La naissance d’une « Culture de masse » en France (XIXème-XXème siècle)

Avant d’aborder quoi que ce soit, il est primordial de définir le concept de « culture de masse ». On peut considérer que c’est un mouvement social vers des connaissances artistiques, culturelles, un mode de vie social et de pensées, mais aussi un style de comportement qui se traduit par un acte de consommation. On parle souvent d’une culture de masse « démocratique », dans le sens où elle s’affranchit des classes sociales et concerne l’ensemble de la société.

D’un point de vue purement sémantique, on peut dissocier les deux mots. Ainsi, la masse désigne le grand nombre, le « commun des hommes » et donc par extension, la majorité du corps social. Le terme culture, quant à lui, peut désigner les modes de vies, les croyances et les savoirs d’une population. Aujourd’hui, notre société est largement imprégnée de cette culture. En effet, malgré la définition savante évoquée plus haut , la « culture de masse » désigne en fait un ensemble de pratiques culturelles qui touche tout le monde , sans distinction sociale , et qui n’a cessé de se développer au cours du siècle précédent, à travers le cinéma , mais aussi par l’intermédiaire du sport dont l’exemple le plus pertinent est sans doute d’actualité avec la récente Coupe du Monde de football en Russie.

L’ apparition de la culture de masse débute probablement au milieu du XIXème siècle. Elle s’exprime à travers de nombreuses manifestations, et s’explique par de nombreux facteurs qui ont permis son développement. Ainsi, l’intérêt du raisonnement est d’analyser et de comprendre le lien entre la culture telle qu’on la connaît dans notre société contemporaine , et l’aspect différent qu’elle a pu revêtir, ainsi que les mutations qu’elle a connues dans la seconde partie du XIXème jusqu’au début du XXème siècle.

 

L’émergence d’une nouvelle culture, différents modes d’expressions.

 

  • Le règne du journal et de la revue

On l’a vu , la culture de masse a vocation à être diffusée dans toutes les couches de la société. Elle va donc s’appuyer sur des moyens de propagation assez courant à l’époque. Le phénomène de la conquête des masses par la presse commence sous le Second Empire, lorsqu’en 1863 est lancé le Petit Journal, qui s’écoulera à environ 1 500 000

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 exemplaires. Selon Christian Delporte1 « Le journal est devenu un objet de consommation courante ». On constate aussi que le nombre de librairies diminuent, tandis que les tirages ne cessent d’augmenter. C’est la loi de 1881 sur la démocratisation de la presse qui permet véritablement une explosion de celle-ci, en effet, entre 1880 et 1914, le tirage de la presse parisienne passe de 2 à 5,5 millions d’exemplaires et celle de la province de 750 000 à 4 millions.

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Certains journaux ont le monopole : Le Petit parisien et Le Matin tirent tous deux 1 million d’exemplaires. Le Journal quant à lui, fondé en 1892, tire 1 million d’exemplaires en 1913, et il est connu pour la qualité de ses pages littéraires ainsi que pour ses petites annonces. Les éditeurs placent désormais de plus en plus de livres dans les magasins et bazars, grâce au système de vente par correspondance. À Paris et en banlieue en 1914, plus de 3000 crieurs sur la voie publique écoulent chaque jour le quotidien. Du côté des revues, la progression est notable ; on observe une grande diversité de publications et au moins 200 revues sont créées entre 1880 et 1914. Deux titres parviennent à conquérir une audience importante : Le Mercure de France et la Revue Blanche. On note aussi l’apparition des premières bande-dessinées, qui ne tardent pas à faire succès, comme Bécassine par exemple, et des romans populaires publiés dans les grands journaux, comme Fantômas.

  • Le sport et sa démocratisation

Il est donc assez clair que la presse est très active vers la fin du XIXe. Parallèlement à cela, on constate que le sport va, lui aussi, se transformer progressivement en une activité de masse. Entre les années 1880 et la Première Guerre mondiale, le sport change de nature. Il ne touche pas encore les masses mais participe activement à l’apparition d’une culture de masse. En 1887, on retient la création de l’union des sociétés française de sport athlétique sous la houlette de Pierre de Coubertin et George Sinclair. Il regroupe environ 150 000 licenciés. Le cyclisme est, grâce à son succès, la première discipline sportive à disposer d’équipements propres. La démocratisation des pratiques sportives et la diffusion du sport spectacle s’opèrent au début du XXème siècle :

  • En 1903 est inaugurée le « Tour de France », organisé par le journal l’ Il s’agissait d’une opération promotionnelle pour le journal. Le départ du premier tour marque le début de la pratique du sport spectacle. D’ailleurs, la bicyclette connait un grand succès et se démocratise elle aussi, avec 150 000 en 1893 contre 2,7 millions en 1910.

