L’écriture inclusive ? Et nos traditions alors !

La question de la féminisation de la langue française et par extension l’écriture inclusive, est une problématique actuelle. Il n’est pas surprenant d’entendre que la féminisation de la langue française est une aberration pour celle-ci. C’est d’ailleurs même un qualificatif utilisé par l’Académie Française. En sociolinguistique, cela s’explique par la notion de sécurité linguistique. Nous sommes très attachés à la constitution de notre langue, et nous avons quelques difficultés à penser qu’elle puisse être modifiée sans que cela entache sa beauté, sans que cela la corrompe. Si l’écriture inclusive constitue une aberration pour beaucoup, d’autres la défendent corps et âme. Mais alors qu’en est-il de nos traditions ? Pour comprendre l’implication contemporaine de cette problématique, il nous faut replacer un savoir historique.

Retournons alors au 17ème siècle. L’école n’est pas encore obligatoire et la langue commence, tout juste, à compter en son sein des règles normatives. Le 17ème siècle marque un tournant dans l’écriture. Avant cela, la notion de faute n’existait pas réellement, et seuls les scribes, les libraires et les imprimeurs savaient écrire. C’est d’ailleurs pour cela, qu’au 17ème siècle, ce sont ses statuts littéraires qui tentent d’introduire des normes réglementaires correspondant à leurs usages de la langue française écrite. C’est au même moment qu’est fondée officiellement l’Académie Française, en 1635 pour être plus précise. Elle tient ses origines d’un groupe de littéraires, datant de 1629 et appelé Le Cercle Conrart. C’est Valentin Conrart, homme de lettres, notamment du genre littéraire préciosité, tentant d’embellir la grammaire française, qui a été vu comme l’initiateur du projet de l’Académie Française. Il fut, par ailleurs, élu secrétaire perpétuel de l’Académie Française de 1635 jusqu’en 1675. Pour autant, c’est le cardinal Richelieu, ecclésiastique et homme d’état, qui est le fondateur de cette académie. Elle est constituée de quarante membres dont des personnalités littéraires, politiques, militaires et religieuses, qui sont élues par leurs confrères. Ils doivent, pour pouvoir en faire partie, être des figures d’illustration de la langue française. Cette académie a pour objectif de veiller sur la langue française en lui apportant des règles d’usage qui permettent de la rendre « pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ».

Cependant, la langue française contient une dimension politique et culturelle. C’est sous la monarchie absolue de Louis XIV que nous pouvons également comprendre l’enjeu des règles normatives de la langue française. Le but était de chercher l’unification du territoire et le contrôle de l’esprit par la langue. C’est pour cela qu’au 17ème siècle, la langue française, alors qu’auparavant elle était aussi bien genrée féminine que masculine, se voit être réformée. Il est évident que la langue française est une langue vivante, et toute langue vivante est vouée à évoluer et à être réformée avec son temps. La réforme linguistique du 17ème siècle visant à invisibiliser le féminin de la langue française rentre en accord avec les mœurs de l’époque, c’est-à-dire, l’homme est supérieur à la femme et se doit d’être mis en valeur. Cette réforme linguistique est seulement réalisée au 17ème siècle mais pas avant, car les réflexions sur la langue et sa normalisation sont davantage approfondies à cette époque.

Les hommes de lettres, qui font autorité sur la constitution normative de la langue française, tentent par cette réforme de montrer seulement le noble, ce qui se traduit par le genre masculin. C’est Dominique Bouhours, prêtre et grammairien, qui explique la règle de primauté du masculin par « lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte ». Nous voyons, donc, naître la règle du « masculin l’emporte sur le féminin » supprimant, ainsi, la précédente règle « L’accord de proximité » qui consistait à accorder le genre au nom le plus proche de celui-ci.

Pour illustrer, cela donnait aussi bien des phrases telles que « Les femmes et les hommes sont intéressants » que « Les hommes et les femmes sont intéressantes ». Le genre masculin vient, alors, incarner le neutre de la langue française.

