La prolifération des sondages d’opinion, une tendance décriée

Utilisés pour prendre le pouls de l’opinion publique sur une question donnée, les sondages voient leur utilisation remise en question à chaque élection. Manque de transparence, publications trop nombreuses… Les griefs adressés aux instituts ne manquent pas. Des médias proposent des alternatives pour un débat démocratique plus lisible.

Lors de l’élection présidentielle de 2002, on observait 193 sondages. En 2017, la Commission des sondages en a recensé 650 qui possédaient un lien avec ces élections. Du 11 au 18 janvier seulement, six sondages Opinion way et quatre sondages Ifop ont été publiés[1]. Si cette tendance sert de baromètre pour les candidats et leur équipe, elle peut gêner la visibilité de certains électeurs.

« Le paradoxe de la situation créée par le développement de la technologie des sondages est que jamais sans doute les acteurs des champs politique et journalistique n’ont autant dépensé d’argent pour savoir ce que veut “le peuple” et jamais ils ne l’ont su, finalement, aussi mal. »[2] Déjà, en 1990, Patrick Champagne, sociologue, mettait les mots sur des difficultés inhérentes à la multiplication des sondages : les fluctuations des résultats, et leur interprétation exponentielle par la sphère politico-médiatique. Bien des facteurs peuvent expliquer ce phénomène, parmi lesquels le recours aux enquêtes en ligne, dorénavant préférées au porte-à-porte traditionnel.

Les panélistes, des personnes sollicitées systématiquement

Le reporter au Monde Luc Bronner a publié, en novembre 2021, une enquête dans les colonnes du journal intitulée « Dans la fabrique opaque des sondages ».[3] Dans le cadre de son travail, le journaliste s’est penché sur plusieurs composantes : leur fabrication, comment et par qui ils sont financés, mais également la question de la méthode des instituts pour parvenir à un échantillon représentatif de la population française. Pour ce faire, les entreprises font appel à des panélistes, des individus démarchés pour compléter les questionnaires soumis à leur étude.  Les groupes marketing mettent en avant une gratification contre la réponse à leurs questions. À cet argument financier s’ajoute la prise en compte des réponses du sondé, une technique de valorisation qui se vérifie dans la communication employée par certaines marques. Ipsos invite à « partager votre opinion et gagner des récompenses », tandis qu’Opinion way se vante d’avoir « une communauté de consommateurs et des citoyens dont l’avis compte et rapporte ». L’enjeu est clair : augmenter le nombre de sondés et revendiquer une crédibilité accrue en raison d’un panel important. Dès lors, des entreprises (la presse ne dérogeant pas à la règle) s’empressent de commander des sondages auprès des marques qui répondent le mieux à ces critères. Soumises à des quotas comme l’âge, la catégorie socioprofessionnelle ou encore le sexe, certaines catégories de personnes sont davantage sollicitées que d’autres. Les jeunes sont moins enclins à répondre à ce type de demandes, c’est pourquoi Luc Bronner affirme que « mes avatars de jeunes, par exemple, ont reçu davantage de sollicitations que ceux d’âge moyen ».

Une réglementation lacunaire

L’enjeu des sondages étant significatif depuis plusieurs décennies, notamment à partir des premières élections présidentielles au suffrage universel en 1965, des garde-fous ont été instaurés pour réglementer leur publication. Si la loi du 19 juillet 1977 donne une acception à ces études[4], elle a surtout le mérite d’encadrer leur parution via la Commission des sondages, un organe qui s’assure selon le texte de « l’objectivité et de la qualité des sondages dans le domaine de la prévision électorale ». Doivent être indiqués les commanditaires du sondage, le nombre de personnes interrogées, une mention indiquant une marge d’erreur possible, etc. Depuis une loi de 2002, toute publication d’un sondage d’opinion la veille ou le jour d’un scrutin est prohibée.

Plusieurs problématiques sont cependant passées entre les mailles du filet de la loi. De plus en plus d’enquêtes se présentent comme des sondages. Or, elles ne constituent souvent qu’un agrégat de réponses ou de témoignages sans rigueur méthodologique et sans respect des prérequis de représentativité.  En 2019, la France Insoumise a annoncé élaborer en interne ses sondages pour les élections européennes. Résultat : un score en faveur du parti supérieur à ceux des instituts accusés de sous-estimation. La Commission des sondages a alors souligné que toute organisation peut réaliser ses propres sondages électoraux. La diffusion des résultats implique tout de même un contrôle a posteriori par l’organisme.

Une proposition de loi en 2011 proposait aussi de supprimer les gratifications financières, une question épineuse que n’a toujours pas tranché le droit actuel. Le problème du biais informatique se pose également : les personnes âgées, mobilisées au moment du vote, ont parfois moins accès aux questionnaires en raison de leur isolement numérique.

Le rejet des sondages d’opinion : le cas Ouest-France

Le 23 octobre dernier, François-Xavier Lefranc, rédacteur en chef de Ouest-France, a publié une tribune qui explique pourquoi le plus gros quotidien de presse régionale du pays ne publierait pas de sondages durant la campagne. Il s’indigne du fait qu’« à chaque élection, on veut connaître le résultat avant même que les Français aient voté. Cette année, on est allé jusqu’à imaginer convoquer les sondeurs pour désigner les candidats, on atteint des sommets ». Selon lui, l’inflation sondagière nuit aux thématiques de fond, précisément les débats qui entourent les programmes des candidats. « Pourquoi se casser la tête à bâtir un programme politique, alors que pour quelques milliers d’euros, des sondages vous diront ce qu’attendent les gens ? »

En résumé, les sondages feraient office de substitut au dialogue et à la rencontre des citoyens. L’éditorial cite également le cas du « séisme » du 21 avril 2002, date où l’ancien leader du FN, Jean-Marie le Pen, s’est hissé au deuxième tour des élections présidentielles face à Jacques Chirac. Un scénario d’autant plus déroutant que la totalité des prévisions plaçaient le candidat socialiste Lionel Jospin au deuxième tour.

Ouest-France entend donc se placer à contre-courant d’une frénésie sondagière. L’immersion du polémiste Eric Zemmour dans les sondages, un temps devant Marine le Pen alors qu’il ne s’était pas encore présenté au moment des faits, a sans doute fait office de cas d’école quant à ce que critique le média. Les intentions de vote du néo-candidat ont d’ailleurs baissé si l’on en croit les dernières publications. Preuve de leur volatilité.

Le quotidien emboîte le pas du Parisien qui avait procédé à la même démarche en 2017. Un choix loin de faire l’unanimité dans le paysage médiatique. Le Huffington post avait réalisé une enquête en novembre dernier[5] : 64 % des personnes interrogées trouvaient les résultats des sondages électoraux peu fiables. D’un côté, la défiance augmente, de l’autre, le nombre de sondages aussi. Un paradoxe qui a de beaux jours devant lui si la tendance se pérennise.

Milan BUSIGNIES


[1]https://sondages.civicpower.vote/

[2]Patrick Champagne, Faire l’opinion : le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1990, p. 193

[3]https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/11/04/dans-la-fabrique-opaque-des-sondages_6100879_823448.html

[4] Une enquête statistique visant à donner une indication quantitative, à une date déterminée, des opinions, souhaits, attitudes ou comportements d’une population par l’interrogation d’un échantillon.

[5]https://www.huffingtonpost.fr/entry/presidentielle-71-des-francais-estiment-que-les-sondages-ninfluencent-pas-leur-vote-exclusif_fr_61828a1be4b0c8666bd64922

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