Et le Cambodge choisit l’Inde : l’héritage culturel indien des Khmers

Il est d’un stéréotype auquel beaucoup d’asiatiques font face, celui d’être considérés comme chinois. En plus de témoigner d’ignorance, cela efface la diversité culturelle, artistique, linguistique, historique ou religieuse de l’Asie car si le rayonnement historique de la Chine est incontestable, d’autres régions asiatiques ont, dans l’Histoire, elles aussi rayonné. L’Inde connut une ébullition culturelle ce qui a abouti à l’extension de sa culture hors de l’Asie du Sud. En regardant de plus près certaines cultures d’Asie du Sud-Est notamment, on remarque certaines ressemblances avec l’Inde, issues d’un processus d’indianisation c’est-à-dire d’adoption de la culture indienne classique et l’adaptation aux cultures locales. Ce faisant, les peuples qui accueillaient cette culture servirent de relais de l’Inde dans leur région. Il n’est ici pas question d’une colonisation avec l’imposition d’une culture mais plutôt de l’influence plus ou moins forte d’une culture sur l’autre. 

Le Cambodge est un exemple d’État qui fut directement indianisé dans son Histoire, comme la Birmanie et l’Indonésie actuelles. L’influence qu’a exercé l’Inde sur la culture khmère n’a pourtant pas été ponctuelle mais plutôt progressive depuis des premiers royaumes khmers, Fou-Nan et Chen-La, jusqu’à la chute d’Angkor la Grande en 1431. Cependant, beaucoup de questions se soulèvent : l’Inde étant divisée en cultures, langues et religions très différentes, comment peut-on parler d’indianisation du Cambodge ? Quelles cultures indiennes ont-elles eu un plus grand impact sur les khmers ? Comment ces influences se manifestaient-elles et dans quelle mesure sont-elles encore présentes aujourd’hui ? Il s’agit alors d’examiner une influence globale, pénétrant tous les domaines qui caractérisent de nos jours (et qui caractérisaient jadis) la culture khmère.

La nature controversée du contact entre indiens et khmers

On daterait le contact entre les deux peuples dès le premier siècle de notre ère. Cependant, beaucoup de théories ont été élaborées en l’absence d’informations précises. Il existe deux mythes de fondation au Cambodge, le premier créant la dynastie lunaire du Fou-Nan par l’union entre le kshatriya Kaundinya et la princesse des eaux Soma, le deuxième créant la dynastie solaire du Chen-La entre le brahmane Kambu et la nymphe céleste Mera. De cela découle la théorie selon laquelle les brahmanes et les kshatriyas ont apporté la culture indienne aux khmers ce qui reste possible puisque le Cambodge ancien s’est doté du droit constitutionnel en vigueur en Inde, l’Hindouïsme et ses pratiques ainsi qu’une hiérarchie royale plus stricte avec des titres et noms hérités de l’Inde (notamment le suffixe –varman, cuirassé porté par les rois tamouls). 

Une autre théorie est concurrente, celle selon laquelle ce sont les vaishyas et les shudras qui, via le commerce avec la Chine et le transit au Cambodge, étape maritime de la route de la soie, ont étendu la culture indienne. Cela est étayé par la présence de pièces romaines au Cambodge et du port de Kertinagara (Or Kaev) sur la carte de Ptolémée. Ils auraient aussi influencé la culture matérielle par l’apport des objets indiens chez les khmers en échange d’or et de pierres précieuses présents au Cambodge.

Enfin, une dernière théorie est celle de l’appel des rois khmers des différentes strates de la population indienne afin de développer le commerce par les vaishyas et shudras et soutenir leur légitimité à régner en s’appuyant sur les brahmanes et les kshatriyas. Cette hypothèse ne peut être exclue car cela implique un réel mélange entre la population indienne et la population khmère, ce qui est soutenu puisque l’ADN khmer compte un gène hérité des populations indiennes. 