La réforme linguistique du 17ème siècle tente également de rendre la langue française plus noble en supprimant les noms de métier au féminin. Si nous pouvions dire peintresse, philosophesse, autrice, poétesse, cela relève maintenant d’une forme linguistique incorrecte. En effet, la réforme a supprimé la possibilité de féminiser les titres de métier. C’est, principalement, les métiers accessibles sans études secondaires ou supérieures qui ont été visés car les bancs de l’Université étaient, déjà, interdits aux femmes. Notamment, ce fut les métiers des lettres car les femmes (Marguerite de Valois, Madeleine de Scudéry ou encore Marie-Catherine d’Aulnoy) s’y implantaient au 17ème siècle. Les statuts politiques importants comme « emperière » ou « reine » n’ont pas été supprimés du langage français car cela comptait comme une représentation trop importante pour la population. De plus, les statuts féminisés qui désignaient surtout un statut marital n’avaient pas lieu d’être supprimés puisque, par nature, ils appréhendent la position de la femme par rapport à l’homme, ici, son mari. Par exemple, nous retrouvons dans ce cas, le mot « boulangère » qui, auparavant, désignait seulement la femme du boulanger.

Cette réforme linguistique n’a pas été réellement appliquée dès le 17ème siècle. Elle a, premièrement, été mal accueillie par les personnalités de genre féminin. C’est, d’ailleurs, Madame de Sévigné qui refusa la nouvelle déclinaison en genre du pronom personnel attribut (devoir dire « je le suis aussi » plutôt que « je la suis aussi »). Elle explique son refus par « Vous direz comme il vous plaira, mais pour moi, je croirais avoir de la barbe au menton si je disais autrement ». En réalité, c’est seulement au 19ème siècle, avec la scolarisation et l’alphabétisation obligatoire que la langue française connaît des normes stables dont sa quête de noblesse par la masculinisation de celle-ci.

La féminisation de la langue française n’est pas une problématique nouvelle, et elle est d’actualité depuis au moins une trentaine d’années. En 1984, une commission sur l’égalité entre les femmes et les hommes a été ouverte, celle-ci travaillait sur un dossier de communication publique sans stéréotypes de sexe. Depuis, plusieurs guides ont été publiés. Néanmoins, si cette question n’est pas nouvelle, elle fait davantage de bruit ces derniers temps. Le mouvement féministe, qui a été le premier à écrire de manière inclusive, est grandissant et donc, par extension, l’écriture inclusive également. Il faut toutefois savoir que la première requête de réforme linguistique appréhendée était celle de rétablir une neutralité qui n’est associée à aucun genre dans la langue française. Cependant, cette idée était trop controversée et moins soutenue ; c’est, alors, vers la parité homme-femme que l’idée s’est tournée.

Les défenseurs de l’écriture inclusive pensent que la langue française s’inscrit dans un devoir de traduction de notre société. Ils expliquent alors que notre société passant par un devoir égalitaire doit équilibrer les rapports de force entre genres dans la langue française. Cet équilibre est demandé afin que la langue française, en rendant la visibilité du genre féminin, puisse refléter notre société et aider à l’égalité. Néanmoins, en 2017, l’Académie Française, qui possède le pouvoir moral des normes de notre langue, s’est positionnée à l’unanimité contre l’écriture inclusive. Pour elle, l’écriture inclusive alourdirait notre langue qui est déjà compliquée à apprendre. De plus, elle craint une langue française désunie et illisible résultant d’une démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques. L’écriture inclusive est interprétée, par l’Académie Française, comme un obstacle de compréhension d’écriture et de lecture – visuelle ou à voix haute. Cependant, l’Académie Française ne possède qu’un pouvoir moral, c’est donc l’avenir qui pourra nous dire si l’écriture inclusive s’étendra dans toutes nos mains ou finira par mourir dans l’œuf.

Bettina Laouar