Les États-Unis et l’Amérique des années 1910 à 1945 : entre pérennisation d’un modèle impérial et renouveau panaméricain

 Les États-Unis se définissent primordialement à l’aune de leur appartenance continentale, comme l’affirme la doctrine Monroe énoncée en 1823 selon ces termes : “Nous sommes nécessairement plus intéressés par ce qui se passe sur notre hémisphère”. La doctrine aboutit, comme l’énonce Aïssatou Sy Wonyu dans Les États-Unis et le monde au 19eme siècle à “la formation d’une entité visuelle, l’hémisphère occidental, séparé de l’Ancien Monde par l’océan atlantique, et surtout par un gouffre philosophique : le Nouveau Monde incarnant l’avenir, le progrès, les institutions républicaines, la liberté, alors que l’Ancien représentait le passé, la décadence, les institutions monarchiques, le despotisme.” Par conséquent, le continent américain partagerait uniformément ces valeurs quelles que soit les appartenances nationales. Toutefois, des velléités expansionnistes américaines s’affirment par le biais d’une mission civilisatrice et d’intérêts variés. Tout deux sont alors éminemment tentés de paternationalsime à l’égard du reste de l’Amérique. Bien plus, la présence des États-Unis revêt une multiplicité d’aspects (économiques, spatiaux, gravitation politique), mettant en valeur la prépondérance du pays sur le continent à l’aune de la Première Guerre Mondiale.

La Doctrine Monroe (1823) caricaturée

Source : La doctrine Monroe (caricature par Louis Dalrymple, 1905)

Une Mexamérique ? 

Un renouveau dans les relations interaméricaines s’amorce au début des années 1910. Celui-ci se caractérise par une dynamique d’inclusion et d’exclusion des Amériques grâce à la constitution d’une Mexamérique au cours des années d’entre-deux-guerres. Théorisée par le journaliste américain Joel Garreau dans son ouvrage intitulé The Nine Nations of North America (1981), la Mexamérique est un espace frontalier qui s’affirme progressivement comme une interface américaine stratégique. En effet, comme l’énonce Ayse Ceyhan dans son article États-Unis : frontière sécurisée, identité(s) contrôlée(s) ? (1997, Cultures & Conflits), la frontière mexico-américaine ne peut uniquement être perçue comme “une ligne de séparation, de démarcation, elle renvoie plutôt à une « jointure », c’est-à-dire un lieu de rencontre non seulement économique mais aussi socio-culturel”. La frontière se révèle être un lieu de rencontre entre deux entités culturelles distinctes : l’Amérique anglo-saxonne et l’Amérique Latine. L’existence de flux interaméricains entre le Mexique et les États-Unis met en valeur l’idée selon laquelle l’Amérique vient aux États-Unis. La frontière est de cette manière perçue comme une zone et non pas comme une ligne. Zone qui est traitée indépendamment de l’immigration européenne. 


Couverture de l’ouvrage The Nine Nations of North America, Joel Garreau, 1981

Le Rio Grande avec ou sans laissez-passer ?

Bien plus, l’immigration en provenance d’Amérique centrale oscille entre inclusion et exclusion. En effet, les quotas de 1921 et 1924 ne concernent pas les Mexicains. L’immigration est libre si ce n’est un test d’alphabétisation qui est demandé aux migrants mexicains depuis l’approbation du Literacy Act de 1917. Les Mexicains doivent donc de facto s’assimiler à l’Amérique anglo-saxonne, c’est-à-dire aux WASP (White Anglo-Saxon Protestant) par la langue. 

L’approbation du Volstead Act de 1919, qui renforce la Prohibition aux États-Unis, contribue à modifier l’intensité des flux migratoires entre le Mexique et les États-Unis. Dans ces conditions, la Mexamérique devient un espace extraterritorial dans lequel il est permis de s’affranchir de la Prohibition. La ville de Tijuana devient une ville frontalière symbolique où la contrebande s’épanouit. Pour autant, dès 1924, l’immigration mexicaine est contrôlée par l’instauration de la Border Patrol. Ces mesures seront infléchies par l’administration américaine elle-même qui, en 1942, encourage de nouvelles vagues migratoires via le programme Bracero, série de lois de travail. Ces textes favorisent l’immigration d’ouvriers mexicains pendant la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, cette Mexamérique s’étend au-delà de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, officiellement définie en 1848 par le traité de Guadalupe Hidalgo. Elle constitue une Frontière de verre, à l’instar de l’ouvrage de Carlos Fuentes, dans la mesure où cet espace illustre l’interdépendance asymétrique des Amériques. La Mexamérique se révèle être une interface culturelle, même s’il convient de relativiser la latinisation de la population américaine à cette époque. 

