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Une magnétique exploration de la masculinité

Sorti le 17 novembre en salles, le premier long-métrage de Vincent Maël Cardona offre une plongée remarquable dans les thèmes du genre et du passage à l’âge adulte. Les Magnétiques représente une œuvre singulière emplie de sympathie et d’humanité et portée par un casting irréprochable.

On ne succède pas à Noémie Lvovsky, Xavier Dolan, Arnaud Desplechin ou encore Claire Denis pour rien. Lauréat du Prix SACD de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, Les Magnétiques se voyait dresser un tapis rouge droit vers l’automne et une attente grandissante que le prix d’Ornano-Valenti du Festival de Deauville avait fini de construire. Il faut dire que le premier film de Vincent Maël Cardona plonge dans des thèmes actuellement mis sur le devant de la scène tout en basant son récit au début des années C’est donc la victoire de François Mitterrand qui ouvre les 98 minutes de l’œuvre. A travers l’espoir de cette élection, une génération se met à croire à un avenir meilleur dont il va vite comprendre que le socialiste au pouvoir n’en a que le nom. De la grande rose il ne reste bientôt plus que les épines qui jaillissent pour s’attaquer à une France rurale qui loupe le coche du passage au néolibéralisme, cette même France rurale délaissée qui sert de décor au film.


C’est donc dans ce contexte que nous suivons Philippe Bichon, campé par l’impeccable Thimotée Robart, présélectionné aux Césars dans la catégorie Révélation masculine. Jeune garagiste travaillant pour son père (Philippe Frécon), il mène une existence paisible dans sa petite ville où les lieux centraux de vie se trouvent être le bistrot du coin et le salon de coiffure où travaille Marianne (Marie Colomb), pour laquelle il développe rapidement des sentiments. Philippe, à la fois protagoniste et narrateur de l’histoire, voit son rythme bousculé le jour où il échoue à se faire réformer P4 et doit donc partir à Berlin-Ouest pour effectuer son service militaire. Il y raconte alors son expérience, s’adressant directement à son frère, Jérôme (Joseph Olivennes). Personnage central de l’histoire, il représente aussi un personnage primordial dans la vie de Philippe qui semble constamment dans l’ombre de son aîné, être social, rebelle et qui ne se pose pas vraiment de questions. A la fois admiratif et craintif envers lui, la bonhomie de Jérôme s’avère être une carapace pour son petit frère qui en profite pour ne pas voir l’attention se braquer sur lui. Visible dès le début du film, où il se contente de passer les sons sur la radio pirate qu’il partage avec ses amis pendant que Jérôme est au micro pour animer les ondes, ce retrait témoigne aussi d’une personnalité en contraste avec le rôle de genre qui lui est assigné et qu’il n’arrive pas à performer, voyant alors en son grand frère celui que son environnement immédiat attend de lui, mais aussi celui qu’il ne veut pas être, cherchant alors à assumer une autre identité sans y parvenir.

“C’est con un mâle alpha”
Cette phrase, qu’il sort en tant que narrateur à travers le retour d’expérience sur l’année qu’il vient de passer, sonne comme un appel à exister, lui l’être timide et réservé dont le mutisme déclaré comme “déguisé” pour échapper au service national cache en réalité un véritable mutisme, celui qui l’empêche de pouvoir affronter sa personnalité pour lui-même et pour les autres, là où la figure masculiniste de l’homme viril prédomine dans l’entourage dans lequel il grandit. Le service national, milieu masculiniste par excellence qu’il voulait absolument éviter, représente alors paradoxalement pour lui l’occasion de se détacher de ce milieu et de prendre un envol vu petit à petit comme une bouffée d’oxygène. Aux côtés d’Edouard (l’excellent et transpirant de naturel Antoine Pelletier), il trouve un allié qui lui permet de faire de la radio sur les ondes de l’armée britannique. Sortant de l’ombre de son grand frère, il peut alors s’affirmer dans une ville divisée par la Guerre froide et dans laquelle il prend ses marques, n’hésitant pas même à enfreindre le règlement, souvent plus par la maladresse des jeunes amours que par le témoignage d’une vraie rébellion.


