25 films marquants de l’année 2021

C’était un top 10, puis il est passé à 15, a été arrêté à 20 avant d’être prolongé à 25, des
sorties tardives faisant le cut au dernier moment. Je ne pouvais me décider à sortir des films de cette rétrospective annuelle et, comme il n’y a pas vraiment de règles, je me suis dis que l’on ne pouvait pas rendre meilleur hommage à cette année cinématographique étrange qu’en dressant un visuel assez large de la qualité produite en 2021. Un top 25 c’est long, mais c’est une preuve indubitable que l’année écoulée a paradoxalement vu naître de très bons films. Paradoxalement car l’on a longtemps dû se ronger les ongles devant la fermeture des cinémas et les reports successifs d’œuvres. C’est ainsi que la deuxième partie d’année nous a submergés, le spectateur étant pris dans un presque trop plein de longs-métrages. En voici une sélection, par ordre alphabétique, qui ne saura, de toute façon, jamais évoquer avec précision ce que fut 2021 en termes cinématographiques mais qui essaiera de s’en rapprocher. Bien évidemment, ce top 25 ne concerne que moi-même, de la même façon que, n’ayant pas pu voir l’entièreté des œuvres sorties cette année en France, des longs-métrages manqueront forcément à l’appel, le quota famélique de documentaires et de films d’animation présents ici en étant malheureusement une illustration.

L’affaire Collective, Alexander Nanau
Il y a une rage contenue dans ce documentaire, sorti seulement en 2021 en France, qui ne peut laisser insensible et qui envoie un électrochoc pour quiconque tombe entre ses mains. Partant de l’incendie d’une boîte de nuit de Bucarest, il s’intéresse à ses suites et au scandale sanitaire qui a causé la mort de nombreux blessés dont les plaies se sont infectées. Accompagnant le travail de journalistes acharnés, L’affaire Collective est une ode à un journalisme éthique et engagé, décidé à dévoiler les vérités et l’implication de l’Etat roumain et de sa politique sanitaire désastreuse dans ce scandale. Touchant et révoltant à la fois, il s’appuie sur un très bon montage pour avancer un propos qui ne pensait pas rester actuel aussi longtemps, alors que la pandémie est venue frapper de plein fouet les manques hospitaliers de nombreux pays européens.

The Card Counter, Paul Schrader
Après son chef-d’œuvre First Reformed il y a trois ans, Paul Schrader, 75 ans, continue sa longue carrière avec The Card Counter, non moins réussi. Toujours aussi brillant à la plume, le scénariste de Taxi Driver poursuit sa plongée dans les noirceurs de l’Amérique moderne, tel un Philip Roth. Après l’apathie de l’Eglise face aux enjeux contemporains, le voilà à s’attaquer au militarisme américain. Qui prendra la responsabilité des atrocités commises par l’armée américaine au nom de ses nombreuses guerres “pour la paix” ? Schrader en a déjà la réponse en mettant en scène un ancien militaire condamné à dix ans de prison mais servant surtout de bouc émissaire pour les nombreuses tortures subies par les prisonniers d’Abu Ghraib en Irak. Sorti de sa cellule après huit années et demi où il a appris à compter les cartes, le PFC Tillich, joué à la perfection par un grand Oscar Isaac, déambule de casino en casino, avec les mêmes traumatismes en tête. Personne n’est là pour l’aider et le poker comme le blackjack semblent être des minuteurs retardant les symptômes d’un traumatisme bien présent. Si le cinéma américain s’est souvent emparé de ce thème du syndrome post-traumatique, il n’a jamais été aussi subtilement présenté que dans The Card Counter, Paul Schrader filmant avec froideur mais aussi une certaine empathie le déterminisme auquel fait face son protagoniste.

Chers Camarades !, Andreï Kontchalovski
Conflit générationnel entre la vieille URSS stalinienne et la plus jeune qui s’inscrit dans la lignée de la condamnation des crimes du stalinisme par Khrouchtchev, Chers Camarades ! est un cri pour la liberté, celui de nombreux manifestants qui, un jour de 1962 à Novotcherkassk, sont violemment réprimés, 26 d’entre eux perdant la vie. Il faudra attendre 30 ans avant que le massacre ne soit révélé. Filmé dans un noir et blanc lumineux, Chers Camarades ! est aussi porté par la performance éclatante de Ioulia Vyssotskaïa, exceptionnelle en mère à la fois désespérée et désenchantée par l’URSS à laquelle elle était dévouée. Le film d’Andreï Kontchalovski est un portrait magnifique de la fin brutale d’un engagement.

