Les rassemblements du 17 novembre : récit d’un mouvement citoyen ?

Ce samedi 17 novembre, 280 000 manifestants et 2 000 rassemblements dans la France entière (selon les chiffres du ministère) étaient le réceptacle de protestations contre la hausse des prix du carburant. Blocage des autoroutes, « opération escargot », c’est dans ce contexte mouvementé que les rédacteurs d’Ap.D Connaissances ont pu interroger plusieurs manifestants.

Retour sur ce mouvement social d’ampleur nationale qui préoccupe toute la classe politique.

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Les motards guident le cortège en compagnie des centaines de manifestants mobilisés devant la gare Lille Flandres.

La situation à Lille

Il est 14h30, c’est avec stupeur que j’aperçois le nombre impressionnant de personnes marchant depuis la place de la république. Je parviens à distinguer Adrien Quatennens et Ugo Bernalicis (députés de la 1ère et deuxième circonscription du nord, NDLR.). Néanmoins, l’idée me vient d’interroger des citoyens lambda pour comprendre les raisons propres qui les poussent à mettre en exergue leur mécontentement.

Voici un florilège des réponses à mes questions.

La première personne est un homme de 62 ans :

  • Bonjour monsieur, pourriez-vous énoncer un bref résumé de vos revendications ? Le carburant est-il l’unique raison pour laquelle vous-êtes ici ? Pourrait-on parler d’un agrégat de mécontentements ?

  • Absolument, ma présence est justifiable pour des raisons plurielles. Monsieur Macron ne fait pas les bons choix, son équipe n’est pas suffisamment à l’écoute de nos problèmes quotidiens.

  • Sous-entendez vous que ce sont des technocrates ?

  • Disons qu’ils possèdent une personnalité assez déconnectée du monde réel, c’est pour ça que je suis ici. De plus l’éviction de monsieur de Villiers au sein de l’armée m’a profondément heurtée.

  • Avez-vous le sentiment que cela s’apparente à un bafouement des institutions ?

  • Sans aucun doute, de plus je reproche à monsieur le président d’entretenir une certaine conflictualité entre les générations alors qu’elles peuvent être complémentaires, malheureusement il occulte ce fait.

  • Pour vous, le caractère apolitique de la manifestation est-il bénéfique pour exprimer la pluralité des grognes populaires ? Ou au contraire la reprise de ces rassemblements par l’opposition peut-elle structurer la colère ressentie ?

  • Quand ce n’est pas encadré, cela risque de devenir dangereux, je ne vois aucune entrave si des politiques s’emparent de la question. Mais il ne faut pas dénaturer le mouvement, aujourd’hui, le peuple est dans la rue. Je pense que vous avez remarqué qu’il y a des personnes de tous bords, de gauche de droite et du centre. De plus, il y a peut-être parmi nous des gens qui sont des forces de l’ordre qui manifestent aujourd’hui. Ce sont des parties intégrantes de notre population. De ce fait, il s’agit d’une mise en garde pour nos politiques quels que soient leurs bords. Le ras-le-bol général des français prédomine sur leurs affinités politiques. Mais attention, il ne faut pas faire d’amalgames, beaucoup de personnes parmi nous sont diplômées et averties des enjeux de nos sociétés contemporaines. J’en conclus que l’arrogance du pouvoir exécutif excède tout le monde.

  • La résonance des « gilets jaunes » est-elle accrue dans les hauts De France ? Une Région parmi les plus pauvres du pays qui serait davantage encline à tirer la sonnette d’alarme ?

  • Oui, il est vrai que les Hauts de France ont été impacté par les différents projets de l’Etat coûtant de l’argent aux régions, et notamment aux travailleurs précaires.

  • Edouard Philippe a annoncé la mise en place d’une prime à la conversion pour aider les Français à vendre leur véhicule polluant et à en acheter un autre, quel regard portez-vous sur ce dispositif ?

  • Aujourd’hui, une voiture électrique coûte environ 40000 euros, quand vous voyez des personnes possédant des véhicules obsolètes ne pouvant même pas payer les frais d’un contrôle technique, vous comprenez que cette mesure est totalement en décalage avec les attentes des français, pour moi c’est une aberration.

  • L’incident survenu quelques heures plus tôt entraînant la mort d’une femme (écrasée par une voiture en Savoie NDLR) ne risque-t-il pas de vous porter préjudice ?

 

  • J’ai appris avec tristesse la mort de cette femme et j’exprime toutes mes condoléances à sa famille. Cependant je ne pense pas qu’un cas isolé soit représentatif des actions de milliers de personnes.

15 minutes plus tard, une autre interview s’offre à nous :

  • Comment placez-vous ce mouvement par rapport aux manifestations traditionnelles ? S’inscrit-il dans une lignée d’autres mouvements comme celui de 1995 par exemple ou est-il vraiment singulier ?