L’immigration ouvrière mexicaine : les braceros  

L’esquisse d’un anti-américanisme 

Cette dynamique d’inclusion et d’exclusion de l’Amérique Latine se perçoit également à travers l’affirmation d’un anti-américanisme qui semble, dans un premier temps, émerger de ces “zones satellites”. Ainsi, comme le rappelle Serge Ricard dans Les États-Unis, démocratie Impérialiste. Essai sur un dessin manifeste : “placées, contre leur gré, en situation de dépendance, les républiques latino-américaines deviendront des foyers d’anti-américanisme”. C’est pourquoi la politique impérialiste américaine est décriée par le Guatémaltèque Juan José Arévalo qui assimile les rapports entre les États-Unis et les pays d’Amérique Latine à ceux du “requin et des sardines” dans son ouvrage Le Requin et les sardines, en 1956. Autrement dit, les rapports interaméricains sont perçus à travers un rapport animal, un rapport de force. Par conséquent, alors que les frontières géographiques tendent à se clarifier, les frontières humaines deviennent de plus en plus poreuses, notamment entre l’Amérique anglo-saxonne et l’Amérique Latine. 


Les États-Unis : un futur hegemon latino-américain ? 

Le positionnement des États-Unis à l’égard de l’Amérique se perçoit désormais à travers un rôle de leader et/ou d’hégémon de 1914 à 1945. Ce désir hégémonique se voit conforté par un rapport de centre et de périphérie qui s’affirme pendant ces périodes de Guerres mondiales. Le positionnement de l’Amérique (entre neutralité et interventionnisme) pendant les guerres apparaît en grande partie dû au positionnement stratégique des États-Unis vis-à-vis des événements européens. Dans ces conditions, l’Amérique s’en va en guerre sous l’égide des États-Unis, perçu comme porte parole diplomatique. En effet, le consensus neutraliste de l’Amérique Latine, observé en août 1914, ne résiste pas à l’entrée en guerre des États-Unis. Ainsi, ne convient-il pas d’énoncer que l’Amérique s’en va en guerre sous les directives des États-Unis ? Comme l’énonce Olivier Compagnon dans son article Entrer en guerre ? Neutralité et engagement de l’Amérique latine entre 1914 et 1918 publié dans Relations internationales, Presses Universitaires de France, en 2009 : “l’entrée en guerre de ces pays ne saurait être assimilée à un choix délibéré de politique étrangère, mais illustre plutôt la dépendance politique et diplomatique à laquelle l’interventionnisme nord américain les a réduits depuis la définition de la destinée manifeste [théorisée par Sullivan] au tournant des années 1880 et 1890”. 

Une dépendance diplomatique et militaire

L’Amérique ne semble pouvoir exister sans les États-Unis sur le plan diplomatique et militaire, ce qui tend à renforcer la prépondérance et le leadership américain sur le continent. Bien plus qu’un leader, les États-Unis semblent jouer le rôle de l’hégémon grec, le chef militaire, celui qui littéralement marche en avant. Il apparaît ici que les États-Unis donnent le ton et le pas militaire. De ce fait, l’impérialisme américain peut être perçu comme une réappropriation de l’impérialisme spartiate, selon Aïssatou Sy-Wonyu dans Construction nationale et construction impériale aux États-Unis au XIXe siècle. Les paradoxes de la république impériale, publié dans Cités : “L’empire a le double inconvénient de coûter cher et de nécessiter la mobilisation de troupes, ce qui, par ricochet, ressuscite le spectre de la militarisation excessive menaçant la république et la démocratie. À cet égard, la référence classique n’est plus Athènes la démocratique, ni Rome la républicaine mais Sparte la militaire”. 


Conforter le mouvement panaméricain

Ce leadership est également visible à travers le mouvement panaméricain initié au début du XXème siècle. La quatrième conférence des Etats américains à Buenos Aires, en juillet 1910, aboutit à la création de L’Union Panaméricaine voulue par les États-Unis. Il s’agit de rallier l’Amérique sous leur égide tout en impliquant les États indépendants des Amériques. C’est ainsi que les États-Unis manifestent leur prépondérance “en établissant les ordres du jour et en y orientant les débats” lors des conférences panaméricaines (Jean Gérald Cadet). L’Oncle Sam rallie les etats américains et devient un père pour l’Amérique, de la même manière que Simon Bolivar souhaitait rallier l’Amérique du Sud sous son étendard au XIXème siècle. Cette dépendance face au leader américain se voit par ailleurs confortée par le programme prêt-bail de 1941, programme d’armement, dont seront bénéficiaires certains pays d’Amérique Latine. 