En replaçant le thème du genre dans le contexte d’une ville rurale française du début des années 1980, le réalisateur tente avec brio de déconstruire l’idée selon laquelle ce thème serait seulement un courant en vogue. Loin s’en faut, l’étude de la virilité masculine peut très bien s’adapter à une réalité historique vieille de quarante ans et à une décennie où dépasser son rôle de genre a été chose courante, notamment dans le milieu musical. D’une radio pirate qui allait bientôt inonder les ondes libres, d’un jeune garagiste à la recherche non pas de son identité mais de la façon de l’assumer, Vincent Maël Cardona tire un premier film soigné, apportant beaucoup de tendresse à des personnages qui portent en eux beaucoup d’espoirs tantôt déçus, tantôt exaucés. Le tout accompagné d’une bande-son magistrale qui rendrait nostalgique n’importe quelle personne ayant vécu à cette époque révolue que sont les 80’s.

Nicolas MUDRY

NaNoWriMo

Pour peu qu’on s’intéresse à l’écriture, chaque automne marque le retour de ce terme sur nos fils d’actualités : “NaNoWriMo”. Il s’agit d’un mouvement qui, chaque année, propose aux aspirants auteurs d’écrire un roman de 50 000 mots en un mois. Si l’objectif peut paraître intimidant, l’organisation estime à plus de 300 000 le nombre de participants pour chaque édition !

Lancé en 1999 et devenu une association en 2006, NaNoWriMo (National Novel Writing

Month) encourage les motivés à se lancer en proposant des outils, une structure et une communauté. Aujourd’hui, l’organisation met en place des ateliers, des partenariats avec des librairies et des cafés… C’est tout un réseau qui s’est développé autour de ce défi annuel. En France, des sessions d’écriture s’organisent entre amis, entre collègues, mais aussi entre inconnus grâce à des groupes de soutien sur Facebook.

En échangeant avec des participants, on se rend vite compte que c’est l’aspect challenge qui attire : “C’était le côté « défi complètement dingue et impossible » qui m’a attiré, ça et l’envie de me mettre en mode “action” et d’avancer dans mes projets.”

Pour atteindre les 50 000 mots fin novembre, il faudrait écrire 1 667 mots par jour. Ce chiffre paraît inatteignable, mais ce n’est en réalité qu’une base. Beaucoup de participants définissent leurs propres objectifs, ou bien ne s’en fixent pas du tout. C’est le cas de cette membre d’un groupe facebook dédié au NaNoWriMo, qui rassure les intéressés se mettant un peu trop la pression.

Il faut écrire comme on peut, et regarder le nombre de mots après. Ce n’est pas un drame de ne pas réussir. Si tu n’écris pas 1666 mots par jour, ce n’est pas grave. Je trouve que ce défi peut bloquer dès le départ. Il vaut mieux partir d’un chiffre moins élevé sans grande ambition que se dire « il faut absolument que j’écrive 50 000 mots en mois. » »

Si le défi commence le 1er novembre, le mois d’octobre est dédié à la préparation (d’où le terme “preptober” que l’on peut voir passer sur les groupes Facebook des participants au NaNoWriMo).

Pour cet autre internaute, la préparation est la clé du succès :

“Tu utilises octobre pour réellement t’organiser, voire même avant encore. Tu prépares ton histoire, tes personnages, tes environnements ou quels que soient les éléments importants à tes yeux pour que le 1er novembre, tu aies tout pour démarrer sereinement. Bien se préparer, trouver sa routine, s’organiser pour que le NaNo soit TA priorité et s’y tenir. Mais c’est aussi garder de la bienveillance envers soi-même et ne pas oublier que c’est un défi personnel et donc un moment à soi. Il ne faut pas que le NaNo soit une torture.”

Pas envie d’écrire un roman ? Comme avec le nombre de mots, certains modifient l’objectif selon leurs envies.

“Je n’ai pas forcément envie de me lancer dans l’écriture d’un roman, par contre j’écris des chansons et des nouvelles. Ça va être l’occasion pour moi d’arrêter de procrastiner et de me pencher un peu plus sérieusement sur ces projets !”

Après un mois de novembre bien chargé, le repos sera au rendez-vous pour les participants. Puis, certains comptent retravailler leur manuscrit, le faire relire… et, pourquoi pas, se lancer dans l’autoédition ou le proposer à des concours et maisons d’édition. 