Drive My Car, Ryusuke Hamaguchi
Assurément un des films de l’année ! Prix du scénario au Festival de Cannes en juillet
dernier, Drive My Car n’a toujours pas fini de faire parler de lui. Après une bonne sortie en France, le film écume les top 10 de différentes rédactions. Et c’est mérité. Durant trois bonnes heures, Ryusuke Hamaguchi étale sa grâce à travers des plans d’une beauté à couper le souffle et une écriture magique partagée avec Takamasa Oe. Fort d’un duo remarquable, Hidetoshi Nishijima et Toko Miura, le film s’aventure dans la souffrance de ses personnages et dévoile la puissance rare des symboles construits comme souvenirs, dont le théâtre s’avère être à la fois une très belle métaphore et la catharsis du protagoniste. Une merveille cinématographique, presque un miracle à l’écran et une confirmation du potentiel déjà entrevu avec Asako I & II.

Dune, Denis Villeneuve
Reporté en raison du Covid, Dune est finalement sorti en septembre dernier dans les salles obscures françaises. La nouvelle adaptation de Denis Villeneuve est une expérience cinématographique hors du commun dont la suite est attendue par plus d’un. Au prix de décors et d’effets spéciaux somptueux, le réalisateur canadien met en scène un casting cinq étoiles pour porter à l’écran le roman de Frank Herbert sur lequel David Lynch s’était cassé les dents dans les années 1980. Certaines scènes laissent le spectateur scotché sur son siège, rien que par l’ingéniosité et par le fait que certains esprits brillants ont pu y penser. Denis Villeneuve, en 2h35, vient prouver non seulement que le cinéma n’est pas mort mais que celui-ci est absolument vital. Une véritable odyssée pour grand écran.

L’Evénement, Audrey Diwan
L’avortement se retrouve au centre de nombreux films récents. On peut citer notamment l’excellent Never Rarely Sometimes Always (2020) d’Eliza Hittman, Grand Prix du Jury à la Berlinale 2020. La Mostra de Venise a, elle, décidé de tomber pour l’Événement en lui attribuant sa plus prestigieuse récompense, le Lion d’or. Situant son action dans les années 1960 en mettant en scène, d’après l’oeuvre d’Annie Ernaux, la grossesse inattendue d’une jeune étudiante qui cherche à tout prix à avorter alors que c’était encore illégal, Audrey Diwan filme son sujet de manière crue et ultra-réaliste, n’ayant pas peur de ne rien cacher pour montrer ce qu’un avortement illégal peut coûter physiquement et mentalement à celle qui ne peut accéder légalement à sa pratique, à une époque où certains pays l’interdisent toujours et où d’autres le renient impunément aux yeux de toute l’Europe. Un long-métrage puissant dont les plans rapprochés rajoutent une intimité bienvenue qui finit de convaincre sur le jeu mémorable de son actrice principale, Anamaria Vartolomei.

First Cow, Kelly Reichardt
Il aura fallu du temps avant de pouvoir enfin voir First Cow dans un cinéma français. Et cela valait le coup d’attendre. Kelly Reichardt offre un film de toute beauté en captant dans leur intimité des personnages d’une grande humanité, transposés à l’écran par un duo d’acteurs formidable, John Magaro et Orion Lee. Aidée par la cinématographie du toujours très inspiré Christopher Blauvelt, elle fait de chaque plan la composition d’un tableau, arrêtant parfois sa caméra pendant de longues secondes et au prix d’une mise en scène irréprochable. La réalisatrice présente dans le même temps une fable bienvenue sur la naissance d’une Amérique capitaliste où l’accaparement des moyens de production fait déjà rage au début du XIXème siècle. Grâce à un travail de reconstitution subtil à travers les costumes et les décors, Kelly Reichardt nous plonge dans une époque dont les passerelles avec la nôtre restent pertinentes avec, en fond de toile, l’histoire d’une amitié émouvante. Un des grands films de l’année.