  • Une géographie sportive va se dessiner : le rugby se diffuse dans le sud-ouest à partir de Bordeaux. Le football ne devient que le premier sport collectif pratiqué en France en 1907. Le football est également un exemple d’une activité, à l’origine réservée aux élites, qui se transforme peu à peu en spectacle de masse pour attirer les foules. On note le développement de nombreux clubs au début du XXème siècle : 270 clubs en 1906 contre 5 000 en 1928, mais celui-ci connait vraiment son apogée avec la première coupe du monde de football de 1930. On note aussi que le premier grand rassemblement sportif de l’ère moderne a lieu à Athènes en 1896 : ce sont les Jeux Olympiques, rétablis grâce à Coubertin, qui met en avant le rapprochement des peuples.

  • L’apparition de nouvelles formes de spectacles

Cette entrée dans une culture de masse s’accompagne aussi de nouvelles pratiques culturelles, qui constituent de grandes dates dans l’Histoire, et qui sont devenues de plus en plus démocratisées à notre époque. En effet, à la fin du XIXème, le théâtre devient de plus en plus couteux du fait de l’augmentation du prix des places, et il va voir l’apparition d’un nouveau concurrent et pas des moindres, le cinéma, par l’intermédiaire des Frères Lumières qui projettent pour la première fois en 1895 au Grand Café à Paris.

Etant donné le succès des projections, les Frères Lumières organisent des séances en provinces. Dès 1906, apparaissent les premières salles dédiées au cinéma. Elles se multiplient très rapidement, on en compte 1000 à 1500 en 1914. Certains entrepreneurs pensent que le cinéma peut devenir une industrie. C’est le cas de Léon Gaumont, qui fonde des studios aux Buttes Chaumont en 1897 et produit cette même année 175 films.

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Charles Pathé d’ailleurs, participe lui aussi à l’essor du cinéma avec la création d’usines à Vincennes pour produire de la pellicule. Selon Dominique Kalifa2, la culture de masse est une « culture de l’image », les gens se pressaient le samedi soir devant les écrans du cinématographe. Dans un même temps, en 1882 ouvre le Musée Grévin, qui accueille 500 000 visiteurs par an et les terrasses de cafés se généralisent, offrant un spectacle de rue aux populations. Le pouvoir croissant des masses peut être illustré par le développement des expositions universelles qui s’inscrivent dans une perspective commerciale. La dynamique principale réside de plus en plus dans l’association du loisir et de la consommation. Elles marquent une étape essentielle dans l’évolution du loisir de masse. Il s’agit ici de séduire le public, notamment une classe ouvrière qu’on désire intégrer. L’exposition est assimilée à un immense parc d’attraction selon Dominique Khalifa. On compte 11 millions de visiteurs en 1867 contre plus de 50 millions en 1900.

Des facteurs qui favorisent son développement

L’apparition de cette culture de masse a été favorisé par de multiples facteurs, dont les plus importants sont sans doute les suivants :

  • Progrès dans l’instruction

Cet accroissement spectaculaire est rendu possible grâce aux progrès de l’alphabétisation, condition première de l’entrée dans une culture de masse. On note d’énormes progrès dans l’instruction. En France, avant 1880, on compte 5 millions d’élèves dans les écoles primaires et maternelle contre 6 millions en 1900. L’école tente d’uniformiser culturellement la population en développant l’usage du français. Il y a un essor spectaculaire des bibliothèques scolaires, on en compte 580 en 1863 et 43 000 en 1900. En 1914, l’analphabétisme a presque tout à fait disparu, moins de 4% des jeunes de 20 ans sont concernés. On relève aussi que c’est généralement par l’intermédiaire des manuels scolaire que le livre fait, au XIXe siècle, son entrée dans les foyers populaires. Par exemple, Armand Colin commercialise plus de 50 millions d’ouvrages scolaire de 1872 à 1889.

  • De nombreux progrès techniques

Parallèlement à cela, les transports se développent, ce qui favorise les échanges et donc la diffusion de nouvelles pratiques culturelles. À partir de 1848, on observe une densification du réseau de chemin de fer, les villages deviennent plus accessibles. Selon les chiffres donnés par Mathieu Flonneau il y a 2800 véhicules automobiles en France en 1900 et 90 000 en 1913 dont environ 11 000 à Paris.

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Quant à la presse et à l’imprimerie, on observe une nette progression avec l’apparition de nouvelles machines moins couteuses, qui permettent de multiplier les tirages. Il y a également la nouvelle machine qui imprime recto-verso. Elle concentre l’impression, satisfait une demande croissante et réduit les coûts. De rapides perfectionnements permettent à la rotative d’imprimer 50 à 60 000 exemplaires en trois heures.

Plus généralement la culture de masse n’est possible que si un certain nombre d’innovations facilitent la production et la diffusion de masse des produits culturels. C’est pourquoi elle s’appuie nécessairement sur des transformations économiques (Révolution industrielle…)

Une uniformisation totale de la culture ?

