L’écho de la solitude dans le murmure des parois

En adaptant Le Sommet des dieux de Jiro Taniguchi, Patrick Imbert s’est frotté à une montagne mais en a ressorti une œuvre animée d’une beauté rare, emmenant le spectateur dans un voyage d’une intensité magnifique, captée par la passion de ses personnages tout comme la précision de sa réalisation. Vertigineux. 

Il aura fallu plus de cinq ans à Patrick Imbert et son équipe pour sortir un film d’animation du manga de Taniguchi, lui-même adapté d’un roman de Baku Yumemakura. Primé au Festival d’Angoulême en 2005, l’œuvre de Taniguchi a obtenu un franc succès en France et ce n’est finalement pas un hasard si l’industrie cinématographique animée française s’est penchée dessus, dressant une rencontre particulière entre le style de Taniguchi et celui qui constitue la trace visuelle du film d’Imbert, empruntant beaucoup à la bande dessinée belge. Le résultat est absolument saisissant. Fort de personnages parfaitement bordurés et aux contours précis, le long-métrage s’appuie sur une identité visuelle assez unique qui permet à la réalisation de s’engouffrer dans une originalité folle, dont les risques salutaires ne sont pas sans rappeler ceux pris par les nombreux alpinistes gravissant les sommets. De l’aveu même de la conclusion du film, dont nous ne dévoilerons rien pour préserver une certaine mystique si propre à l’alpinisme, gravir semble être le bon terme puisque l’alpiniste n’atteint pas un sommet mais le franchit, telle une étape supplémentaire dans une quête sans fin vers un Olympe indéfini que seuls les vrais passionnés semblent comprendre sans pouvoir l’expliquer. A vrai dire, l’explication se trouve dans la pratique elle-même. Il faut voir et vivre pour comprendre. Mettre des mots dessus semble vain, tant les émotions racontent plus que les textes.  

Et peut-être que s’ils étaient revenus et qu’ils avaient raconté, George Mallory et Andrew Irvine n’auraient pas eu droit à la même postérité. Ils auraient certes été les premiers à dompter l’Everest (peut-être même qu’ils sont les premiers), mais leur entrée dans l’histoire de l’alpinisme et la légende qui colle à leur peau tiennent aussi au mystère entourant cette ascension de 1924 et de laquelle il manque des éléments-clés. Comme cet appareil photo Kodak qui s’avère être le point de départ du Sommet des dieux et qui, dans la réalité, n’a jamais été retrouvé. Dans la fiction, on prend le parti pris que celui-ci l’a été et qu’il se trouve dans les mains d’Habu Jôji, grand alpiniste japonais, qui a disparu depuis plusieurs années et que Fukamachi, journaliste, tente alors de retrouver après l’avoir furtivement aperçu à Katmandou au Népal. Si l’ombre de Mallory et Irvine plane tout le long du film, la véritable histoire se situe dans cette quête, ou plutôt ces quêtes. 

A la fois celle de Fukamachi, cherchant désespérément à mettre la main sur l’appareil photo, puis sur Jôji lorsque, après avoir retracé le fil de son histoire, il se prend de fascination pour ce personnage et tente de le cerner, de le comprendre. Mais aussi celle de Jôji, alpiniste de talent, promis à un avenir brillant dans le milieu, mais toujours rattrapé par les malheurs qui forgeront ses démons futurs et fermeront encore plus son caractère. Si ces quêtes diffèrent, elles ont cependant en commun un élément : l’obstination. Et même ce terme ne semble pas assez fort pour toucher la réalité de la rencontre de ces deux expériences qui se retrouvent en un point, deux destins qui finiront par se croiser un soir dans les rues de Katmandou, lançant alors la trame d’une fantastique histoire. 

L’effet du Sommet des dieux sur le spectateur ne tient cependant pas seulement à la qualité de son scénario ou bien même à la force et l’ambition de sa réalisation. Il y a, dans cette adaptation, un certain respect envers ces êtres humains réalisant des exploits qui ne seront jamais à la portée de tous, comme une vocation qui s’inscrirait en eux dès la naissance, bien que le film nous montre que les exploits sont aussi construits à travers les drames de la vie. Il y a une grande dignité dans les personnages et l’on touche à une vision moins stéréotypée de l’alpinisme, moins glorieuse, tant l’histoire ne semble retenir que ceux qui réussissent dans ce milieu, faisant de ceux qui échouent des oubliés ou pire, des prétextes au mystère. On pourrait penser se diriger vers une telle approche avec Habu Jôji mais la force du Sommet des dieux est de nous emmener dans un double récit : la quête présente de Fukamachi et l’histoire passée de Jôji. Ce dernier ne devient plus alors le mystère sur lequel tout le monde émet un avis mais une personne, dotée d’une sensibilité, d’un parcours, d’un récit de vie, mis en lumière par Fukamachi. Le journaliste n’est autre que nous, spectateurs, s’éloignant du voyeurisme pour entrer plus en profondeur dans l’analyse de ce personnage complexe, s’éloignant alors également des on-dit et des pensées communes que tout le monde semble savoir de lui. 

Plus on approche de la fin, plus on semble frôler du bout des doigts la réponse que l’on cherche : pourquoi font-ils cela ? Cependant, avec une grande subtilité, le film ne répond pas à cette question puisque celle-ci n’a de réponse que l’expérience vécue. Cette expérience est solitaire, la gloire n’est rien. Les alpinistes la vivent surtout pour eux-mêmes, ne cherchant pas vraiment de but mais trouvant un sens qui les conduit à vouloir toujours plus. On pourrait voir l’alpinisme comme une compétition, la voie prochaine étant toujours celle de l’exploit, de l’inconnu et de l’irréalisable. Mais l’alpiniste se bat surtout contre lui-même, il est en compétition avec son propre corps, dont il fait don de manière quasi sacrificielle, et son propre esprit pour viser plus loin, plus que plus haut, car la hauteur de l’exploit a des limites (8848 mètres) que sa longueur et sa portée n’ont pas. Habu Jôji est peut-être un personnage fictif n’ayant jamais existé, mais il représente bien ces obstinés, que l’on prendrait au premier abord pour des fous. Ils exercent dans une solitude qui les place seuls face à la montagne, prisonniers de leur propre passion, parfois emportés dans celle-ci, essayant toujours de se rattacher à la corde, souvent seul compagnon de leur aventure, seul témoin de leur volonté de se raccrocher à la vie. Le Sommet des dieux entend présenter l’alpinisme tel qu’il est, philosophant sur cette pratique et arrivant à la conclusion que l’Olympe n’est atteint par ces gens que lorsque la montagne a décidé pour eux qu’il était temps d’enfin rejoindre le sommet sans le gravir et d’y reposer au contact de la neige déposée sur les cimes. Le mystère semble peut-être se résoudre ici car le but ultime de cette quête de sens que présente l’alpinisme ne se situe dans aucune explication. La vraie réponse ne se trouve pas dans un carnet de voyage mais dans les montagnes elles-mêmes, car ceux qui semblent la détenir sont ceux qui n’en sont jamais revenus et qui ont, au détour d’un couloir ou d’une voie, trouvé le repos éternel dans le lit de leur raison de vivre. 

Nicolas MUDRY