Le silence coupable perpétuant le génocide arménien

Ce titre dénonce tout le tabou qui désigne la mort de plus d’un million d’Arméniens de l’Empire ottoman de 1915-1916. L’arménien désigne cette perte sous les noms de Medz yeghern « grand crime », Aghed « catastrophe », le turc l’appelle Sözde ermeni soykırımı/tehciri « soi-disant génocide arménien/déportation arménienne ». L’Occident qualifie cette tragique période comme un génocide, et aujourd’hui 29 États ont officiellement reconnu ce génocide. La Turquie, elle, nie et punit les gens qui dénoncent le génocide, les accusant de dénigrement de l’identité turque. Orhan Pamuk et Hrant Dink sont l’exemple de cet étouffement des faits, poursuivis par la justice pour avoir dénoncé les exactions de 1915-1916 ayant décimé les Arméniens mais aussi les Grecs et les Assyriens de l’Empire sur la même période. En France, lorsque l’on aborde le génocide arménien, il n’est entendu que ces deux dates précitées ; toutefois, ces évènements constituent en fait l’apogée de la barbarie ottomane à l’égard des Arméniens dans un empire en plein déclin.

La question arménienne et les massacres Hamidiens

(1894-1895)

Il est très difficile de savoir à combien s’élevait la population arménienne dans l’Empire ottoman avant les années 1890, toujours est-il que l’on estime à plus de deux millions le nombre d’âmes. Ce peuple se concentrait dans les « Six vilayets » de l’Est, composés des vilayets de Van, Erzurum, Mamuretülaziz, Bitlis, Diyarbekir et Sivas. Après plusieurs guerres fixant la frontière entre Moscou et Constantinople au XIXe siècle, les Arméniens se retrouvent partagés entre les deux empires et beaucoup d’entre eux, dès la fin de la guerre en 1878, deviennent attirés par l’autonomie, par la Russie voire par l’indépendance. En effet, l’Est de l’Empire ottoman était sujet à des bandes attaquant constamment les Arméniens qui étaient en plus sujets à des discriminations fiscales et juridiques. Les demandes d’égalité étaient réputées pour énerver le sultan Abdulhamid II qui légitime les bandes et les rassemble en 1891 en troupes connues sous le nom de hamidié. Par ce biais ont été légitimées aussi les attaques de bandes kurdes et azéries sur les Arméniens et plus tard sur les Assyriens. Leur rôle était de sécuriser les frontières Est, toutefois leur rôle fut prépondérant dans la première phase du génocide arménien.

Les premières tensions commencent en 1892 à Merzifon et à Tokat l’année suivante, dans le Centre-Nord de l’Anatolie contre des groupes armés créés par les Arméniens pour se défendre. Ce premier conflit culmine au massacre de Sassoun de 1894 où la résistance des milices arméniennes se solde par la mort de 20.000 personnes. Les appels à la méfiance et à la haine des Arméniens dans les mosquées se couplaient à l’armement des Kurdes de la région conduisant au massacre de Diyarbekir des 3 premiers jours de novembre 1895. Le premier coup a été porté contre les musulmans en prière qui ont ensuite attaqué les Arméniens et les Assyriens de la ville. Si 3 jours ont marqué la fin du massacre à Diyarbekir, ce n’est qu’un mois plus tard qu’il s’est arrêté dans les environs, comme à Sadiye, Ourfa, et aux environs de Tur Abdin. Les hamidiés assassinaient d’abord les hommes, puis les femmes et finalement les enfants. À Ourfa, 3000 personnes réfugiées dans une église ont été brûlées vives avec elle, un autre cas fait état de plus de 100 femmes enfermées dans une église, violées et assassinées par les hamidiés. Une fois le calme revenu, il a été estimé autour de 250.000 le nombre de personnes ayant péri : la première phase du génocide arménien et du génocide des Assyriens (Seyfo, l’épée) a renforcé l’insécurité et la menace planant sur les chrétiens des Six vilayets.

Le massacre d’Adana

(1909)

Les Jeunes Turcs renversent le sultan par la Révolution de 1908 et veulent lutter contre le déclin de l’Empire ottoman en adoptant des positions progressistes. Le nationalisme turc tenait une place importante dans leur idéologie, menaçant gravement les minorités du pays.