Valentine LAVAL

Sources :

https://nanowrimo.org/

Questionnaire posté sur le groupe Facebook

https://www.facebook.com/groups/plumesfrancopholles

Comprendre le tarot

S’il évoque l’image de la voyante prédisant l’avenir dans une pièce sombre aux fenêtres occultées par de lourds rideaux de velours, le tarot est aujourd’hui devenu un outil de développement personnel, de spiritualité, ou même de thérapie.

Ces cartes à la symbolique forte étaient probablement à l’origine un simple jeu de cartes. Elles ont cependant rapidement acquis une dimension spirituelle

Tarot de Marseile

Les grandes dates du tarot…

XVe siècle 

Le jeu Visconti-Sforza, le plus ancien à avoir été retrouvé, est créé. Peints à la main et ornés de feuilles d’or, les arcanes sont semblables à ceux que l’on connaît aujourd’hui.

XVIIIe siècle 

C’est la naissance du tarot de Marseille ! Cette ville réputée pour ses imprimeurs donne son nom au tarot de référence qui inspire encore les créateurs d’aujourd’hui… 

XXe siècle

En 1911, l’artiste Pamela Colman Smith et l’occultiste Arthur Edward Waite collaborent à la création du tarot Rider-Waite-Smith, qui devient rapidement le classique du tarot anglo-saxon. Tous deux étaient membres de la Golden Dawn, une société secrète dédiée à l’étude de l’occulte et du paranormal à laquelle aurait également appartenu l’auteur Bram Stoker et le poète W.B. Yeats. Afin de correspondre aux enseignements de la Golden Dawn, l’ordre et la numérotation des cartes diffèrent légèrement de la tradition.

Aujourd’hui, des artistes continuent à créer leurs propres versions du tarot. Visuels minimalistes, tarots des chats, du bien-être et autres concepts modernes rendent le tarot plus accessible et moins obscur. La structure classique est parfois modifiée, comme dans le Tarot de Gaïa qui utilise la symbolique des quatre éléments.

La structure du tarot 

Un jeu de tarot est composé de 78 cartes, dont 22 arcanes majeurs et 56 arcanes mineurs. 

“Le récit universel des arcanes majeurs du tarot évoque l’existence humaine, le passage lent et douloureux de l’innocence à l’illumination.”

Numérotés de 0 à 21, les arcanes majeurs sont les cartes du tarot que l’on connaît le mieux grâce à la culture populaire : le fou, les amoureux, la mort… Ces cartes représentent des étapes de la vie, des états que l’on traverse toutes et tous à un moment donné. Dans un tirage, un arcane majeur symbolise un domaine important de la vie.

Les arcanes mineurs, eux, permettent d’affiner l’interprétation d’un tirage et d’apporter des précisions. Il s’agit de 4 catégories de cartes allant de l’as au roi, qui représentent chacune un domaine de la vie :

  • la suite d’épée, représentant l’esprit
  • la suite de coupe, représentant les émotions
  • la suite de denier, représentant le matériel
  • la suite de bâton, représentant l’action et l’expérience

Tarot Rider-Waite-Smith

Comment tirer les cartes ?

Il existe autant de manières de tirer le tarot qu’il y a de personnes. Si certains ne laissent personne toucher leurs cartes, d’autres demanderont au consultant de les mélanger pour y insuffler leur énergie.

Je vais donc parler ici des méthodes que je connais, parce que ce sont les miennes ou celles de mon entourage.

Tout d’abord, il vous faut un jeu de tarot. Si vous n’en avez pas, vous pouvez vous rendre dans la boutique ésotérique la plus proche de chez vous (ou bien sur internet). Allez-y à l’intuition. Choisissez les cartes qui vous parlent le plus (personnellement, j’ai choisi les miennes parce que je les trouvais jolies, c’est aussi simple que ça !). Mais si vous ne savez pas par où commencer, un tarot de Marseille ou un Rider-Waite-Smith sont idéals pour débuter. Les cartes sont détaillées et pleines de symboles (surtout pour le Rider-Waite-Smith). 

Une fois en possession de votre joli tarot, si vous le pensez nécessaire, vous pouvez prendre un temps pour le purifier : en le passant dans la fumée d’un encens, avec un peu de sel, ou bien en mélangeant les cartes… C’est comme vous voulez, et ça dépend de vos croyances ! Une prière peut aussi faire l’affaire. Vous pouvez également le promener avec vous en le mettant dans votre sac pour vous habituer à lui (et inversement).