The Green Knight, David Lowery
Adaptation d’un roman de chevalerie, The Green Knight captive grâce à l’inventivité de son réalisateur. David Lowery propose une nouvelle fois dans le fantastique après l’excellent A Ghost Story. Photographie, montage, costumes, décors, effets spéciaux, le film est techniquement parfait pendant deux heures, emporté par sa musique envoûtante et par une écriture découpée en chapitres qui permet de gérer l’intensité de meilleure manière. Dans sa quête d’honneur, de courage et de vérité sur soi-même, Dev Patel est iconique en Sire Gauvain, amenant un naturel charismatique au personnage. Une épopée grandiose dont on regrettera la sortie directement en VOD alors que le grand écran lui aurait rendu éminemment justice.

Un Héros, Asghar Farhadi

Un Asghar Farhadi et c’est l’effervescence. Pour l’Iran, c’est l’occasion de renouveler ses chances aux Oscars. Pour le réalisateur, vainqueur en 2012 pour Une Séparation et en 2017 pour Le Client, c’est l’occasion de s’aventurer une nouvelle fois dans la société iranienne avec un regard presque sociologique. Dans Un héros, un prisonnier pour dettes décide de feindre un geste généreux et devient une star nationale. Tout le monde en prend pour son grade, notamment les institutions, aussi rapidement investies pour appeler les médias qu’en retrait lorsque le stratagème se fissure. Le constat de Farhadi est sans appel pour une société du spectacle qui ne demande jamais qu’une étincelle pour s’émouvoir, s’embraser et vitupérer. Un grand film, cynique mais aussi dramatique, dont le climax final est une des réussites de l’année.

Illusions Perdues, Xavier Giannoli
Restituer l’esprit de Balzac à l’écran n’est pas chose aisée et pourtant…Xavier Giannoli offre
une plongée délirante dans Illusions Perdues, capturant à la fois l’ambition démesurée de
personnages ayant bien compris que le pouvoir ne se situait plus forcément dans le statut
figé de la noblesse et le ridicule de personnages se prenant parfois trop au sérieux pour
l’être réellement par autrui. C’est dans cette ambiguïté et dans ce XIXème siècle frémissant
que Giannoli parvient à placer tout l’intérêt de son adaptation, portée au septième ciel par un
casting doré, à commencer par les révélations Benjamin Voisin et Salomé Dewaels.

Judas and the Black Messiah, Shaka King
Sorti en avril directement en VOD à cause de la pandémie, Judas and the Black Messiah n’a pas reçu l’accueil qu’il méritait pourtant. Réflexion saisissante sur la façon dont un néocolonialisme s’instaure dans les relations interraciales dominées par les Blancs, qui font miroiter monts et merveilles à des individus Noirs désemparés, recourant à un chantage abusif pour qu’ils trahissent les leurs, le film de Shaka King représente aussi un formidable essai sur les dangers de la dépolitisation et comment celle-ci profite à l’oppresseur. L’Oscarisé Daniel Kaluuya et Lakeith Stanfield dominent le casting par leur composition sans faille tandis que Sean Bobbitt illumine les rétines grâce à sa photographie, une des plus ingénieuses propositions cinématographiques de l’année.

Julie (en 12 chapitres), Joachim Trier
Julie (en 12 chapitres) est un crève-cœur sur la rupture et la continuité d’une vie malgré la rupture. Lorsque deux êtres n’avancent plus ensemble et ne se retrouvent plus sur la même longueur d’onde, ils se déchirent souvent, d’abord eux-mêmes. Joachim Trier touche au but lorsqu’il prend ses personnages dans leurs contradictions et les place face à leurs propres doutes. Les performances sont brillantes, notamment celle d’Anders Danielsen Lie, déchirante sur la deuxième partie, mais Renate Reinsve emporte tout sur son passage avec la composition d’actrice de l’année dans un rôle inoubliable pour des décennies. En prime, une des meilleures scènes de 2021 avec la rupture, qui comporte un arrêt sur images fantastique venant témoigner de la difficulté à assumer et de l’envie, parfois, d’arrêter le temps pour ne pas avoir à affronter les pires décisions. Quel film !

