Les journalistes : étendard de la démocratie ou « serviteurs du pouvoir » ?

Depuis peu, le pouvoir médiatique ne fait pas consensus et de nombreuses agressions envers certains journalistes français peuvent en témoigner. En effet, la crédibilité des médias est plus que jamais remise en cause, on assiste alors à une véritable crise de la confiance entre les citoyens, les hommes politiques et ce qui devrait être le “porte-parole” de la démocratie. Journalistes critiqués, hués, attaqués physiquement lors de manifestations ou verbalement sur des plateaux télés : autant dire que les médias sont tiraillés de toute part, tantôt la garantie d’une démocratie aux fondements solides, tantôt amis du pouvoir et ennemis du peuple.


La crédibilité des journalistes en chute libre

  Les médias ont un rôle de transparence envers les citoyens. C’est à eux de réaliser un travail de fond et d’investiguer pour exposer des faits. Ils se doivent d’informer et d’éclairer les lecteurs. Si les journalistes ne disposaient plus d’une liberté d’expression, on passerait plutôt dans une sphère plus autoritaire et contraire à une démocratie. Aujourd’hui, on assiste à un déferlement de haine envers les journalistes par le peuple lui-même. Par exemple, le traitement médiatique du sujet des gilets jaunes a été vivement contesté par les manifestants, ce qui a valu à de nombreux journalistes de violentes agressions. Des journalistes de LCI à Rouen se sont vus roués de coups, la caméra d’un journaliste à Toulon a été détruite, une journaliste a été frappée à Pau…. La violence envers les journalistes a décuplé, voyant en cette profession plus une menace qu’un appui pour garantir une démocratie tangible. Le fossé entre les médias et la population se creuse, population qui ne fait plus confiance aux médias, qui les voit comme outil de manipulation de l’opinion au profit du pouvoir plutôt que réel outil d’exposition de faits vérifiés et objectifs. On accuse les journalistes de détourner certains évènements, de ne présenter qu’une partie d’un problème ou encore de prêcher pour la paroisse du pouvoir. Les journalistes sont le solde du pouvoir et, par conséquent, se trouvent dans le camp adverse, telle est le discours commun d’un nombre conséquent de gilets jaunes.


Les médias, instrument de propagande du pouvoir ?

  Du côté des forces de l’ordre, c’est la même rengaine. Beaucoup de journalistes ont été victimes de tirs de LBD ou ont été aspergés de bombe lacrymogène alors qu’ils étaient identifiables parmi la masse de manifestants présente. Ça a été le cas par exemple pour Rémy Buisine, journaliste pour le média Brut, matraqué après avoir filmé un CRS. Les journalistes qui devraient être du côté du pouvoir pour beaucoup, se voient violentés par ce qui représente la défense étatique. Alors dans quel camp appartiennent-ils ? Et devons-nous parler de camps pour ce qui devrait être le symbole de la neutralité ?

  Le pouvoir médiatique est également la cible des hommes politiques opposants au pouvoir. Le récent scandale provoqué par Nicolas Dupont-Aignan le prouve. En effet, lors d’une interview pour l’émission “C à Vous” le 6 mars dernier, le candidat au parti Debout La France s’en est pris au journaliste Patrick Cohen et à l’univers des médias dans sa globalité. Après une discorde sur le sujet des agriculteurs et de leurs rapports avec le pouvoir, Dupont-Aignan a déversé une fois de plus sa haine envers les médias, traitant le journaliste de “serviteur du pouvoir”, de “cireur de pompes de Macron”, qui alimente la “propagande” du président. Il ajouta également que “les Français n’en peuvent plus” des médias et de leur traitement de l’information partial. Les journalistes présents sur le plateau ont riposté, exprimant leur exaspération face à des hommes politiques comme lui qui s’amusent à alimenter la haine des médias pour leurs intérêts. D’autres hommes politiques contestent la place du pouvoir médiatique qui, selon eux, faillit à son devoir d’impartialité. Jean Luc Mélenchon, candidat à la France Insoumise a entrepris cette croisade contre ce dernier depuis ses débuts. Récemment, lors des révélations de Médiapart et FranceInfo sur les fraudes du parti pendant les présidentielles, le député n’a pas manqué de rappeler son mépris envers les journalistes qu’il a qualifié de “bras cassés” ou encore d’”idiots”. Il a également appelé à les “pourrir” jusqu’à ce que tout le monde les voie comme des “menteurs et des tricheurs”. Selon lui, la haine envers les médias est justifiée car ils sont les sous fifres du pouvoir en place. Beaucoup d’hommes politiques appellent clairement à la haine des médias, et alimentent cette méfiance. Cette méfiance ou pire, cette animosité est la raison pour laquelle Mélenchon a décidé d’ouvrir son blog ainsi que sa chaîne Youtube, symbole d’une fracture sans précédents entre hommes politiques et médias traditionnels.