Lorsque vous êtes prêts à faire votre premier tirage, installez-vous dans un endroit calme où vous n’allez pas être dérangé. Mélangez vos cartes autant que vous le ressentez nécessaire, en posant une question dans votre tête. Elle peut être précise (« est-ce que ce travail est fait pour moi ? ») ou plus générale (« sur quoi dois-je porter mon attention ? »). 

Ensuite, disposez les cartes. Vous pouvez en tirer une seule pour connaître le ton de votre journée, ou plusieurs. Il existe de nombreuses manières de les disposer, mais voici mon préféré : le tirage à trois cartes.

Vous pouvez tirer les trois cartes se trouvant au-dessus de votre paquet, ou bien piocher dedans celles qui vous inspirent le plus. Encore une fois : c’est vous qui voyez. 

Le moment de l’interprétation est arrivé. C’est le moment de sortir le livret fourni avec votre tarot, d’aller faire un tour sur internet, ou bien de vous plonger dans un livre, si vous en avez un. Regardez la signification des cartes, notez les interprétations qui vous parlent le plus et celles qui sont en lien avec votre question. Écoutez aussi votre intuition : une carte vous paraissait positive, mais le livret dit le contraire ? Votre ressenti et l’impression que vous donnent les cartes sont très importants. Parfois plus que ce que disent les livres.

Mais comment ça marche ?

C’est une grande question ! Certains disent que les cartes que l’on tire sont un message d’une force supérieure (une divinité, l’univers, nos guides…), pour d’autres il s’agit de notre intuition qui nous guide vers la carte qu’il nous faut. On peut aussi voir le tarot comme un outil de réflexion sur soi-même. Les possibilités sont infinies, et dépendent de vos croyances et de vos ressentis. 

Valentine Laval

Sources : 

Tarot, collection La bibliothèque de l’ésotérisme

https://www.tarots-et-oracles.com/a/histoire-origine-tarot-de-marseille.html

Addendum : Les relations entre l’homme et la nature (3/4)

Dans le cours de notre étude sur les origines et manifestations du rapport occidental à la nature, nous avions présenté l’état du débat concernant la responsabilité du christianisme dans l’émergence de ce rapport prométhéen. Nous avions mis en évidence des arguments permettant, d’une part, une interprétation de la Bible comme ordonnant aux humains de dominer la nature et, d’autre part, une interprétation de la Bible comme ordonnant aux humains de respecter la nature.

Dans ce court addendum, nous souhaiterions discuter à nouveau du rapport prométhéen à la nature tel qu’encouragé par un texte sacré. Concernant la Bible, nous avions dégagé trois axes permettant de soutenir une interprétation prométhéenne. Tout d’abord, en nous penchant sur Gn 1, 28 et Ps 115, 16, respectivement cité par Descartes et paraphrasé par Locke, nous avions affirmé que l’emploi des mots hébreux kabash et radah servaient à la fois à décrire la relation entre un maître ou son esclave ainsi que la domination militaire d’une nation sur l’autre et le rapport que l’humain doit entretenir avec son environnement. Ensuite, nous avions souligné que c’est à Adam que revient l’office de nommer les animaux, donc in fine de les faire exister en lui donnant la possibilité d’achever leur création. Enfin, nous avions souligné que l’importante transcendance du Dieu biblique conduisait à faire des humains les propriétaires de la création, puisque Dieu n’est pas lié au monde. La Bible, à la suite d’une certaine interprétation, peut donc sembler inciter l’homme à entretenir un rapport de domination et de propriété avec la nature.