The Lost Daughter, Maggie Gyllenhaal
Maggie Gyllenhaal déconstruit le thème de la maternité au cinéma pour son premier film derrière la caméra. Appuyée par un scénario méticuleux primé à Venise, elle parvient à plonger le spectateur dans le personnage et la pensée de Leda, dont on ne connaît presque rien au premier abord, mais dont les secrets finissent par se dévoiler au fur et à mesure des deux heures du long-métrage. Le casting est très bon mais surtout dominé par une monumentale Olivia Colman, toujours aussi brillante, qui parvient à porter sur ses épaules toute l’atmosphère quasi lugubre du film, brouillant toutes les pistes forgées dans nos têtes. The Lost Daughter vient confirmer le potentiel d’une désormais actrice-réalisatrice dont on attend la suite avec impatience.

Madres Paralelas, Pedro Almodovar
De la même manière qu’Asghar Farhadi, Pedro Almodovar est presque devenu une marque dans le paysage du cinéma d’auteur. Avec Madres Paralelas, sans doute un de ses meilleurs crus, il mêle ce qu’il sait faire de mieux en écrivant deux grands personnages féminins avec un regard très politisé qu’on ne lui connaissait pas forcément. Ce retour historique sur la période du franquisme est d’une subtilité rare et une toile de fond jamais trop dévoilée jusqu’à un final à couper le souffle. Penelope Cruz brille à l’écran, accompagnée par la jeune Milena Smit. En bonus, Alberto Iglesias frappe encore une fois musicalement avec une BO irréprochable.

Les Magnétiques, Vincent Maël Cardona
Il y a des films français qui ne font pas de bruit et qui pourtant rugissent très fort. Les
Magnétiques en fait partie, notamment grâce à sa merveilleuse introspection de la masculinité dans des lieux insoupçonnés et le cri du cœur de son protagoniste, impeccablement joué par Thimotée Robart, présélectionné aux Césars comme espoir masculin de l’année. Chant d’amour aux années 1980, le film n’en demeure pas moins une critique des valeurs masculines toujours en vigueur aujourd’hui. Un homme se doit d’être rebelle, fort, sans aucune once d’émotion ne dépassant. Avec son personnage principal, Vincent Maël Cardona déconstruit tout cela et interroge l’origine de ces mythes genrés qui ne se disent pas forcément mais se montrent. Le tout sur un fond musical 80’s et une lumière grisâtre qui replonge n’importe quel étudiant de la période dans une profonde nostalgie.

Minari, Lee Isaac Chung
Grand film des derniers Oscars, Minari a confirmé son statut de fer de lance du cinéma indépendant américain version 2020 acquis à Sundance où il avait glané le Grand prix du jury et le Prix du public. Arrivé en France tardivement à cause de la pandémie, il a réussi à acquérir une solide réputation. Parlant à n’importe quelle personne binationale évoluant sur un fil entre deux identités, il offre un regard pertinent sur la définition de la maison et celle de l’appartenance. La mauvaise compréhension qu’en ont faite les Golden Globes, pris en tant que film international et non américain parce que majoritairement en coréen, est finalement venue rappeler l’existence même du film et les problèmes que rencontrent beaucoup d’individus dans le monde, piégés par la barrière de la langue souvent placée en porte-étendard d’une identité nationale, comme si une manière de parler pouvait définir une Nation toute entière. Minari et son casting parfait (mémorable Youn Yuh-jung) entre dans cette catégorie de films minimalistes au premier abord et pourtant si grands dans la portée. Après The Last Black Man in San Francisco, Emile Mosseri produit un nouvel orgasme musical.

Nomadland, Chloé Zhao
Oscars du meilleur film, de la meilleure réalisation et de la meilleure actrice, Nomadland s’avère être un grand moment cinématographique de la première moitié de l’année. Après The Rider, Chloé Zhao s’aventure une nouvelle fois dans les terrains oubliés de l’Amérique profonde pour y étudier des personnages réels de manière quasi documentaire. Frances McDormand évolue sur une autre planète dans tous les plans dans lesquels elle se trouve, finissant de faire de Nomadland un classique instantané dont la photographie naturelle de Joshua James Richard fait des merveilles. Une grande œuvre, humaniste, qui, comme Minari, présente une nouvelle définition de ce que signifie réellement le “chez soi”, celui-ci n’étant pas toujours là où on le pense.