 

  • Un nombre important individus comme moi ici participent à un rassemblement pour la première fois. C’est un symbole fort, nous sommes poussés dans nos derniers retranchements, il faut libérer notre parole pour débloquer la situation. D’ailleurs, cela m’étonnerait qu’il n’y ait pas une manifestation consécutive à celle-ci dans les prochaines semaines.

Ainsi, la demande d’une plus grande écoute de la part du gouvernement constitue le dénominateur commun de grand nombre de manifestants. La question sociale s’est donc juxtaposée aux thématiques économiques et environnementales, reste à savoir si cette journée va permettre d’amorcer des mutations structurelles ou non.

La situation à Valenciennes

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Tract distribué par les manifestants à Valenciennes

Un peu plus loin, un barrage filtrant est formé sur l’autoroute A2, et plusieurs autres points de mobilisations des « gilets jaunes” se manifestent notamment devant le Valigloo et le cinéma Gaumont.

Une jeune femme, à la recherche d’un emploi, souligne qu’elle est ici pour défendre ses droits et qu’elle ne souhaite pas de récupération politique :

« Je suis ni de gauche, ni de droite, ni du centre. Je ne fais plus confiance à personne. Ils ne font rien pour nous, si on ne bouge pas, personne ne nous aidera. Je veux juste vivre dignement, offrir quelque chose à mes enfants. Notre combat est légitime, même avec deux salaires on y arrive pas, ça ne leur fait rien au gouvernement de payer plus, mais nous ce sont des courses en moins pour la maison. »

Elle espère que ce mouvement fera « bouger les choses »

D’autres personnes sont venues en famille pour dénoncer la hausse du gasoil et défendre un pouvoir d’achat « qui ne cesse de baisser » :

« Il ne nous reste plus rien, je suis chauffeur routier, je fais comment moi ? L’essence, la nourriture, le gaz, tout augmente, on survit. Je me lève à 3 heures du matin du lundi au vendredi, je peux également travailler les week-ends, les factures payées, il ne reste plus rien, les salaires ne suivent pas les augmentations, il faut une cohérence tout de même. J’ai ramené mon fils pour qu’il voit que la vie n’est pas facile, j’ai lu ce matin que la retraite est passée à 63 ans, si ça se trouve, ce droit disparaîtra à son époque, et ça ne me choquera pas si ça continue comme ça. »

Certains ne comprennent pas la présence des CRS :

«  Nous sommes là pour défendre l’intérêt commun, nous ne voulons pas le mal, on ne fait rien de mal, c’est censé entre notre droit. Avec toute cette pression on a l’impression de faire quelque chose de malade, on veut juste être écouté »

Plusieurs manifestants n’ont également pas hésité à préciser qu’il « reviendrait demain, s’il le faut »

 

La situation à Paris

En même temps, à Paris les rassemblements avaient commencé dès 6 heures du matin où les “gilets jaunes” s’étaient réunis à la Porte Maillot (16ème arrondissement) et à la Porte de Bercy (12ème arrondissement). Une centaine de voitures et de motos avaient réussi dès 7 heures à procéder à une « opération escargot » sur le périphérique parisien. Puis, vers 10 heures, une partie du cortège est revenue à la Porte Maillot afin d’essayer de rejoindre l’Arc de Triomphe à pied. Cependant, les forces de l’ordre avaient interdit aux manifestants de s’introduire sur l’avenue de la Grande Armée qui mène vers la place de l’Etoile.

Pendant 2 heures, les manifestants sont restés sur le parvis du Palais des Congrès. Parmi eux, Evelyne, 51 ans qui participaient pour la première fois à une manifestation de sa vie afin de dénoncer, selon elle, le matraquage fiscal dont sont victimes les classes populaires et moyennes. Au même instant, Florian Philippot, le leader du parti politique “Les Patriotes” est arrivé, accompagné de quelques militants afin « d’apporter son soutien aux manifestants ». Cependant, une partie des “gilets jaunes” ont exprimé leur colère face à la venue de ce dernier puisqu’ils craignaient une récupération politique. Sur le parvis du Palais des Congrès, notons également que les forces de l’ordre ont contrôlé les images prises par des journalistes indépendants (sans carte de presse).

Puis les différents groupes ont fini par se rassembler vers 13h sur l’Avenue des Champs-Elysées. S’en est suivi pendant près de 2 heures un jeu entre policiers et manifestants de chat et à la souris jusqu’au niveau du Grand Palais. A ce moment, quelques échauffourés ont eu lieu et des tirs de gaz lacrymogène ont blessé un manifestant. Les manifestants ont profité de cet événement afin de progresser vers la Concorde pour rejoindre le Palais de l’Elysée afin de faire entendre de vive voix leur mécontentement envers le Président de la République. Ils ont ainsi, dans un moment d’euphorie générale pu crier “Macron démission” dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré (8ème arrondissement de Paris), au milieu des boutiques de luxe et à seulement quelques dizaines de mètres du Palais présidentiel.

 

La plupart des manifestants se sont dispersés, dans le calme, aux alentours de 18 heures.

 

Milan Busignies, Biken Ozdemir, Mustafa Duman