L’adaptation des religions dharmiques

Comme le soutient Georges Cœdès, la société préhistorique khmère était sûrement animiste et vénérait les éléments qui l’entourait. Si le Cambodge est aujourd’hui principalement bouddhiste, l’Hindouïsme a joué un grand rôle dans la culture khmère. En effet, il a été la religion des élites pendant presque un millénaire. Le passage de l’animisme à l’Hindouïsme peut se comprendre par la construction d’une image aux divinités autrefois accrochées à des éléments (arbre, eau, tonnerre), cependant l’Hindouïsme khmer s’est développé aussi dans son propre sens puisque l’on voit l’apparition du culte du dieu-roi (devaraja/tevareach) et un culte important de Harihara (association de Shiva et Vishnou) hérité d’Inde du Sud (Karnataka et Tamil Nadu, qui n’y subsista pas longtemps).

Preah Visnou (Vishnou) et Preah Potth (Bouddha)

L’Hindouïsme n’était pourtant pratiqué que par les élites. Le peuple avait plutôt adopté le Bouddhisme alors florissant en Inde durant la période des premiers royaumes khmers, ce qui permettait d’échapper au système des castes. Ainsi, il n’en subsistait plus que deux : les kshatriyas (princes et rois, dont le titre est toujours porté de nos jours) et les brahmanes (comme les brahmanes du palais, les bakou). Ce système de castes n’a toutefois pas été aussi rigide qu’en Inde. Le Bouddhisme d’alors était la branche Mahayana, et certains rois comme Suryavarman Nippeanbat et Jayavarman Mohabaromsogeta (XIe-XIIIe siècles) adoptèrent le Bouddhisme et contribuèrent à son rayonnement. Le fils de ce dernier, le prince Tamalinda, formé bonze au Sri Lanka, réussit à implanter durablement la branche Theravada qui est aujourd’hui majoritaire au Cambodge. 

Le rôle majeur des langues indiennes classiques dans la langue khmère

L’indianiste Bhattacharya relève que les inscriptions retrouvées au Fou-Nan des Ve-VIe siècles utilisent un sanskrit beaucoup plus soigné qu’en Inde, alternant style simple et style soutenu avec aisance. Le sanskrit était la langue écrite dans les domaines politiques et culturels sur les stèles mais aussi la langue liturgique de l’élite hindouïste. Le pâli remplaça timidement sa sœur dès l’avènement du Bouddhisme mais n’a pas eu le même traitement avant la chute d’Angkor Thom en 1431 ; aujourd’hui, le pâli est la langue liturgique. Cependant, ces deux langues ont été celles dans lesquelles la commission en charge de la réforme orthographique (début du XXe siècle) a puisé le vocabulaire. Des mots ont été créés à partir de mots sanskrits et pâlis comme do-chakra-yan (deux-roues-véhicule, le vélo) ou ana-nikom-neyom (pouvoir-village-règlement, le colonialisme). Cependant les mots créés de toute pièce ont eu un destin différents : certains sont inusités voire inconnus car peu spontanés ou trop techniques.

Le khmer s’est développé en parallèle à partir de la première stèle rédigée en 611, traitant alors de sujets divers et variés jusqu’à donner des écrits eux aussi politiques, religieux, culturels ou historiques. Cependant, la construction du khmer ancien et du khmer moyen s’est enrichie de mots sanskrits et pâlis rentrés dans le vocabulaire courant (encore plus dans les vocabulaires royal et religieux), adaptés à la prononciation monosyllabique khmère. L’orthographe en revanche est puriste car il existe un décalage entre l’oral à tendance monosyllabique et l’écrit qui conserve l’orthographe du mot indien originel. Ainsi, on peut retrouver des mots sanskrits et pâlis dans tous les domaines de la langue : homme broh (de purusha, purush en hindi), couleur poa (écrit barna de varna, varn en hindi), Histoire provoat-sah (de pravatti-shastra), tête kbal (de kapala cf. kephale en grec), pays prateh (pradesh cf. Arunachal Pradesh en Inde) etc

Il est aussi à souligner que l’écriture khmère est elle-même héritée de l’Inde du Sud, dérivée de l’écriture des Pallavas (IIIe-IXe siècles), connectant de ce fait l’alphabet khmer aux alphabets malayalam et tamoul. Quelques inscriptions tamoules dans l’alphabet pallava ont été retrouvées en Thaïlande, ce qui laisse penser que les tamouls ont été ceux qui ont apporté l’écriture aux khmers et a fortiori, ont indianisé la région.  