One Night in Miami, Regina King
Adapté d’une pièce de théâtre éponyme de Kemp Powers, One Night in Miami est le premier film de Regina King et une franche réussite. Grâce à un quatuor irréprochable emmené par Kingsley Ben-Adir et Leslie Odom Jr., Regina King peut offrir une belle réalisation qui assume un quasi huis-clos en chambre d’hôtel dans sa deuxième partie, témoin d’une montée en puissance de la dramatisation parfaitement maîtrisée. Évitant le piège de l’adaptation trop théâtrale souvent faite des pièces, King s’aventure dans une œuvre politique utilisant le passé pour mieux appréhender les enjeux raciaux contemporains et demande à développer encore plus son potentiel dans une prochaine réalisation. La reprise de A Change Is Gonna Come de Sam Cooke par Leslie Odom Jr. est une merveille autant auditivement que cinématographiquement par le montage d’images qui se cale sur la chanson.

Passing, Rebecca Hall
La vie d’Irene est bousculée le jour où elle rencontre une amie d’enfance, Clare. Elle ne la reconnaît pas tout de suite, pour la simple et bonne raison que Clare se fait passer pour blanche. Sur un thème relativement méconnu en France, Passing évoque la quête d’identité magnifique d’une femme piégée dans deux conditions : sa nouvelle condition blanche dans laquelle elle est coincée et morte de peur à l’idée que son mari raciste l’apprenne, et sa condition d’origine qu’elle retrouve au côté d’Irene et qui lui manque terriblement. Dans la beauté des années 1920 reconstituées et dans un noir et blanc qui lui donne encore plus de force dans le fond comme dans la forme, Rebecca Hall réussit à captiver, aidée par deux actrices, Tessa Thompson et l’inoubliable Ruth Negga, au sommet de leur art.

Pig, Michael Sarnoski
Première réalisation de Michael Sarnoski, également à l’écriture, Pig est une nouvelle
preuve que Nicolas Cage est un ovni du cinéma américain, optant pour des choix plus
qu’audacieux sans se préoccuper de savoir si cela va fonctionner ou non. Et cela fonctionne admirablement bien dans Pig. Pas besoin de dévoiler un quelconque synopsis, le film s’apprécie encore mieux lorsqu’on en connaît le moins possible. L’alchimie entre Cage et Alex Wolff saute aux yeux et Sarnoski va étonnamment plus loin que son sujet initial, qui finit par devenir un prétexte pour aborder les thèmes de l’originalité et de l’authenticité dans une société qui en demande de moins en moins. Le génie scénaristique de Sarnoski transpire déjà à travers quelques-unes des séquences les plus intenses de cette année, alliant une direction d’acteurs exceptionnelle et des dialogues puissants.

The Power of the Dog, Jane Campion
Douze ans après Bright Star, Jane Campion est de retour aux affaires cinématographiques après avoir fait un détour par la télévision avec Top of the Lake. L’attente valait le coup puisque The Power of the Dog est incontestablement un des films de l’année, un western moderne qui met en lumière Benedict Cumberbatch, Kirsten Dunst et l’incroyable révélation Kodi Smit-McPhee dans trois des meilleures performances de 2021. Également scénariste, Campion adopte l’oeuvre de Thomas Savage dans la beauté visuelle de la cinématographie d’Ari Wegner, pressentie pour devenir la première femme à remporter l’Oscar de la meilleure photographie. Au prisme d’un rythme lent, la réalisatrice néo-zélandaise laisse la tension monter doucement et, sans voyeurisme, termine le film en attendant ses derniers instants pour y distiller le doux arôme de sa compréhension. Intellectuellement brillant, The Power of the Dog voit sa fin hanter les esprits pendant longtemps.

