Gilets Jaunes : réintroduction du vocabulaire marxiste

Depuis l’appel du 17 Novembre, les gilets jaunes font beaucoup parler d’eux sous forme « d’acte ». En effet, la première semaine était vue comme un mouvement inintéressant, peu crédible, une violence symbolique de la part des bourgeois et des habitants des villes, on y voit une forme de fort cliché où ces personnes sont vues comme un stéréotype de la France des campagnes, de personnes pensant qu’à leur intérêt, sans penser à l’écologie. À partir de la deuxième semaine, un mouvement légitime, compréhensible et soutenu par plus de la moitié des français commence à écarter les clichés et à comprendre comment on a pu en arriver là et que le phénomène de la taxe sur le carburant était juste « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». Durant cette deuxième semaine, on a remarqué une radicalisation du mouvement et une forte volonté de changement où, à Paris, des violences ont éclaté. La troisième semaine a été l’affirmation du mouvement et ça ne fera que continuer. Le « nous contre eux » passe de « la fin du monde contre la fin du mois ». On y retrouve ainsi un mépris des élites politiques.

La médiatisation, le discours des professionnels de la politique, du président ou encore des spécialistes en politique emploient un vocabulaire qu’on pensait avoir disparu de notre quotidien, un vocabulaire qu’on peut qualifier de marxiste étant donné qu’il a été théorisé par K. Marx

Karl Marx : le théoricien de la lutte des classes

Le célèbre auteur du Capital ou du Manifeste du Parti Communiste co-écrit avec F. Engels a passé sa vie à travailler sur la condition ouvrière, le conflit social, les classes sociales et le fétichisme de la marchandise. K. Marx a essayé de réfléchir le système capitaliste où les choses matérielles sont mystifiées. En effet, derrière un bien acheté ou échangé se cache une dépense de travail mais également un rapport social déterminé. Ce phénomène permet de comprendre la composition de la structure sociale. Ainsi, pour K. Marx dans le Manifeste du Parti Communiste, il opte pour une analyse trans-historique où l’évolution politique des sociétés passe par une lutte politique. Dans le Capital, il retient comme critère la place des individus dans le rapport de production. De ce fait, l’opposition entre le capital et le travail structure les classes sociales. Il ajoute un critère subjectif qui est le sentiment d’appartenance, la conscience de classe, cette conscience est formée sur deux facteurs étant le dépassement progressif de la concurrence entre les ouvriers et l’organisation autonome et indépendante de la classe ouvrière. Il insiste sur la distinction entre classe en soi et pour soi. Ainsi, la classe en soi, c’est l’ensemble des individus qui possèdent des intérêts de classe communs tout en ayant aucune conscience. La classe pour soi est un groupe d’individus qui ont des intérêts en commun. Il s’intéresse plus particulièrement aux deux acteurs centraux du capitalisme qui sont la bourgeoisie et le prolétariat.

Toutefois, il est très intéressant de constater que depuis l’émergence d’une moyennisation de la société française, l’idée des Trentes Glorieuses crée une classe moyenne effaçant les inégalités entre la bourgeoisie et les salariés. Mais cela a été contesté par T. Piketty dans son ouvrage Le Capital au XXIe siècle. Des sociologues spécialistes de la stratification sociale comme L. Chauvel ont montré qu’il n’était plus pertinent de parler de « classe sociale » pour analyser la société, mais il y a un paradoxe où les inégalités s’accroissent. Ces inégalités créent en 2018 une colère monstre de la « base ».

Gilets jaunes : un conflit social

À l’heure actuelle, nous sommes bien dans un conflit social où un groupe d’individus a ses intérêts propres, mène des actions collectives pour défendre leurs intérêts ou pour dénoncer leur situation. Nous le voyons très bien avec les différentes actions non-conventionnelles, blocage partout en France, réunion à des endroits précis comme les ronds-points mais également en organisant des manifestations plus ou moins violentes. En allant parler avec les gilets jaunes, on remarque une hétérogénéisation des situations sociales mais une action commune en allant au conflit tout en ayant conscience de leur situation, on entend un « ras-le-bol », une volonté de changement, il n’y a pas de parti politique ni de syndicat, c’est un ensemble commun.

Pour K. Marx, le conflit social est moteur de changement de social, les gilets jaunes veulent un changement. Ce concept était en voie de disparition et a réapparu …

Manifestation des «gilets jaunes» aux Champs-Élysées (Paris), le 24 novembre 2018. | Bertrand Guay / AFP


Gilets jaunes : une classe sociale ?

Lors du discours d’E. Macron, on y retrouve une analyse en termes de « classe » où il veut apporter des réponses à « nos classes moyennes et laborieuses ». Réintroduire le concept de « classe laborieuses » n’est pas anodin. En effet, on y retrouve une classe sociale, une classe ouvrière, on parle même de la « France d’en bas », « la base » en reprenant les termes de K. Marx. On y retrouve une classe en soi ou une classe pour soi ?

Il est intéressant d’analyser ce mouvement en termes de classe car ces personnes ont un but commun, c’est la France rurale, de base non-politisée, abstentionniste ou votant pour les extrêmes. On remarque une conscience commune de ces personnes, ils savent ce qu’ils veulent, pourquoi le faire et dans quel but. Malgré les divergences entre les membres, ils recherchent la justice sociale, la justice fiscale.

Gilets jaunes : une nouvelle lutte des classes

La Fondation Jean-Jaurès a réalisé une étude « Les gilets jaunes : révélateur fluorescent des fractures françaises ». Les auteurs de cette étude ont mis en avant dans une partie les « fins de mois difficiles versus fin du monde ou quand la transition écologique réactive le clivage de classes ».

On y remarque que 57% soutiennent les gilets jaunes parmi les ruraux contre seulement 35% au sein de l’agglomération parisienne. Un clivage entre les urbains et les ruraux apparaît.

Mais on remarque également sur le soutien des gilets jaunes, un clivage de classes. En effet, 29% des cadres et professions intellectuelles supérieurs soutiennent alors que 62% des ouvriers soutiennent ce mouvement. Les chômeurs, les employés et les retraités soutiennent majoritairement.

L’évolution du soutien au mouvement des « gilets jaunes » dans les différentes catégories de la population est intéressante car lors de la première semaine, les cadres et professions intellectuelles supérieurs soutenaient à 38% passant à 20% lors de la troisième semaine une perte de 18 points de pourcentage tandis que les ouvriers ont augmenté de 1 point de pourcentage passant de 60% à 61%. Malgré les violences de ce week-end, les ouvriers et les employés continuent à soutenir.

Ainsi pour la classe populaire, le prix de l’essence est aujourd’hui aussi sensible que celui du blé sous l’Ancien régime, nous dit la Fondation. 

 Sathiri Kelpa


Ainsi, K. Marx a été très important, et encore aujourd’hui, il est très important pour étudier les mouvements sociaux, les limites du capitalisme ou encore la lutte des classes. Il est important de constater une réintroduction de l’analyse, du vocabulaire de K. Marx pour comprendre notre monde et ne pas rester dans des prénotions et le politiquement correct.

Theo Wyckaert

Sources :

  • Marx, Karl, Le Capital, 1867
  • Marx, Karl et Engels, Friedrich, Le Manifeste du Parti Communiste, 1848
  • Piketty, Thomas, Le capital au XXIe siècle, collection « Les Livres du nouveau monde », Paris, Le Seuil, 2013
  • Fondation Jean-Jaurès, Les « gilets jaunes » : révélateur fluorescent des fractures français », 28 novembre 2018