Vers une Pax Americana ? 

Il convient dès lors de percevoir les années 1930 à l’aune des prémices d’une “Pax Americana”. Les États-Unis semblent initier une nouvelle dynamique latino-américaine et proposer une égalité entre les Amériques. À la la dynamique impérialiste américaine existante s’adjoint une volonté de coopération interaméricaine. On assiste à un renouvellement du paradigme entretenu par les États-Unis à l’égard de l’Amérique. La politique dite “du bon voisinage” est étendue sous la présidence de Franklin Delano Roosevelt (1933-1945) qui contribue, selon Yves-Henri Nouailhat dans Les États-Unis et le monde, de 1898 à nos jours, “à modifier l’attitude des Américains qui devient moins agressive et moins envahissante” à l’attention des pays d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. De ce fait, F. D. Roosevelt promeut une politique nouvelle dans laquelle les États-Unis s’engagent à renoncer aux interventions armées et à la mise sous tutelle des pays situés au sud du Rio Grande. 

Le bon voisin en visite, FD Roosevelt en représentation devant un couple mexicain

Source : Doyle, Jerry. « Good Neighbor Goes Visiting ». Philadelphia Record (April 21, 1943) The Basil O’Connor Collection, Franklin Delano Roosevelt Presidential Library, Box 46.

Il s’agit désormais pour les Américains de s’extraire quelque peu des affaires latino-américaines. L’ingérence américaine est notamment atténuée par l’abrogation de l’Amendement Platt, à Cuba, le 29 mai 1934, ce qui met fin à la mise sous tutelle de l’île initiée en 1901. La politique latino américaine de F.D. Roosevelt apparaît de ce fait constituer une rupture majeure comme le rappelle Jean-Gérald Cadet dans Les États-Unis et l’Amérique Latine. De Monroe à l’initiative pour les Amériques, ou de l’hégémonie totale à la volonté de partenariat : ”Sa présidence a été caractérisée par certains analystes latino-américains comme la première véritable relation amicale entre les États-Unis et ses voisins latino-américains”. 

De même, cette Pax Americana et cette politique de bon voisinage se voient confortées par la 7ème conférence interaméricaine de Montevideo, en Uruguay en 1933. Les États-Unis y manifestent une volonté tacite d’équilibre et d’égalité. La “convention sur les droits et devoirs des États” dont l’article 8 précise “(qu’) aucun État n’a le droit d’intervenir dans les affaires intérieures ou extérieures d’un autre État” illustre ce renouveau dans la mesure où une scission entre les États-Unis et l’Amérique s’instaure. Cette convention semble dès lors entrer en écho avec la doctrine Monroe de 1823 puisqu’il s’agit de théoriser les relations interaméricaines indépendamment des relations européennes. Le leader américain compose alors avec une Amérique différente de celle de 1823. Les États-Unis semblent désormais vouloir inclure les pays américains et non plus seulement les supplanter ou s’ingérer dans leurs affaires internes. Néanmoins, l’aube de cette “Pax Americana” s’affirme par son inachèvement.

Une politique du bon voisinage portée par le président Franklin Delano Roosevelt 

Source : Wikipedia, politique de bon voisinage, Le dictateur brésilien Getúlio Vargas (à gauche) et le président des États-Unis Franklin Delano Roosevelt (à droite) en 1936

Inès Delépine

BIBLIOGRAPHIE : 

  • Juan José Arévalo, Le Requin et les sardines (1956)
  • Jean-Gérald Cadet, Les États-Unis et l’Amérique Latine. De Monroe à l’initiative pour les Amériques, ou de l’hégémonie totale à la volonté de partenariat (2000)
  • Ayse Ceyhan, États-Unis : frontière sécurisée, identité(s) contrôlée(s) ? (1997, Cultures & Conflits)
  • Olivier Compagnon, Entrer en guerre ? Neutralité et engagement de l’Amérique latine entre 1914 et 1918 publié dans Relations internationales, Presses Universitaires de France (2009)
  • Carlos Fuentes, Frontière de verre (1995)
  • Joel Garreau, The Nine Nations of North America (1981)
  • Yves-Henri Nouailhat, Les États-Unis et le monde, de 1898 à nos jours (2015)
  • Serge Ricard, Les États-Unis, démocratie Impérialiste. Essai sur un dessin manifeste (2016)
  • Aïssatou Sy-Wonyu, Construction nationale et construction impériale aux États-Unis au XIXe siècle. Les paradoxes de la république impériale, publié dans Cités (2004)
  • Aïssatou Sy-Wonyu, Les États-Unis et le monde au 19eme siècle (2004)