After Yang, un portrait-robot de la pensée de Kogonada

Cinq ans après Columbus, le réalisateur américain né à Séoul Kogonada est de retour
avec un nouveau film, After Yang, présenté à Cannes en 2021. Toujours sur les mêmes thèmes mais avec un synopsis différent, il embarque le spectateur dans une fable futuriste soignée et profonde.

Plus qu’un robot
Il y a deux scènes qui s’enchaînent presque dans After Yang et qui résument parfaitement la pensée de Kogonada, forte de seulement deux films et pourtant déjà si reconnaissable. Dans l’une d’elles, Jake (Colin Farrell) commence à parcourir les souvenirs de son techno culturel, Yang, un robot acheté pour permettre à sa fille adoptive de créer une connexion avec ses racines chinoises. Il arrive sur un moment court où la chanson Glide passe en fond, sûrement lors d’un concert. Peu de temps après, il retrace un souvenir beaucoup plus long dans lequel il parle de sa passion pour le thé avec Yang. Ces deux instants de vie évoquent avec précision la quête de Kogonada face à la modernité et son questionnement permanent sur le ressenti devant le progrès et l’aseptisation des rapports humains.

Dans Columbus, il se servait de l’architecture pour poser cette interrogation. Dans After Yang, il utilise l’intelligence artificielle et celle des robots dont le statut de robot n’est trahi que subtilement par leur pensée. Alors que Yang est en fin de vie, impossible à réparer, Jake part à la recherche de son passé à travers sa mémoire. La scène du concert ressemble alors à un moment heureux pour Yang, au détour d’une chanson présentée comme sa préférée et avec une fille pour qui il développait des sentiments. “I wanna be” revient ainsi comme des paroles représentant l’envie de sortir de son caractère robotique.
Toute la chanson, servant d’hymne au film, fait office de miroir aux doutes de l’androïde. Jake commence alors à découvrir un autre Yang, loin de la neutralité robotique qu’il lui connaissait. De même, dans la deuxième scène, il s’avoue surpris lorsque Yang lui dit qu’il aimerait connaître le thé autrement que par des faits. En exprimant ses sentiments, ses frustrations face à ses limites, Yang dépasse sa condition et invite du même coup les protagonistes à s’exprimer et à ne pas prendre leurs ressentis comme automatiques mais à y apposer des mots pour mieux les expliquer. Ainsi, Jake n’a peut-être jamais parlé de thé de cette façon, allant puiser au plus profond de ses expériences ce que cette passion lui apporte et quel sens il lui donne.

Ce voyage dans les mémoires de Yang pousse ainsi Jake et sa femme, Kyra (Jodie Turner-Smith), à comprendre le mal-être de leur fille, Mika (Malea Emma Tjandrawidjadja), face au malfonctionnement du robot. Celui-ci était considéré comme un baby-sitter s’occupant de leur fille et la connectant à ses origines, lui apprenant à la fois la langue et des éléments culturels. Néanmoins, pour Mika, il était presque un frère. On sent ainsi un décalage dans le deuil éprouvé face aux problèmes techniques rencontrés par Yang. Le personnage d’Ada (Haley Lu Richardson) permet également de venir nuancer l’aspect robotique de Yang et de venir confirmer à quel point il était attaché à cette famille qui n’était pas la sienne.

Kogonada ou le guide de survie émotionnelle dans le monde moderne
Dans la continuité de Columbus, Kogonada nous amène donc à redéfinir nos sentiments dans un monde moderne. Son premier long-métrage voyait deux jeunes êtres en proie à d’immenses doutes sur le sens qu’il prêtait à leur vie, plus précisément à la façon dont ils la menaient, parfois sans y apporter une pensée réfléchie. C’est leur rencontre qui provoquait justement le chamboulement réflexif les conduisant à sortir du cadre qu’ils s’étaient fixé. A travers des relations très différentes nouées avec leur monoparent (lui éloigné de son père et elle très proche de sa mère), Kogonada invitait ses protagonistes à réévaluer leur carcan familial et à trouver une réponse aux défis de la modernité par l’étranger, celui que l’on ne connaît pas et que l’on apprend à connaître.

After Yang poursuit cet essai en demandant à Jake et Kyra d’investir l’éducation de Mika autrement suite à la défaillance de Yang, mais aussi de penser la relation entre les deux comme celle entre une soeur et un frère, dimensionnant différemment la notion de deuil qu’ils prêtaient (ou non) à la situation. Se rendant compte que cet événement affecte Mika plus qu’ils ne le pensaient, la réparation de Yang prend un tournant de quête spirituel pour tous les protagonistes, redéfinissant les frontières de la famille et propulsant un nouveau lien avec l’étranger afin de trouver de nouvelles réponses, que ce soit avec Ada ou bien avec George (Clifton Collins Jr.), leur voisin. Dans ce monde moderne, dont la mise en scène épurée et maniérée vient rappeler le côté impersonnel, la chaleur se trouve dans la connexion que l’individu parvient à établir avec son prochain afin de sortir d’un état de méfiance. Elle se retrouve également dans les petits moments, les petites discussions, ces interactions minimes qui nous paraissent anodines et qui pourtant rejaillissent comme des instants parfois intenses de vie, à l’instar des nombreux souvenirs parcourus par Jake, qui lui permettent alors de comprendre les liens qui le liaient à Kyra et Mika mais également à Yang.


On assimile alors de bien meilleure manière la réaction de Mika lorsque sa mère lui dit qu’ils concourront désormais dans la catégorie des familles à trois et non à quatre dans leur tournoi interfamilial de danse (la scène d’ouverture vaut le détour). Alors que Yang était un être interchangeable de la famille pour Kyra et Jake, il était bien un membre à part entière pour Mika, apportant une dimension nouvelle à la façon dont on pense le mot “famille”. Loin des schémas traditionnels, ce terme revêt des contours différents au fur et à mesure que le monde se modernise et que l’individu semble se fondre dans le progrès. Il renoue avec l’humain, avec les sentiments et les émotions à travers les contacts et, finalement, la famille devient surtout les êtres avec lesquels on arrive à ne pas se perdre dans les méandres de la modernité. Kogonada, au prix d’un montage et d’effets visuels d’une grande inventivité, parvient alors, dès son deuxième film, à affirmer sa pensée, à la dessiner de manière encore plus claire, et à s’avancer comme une voix sûre d’un nouveau cinéma indépendant américain plus inclusif.

Nicolas Mudry

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