TÉMOIGNAGE – Une journée commémorative dans le nord du Vietnam. Le culte des ancêtres, fer de lance du renforcement des liens familiaux

24 mars 2019, 6h du matin. Je me trouve dans la petite ville de Vinh Tuong, au sein de la province de Vinh Phuc, dans le nord du Vietnam. Ma femme, mon beau-frère et moi-même nous préparons pour rejoindre une grande partie de ma belle-famille au sein du village de Thuong Trung, situé à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Hanoi. Le calendrier lunaire vietnamien accroché dans le salon est ouvert au 19 février 2019, jour des plus importants pour la famille Pham, puisqu’il s’agit de commémorer le décès de la grand-mère paternelle, survenu il y a dix-sept ans.

Comme le veut la tradition, c’est l’aîné de la fratrie – où à défaut le fils le plus âgé encore vivant – qui est chargé d’organiser et d’accueillir l’évènement. Plus de cinquante personnes, enfants compris, sont attendues. La viande, en grande quantité, a été préparée la veille au soir, et les légumes cueillis à l’aube dans le potager familial. Pour notre part, nous nous sommes rendus sur place la veille pour y déposer quelques fruits, qui serviront d’offrandes lors de la commémoration.

Aujourd’hui, aucun code vestimentaire n’est imposé. Tandis que la majorité des hommes de la fratrie ont opté pour un costume (partiel ou complet), la plupart des membres de la famille ont préféré s’habiller à leur convenance. Pour l’occasion, certaines femmes se sont quant à elles parées d’une jolie robe noire ou colorée.

Préparation du chả nướng, qui sera ensuite cuit au barbecue. Crédit photo : Sunny Le Galloudec

Malgré notre arrivée matinale (6h30), nous sommes loin d’être les premiers sur place. Une quinzaine de membres de la famille, qui habitent à seulement quelques pas de la maison de l’aîné, ont déjà investi les lieux. Le repas est prévu à 10h, et il reste encore beaucoup à faire. Pour ma part, je décide de m’occuper de la préparation des brochettes de porc (chả nướng), qui doivent être cuites au barbecue. Pour ce plat, un cochon a été sacrifié la veille, et les meilleures pièces, découpées en dés, ont été placées dans un bac pour macérer toute la nuit dans une sauce agrémentée d’épices et d’herbes aromatiques. La quantité de viande est impressionnante, mais ici, il est hors de question de gaspiller quoi que ce soit : les restes seront partagés à la fin du repas.

8h30. Nous sommes désormais une bonne trentaine, et les tâches ont été méticuleusement réparties. Comme lors de tout événement important, ce sont les hommes qui s’occupent des plats principaux. Quelques femmes se chargent quant à elles des plats secondaires, notamment de la cuisson des légumes, tandis que d’autres font la vaisselle. Malgré les circonstances, l’ambiance est festive : tout le monde est heureux de cette réunion familiale.

Deux femmes se rendent à la tombe de la défunte. Crédit photo : Sunny Le Galloudec

Au loin, j’aperçois deux femmes quitter les lieux pour se rendre à l’arrière de la maison, au milieu des rizières et des bananiers. Ma femme m’explique qu’elles sont chargées d’aller nettoyer la tombe de la défunte. L’herbe qui y a poussé depuis l’an dernier y est arrachée et des fleurs fraîches y sont déposées. Des encens sont ensuite allumés et des prières prononcées à voix basse, notamment pour inviter la morte à se joindre à nous pour cette journée qui lui est dédiée, et qui est si précieuse pour le renforcement des liens familiaux.

En réalité, cette commémoration à une double finalité. En premier lieu, en se réunissant pour honorer leurs ancêtres, les différents membres de la famille viennent exprimer leur respect, leur affection et leur reconnaissance. Il s’agit là d’une conduite similaire à celle adoptée du vivant de leurs aïeux, fondée sur des liens d’affection et de solidarité, unissant les différentes générations. La famille, encore très patriarcale et hiérarchisée, est un véritable pilier des relations sociales vietnamiennes : elle constitue l’une des valeurs les plus fondamentales de la vie quotidienne et spirituelle des Vietnamiens. En cela, le culte des ancêtres permet de perpétuer le lien de respect des plus jeunes vis-à-vis de leurs aînés, assurant le maintien des traditions familiales, la piété filiale et la continuité de la lignée.

Toutefois, ma femme me confie qu’ « Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de réunir toute la famille. Les occasions de le faire se font rares. Tout le monde est désormais occupé par son travail, et les plus jeunes d’entre nous sont bien souvent installés dans les grandes villes, où l’activité économique est en plein essor. Pour eux, il est compliqué de se libérer pour se rendre à la campagne, ne serait-ce que pour une journée. Nous sommes venus de Dalat pour l’occasion, alors que certains font l’aller-retour depuis Hanoi. Des jours comme celui-ci, où nous célébrons un anniversaire de décès, permettent de perpétuer les traditions tout en renforçant les liens familiaux. C’est une occasion parfaite pour se revoir, pour discuter autour d’un bon repas, tout en commémorant nos morts. Et il faut bien entendu transmettre tout cela aux jeunes générations ».

Perpétuer les traditions tout en évitant le délitement des liens de solidarité familiale : voilà les deux enjeux majeurs d’un tel événement, qui, malgré sa récurrence annuelle, intervient – il faut le dire – à l’heure où de profonds changements sont à l’œuvre, et où les jeunes générations sont baignées dans un rythme de vie de plus en plus occidental, offrant davantage d’espace au développement de l’individualisme.