Le développement local khmer des arts indiens

L’Inde a aussi inspiré le Cambodge dans le domaine des arts. Aujourd’hui, un des chefs d’œuvre produit par le Ballet royal est le Reamker (Ramakerti, Gloire de Rama). Celui-ci dérive du conte épique du Ramayana qui apparaît au Cambodge au VIIe siècle. Cependant, la version khmère diffère de la version classique avec quelques nouveautés comme l’union entre Hanuman le soldat-singe et Sovannamecha la sirène. 

Hanuman se faisant tirer la queue

Bien sûr, le Cambodge est aussi connu pour le complexe architectural d’Angkor Thom (de nagara, ville) qui fut la capitale de l’Empire khmer. Si peu de bâtiments subsistent de l’époque du Fou-Nan et du Chen-la, on peut trouver au Vat Phu (XIIe siècle, aujourd’hui au Laos) un témoignage de l’influence de l’Inde sur l’architecture khmère. Figurent sur les ruines du Vat Phu des sculptures de dvarapala (gardiens de porte), des bas-reliefs représentant des dieux, ainsi que des ornements divers. Tous ces éléments se retrouvent à Angkor où l’on peut remarquer la structure physique copiant celle des temples indiens, cherchant à représenter le Mont Meru où vivent les dieux par une enceinte carrée avec quatre tours (les prang dont le pic représente une fleur de lotus fermée) au centre de laquelle trône une tour abritant la divinité (vimean de vimana) ; cette structure est celle d’Angkor Vat, temple dédié à Vishnou. On retrouve aussi le Vimean ekareach (vimana ekaraja, la tour de l’indépendance) ou le Mémorial du roi Sihanouk à Phnom Penh reprenant l’achitecture angkorienne du vimean. Des gopura, tours-entrées, permettaient l’accès aux temples mais aussi à la ville d’Angkor Thom où l’on remarque qu’un des gopura est surmonté par les visages de trois géants dvarapala portant une coiffe représentant la fleur de lotus, comme les prang

Sur les murs des temples se retrouvent les mêmes éléments décoratifs qu’en Inde à savoir des divinités tels que les dieux, les démons, les apsara nymphes célestes, des serpents à plusieurs têtes (neak/naga) et leur ennemi l’aigle Garuda (Preah Krut) des fleurs, des scènes mythiques hindouïstes (Ramayana, Mahabharata, barattage de la mer de lait) et bouddhistes mais aussi des scènes de la vie quotidienne, des bas-reliefs d’Histoire racontant une expédition militaire, une audience royale etc. Le riche héritage de ces éléments d’architecture ne sont pourtant pas la simple copie des canons indiens puisque les sculptures khmères, bien qu’elles reprennent les éléments essentiels pour reconnaître ce qui est représenté, se démarquent par l’adaptation des personnages divins aux caractéristiques physiques khmères (nez épaté, yeux bridés, pommettes saillantes). 

Banteay Srey

Cette architecture classique s’étendant du VIIIe siècle au XVe siècle comparable à l’architecture que l’on retrouve en Inde, en Birmanie, en Indonésie et au Champa s’est brusquement arrêtée avec l’invasion et l’établissement des royaumes thaïs et laos au nord et à l’ouest, faisant entrer le Cambodge dans une nouvelle ère. Le Cambodge ne fut pas indien, il a hérité de nombreux éléments culturels de l’Inde ancienne sur lequel il a construit une identité propre. Les liens entre l’Inde et l’Asie du Sud-Est semble s’être estompés à partir de l’invasion musulmane qui précipita le déclin des dynasties hindouïstes et bouddhistes et créa beaucoup de troubles dans le sous-continent indien.

Si les traces de l’indianisation sont encore parfois palpables (langue, religion, arts), le Cambodge d’aujourd’hui a évolué de son côté tout comme l’Inde a évolué du sien et seuls les vestiges du passé témoignent d’un lien entre les deux Etats. 

Augustin Théodore Pinel de la Rotte Morel អគស្ដ្យ ទេវទត្ដ ទេព្សី