  • La conservation d’une culture élitiste

Bien évidemment non, on ne constate pas une uniformisation culturelle totale. Une séparation perdure entre les différentes cultures. On distingue ainsi culture des élites et culture populaire, et l’ensemble de ces pratiques culturelles vont parfois devenir clivantes. En effet, les élites et le prolétariat n’ont pas toujours les mêmes activités. L’une regarde parfois l’autre avec mépris, considérant ses pratiques comme une « mauvaise culture ». La culture des élites ne touche d’ailleurs qu’une partie instruite et aisée de la population. C’est souvent une culture d’avant-garde, elle concerne la peinture, la littérature mais aussi la musique… Le concert privé, tout comme l’expérience du Ballet Russe de Serge Diaghilev sont des activités de culture d’excellence réservées aux hautes sociétés qui ne font pas parties des codes sociaux des classes populaire. Ainsi, même si la culture de masse s’étend rapidement , elle ne parvient pas à remplacer certaines pratiques bien installées dans les couches aisées de la société , ce qui limite nécessairement son champ d’action.

  • Le maintien d’une culture populaire

On observe aussi le maintien d’une culture « populaire ». Des connaissances et des pratiques qui ne sont réservées qu’au peuple. Cette culture s’exprime de différentes manières : dans les villes, elles se caractérisent par la grande présence des cafés concerts mais aussi du cabaret avec des chanteurs comme Mayol et sa célèbre chanson « Viens poupoule ! » (https://www.youtube.com/watch?v=Epkt9SmqSqo).

Il s’impose comme chanteur de charme comique et domine le café-concert de 1900 à 1914. Si Mayol est idolâtré par les classes populaires, Montmartre est le quartier de Paris où l’on trouve le plus de cafés concert et de music-hall. S’ils ne constituent pas d’emblée un spectacle pour les masses, les cabarets parisiens ont vocation à être récupérés par le café-concert et le music-hall afin que l’image du « gai Paris » soit diffusé dans toute la France. Le cirque également est très présent ainsi que de nombreux spectacles de magie. Dans les campagnes, la culture est le plus souvent traditionnelle, elle s’appuie toujours sur des rites religieux et sur l’oralité. Les langues régionales sont maintenues. Elles sont d’ailleurs mises en avant par de nombreux intellectuels. Les milieux populaires ne sont pas très attirés par les librairies traditionnelles et ils préfèrent les kiosques où se mêlent périodiques et fascicules bon marchés.

Quant aux hippodromes, ils ont longtemps été réservés aux élites, à cause des prix élevés des entrées. Fin XIXe, grâce à l’invention du Paris Mutuel, les courses de chevaux deviennent l’une des distractions les plus prisées des milieux populaires.

On comprend, à terme, que même si l’on observe une tendance à l’uniformisation, une certaine diversité demeure et se maintient.

Et aujourd’hui ?

On considère donc qu’on assiste bel et bien à la naissance d’une culture de masse en France vers le milieu du XIXe siècle, où l’on y observe l’apparition de nouvelles pratiques culturelles parmi d’autres déjà présentes, qui se développent et peu à peu se diffusent à une échelle de plus en plus grande notamment dans les années 1870-80. Les moyens de diffusions sont très nombreux et utilisent un support très différent.  Il faut tout de même émettre des réserves sur la portée de cette culture de masse. En effet, même si la volonté d’uniformiser est présente, celle- ci n’est pas totale. Les pratiques culturelles spécifiques, quant à elles, perdurent, comme les langues régionales par exemple. Cette culture de masse naissante va se développer dans les années qui suivent. De nouveaux loisirs vont apparaitre dans les années 1920 et la radio va se démocratiser pendant les « Années Folles ». Le développement de la culture de masse aux Etats Unis conduit à une « américanisation » au cours des années 30, qui va amener de nombreux intellectuels et sociologues à se pencher sur l’influence de la culture de masse sur nos modes de vie.

Plus tard, de nouvelles pratiques révolutionnaires que nous connaissons très bien aujourd’hui vont apparaître. C’est le cas d’Internet, qui va littéralement bouleverser le concept de « culture de masse » et qui s’est démocratisé au début du XXIème siècle, offrant la possibilité à toute personne pouvant l’utiliser d’accéder a un flot d’informations continues et instantanées en quelques clics. En 2018 , la culture de masse s’articule principalement autour du cinéma et du sport, qui rassemblent un très grand nombre d’individus et reste très cosmopolites, à l’image de la coupe du monde de football qui a réuni dans les stades et devant la télévision d’innombrables supporters de conditions sociales très différentes certes, mais réunies autour d’un même plaisir , l’amour du sport.

Merzouki Naim