Cependant, le rapport prométhéen à la nature ne se manifeste pas uniquement par la domination et la propriété : il peut également se comprendre comme un rapport utilitariste où l’homme n’entretient de rapport avec la nature que dans l’objectif de se servir d’elle pour son propre besoin, mais sans pour autant s’en considérer comme propriétaire. C’est un tel rapport que semble construire le Coran. Il conviendra donc ici de discuter rapidement des divers arguments allant dans ce sens. Ces arguments sont largement tirés de l’excellent On a perdu Adam de Jacqueline Chabbi auquel nous renvoyons le lecteur intéressé. Dans cet addendum, nous parlerons uniquement du récit coranique de création qui se trouve être quelque peu différent de celui développé par la tradition musulmane postérieure. Pour retrouver le rapport prométhéen dans la modalité que nous avons décrite, il nous faut partir en quête de deux choses : l’affirmation de la souveraineté et de la maîtrise d’Allah sur la nature ; l’affirmation que cette nature est tout entière tournée vers la satisfaction des besoins humains.

Jacqueline Chabbi affirme sans détour que, dans le Coran, « le seigneur divin est moins représenté comme celui qui règne sur sa Création que comme celui qui la possède et doit donc continuellement en prendre soin tout en veillant à lui donner un avenir viable ». La possession divine de la nature va s’exprimer à travers la notion de mulk. Au verset 107 de la sourate II, Allah est dit avoir « mulk al-samawât wa-l-ard », ce que l’on traduit souvent par « la royauté des cieux et de la terre ». Cependant, Jacqueline Chabbi attire l’attention sur les autres emplois coraniques de cette notion. C’est ainsi qu’en IV, 3 ; XVI, 71 ; XXIII, 6 ; XIV, 31 ; XXX, 28 ou encore XXXIII, 50 « mâ malakat » désigne toujours des esclaves donc un rapport de propriété. Il faut donc revenir sur II, 107 et repenser la traduction en évacuant cette « royauté » qui, comme le souligne Chabbi, est une donnée étrangère au contexte anthropologique d’origine du Coran. Le rapport qu’Allah entretient avec sa création est un rapport de domination, de propriété, de vie et de mort. Allah entretient le même rapport avec la nature que celui que la Bible invite les humains à entretenir avec celle-ci. « Il est donc bien question de décrire une relation à sens unique possiblement violente et où l’une des parties se voit privée de son droit à la parole » comme nous le disions dans notre article. Dans ces conditions, les humains ne peuvent être propriétaires de la nature puisqu’Allah l’est déjà. Cela ne veut pas dire que le Coran aurait une idée plus haute de la divinité que celle que propose la Bible. Allah possède la nature puisque c’est à lui d’intervenir constamment dans ce que Chabbi appelle une « création continuée » pour protéger la communauté avec laquelle il est allié et qui, en retour de cette protection, doit le vénérer.

Notre étude ne peut cependant s’arrêter là sans quoi nous serions amené à simplement conclure qu’Allah est maître de sa création. Il nous faut encore, pour reconnaître une nuance de rapport prométhéen, constater que la nature est tout entière tournée vers les humains qui, donc, ne se servent d’elle que pour prospérer. La sourate LXXXVIII permet de se faire une idée de l’importance de la dimension utilitaire de la création : « Ne considèrent-ils [ceux qui rejettent le Prophète et son message] donc pas les chameaux, comment ils ont été créés, et le ciel comment il est élevé, et les montagnes comment elles sont dressées et la terre comment elle est nivelée? » (LXXXVIII, 17-20). Ce passage présente les chameaux, le ciel, les montagnes et la terre et particulièrement la manière dont ils furent créés comme des signes évidents de la puissance d’Allah et de sa générosité envers les humains en leur aménageant l’univers de telle façon qu’ils puissent y survivre. Cette sourate doit être replacée dans son contexte anthropologique d’origine pour prendre tout son sens : l’entièreté de la création du plus petit élément – les chameaux – aux plus importants – le ciel et la terre – sont conçus de telle manière qu’ils garantissent à l’homme sa survie.

Il faut tout de suite signaler que le chameau est le seul animal dont la création est mentionnée et il est l’animal du pastoralisme steppique d’Arabie – milieu où est apparu le contenu du Coran. Il est l’animal dont se servent les nomades auxquels s’adresse le Prophète pour vivre dans ce milieu particulièrement rude.

