Paul Dano nous comble avec sa première réalisation Wildlife

2018 est l’année des premières. De nombreuses personnalités se sont lancées dans la réalisation. Parmi elles, le talentueux acteur Paul Dano qui sort une première réussite coécrite avec sa compagne Zoé Kazan. Le film Wildlife raconte l’histoire d’un jeune adolescent de 14 ans vivant la crise progressive de la relation de ses parents, consommée par une intégration difficile dans le Montana qu’ils ont rejoint récemment. La douceur de la fin d’année.

Paul Dano, désormais couteau suisse

Si Bradley Cooper avait également endossé le costume d’acteur principal dans A Star Is Born, Paul Dano a décidé de ne pas se placer devant la caméra pour son premier film en tant que réalisateur. A seulement 34 ans, après des seconds rôles remarqués dans 12 Years a Slave mais surtout dans l’inoubliable Little Miss Sunshine, Paul Dano se lance derrière la caméra et à l’écriture avec talent. Wildlife est une petite pépite labellisée Sundance et appartenant à la très bonne année 2018 du cinéma indépendant américain avec Sorry to Bother You, First Reformed ou encore Private Life. Ce premier long-métrage s’inscrit parfaitement dans la catégorie des drames à la Kenneth Lonergan, très crus, sans détour, âpres et dont l’émotion se trouve à la fois dans un scénario habile avec des personnages sublimement écrits, le trio familial en tête. Jake Gyllenhaal séduit dans un second rôle à sa hauteur, celui d’un père, Jerry, portant l’espoir de réussir. Carey Mulligan, alias Jeannette, et la révélation Ed Oxenbould, alias Joe, dans des rôles principaux, excellent, surtout Mulligan, absolument hypnotisante dans l’un des meilleurs personnages de sa carrière, une mère désabusée par son récent déménagement et qui tente de retrouver sa jeunesse dans ce nouveau départ, comblant l’absence de son mari dans les bras d’un riche quinquagénaire. Tout semble sonner faux dès le début dans cette famille qui ne réussit jamais à s’intégrer et dont le lien vole rapidement en éclat.

Le réalisateur qui naît sous nos yeux est allié avec un brillant directeur de la photographie, Diego Garcia. Le duo réalise des prouesses visuelles, offrant des plans mémorables avec une utilisation parcimonieuse mais élégante des montagnes du Montana. Les mouvements de caméra sont rares, laissant place à des plans fixes dont la symétrie enferme parfois chaque scène dans les normes bien gardées de l’époque. Néanmoins, les quelques mouvements de caméra, par leur précision et leurs révélations, restent parmi les plus perçants de Wildlife, ceux que l’on retient naturellement par leur efficacité grandiose.

Déconstruire le mythe de la famille idéale

Loin des représentations de la société de consommation américaine accomplie des années 1960, loin du mythe de la famille américaine parfaite installée dans un petit quartier résidentiel aisé, Paul Dano instaure les difficultés financières au cœur de son sujet, présentant une Amérique profonde oubliée de la mutation et de la croissance qui accompagnent les Etats-Unis. Le rêve de réussite aux détours des paysages fantastiques du Montana se dissipe rapidement. Mais ce rêve semble devenir pluriel au fur et à mesure que chaque personnage s’affirme dans cette famille où personne ne semble sur la même longueur d’onde. Dano développe pleinement ses qualités de narration avec Zoé Kazan grâce à toute la puissance dramatique qu’ils savent apporter, sans trop en rajouter, avec un appui considérable des acteurs et de l’actrice qui l’accompagnent. La qualité des drames se retrouve justement dans cette propension à ne pas exagérer les caractères et émotions des personnages, à ne pas montrer de manière ostentatoire mais plutôt à accompagner chaque spectateur dans la compréhension de la complexité de chaque être qui apparaît à l’écran. C’est donc grâce à une lente mais paisible avancée que nous parvenons à capter l’écriture sensible et incroyable du trio entre un père qui s’engage pour aller combattre le feu qui ravage la forêt en dehors de la ville afin de gagner un peu d’une fierté qui le fuit, une mère qui veut s’émanciper dans un contexte qui ne lui rend pas la tâche facile et un fils qui grandit à travers cette expérience de crise difficile mais inspirante pour lui. L’interprétation sobre d’Oxenbould renforce l’importance d’un personnage plus que central ; c’est avec ses yeux que nous pouvons avancer. Le rythme est d’ailleurs parfaitement ancré dans la définition du drame, atteignant un apogée en cours de route pour redescendre calmement sur une fin parfaitement maîtrisée, une sorte de faux happy end où tout semble réparé mais où le plan final magnifique et symbole d’un réalisateur inspiré, possède le goût amer de toute feuille déchirée que l’on ne saurait reconstituer qu’avec un bout de scotch.

Nicolas Mudry