Quo Vadis, Aida?, Jasmila Zbanic
Nommé aux Oscars en début d’année mais sorti seulement en septembre en France, Quo Vadis, Aida? est une œuvre absolument bouleversante qui raconte le massacre de Srebrenica comme aucun autre film n’a réussi à le faire jusque-là. Avec la rage contenue dans la dignité de sa protagoniste, Aïda, une interprète de circonstance pour l’ONU interprétée magistralement par Jasna Djuricic, Quo Vadis, Aida? explore avec puissance la façon dont un tel massacre a pu se produire. Les Serbes, sans aucune conséquence de la part des Nations Unies, sont parvenus à briser un ultimatum et à commettre un génocide sur les hommes et adolescents de la ville. En filmant sans concession l’événement et ce qui l’a précédé, Jasmila Zbanic, nommée aux Baftas, n’épargne personne alors que l’on ressent avec dépit l’abandon auquel font face les habitantes et habitants de Srebrenica ainsi que les casques bleus à qui les Serbes jurent pourtant qu’ils emmènent tous les réfugiés en lieu sûr. Long-métrage tragique à la fin dévastatrice, Quo Vadis, Aida? reste ancré longtemps dans les têtes avec une forte douleur à la poitrine et une impuissance devant un tel gâchis humain.

Le Sommet des Dieux, Patrick Imbert
Il aura fallu longtemps à Patrick Imbert pour parvenir à réaliser Le Sommet des Dieux, adapté du manga de Jiro Taniguchi. Rêve enfin réalisé en 2021 avec une plongée singulière dans le monde de l’alpinisme avec des personnages d’une beauté rare, un alpiniste d’un côté, Habu, et un journaliste de l’autre, Fukamachi, désespérément à sa recherche. Les différentes quêtes qui jalonnent ce film à l’animation à couper le souffle en font sa force, dressant des désirs de vérité qui ne sont assouvis que dans la pratique elle-même et dans l’atteinte de buts qui ne sont jamais réellement des fins en soi. Une claque visuelle, réflexive et animée qui reste ancrée comme une œuvre marquante de l’année.

The White Tiger, Ramin Bahrani

Sorti sur Netflix au début de l’année, The White Tiger est une nouvelle tentative de cinéma social pour Ramin Bahrani après 99 Homes (2014). Adaptant son scénario du best-seller d’Aravind Adiga, il met en scène une certaine idée de la révolution, lorsqu’un protagoniste issu d’une caste indienne très pauvre tente d’échapper à sa propre condition, tombant rapidement dans le piège de devenir lui-même happé par l’ambition du gain. Avec la performance remarquable et nommée aux Baftas d’Adarsh Gourav ainsi qu’une précision scénaristique hors du commun, Bahrani vise juste dans sa dépiction d’une Inde gangrenée par des inégalités très fortes et dans sa vision d’une lutte des classes où la violence de la révolution peut s’avérer aussi puissante que celle qui est actuellement à l’oeuvre au profit des plus riches.

West Side Story, Steven Spielberg
Déjà adapté de manière culte au cinéma en 1961, le classique de Broadway est de retour soixante ans plus tard au cinéma, porté à l’écran par le non moins légendaire Steven Spielberg. Le résultat est tout bonnement saisissant. Grâce à un savoir-faire qui lui est propre, le réalisateur américain offre plus de 2h30 d’un divertissement exquis, cinématographiquement parfait avec la complicité de ses fidèles Janusz Kaminski à la photographie et Michael Kahn au montage (ce dernier étant également accompagné par Sarah Broshar). Chaque scène est dirigée à la perfection, faisant de West Side Story l’une des meilleures mises en scène de l’année. Se réappropriant l’œuvre de Bernstein et Sondheim, décédé le 26 novembre dernier, Spielberg invite des thèmes contemporains, montrant qu’une œuvre de la fin des années 1950 peut également avoir son mot à dire de nos jours. Soutenu par des seconds rôles de très grande qualité (Ariana DeBose, Mike Faist, Rita Moreno, vainqueure d’un Oscar déjà pour le rôle d’Anita en 1962, et David Alvarez sont époustouflants), le dernier film du très grand Steven Spielberg montre qu’un cinéma de qualité et de divertissement est toujours possible en ces temps-ci. Malheureusement, le box-office ne lui a pas rendu la justice qu’il mérite amplement.

Nicolas Mudry

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