Chrétiens d’Orient – 2000 ans d’histoire

Retour sur l’exposition de l’Institut du Monde Arabe et du Musée des Beaux-Arts de Tourcoing

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« Pour les chrétiens en général, le Proche-Orient est une Terre Sainte qui a été sanctifiée par la présence du Christ, de la Vierge, des Apôtres et des Pères de l’Église. Partout, les paysages et les langues, ainsi que les vestiges des églises et des monastères, rappellent le christianisme des premiers siècles ».

                                    Bernard Heyberger Les Chrétiens d’Orient – 2017

De Paris aux Hauts de France, une exposition riche en collections

Loin du musée Eugène Leroy, dont l’exposition a fermé ses portes en juin 2018, c’est à l’Institut du Monde Arabe de Paris que les premiers visiteurs ont pu découvrir cette exposition. Le titre évoque tour à tour le parfait mélange entre l’art sacré et la diversité culturelle, là où, dans des territoires où règnent de nos jours une instabilité politique chronique, la guerre semble avoir pris le pas sur la différence, redoutée et redoutable. L’Orient et le Proche-Orient sont des terres riches d’un savoir et d’une civilisation religieuse, mais pas seulement.

L’exposition, partenaire d’institutions culturelles parisiennes et tourquennoises, a reçu le soutien et le partenariat de l’association « L’oeuvre d’OrientLes chrétiens de France au service des chrétiens d’Orient », fervents défenseurs du christianisme dans des endroits où ses dogmes sont loin de s’imposer comme une idée majoritaire.chretiens 2

L’exposition débute par une situation géographique. L’espace est nettement défini par des œuvres de l’Antiquité tardive, montrant la multiplicité des pièces proposées, de l’Irak à l’Egypte, en passant par le Liban ou encore l’espace israélo-palestinien actuel. De grandes dates fondatrices sont présentées aux visiteurs, en insistant sur la diffusion de la chrétienté par les apôtres et sur l’Empire Byzantin, qui voit ses empereurs comme Constantin (272-337) puis Théodose (347-395) et Justinien (482-565), se convertir et développer le christianisme comme religion d’Etat.

Anne Fraïsse, professeure et enseignante-chercheuse au sein de l’Université Paul Valéry – Montpellier III, précise à ce sujet, dans son article Pouvoir de la religion et politique religieuse dans les premiers siècles du christianisme, l’exemple de deux empereurs : Constantin et Justinien paru en 2006, qu’« au IVe siècle, Constantin va en effet donner au christianisme une dimension sociale jusqu’à en faire le socle d’une nouvelle civilisation ». En 380, Théodose fait du christianisme l’unique religion de l’Empire, plaçant l’empereur comme fervent défenseur de la foi chrétienne.

            La suite du parcours propose une immersion artistique de pièces de tous horizons, où la scénographie nous immerge dans l’art sacré, mais aussi littéraire ou encore musical de ces 2000 ans d’histoire.  L’exposition se clôture par un des clichés contemporains qui rendent compte des réalités actuelles, tant sur la préservation des édifices religieux que sur les conditions de vie des chrétiens d’Orient. Orthodoxes comme catholiques y sont représentés.

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Photo Personnelle – 2018
Musée des Beaux-Arts MUBA – Tourcoing

 

« 2000 ans d’histoire » où les échos du passé chrétien

L’Orient, un espace chrétien mais pas seulement…

 

            Le christianisme, né à Jérusalem, s’est fortement développé à travers le monde, passant d’une religion minoritaire à majoritaire. Ainsi, environ 2,4 milliards de personnes seraient aujourd’hui chrétiennes dans le monde. En 2010, 26 % des chrétiens étaient européens, contre 0,6 % pratiquant leur religion en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient. Ces chiffres, un siècle auparavant, proposaient un constat bien différent (66,3 % des chrétiens étaient européens, 0,7 % en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient), montrant alors une nette évolution.

 

            Bernard Heyberger, dans son ouvrage Les Chrétiens d’Orient publié en 2017, nous rappelle la complexité religieuse de la région, à travers sa grande diversité. Il évoque tout à tour les coptes (chrétiens d’Egypte), les melkites (chrétiens issus d’une division de l’Église Catholique Grecque de 1724), les assyro-chaldéen – Nestoriens (chrétiens nés à la fin du IVème siècle en parallèle de la chrétienté purement romaine et dépendante du pape) ou les syriaques (l’Église catholique syriaque ou Église orthodoxe syriaque). Différentes entités religieuses et ecclésiastiques coexistent.

On distingue l’Église Nestorienne (Église d’Orient de Perse), de l’Église Miaphysiste qui comporte plusieurs branches (Église copte orthodoxe, Église syriaque orthodoxe jacobite, Église arménienne apostolique) et l’Église Chalcédonienne (Église Melkite fidèle à l’Empereur Byzantin et l’Église Maronite). Tant de différenciations qui s’expliquent par des époques différentes, des pratiques linguistiques (le grec, l’arabe et le syriaque), des situations géographiques loin d’être similaires.

