Intrigues dans le palais d’émeraude : la chute de l’empire Birman

Cela ne fait pas si longtemps que la Birmanie, aujourd’hui renommée Myanmar, s’est timidement ouverte au monde extérieur. Elle a connu depuis plusieurs siècles une trame historique coupée par les puissances étrangères et les désagrégements internes qui l’ont toujours plus affaiblie. Les déplacements de capitale et les changements de dynastie n’ont jamais réussi à faire cesser ce problème endémique de crise qui morcèle la société. En décembre 2012 pourtant, le président Thein Sein est allé en Inde se recueillir sur la tombe du dernier empereur de Birmanie, Thibaw Min, comme acte de paix avec le passé, redonnant de l’éclat au joyau de la monarchie, parfois accusée d’avoir fait tomber le pays aux mains des Britanniques. Cet éclat n’est pourtant pas qu’une lumière douce et triomphante comme celui du nga mauk qui ornerait aujourd’hui la couronne d’Elisabeth II, mais comme lui, c’est le rouge qui en émane, un rouge de colère, de sang et de complot qui transperce la vision de celui qui en lit le récit.

Le déchirement de la famille royale pour le Trône du lion

Janvier 1853, l’Empire birman doit accepter que l’Empire britannique annexe le delta de l’Irrawaddy. La Birmanie se résume alors qu’à la portion centrale du fleuve mais reste pourtant déchirée entre ceux qui réclament la guerre derrière Pagan Min et Ka Naung, le roi et l’héritier son frère, et ceux qui la refusent comme Mindon Min, l’autre frère. Ce dernier sortant vainqueur, le roi abdique en sa faveur. Mindon est couronné roi de Ava le 6 juillet 1854.

Mindon n’accepte cependant aucun traité pour ne pas reconnaître la souveraineté de Londres sur son territoire méridional ; la paix passe par le commerce, ce qui anesthésie le mal pour un moment. Il accepta de laisser ses deux frères en vie et veille avec Ka Naung à la modernisation du petit Etat. Mais en 1866, les princes Myin Gun et Myin Gundaing, fils de Mindon, las de l’influence de l’héritier et de la faiblesse de leur père, entourèrent le palais avec une armée et tuèrent leur oncle. Échappant à la mort et écrasant ce coup, ses fils fuirent en Birmanie britannique, à Rangoun.

Sur ses derniers jours en septembre 1878,  Mindon devint de plus en plus faible et la question de sa succession à la tête de Ava se pose : qui de ses cinquante garçons pourrait devenir roi ? Hsinbyumashin, première des soixante-trois autres femmes de Mindon puisque titrée et appelée « reine de l’éléphant blanc » élabora un plan qui pourrait servir ses intérêts. N’ayant que trois filles avec le roi, elle n’aurait pu être la mère d’un roi mais au moins sa belle-mère. Secrètement, elle convainc le cabinet de Mindon d’élire son fils moine, timide, réservé mais gentil, Maung Pu prince de Thibaw alors âgé de dix-neuf ans, quarante et unième fils issu d’une princesse Shan exilée pour adultère. Chacun voyait en ce jeune prince l’homme idéal pour en faire un monarque fantoche.

Le roi Mindon mourut le 1er octobre 1878. Immédiatement, la reine Hsinbyumashin fit un édit imposant trois jours de commémoration au sein du palais, et un autre ordonnant aux gardes de massacrer toute la famille royale sauf quelques-uns. Chaque nuit pendant trois jours, les orchestres jouaient dans tout le palais et les princes et princesses étaient enivrés puis assassinés, du vieillard au bambin, ainsi que tous les nobles de la cour ; la musique couvrait les cris. Au fur et à mesure, les gardes ensevelirent les corps mais le tumulus devenu trop visible (même après que l’éléphant blanc de la reine l’eut écrasé), les corps furent jetés dans l’Irrawaddy.