La deuxième période majeure de massacres est appelée en turc « Adana iğtişaşı », le trouble d’Adana, tandis que l’arménien le dénomme « kotorats », le massacre. Ce qui l’a déclenché est la rumeur d’un soulèvement imminent des Arméniens d’Adana, au sud de la Turquie actuelle. Le 14 avril 1909, les quartiers arméniens sont saccagés, et quelques jours plus tard, ces mêmes quartiers sont incendiés et la population arménienne est traquée et assassinée en masse le 22 avril. Plusieurs autres massacres ont cours à Antioche, Alexandrette, Tarsus notamment. Certains villages peuplés exclusivement d’Arméniens sont vidés de leur population, les écoles (dont l’école française) et les églises sont détruites, les commerces sont pillés dans la nuit du 25 au 26 avril. Au total, entre 20.000 et 30.000 personnes ont perdu la vie. À la veille de la Première Guerre Mondiale, les Arméniens fuient de plus en plus l’hostilité turque en se réfugiant en Russie, aux Etats-Unis et en France, où l’on dénombrait 4000 Arméniens à Marseille en 1914. Cependant, le nombre de réfugiés s’apprêtait à gonfler à cause du génocide qui était en préparation.

La phase finale de l’extermination des Arméniens de l’Empire ottoman

(1915-1916)

Les Jeunes Turcs ont pour chefs Talaat, Cemâl et Enver Pacha au début des années 1910 qui affrontent l’Europe dans le premier conflit mondial. Alors que l’hostilité envers les Arméniens s’accroît (les Turcs les pensant ennemis de l’intérieur, alliés à Moscou), le clergé apostolique recommande à la population de rester impassible pour ne pas mettre en péril toute la population. En février 1915, les trois Pasha élaborent un plan pour nettoyer l’Empire ottoman des Arméniens d’abord en envoyant les soldats arméniens servant l’Empire exécuter des travaux en toute innocence. Le 24 avril (appelé le Dimanche rouge), Talaat Pacha fait arrêter 2345 intellectuels arméniens à Constantinople (hommes politiques, ecclésiastiques, journalistes, professeurs, écrivains) et les fait déporter jusqu’en Syrie où la majorité trouve la mort. La loi Tehcir (déportation) est passée le 1er juin 1915 permettant à l’armée turque d’expulser les Arméniens qui s’opposeraient à la politique de l’Empire, ce qui, dans les faits, constitue le pilier légal des exactions.

Les propriétés sont perquisitionnées à la recherche d’armes, les propriétaires sont torturés avant d’être déportés. Les départs des villes se faisaient à pied, et la population était séparée : les femmes et les enfants avec les personnes âgées partaient alors que les hommes étaient le plus souvent assassinés. De nombreux cas de viols touchant des enfants, jeunes filles, femmes et personnes âgées sont décrits durant les perquisitions ou durant les marches, et quiconque osait s’interposer était abattu. Le 15 septembre 1915, Talaat Pacha écrivit « Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence ». Des convois déportent la population arménienne de toute l’Anatolie pour arriver en Syrie, à Deir-ez-Zor, entassée dans des camps de concentration où beaucoup meurent d’épuisement, de faim et de soif. D’autres modes d’assassinat étaient utilisés : la population était parfois brûlée vive, parfois noyée. Aux côtés des Arméniens se trouvaient parfois des Assyriens déportés par l’armée turque sinon massacrés dans leurs villages par des soldats turcs et kurdes, tandis que plus au nord sur les rives de la Mer Noire, les Grecs étaient aussi la cible de massacres marquant le début du génocide des Grecs pontiques. La population libanaise a aussi été privée de ses récoltes pendant cette période, pour nourrir les soldats de l’Empire : un tier d’entre eux ont perdu la vie dans la famine du Mont-Liban. À la fin de l’année 1916, on estime qu’il y a eu autour de 1.5 million d’Arméniens qui ont succombé aux nombreuses exactions ; le patriarcat arménien de Constantinople avait recensé presque 2 millions d’Arméniens en 1913.