Cuisson du chả nướng au barbecue.
Crédit photo : Sunny Le Galloudec


Mais ici, à Thuong Trung, la famille Pham résiste. Si l’événement aurait pu réunir plus de 80 personnes, comme c’était encore le cas il y a quelques années, il n’en demeure pas moins que la tradition se perpétue. Malgré mes origines lointaines, grâce aux liens du mariage, j’en fais moi-même désormais partie intégrante. Et en regardant autour de moi, je ressens toute l’importance du culte des ancêtres en tant que facteur d’unicité et de cohésion sociale et familiale.

9h45. Tout est fin prêt. Une fois la cuisson du chả nướng terminée, nous nous occupons de disposer les différents plats sur les tables dûment préparées pour accueillir l’ensemble des convives. Il ne reste plus qu’à attendre les derniers arrivants et à installer l’ensemble des mets devant l’autel, auprès des fruits, des gâteaux secs et de l’alcool de riz. Une fois encore, des prières sont prononcées en conséquence. [Malheureusement, je n’ai pas été autorisé à photographier la scène].

Dans un angle du jardin, deux personnes s’occupent quant à elles d’incinérer des papiers votifs, de manière à faire le lien entre le monde des vivants et celui des morts. Par combustion, ces offrandes en papier peuvent rejoindre l’au-delà, ce qui permet aux vivants d’expédier un certain nombre d’objets et de biens d’usage courant à leurs ancêtres (argent, voiture, télévision, etc.).

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Incinération des papiers votifs en guise d’offrandes aux ancêtres.
Crédit photo : Vân Anh, Le Courrier du Vietnam.

En effet, la majorité des Vietnamiens ne perçoivent pas la mort comme une fin en soi : ils croient en l’existence d’une vie post-mortem de l’âme des défunts. Et tout comme les vivants, les morts ont besoin de boire et de manger. La commémoration d’un anniversaire de décès constitue par conséquent l’une des meilleures occasions pour offrir et partager un délicieux repas avec eux. L’incinération de papiers votifs, rituel indispensable des activités cultuelles vietnamiennes, témoigne lui-aussi du respect exprimé aux ancêtres.

Notons que les plats composant ce grand déjeuner évoluent généralement en fonction de la situation financière familiale. Pour ceux qui ne peuvent pas se permettre de sacrifier un bœuf ou un porc, le poulet et le canard seront privilégiés. Il en va de même pour le nombre de personnes conviées. En règle générale, les membres de la famille partagent les frais relatifs à sa préparation, mais il est également fréquent que la collecte des fonds se fasse au bon vouloir ou en fonction des finances de chacun.

Préparation des tables et disposition des différents plats concoctés dans la matinée. Crédit photo : Sunny Le Galloudec

Aujourd’hui, le menu est composé de 13 plats, dont voici les noms vietnamiens (accompagnés de leur traduction française) :

  • xôi lạc (riz gluant aux cacahuètes) ;
  • bồ câu xào rau răm (pigeon frit à la coriandre vietnamienne) ;
  • chả nướng (porc grillé) ;
  • đuôi bò hầm (queue de bœuf) ;
  • bò xốt vang (sorte de bœuf bourguignon vietnamien) ;
  • thịt gà (poulet bouilli, découpé en morceaux) ;
  • măng đắng luộc (bambou amer bouilli) ;
  • mực xào dứa (calamars frits à l’ananas) ;
  • rau su su xào (sauté de feuilles et tiges de chouchou) ;
  • canh đỗ (soupe de haricots) ;
  • canh xương nấu đỗ (soupe d’os et de haricots) ;
  • dưa chuột (concombres crus) ;
  • dưa hấu (pastèque).

10h30. Tout le monde est présent, nous pouvons enfin passer à table. Les hommes et les femmes mangent séparément, et chacun se réunit par tranche d’âge (des plus âgés aux plus jeunes). Je me retrouve avec les cousins de ma femme, et nous commençons les festivités par quelques culs-secs de rượu (alcool de riz vietnamien)… Les discussions sont variées : famille, travail, projets, souvenirs en commun, etc. Partout, rires et sourires s’enchaînent. Le pari est réussi, cette rencontre familiale vient renforcer les liens tout en perpétuant les traditions !

Pour aller plus loin…

Florence Nguyen-Rouault, « Le culte des ancêtres dans la famille vietnamienne », dans : Hommes et Migrations, n°1232, Juillet-août 2001. Vies de famille. pp. 26-33. Disponible en ligne : https://www.persee.fr/doc/homig_1142-852x_2001_num_1232_1_3716 (consulté le 30 mars 2019).

Joseph Nguyen Huy Lai, La tradition religieuse spirituelle et sociale au Vietnam : sa confrontation avec le Christianisme, Beauchesne, collection Beauchesne religions, 1997, 525p.

Quelques photos supplémentaires…

Fin de repas en compagnie des cousins de ma femme. Nous sommes les derniers à table, encore à partager quelques culs-secs. Les autres sont partis, ou discutent en buvant une tasse de thé. Crédit photo : An Pham

Autel familial. Photographie prise à la fin de la commémoration.
Crédit photo : Sunny Le Galloudec


Lors de la préparation des différents plats.
Crédit photo : Sunny Le Galloudec


Dans le village de Thuong Trung (1).
Crédit photo : Sunny Le Galloudec


Dans le village de Thuong Trung (2).
Crédit photo : Sunny Le Galloudec


Dans le village de Thuong Trung (3).
Crédit photo : Sunny Le Galloudec


Sunny Le Galloudec