Après le massacre d’une centaine de princes, princesses et nobles, Maung Pu devint Thibaw Min, roi de Ava le 6 octobre 1878.

L’ascension du jeune couple royal

Le plan de Hsinbyumashin ne s’arrêtait pas au couronnement du jeune roi. La reine fit en sorte qu’un an après son accession au Trône du lion, Thibaw Min épousa sa fille aînée et demie sœur du roi Hteik Suphayagyi princesse de Mong Nawng. Cette décision qui apparaissait sans importance pour d’autres, énerva la princesse Hteik Supayalat de Myadaung, sœur de Suphayagyi et demie sœur du roi. La reine était effectivement au courant que Thibaw et Supayalat, du même âge, étaient proches et s’écrivaient très souvent à cœur ouvert du temps où il était moine.

Lors de la cérémonie du mariage, alors que Suphayagyi entrait dans la salle, Supayalat se mit à marcher derrière pour être mariée et couronnée reine à son tour. Bien que cela soit interdit en pratique, en théorie, le roi devait avoir au moins plusieurs épouses choisies parmi ses sœurs, puis au gré d’alliances. Alors que Suphayagyi fut couronnée reine, Supayalat ne devint que reine du Palais septentrional i.e deuxième épouse royale. Mindon ne consomma pas le mariage avec son épouse principale ni cette nuit, ni les autres nuits pendant six mois. À l’issue de cette période, Supayalat devint la reine et sa sœur aînée fut rétrogradée. Supayalat, sachant que son demi-frère l’aimait depuis l’enfance, obligea Thibaw Min à ne pas visiter Suphayagyi et le força à adhérer à une monogamie de fait, ce qui était étranger des coutumes royales birmanes jusque-là.

La reine Supayalat et le roi Thibaw Min sur le trône du lion

Irrités par cette situation, les conseillers du roi essayèrent de le convaincre de prendre d’autres épouses comme il était coutume, mais aussi pour pacifier les chefs Shans du nord, scandalisés que le roi de Ava n’établisse pas d’alliance matrimoniale avec eux comme ses aïeux l’ont fait. De plus, le cabinet espérait que d’autres mariages eurent lieu afin que le roi puisse être éloigné du pouvoir, mais surtout de la reine Supayalat qui exerçait une grande influence sur lui. En conséquence, la troisième et dernière fille de Hsinbyumashin, Hteik Supayalay princesse de Yamethin, devint la troisième et dernière épouse de Thibaw, mais elle aussi subit la pression de Supayalat qui ne fut d’ailleurs que la seule reine ayant enfanté.

La recherche de nouveaux alliés pour survivre

La Birmanie n’était plus celle que le roi Mindon Min s’était efforcé de construire. Du pays en quête d’industrialisation et commerçant avec son sud anglais, le pays de Thibaw Min était un Etat qui peinait à se stabiliser. D’un côté, les Shans qui ne respectaient plus les accords avec le Trône du lion et qui faisaient des razzias sur les villages, les récoltes qui se montraient de plus en plus mauvaises et de l’autre, le Royaume-Uni raréfiant le commerce avec le royaume d’Ava, la peur de voir la Birmanie disparaître était constante. Thibaw Min, roi pieux, se réfugiait dans la prière, pendant que Supayalat se constituait une suite de femmes étrangères qui la conseillaient politiquement, le kalama. Bien que le roi essayait de poursuivre les réformes de son père, les circonstances l’empêchaient de récolter de bons fruits et Londres en profita pour diaboliser en vain à l’internationale le roi et la reine d’Ava afin de se trouver un prétexte pour annexer la Birmanie qui restait indépendante.

