monté un complot contre eux, afin de déstabiliser le gouvernement en place. Les Frères Musulmans de Syrie connaîtront, quant à eux, des dissensions au sein du mouvement, suite à cette insurrection non concertée avec tous les membres. Le mouvement ainsi que l’opposition sunnite se retrouve lourdement affaiblie face à un gouvernement qui ne lâche rien et qui se révèle plus tenace que jamais.

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La ville de Hamas après le soulèvement de 1982

Le printemps de Damas : Printemps 2000

Le 10 juin 2000, Hafez al-Assad meurt, et c’est son fils Bachar qui est désigné (officieusement) pour lui succéder. Or, Bachar n’était pas le premier choix de son père car c’est Bassel, le fils aîné qui avait été désigné et formé pour la succession, mais celui-ci meurt en 1994 dans un accident de voiture en se rendant à l’aéroport de Damas. C’est donc Bachar son frère, en formation d’ophtalmologie à Londres, qui est rappelé en Syrie auprès de son père pour être à son tour « formé ». Hafez était le symbole politique du Baas et Bachar apparait comme un « président par défaut », mais est élu président le 10 juillet 2000 avec 97,2% des voix.

Dès son arrivée au pouvoir, il met en place plusieurs mesures et lois comme celles visant à faciliter les investissements privés, l’ouverture de banques et d’universités privées etc. C’est également à ce moment que plusieurs colloque et discussions sont organisées, souvent par l’opposition, sur la nature du régime politique et sur la question des droits de l’Homme dans le pays. Des partis politique et des associations se créent, ce qui est inédit depuis l’arrivée du Baas au pouvoir. C’est ce que l’on appellera « Le printemps de Damas ». Cependant, cela ne concernera que le milieu intellectuel et ne comprend pas de base populaire. De grandes figures de ce mouvement s’y dégagent telles que l’écrivain Riad Seif, l’économiste alaouite Aref Dalila, figures que l’on retrouvera lors de la Révolution syrienne de 2011.

Le 26 septembre 2000, « l’Appel des 99 » est diffusé. Ce texte d’une page signé par 99 intellectuels, écrivains, poètes, etc, demande, entre autres, la fin de l’état d’urgence (en place depuis 1963), l’amnistie pour les détenus politiques, le droit de liberté de réunion, de liberté d’expression et de liberté de la presse. En janvier 2001, c’est « l’Appel des 1000 » cette fois, qui demande en plus des précédentes requêtes, des élections libres et la fin du monopole du Baas, ainsi que la fin des discriminations subies par les femmes.

Au final, les opposants sont surveillés, arrêtés et/ou contrôlés. Le printemps de Damas n’aura pas réussi à produire de changements effectifs sur la société syrienne, mais aura eu le mérite d’y apporter de nouvelles idées, et de semer une graine d’opposition et de possibles, restant une référence importante pour la suite des évènements.

C’est donc malmené par l’Histoire, fragilisé par des conflits armés externes, des déchirements ethniques et religieux internes ainsi qu’écrasé par des gouvernements autoritaires et répressifs, que la Syrie entre dans le XXIème siècle. En 2011, au regard de son histoire contemporaine ainsi que de la situation géopolitique au Moyen-Orient, la Révolution syrienne apparait comme la seule issue pour le peuple, qui, nourrit par un désir de liberté, souhaite en venir à bout de trente longues années de règne du Baas.

Courtel Johanna