Comment penser la décolonialité

Comment penser la décolonialité : retour sur la pensée critique latino-américaine et le groupe « colonialité/modernité ».

En 1955 s’ouvrait la conférence de Bandung, les pays non alignés de la guerre froide proposaient une troisième voie aux deux existantes, le capitalisme et le socialisme communisme. À partir de ce moment, le processus de décolonisation s’enclenche, la notion de « Tiers monde » est inventée, et petit à petit, toutes les anciennes colonies vont obtenir leur indépendance économique et politique. Cependant, même si les installations coloniales ont disparu, il subsiste une forme de domination qui a survécu au processus de décolonisation : la colonialité. Dès les années 1960, des chercheurs latino-américains ont travaillé sur cette question. Aujourd’hui au 21ème siècle, c’est le groupe « colonialité/modernité » qui a succédé à cette pensée critique. Composé de sociologues, de politistes, de philosophes ou encore même de sémiologues, ce groupe de pensée a pour objectif de révéler les formes de domination présente dans les anciennes colonies. De fait, leurs travaux ont d’abord porté sur l’Amérique latine mais s’appliquent à tous les autres continents colonisés par les Occidentaux, notamment l’Afrique ou même l’Asie. Il s’agira donc dans cet article de développer les concepts de colonialité comme continuum du pouvoir colonial, de modernité, et de revenir sur le projet de décolonialiser les mentalités.


La colonialité, continuité historique du colonialisme.

Ce concept de colonialité est utilisé pour montrer que même si le colonialisme est terminé, il subsiste des consciences coloniales et des formes de pouvoir coloniales. Dans notre monde moderne, il existe encore une colonisation occidentale, capitaliste, qui continue de privilégier une seule forme de vie et de pensée, d’être et d’avoir le pouvoir que le monde européen a imposé en 1492 avec la découverte de l’Amérique.

De fait, les auteurs de ce réseau de pensée distinguent plusieurs types de colonialité. En premier lieu, la colonialité du pouvoir est le fait qu’il y ait eu une incomplétude du processus de décolonisation qui nécessite une décolonialité. Le sociologue péruvien Anibal Quijano va mettre en lumière la manière dont le capitalisme a eu besoin de la racialisation du travail pour fonctionner. En effet, le terme « race » est une construction mentale ; l’auteur date ce terme au début du XVIème siècle lorsque les européens colonisent le nouveau Monde. Cette classification raciale des êtres, consacrée par la controverse de Valladolid, est constitutive de la division du travail et in extenso de la modernité. C’est parce que les Occidentaux ont défini si tel ou tel individu était plus ou moins humain que la division du travail a pu être rendue possible ; c’est aussi de cette manière que le capitalisme émergea. La thèse de Quijano est de montrer que, en plaçant la « race » blanche comme identité hégémonique face aux « sauvages » et aux « barbares », les Européens ont pu imposer l’idée de race comme base de la division mondiale du travail et des échanges, ainsi qu’à la classification sociale de la population mondiale. Le monde moderne est donc basé sur une colonialité du pouvoir et une racialisation des individus.

Edgardo Lander parle lui de colonialité du savoir, ou colonialité « épistémique ». Il montre que les relations coloniales ne sont pas limitées aux dominations économiques et politiques mais impliquent aussi d’ignorer, d’invisibiliser, de nier les formes subalternes de penser. En effet, les pensées qui ne sont pas européennes sont souvent considérées comme inférieures ou illégitimes. Toutes les connaissances liées aux savoirs ancestraux et aux traditions culturelles sont vues comme arriérées et pré-scientifiques. Maria Ampuero, professeur d’espagnol à Paris, dénonce cette colonialité du savoir en démontrant le fait que les traditions non européennes ne sont jamais mises sur un pied d’égalité. En Europe, on parle de musique alors qu’ailleurs dans le monde, on parle de folklore, en Europe il y a de l’art, ailleurs c’est de l’artisanat. En Europe c’est la religion, ailleurs dans le monde c’est les « croyances ». Ainsi, les autres formes de savoir sont toujours considérées comme inférieures. Santiago Castro-Gomez parle pour cela de « violence épistémique ». Walter Mignolo, grande figure du groupe « colonialité/modernité » affirme que « la colonialité révèle ainsi la dimension impériale de la connaissance occidentale construite, transformée et diffusée au cours des 500 dernières années. » (Walter D. Mignolo, (Dé)colonialité, pensée frontalière et désobéissance épistémologique, Mouvement 2013 n°73 p181-190).