En 1882, l’Angleterre proposait à Ava un traité pour le commerce d’armes, mais Supayalat qui haïssait les anglais, voyait ce commerce facile et utile pour reprendre le sud comme trop douteux et comprenait que l’influence de Londres aurait été grandissante sur Ava et qu’au moindre faux pas, la Birmanie disparaîtrait. Conseillée par ses suivantes, ses yeux se tournèrent vers la France qui progressait en Indochine et qui armait le palais. En août 1883, une mission birmane fut envoyée par Thibaw Min pour acquérir le savoir-faire industriel français, mais en réalité il s’agissait d’une mission diplomatique.

À son retour en 1885, un traité franco-birman fut signé, donnant des facilités économiques à la France en Birmanie, entre autres dans l’exploitation des mines de rubis, la construction de chemins de fer, l’établissement de banques et le transfert de monopoles du roi à la République. Au même moment, alors qu’un différend était soulevé entre une société de négoce britannique ne payant pas le royaume d’Ava pour ses exploitations dans le pays la même année, les délégations anglaises se succédaient au palais pour que le vice-roi d’Inde choisisse un arbitre au lieu de prendre en compte les demandes du Hluttaw (Assemblée birmane). Alors que le roi Thibaw refusait les propositions, les anglais refusèrent d’enlever leurs chaussures lorsqu’ils se présentèrent dans la salle du trône, considérant que c’était humiliant. Londres lança un ultimatum : avant le 10 novembre 1885, Thibaw Min devait accepter l’arbitrage, sinon tout serait mis en œuvre pour l’y contraindre. Le roi et la reine espéraient alors que la France viendrait à leur secours pour sauver la Birmanie.

Le dernier souffle de la monarchie birmane

Devant le silence insolent du Palais d’émeraude de Mandalay, des troupes britanniques furent stationnées le long de la frontière. Thibaw Min et le Hluttaw envoyèrent une réponse afin de négocier le 8 novembre, cependant les anglais décidèrent d’ignorer la réponse et d’envahir ce qu’il restait de la Birmanie indépendante le 11 novembre 1885.

Le 25 du même mois, Mandalay tomba aux mains des troupes étrangères et le roi Thibaw Min fut officiellement détrôné et envoyé en exil en Inde avec Supayalat (que les anglais appelaient soupe-plate pour se moquer) et Supayalay tandis que Hsinbyumashin et Suphayagyi furent exilées à Dawey en Birmanie. À l’occasion de la prise du Palais d’émeraude, le plus beau rubis de la couronne birmane, le nga mauk fut dérobé.

La princesse Supayalay, la reine Supayalat et le roi Thibaw Min (1885)

Supayalat fut la dernière des trois sœurs à mourir le 24 novembre 1925 et neuf ans après son mari déchu. Elle fut autorisée à revenir vivre en Birmanie à Rangoun sur les dernières années de sa vie où elle entretint les coutumes royales qui existent depuis le médiéval Empire de Bagan. Auparavant reine, elle devint une vieille femme pieuse, ne portant que du blanc pour se repentir de ses fautes et exprimer son remord. On l’entendait dire « Est-ce vrai que l’on croit que j’ai fait tuer les princes ? Je n’ai rien fait. Je n’étais qu’une enfant quand je suis montée sur le trône ». Elle fut la dernière reine de Birmanie à bénéficier de funérailles dignes des temps anciens, célébrés en grande pompe.

Elle qui s’était enfermée dans le palais, essayant de penser ce qu’il y avait de mieux pour son pays avec son mari, toujours dans la peur de voir la Birmanie disparaître et de voir leur trône leur être enlevé comme sa propre mère l’avait enlevé à plusieurs princes et princesses plusieurs décennies auparavant, elle a, jusqu’au dernier moment, voulu restaurer la grandeur birmane, harcelant le vice-roi de lettres afin de la laisser rentrer quand une résistance eu lieu, croyant jusqu’au dernier moment que la France viendrait l’aider ainsi que de récupérer les bijoux volés de la couronne birmane. Le dernier souffle de Supayalat est aussi le dernier souffle de la monarchie birmane, d’une époque ancienne et désormais révolue.

Augustin Théodore Pinel de la Rotte Morel