Les réseaux sociaux comme alternative aux médias classiques : est-ce une solution ?

  A l’ère d’une numérisation aiguë, un phénomène est observable : les réseaux sociaux semblent être substituables aux médias classiques. Le baromètre annuel de la confiance dans les médias réalisé par l’Institut Kantar met en lumière l’accroissement de l’importance des réseaux sociaux : la télé ainsi que les journaux perdent leur place de numéro 1 en matière de médias préférés des Français et laissent la place à Facebook et autres réseaux sociaux qui permettent, selon eux, une pluralité d’informations. Tout le monde y partage opinion et contenu. A travers des smartphones, beaucoup de citoyens peuvent se considérer « journalistes » en postant des photos ou en couvrant un événement. Les hommes politiques préfèrent également tenir des blogs ou des chaînes Youtube pour contrôler leur image et échanger directement avec le public. L’information va directement aux citoyens et cela sans intermédiaire qui pourrait déformer des propos ou manipuler les informations à leur gré, selon eux. Alors est-ce réellement une solution et peut-on réellement parler de journalisme lorsque les informations sur le net sont parfois loin d’être vérifiées ? Peut-on vraiment faire confiance au contenu posté, souvent subjectif et dont la véracité n’est pas assurée ?


L’avis d’Hugo Clément sur le futur de sa profession :

Lors de la conférence qu’a tenu Hugo Clément le 13 février dernier à l’Université de Lille, j’ai eu l’occasion de lui demander son point de vue sur l’avenir du journalisme. J’ai voulu savoir pourquoi il avait eu envie d’exercer cette profession aussi contestée et également son point de vue sur la situation du pouvoir médiatique aujourd’hui, véritable cible commune.

Tout d’abord, je pense qu’il y a ici beaucoup de personnes qui aspirent à être journaliste et je voulais savoir ce qui vous a poussé à exercer ce métier et vos motivations (…). J’ai également une question concernant le rapport entre les journalistes et les Français : qu’est-ce que l’on peut proposer pour rétablir la crédibilité des journalistes aujourd’hui ?

“Je regardais le 20h quand j’étais gamin, j’adorais ce qui se passait, j’enviais les journalistes qui étaient sur place. Donc ce truc de vouloir être là où ça se passe, de ne jamais être enfermé dans un bureau et changer un peu tout le temps, ça a été le gros critère qui m’a poussé à faire ça. C’est un truc assez égoïste, « qu’est ce qui moi me plaît » plutôt que « quelle utilité je vais avoir » dans un premier temps. Après, j’ai appris à apprécier le fait d’avoir une forme de pouvoir sur les choses, bon assez modeste car on a un pouvoir collectif plutôt qu’individuel, mais le pouvoir d’influer sur certaines choses, de dénoncer des choses qui nous paraissent anormales, c’est arrivé plus tard. (…)

Pour la question sur comment renouer le lien de confiance, franchement, je n’ai pas la recette. Je pense qu’il faut faire plus de reportages, de terrain, garder le lien avec les gens, faire des droits de suite (suivre des situations sur le long terme), ce truc de lien ça passe aussi par le suivi des situations. Malheureusement je n’ai pas l’équation précise pour renouer le lien.”

  Le métier de journaliste qui, à l’origine, représentait des envies très nobles de transparence et d’objectivité est aujourd’hui pointé du doigt par bon nombre de citoyens et d’hommes politiques. On reproche aux médias leur manque d’impartialité et leur parti pris pour le pouvoir, devenant alors une sorte d’outil de propagande étatique. Si les journalistes ne font plus consensus au sein de la population et du côté des opposants au pouvoir, ils peuvent aussi être la cible des forces de l’ordre eux-mêmes, symbole de la défense de l’Etat. Un des piliers de la démocratie est plus que fragilisé et les professionnels du métier eux-mêmes ne savent plus comment faire pour rétablir une confiance durable entre eux et leurs lecteurs qui se réfugient de plus en plus vers d’autres formes de médias. Il est plus qu’important de rétablir la crédibilité des médias, symbole d’une préservation de transparence entre les citoyens et leurs élus.


Imane Rachati