Enfin, Mignolo et Nelson Maldano-Torres vont introduire le concept de colonialité de l’être. En reprenant la thèse de Quijano, ces auteurs montrent que la colonialité a également offert une base pour une négation ontologique et une sub-altérisation des individus racialisés par les Européens. C’est à dire que les individus non européens sont considérés comme inférieurs à ceux-ci.

Les trois formes de colonialité du pouvoir énoncés ici ne sont pas les seules. Le groupe colonialité et modernité travaille aussi sur d’autres formes de domination coloniale. La philosophe argentine Maria Lugones parle de colonialité du genre et procède à une analyse féministe. Elle montre notamment que le sexe et le genre sont des constructions socio-historiques qui se mettent en œuvre dans les Amériques avec la colonisation. Ainsi, le genre serait d’avantage une problématique de femmes blanches bourgeoises enfermées dans des rôles sociaux de genre stéréotypés. Néanmoins, les personnes racisées n’ont pas réellement accès au statut d’êtres humains. Ces femmes se trouvent donc animalisées dans la conception coloniale raciste, elles n’ont pas accès à un genre mais sont limitées à un sexe.

La décolonialité : un projet pour décolonialiser les mentalités.

En montrant qu’il existe une colonialité de l’être, du savoir, du pouvoir, du genre, les auteurs du groupe partent du principe qu’une décolonialité est nécessaire étant donné l’incomplétude du processus de décolonisation. Autrement dit, comment faire pour éviter l’eurocentrisme imposé partout dans le monde, comment faire pour arrêter de penser comme les européens quand on n’est pas européen. Leur projet est le « pluri-versalisme », il s’oppose à l’uni-versalisme. Selon eux, l’universalisme que nous connaissons (culturel, scientifique, historique) n’est en réalité que le particularisme européen qui a été imposé à tous les peuples depuis 1492.

Pour Enrique Dussel, derrière le concept émancipateur de la modernité se cache « un mythe d’occultation de l’autre » basé sur deux concepts très liés : l’eurocentrisme et la tromperie développementiste. L’eurocentrisme serait selon lui « l’imposition violente à d’autres particularismes (Asie/Afrique/Amérique latine) du particularisme européen à prétention universelle ». La tromperie développementiste serait la position par laquelle on croit que le développement qu’a suivi l’Europe devrait être suivi par toute autre culture. En effet, la culture occidentale se qualifie toujours de supérieure, l’autre étant qualifiée d’inférieure ou de barbare (colonialité de l’être). L’autre est dans le faux et va donc devoir suivre un processus de modernisation pour se « civiliser » et s’émanciper.

La décolonialité est donc un projet pour décolonialiser les mentalités. Il est urgent de ne plus penser le monde depuis l’Europe mais bien depuis les périphéries. Ce projet va bien au-delà de l’idée de nation, il a pour ambition de faire sortir les peuples de cette vision occidentale qui leur a été imposée durant 5 siècles. Ramon Grossfoguel, sociologue portoricain, propose de décolonialiser les universités pour pouvoir décolonialiser le monde. Selon lui, celles-ci ne font que produire des élites occidentales qui ne prennent pas au sérieux la diversité épistémique (des savoirs) du monde. Par exemple en France, dans les universités, on étudie seulement des auteurs issus de 5 pays, la France, l’Allemagne, le Royaume Uni, les États-Unis et l’Italie, et les autres formes de savoir ne sont pas étudiées, car considérées comme inférieures.

Il faut donc changer les éducations pour avoir une attitude décoloniale et arrêter de penser que nous sommes le nombril du monde pour percevoir un monde pluri-versel où les autres formes de savoir sont reconnues, ainsi l’université deviendrait pluri-diversité. Cet article, à son petit niveau, a pour objectif de donner des outils pour objectiver le fait que notre monde continue encore aujourd’hui de fonctionner sur une base coloniale, raciste et sexiste. Cette pensée qui est née en Amérique latine est donc peu, voire très peu connue en France, il est donc urgent de considérer cette forme de savoir comme pertinente pour analyser le monde dans lequel nous vivons.

Ivan Haverlant

Ressources bibliographiques :