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Photo Personnelle – 2018
Papyrus grec de Saint Cyrille d’Alexandrie, sur l’adoration et le culte en esprit et en vérité

Par cette exposition, que j’ai pour ma part pu visiter lors d’une visite au MUBA, la scénographie proposée nous offre un complet panorama de ces deux millénaires d’histoire, d’une religion parfois oubliée ou du moins mise à l’écart dans cette région.  Isabelle Brousselle, maître de conférence en histoire médiévale et Byzantine à l’Université Lille III – Charles de Gaulle, insiste sur la dimension historique présentée au fil des salles, dimension plus que respectée. Néanmoins, l’exposition reste, sur certains aspects, difficile d’accès, les explications restent sommaires malgré la vidéo de présentation en début d’exposition qui permet aux visiteurs de découvrir un bref aperçu historique et religieux de la question qui sera traitée aux fils des salles.

Raphaëlle Ziadé, responsable du Département Byzantin du Petit Palais et commissaire en charge de l’exposition au sein de l’Institut du Monde Arabe de Paris, apporte des précisions quant à l’organisation de l’exposition, ses buts pédagogiques et artistiques. Chrétiens d’Orient2000 ans d’histoire, par sa présentation, offre une « vision large et synthétique » de la question (Propos recueillis par Benoît De Sagazan pour  Le Monde de la Bible Histoire-Art-Archéologie / Numéro 222 – Septembre Octobre Novembre 2017). L’exposition repose sur deux fondements : d’une part, éclairer les visiteurs sur les liens entre les différentes communautés, qui souffrent du mal ambiant et du contexte géo-politique loin d’être propice aux interactions sociales et humanitaires (d’où découle parfois ce manque de tolérance et d’acceptation) et d’une autre part souligner et accentuer le caractère de civilisation qui se dégage de la chrétienté orientale.chretiens 5.png

Passé – Présent – Futur, l’art symbolique des enjeux contemporains

 

            Isabelle Brousselle précise à ce sujet que «la question sensible de la vie des communautés chrétiennes d’Orient aux XXe et XXIe siècles est traitée avec diplomatie et intelligence à travers des témoignages.». La revue Le Monde de la Bible Histoire-Art-Archéologie a publié, dans son numéro centré sur les arabes chrétiens, un dossier complet sur le sujet, dont l’histoire est «méconnue ». Peu protégés par les communautés sur place, les chrétiens d’Orient, sont souvent minoritaires (exceptions faites du Liban où près de 40 % de la population est chrétienne et de l’Egypte, malgré un taux qui n’avoisine guère les 10 %de coptes parmi les Egyptiens). La difficile perspective de paix compliquent les relations entre les chrétiens et leurs voisins.

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Le Figaro – Les chrétiens d’Orient
Rome veut sauver les chrétiens d’Orient
2010

A ces querelles religieuses sont adjointes les exactions de Daech, qui bien loin de ne sévir qu’en Europe, voient en cette minorité une cible plus facile d’accès, alors que l’exode chrétien se poursuit et semble d’amplifier depuis plus de cinquante ans. Jean-Christophe Ploquin, rédacteur du journal La Croix remet en mémoire que « L’avenir des chrétiens d’Orient dépend pour beaucoup du désir de paix de leurs voisins, d’un goût partagé pour la différence » alors que la « réislamisation des sociétés » les pousse de plus en plus à l’écart. En 2014, plus de 125 000 chrétiens se sont retrouvés dans l’obligation de fuir la Ninive en Irak, face à la poussée grandissante de Daech. Aujourd’hui, la population irakienne compte seulement 1 % de chrétiens, quatre fois moins qu’au moment des guerres d’Irak débutées en mars 2003 par l’invasion américaine contre Saddam Hussein.

            Le Pew Research Center, crée en 2004, présidé par l’américain Michael Dimock, a publié en avril 2016 une recherche sur les religions majoritaires en 2050. Elle projette une hausse des croyants musulmans (29,7 % de la population), qui suivent de près les chrétiens (31,4 %). La situation en Orient est plus complexe qu’une simple enquête statistique. La vision proposée des chrétiens d’Orient est souvent biaisée. Jean-François Colosimo, théologien et historien signale, dans une intervention pour France Culture en mars 2018 sur le thème « Aveuglements, chrétiens d’Orient et civilisation » , que la violence dont sont victimes les chrétiens d’Orient est multiple, physique, elle est également intellectuelle, politique et civilisationnelle.

 

            Cette exposition apparaît, sous bien des aspects, comme une rétrospective de l’histoire des chrétiens d’Orient mais également un miroir d’une réflexion plus contemporaine. Le sujet fait écho à des questions identitaires, de tolérance mais surtout et avant toute autre chose, de la partition religieuse et territoriale dans cette région fréquemment soumise aux conflits irréguliers mais qui perdurent.

Thomas Margaux

Margaux Thomas – Lille – Mai 2018