Multiples arrestations de féministes saoudiennes : la face cachée d’un régime hypocrite.

Le 24 juin dernier, un retentissement médiatique fait part d’une avancée sociale importante : l’Arabie Saoudite, dernier pays en date à interdire aux femmes de conduire, autorise celles-ci à prendre le volant. Cette mesure, attendue depuis septembre 2017, s’inscrit dans une série de réformes regroupées dans un programme appelé « Vision 2030 », organisé par le prince héritier du trône saoudien : Mohammed Ben Salmane. Mais alors que l’Occident et les hommes politiques occidentaux s’exclament de ces avancées qui se multiplient depuis le début de l’année, qu’en est-il réellement de la place des femmes saoudiennes dans la société de leur pays ?  Et si tout cet enthousiasme médiatique oubliait la réalité du quotidien des femmes saoudiennes ?

Des raisons majoritairement économiques  

Il est vrai que voir l’Arabie Saoudite défendre ou accorder plus de droits aux femmes est assez étonnant pour ce pays ultra-conservateur. Le régime voit en ces mesures sociales un intérêt principalement économique. Rappelons qu’il s’agit de l’Arabie Saoudite, son économie dépend donc surtout de l’industrie pétrolière : le pétrole constituait 90 % des exportations en 2015. Or, cette ressource naturelle non-renouvelable est vouée à disparaître d’ici 2070. De plus, le prix du baril baisse : il a été divisé par 2 entre 2014 et 2016. Ces deux raisons poussent le prince héritier à transformer son économie, et c’est dans cet objectif que s’inscrit le projet « Vision 2030 », qui vise à rendre l’économie saoudienne moins dépendante de l’industrie pétrolière.

Mais le pétrole, principale source des recettes de l’État, a une grande influence sur les aides, qui dépendent donc de cette ressource. Ainsi, c’est grâce au pétrole et à sa vente à l’étranger que les familles saoudiennes recevaient des aides. Or si les recettes diminuent, les aides diminuent. De plus, il est important de rappeler que les femmes travaillent très rarement ; aujourd’hui, les femmes occupent seulement 22 % du marché du travail. Jusqu’alors les familles vivaient avec un seul salaire et les aides de l’Etat, mais avec la baisse inévitable des aides, un seul salaire ne suffira plus : il en faut un deuxième, celui de la femme. C’est dans cette optique que Mohammed Ben Salmane souhaite que la part des femmes sur le marché du travail atteigne 30 % d’ici 2030.

Un régime qui accorde quelques avancées

Cette nécessité de voir grandir la part des femmes sur le marché du travail s’accompagne d’avancées sociales et de baisse des restrictions envers les femmes.

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Le roi Salmane, roi d’Arabie Saoudite, signe le décret autorisant les femmes à conduire. Cette mesure, signée le 26 septembre 2017, est entrée en vigueur le 24 juin dernier.

L’une des premières avancées, qui est l’une des plus importantes, a été le droit de vote accordé aux femmes lors des élections municipales de décembre 2015. Ce droit de vote s’est accompagné de celui de se présenter pour ces élections. Trois ans plus tard, le projet « Vision 2030 » détruit des restrictions faites aux saoudiennes : ainsi, en janvier 2018, elles ont eu le droit d’assister à un match de football dans un stade et le droit de créer leur propre entreprise sans l’approbation du tuteur masculin. En mars, elles ont obtenu le droit d’entrer dans l’armée ; le 30 mai dernier, une loi a été adoptée, punissant le harcèlement sexuel d’une peine pouvant aller jusqu’à 5 ans de prison et 70 000 € d’amende. Enfin, les saoudiennes sont autorisées, depuis le 24 juin, à conduire.

En plus de cela les autorités saoudiennes prévoient l’ouverture prochaine des cinémas aux femmes. Cette bonne volonté du régime saoudien a été encouragée par les occidentaux et les organisations internationales ; en témoigne la décision de l’ONU de faire de l’Arabie Saoudite un membre de la commission de la condition de la femme des Nations Unies pour 2018-2022. Les actions de l’Arabie Saoudite sont approuvées par les Nations Unies, et les avancées semblent satisfaire tout le monde.

Des avancées qui cachent la réalité

Mais pourtant, cette émancipation soudaine cache la dure réalité des choses : les femmes ont, certes, obtenue quelques droits, mais elles continuent de subir une répression acharnée lorsqu’elles veulent affirmer des droits fondamentaux.

Avant d’avoir le droit de conduire, certaines saoudiennes luttaient contre cette interdiction en se filmant au volant d’une voiture et en postant ces vidéos sur les réseaux sociaux. Nombreuses se sont fait arrêtées et emprisonnées et l’une d’elles s’est vu être interdite de se présenter lors des élections municipales en 2015. Et justement, lors de ces élections, certes les femmes pouvaient se présenter mais l’interdiction de parler en public pour une femme n’a pas été levée : aussi loufoque que cela puisse paraître, celles qui se présentaient devaient passer par un intermédiaire masculin pour faire des discours : inouï pour une campagne.

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Les trois militantes Loujain al-Hathloul, Iman al-Nafjan et Aziza al-Yousef ont été arrêtées en mai 2018 pour la défense du droit de conduire pour les femmes et contre le principe de tutelle.

Aussi, de nombreuses femmes (et d’hommes) se sont opposées à la tutelle, cette procédure qui oblige les femmes à avoir l’approbation du tuteur masculin – père, frère, mari – pour voyager ou faire des études par exemple. Certains s’y opposant et défendant le droit de conduire pour les femmes ont été arrêtés en mai 2018. En juin, 17 féministes ont été victime de la répression ; plus tard dans le même mois, Nouf Abdelaziz et Mayaa al-Zahrani seront arrêtées pour les mêmes raisons et pour avoir protesté contre la répression du régime.

Ainsi, les avancées sociales et l’émancipation des saoudiennes ne réagissent pas en fonction de la volonté des concernées mais en fonction des projets du régime, notamment économiques. Nous ne pouvons pas nier l’existence d’avancées qui ne sont pas négligeables pour l’émancipation féminine en Arabie Saoudite, elles sont très importantes et ouvrent la voie vers d’autres libertés. Mais ces avancées dépendent trop du régime qui continue la répression d’actes et de revendications féministes. Ces actes et revendications sont celles des femmes saoudiennes mais le régime n’y voit aucun intérêt. Il réprime alors sévèrement, preuve de la négligence des autorités envers les volontés populaires. Les saoudiennes attendent une réelle réaction des organisations internationales et des dirigeants internationaux qui s’exclament à l’arrivée d’avancées sociales envers les femmes mais qui ne disent rien lorsqu’ils sont en face des dirigeants saoudiens préférant parler commerce et armement.

Scheid Léon