L’heure de la reconnaissance

Le terme de génocide est discuté par le monde. La Turquie, elle, ne le reconnaît pas, et punit quiconque s’aventurerait à dénoncer les actes des Jeunes Turcs de la sorte pour « dénigrement de l’identité turque ». Le dictionnaire Larousse définit le génocide comme « Crime contre l’Humanité tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux ; sont qualifiés de génocide les atteintes volontaires à la vie […] la soumission à des conditions d’existence mettant en péril la vie du groupe ». Beaucoup contestent la qualification de génocide pour les Arméniens : sont mis généralement en avant le nombre de victimes et le rôle du gouvernement, cependant on ne peut nier que cela constitue un crime contre l’Humanité au sens de l’article 6C de la Loi Gayssot (1990). Tout d’abord, le nombre de victimes établi est 1.5 million, ce qui est certes difficile à vérifier puisque beaucoup de personnes ont été noyées, enterrées dans le désert de Syrie ou autre. Cependant, les recensements peuvent apporter la preuve que la population arménienne a drastiquement diminué puisqu’en 2014, on comptait 61.000 arménophones pour une population de 150.000 (tout au plus) en Turquie. Les recensements effectués par les autorités de l’Empire, les églises avant 1915 prouvent bien que ce vide dans la population témoigne d’une tragédie, sinon qu’est-ce que cela pourrait être ? Quant au rôle du gouvernement, il a été admis que Talaat Pacha voulait exterminer les Arméniens, et la loi Tehcir amène aussi une preuve : bien que loi temporaire et ne désignant pas les Arméniens, elle a surtout été utilisée contre eux. De plus, le gouvernement ne pouvait pas rester indifférent, s’il n’avait pas commandité ce génocide, aux exactions, à l’argent qui était investi dans les convois de déportation, dans l’armée qui accompagnait les Arméniens. Le silence du gouvernement de l’époque témoigne de sa complicité. Avec la mort de ce million et demi s’accompagne la mort de la culture arménienne occidentale, de sa langue, de ses églises en Anatolie.

La campagne « Je m’excuse » (Özür diliyorum) a été lancée en décembre 2008 par des intellectuels turcs pour demander pardon aux Arméniens et a atteint 30.000 signatures en janvier. Recep Tayyip Erdoğan, alors Premier ministre, a déclaré « Nous n’avons pas commis de génocide, donc nous n’avons pas besoin de nous excuser ». Les signataires et créateurs ont fait face à beaucoup de menaces de mort à la suite de cette campagne ; Hrant Dink, journaliste turc d’origine arménienne a été entendu devant les juges pour insulte à l’identité turque et a déclaré en 2006 « J’ai écrit sur le génocide arménien et ils détestent ça, alors ils m’accusent d’insulter les Turcs ». Il a été assassiné le 19 janvier 2007. Un silence a été posé sur la question du génocide en Turquie. Il est curieux par ailleurs de voir que pour quelque chose qui n’a apparemment pas existé, cela reste pris très à cœur par la Turquie.

La France a reconnu le génocide en 2001, aujourd’hui 29 pays dans le monde l’ont reconnu. Une loi a voulu être passée pour punir la négation du génocide arménien mais le 28 février 2012, le Conseil constitutionnel a déclaré le projet de loi inconstitutionnel, autrement dit, il est parfaitement légal de contester l’existence d’un génocide, alors même que le génocide a été reconnu par la France. En sommes-nous coupables pour autant ? Ne pas reconnaître la souffrance et le chagrin des Arméniens est une insulte à la mémoire de ceux qui ont perdu la vie durant ces années pendant lesquelles ils étaient massacrés parce qu’Arméniens. En avril 2019, des Turcs de France ont manifesté contre une journée de commémoration du génocide arménien à Strasbourg, hormis le fait que cette manifestation était une insulte gratuite et publique envers le million cinq d’Arméniens assassinés, cela prouve une fois encore qu’ils ne sont pas prêts à avancer vers la réconciliation. La reconnaissance est la première étape, la demande du pardon est la seconde pour réussir à réconcilier deux peuples. Avec un seul mot, de nombreuses plaies peuvent être pansées, avec un simple « Je vous demande pardon » le monde peut avancer.

Augustin Théodore Pinel de la Rôte Morel

Օգոստինոս Թորոս Դեբսի