Dans un milieu aride et sujet aux tremblements de terre, le Coran ne va s’attarder que sur la création du ciel et des montagnes. L’un et l’autre concernent directement la survie des tribus nomades. Le ciel est le nécessaire pourvoyeur de pluie qui permet à la végétation de pousser et donc aux troupeaux de s’abreuver. Concernant les montagnes, celles-ci sont dites plantées « comme des piquets » (LXXVIII, 7) fermement « dans la terre, afin qu’elle ne s’ébranle pas » (XXI, 31). Le rôle des montagnes est donc d’empêcher la terre de trembler dans une région sujette à de nombreux tremblements de terre. Ce rôle fondamental des montagnes s’exprime bien dans la peur de les voir disparaître lorsque l’Heure sera venue (LXXIII, 14). La sourate LXXXVIII mentionne également le nivellement de la terre. Cela renvoie là encore à une condition nécessaire à la survie des nomades qui ne peut se comprendre qu’en revenant au contexte anthropologique du Coran. Ce nivellement sert en fait, comme le montre Chabbi, à maintenir en place les pistes utilisées par les nomades pour se déplacer, pistes sans lesquelles ils seraient perdus.

Jacqueline Chabbi en vient à conclure que la création, dans le Coran, est « présentée comme immédiatement fonctionnelle, pour répondre à des impératifs immédiats de survie ». Elle ajoute que « la Création est à l’usage des hommes et [ils] en sont déclarés bénéficiaires ».

Au terme de cette étude, il semble donc possible de dire que le Coran incite les humains à adopter un rapport prométhéen à la nature tout comme le fait la Bible. Cependant, les modalités de ce rapport sont différentes entre les deux textes : la Bible invite les humains à se rendre et à se comporter comme maîtres et possesseurs de la nature ; le Coran insiste bien sur le fait que seul Allah possède la nature mais qu’en revanche celle-ci est entièrement tournée vers le bénéfice des humains qui doivent donc en user. Cette similitude entre les positions coranique et biblique concernant le rapport à la nature peut probablement s’expliquer par les influences de la Bible sur le Coran – dernier né des textes fondateurs des trois grandes religions monothéistes. Cependant, les divergences de modalités – détention de l’usus, du fructus et de l’abusus par les humains pour la Bible et détention des seuls usus et fructus par les humains tandis que l’abusus revient à Allah pour le Coran – traduisent bien l’adaptation des faibles influences chrétiennes au contexte anthropologique du Coran. Celui-ci fut, en effet, écrit pour le public de son temps et de son espace donc pour des nomades des steppes d’Arabie du VIIIe siècle de notre ère. Aussi, tous les éléments qui auraient pu être importés d’autres systèmes ont été déformés pour être intelligibles aux auditeurs du Coran et avoir un effet sur eux : leur ralliement à ce qui deviendra l’islam.

Guillaume GARNIER

Oscars 2021 : who will win / who should win ?

Nous sommes le dimanche 25 avril et cette nuit auront enfin lieu les Oscars, reportés de deux mois à cause de la pandémie. Après une saison longue et épuisante, certaines catégories restent toujours très indécises. J’ai donc décidé de me prêter au jeu classique outre-Atlantique du « who will win / who should win » afin de partager mes prédictions et choix personnels. 

Meilleur film : Nomadland (will win) / Sound of Metal (should win)

Dans une année particulière, marquée par le report de nombreux films, la sélection des Oscars a laissé plus de place aux films indépendants. Elle paraît tout de même très solide à l’heure de regarder les huit nominés dans une catégorie où l’on regrettera l’absence de One Night in Miami de Regina King. A partir de l’année prochaine, obligatoirement dix films seront nommés. Il n’y a cependant pas trop de suspense ici. Alors qu’il aurait été le spoiler en temps normal, Nomadland a tout simplement écrasé la concurrence, ne laissant absolument aucune miette à ses concurrents, et s’imposant même sur un terrain d’habitude peu accueillant pour les films indépendants, les Golden Globes. Il apparaît tout naturellement que Nomadland est le frontrunner de la catégorie reine. Dans ce magnifique long-métrage qui nous emmène sur la trace des nomades de l’Ouest américain, on y suit Fern (Frances McDormand) qui, après avoir perdu son mari et subi de plein fouet la crise de 2008, achète une camionnette pour y vivre, voyageant au gré des petits boulots et des rencontres qu’elle fait. Construit à la perfection, Nomadland serait un « Best Picture » remarquable, une magnifique ode à l’indépendance pour des êtres ayant tout perdu dans la société capitaliste. 

Mon choix personnel se porte cependant sur Sound of Metal, qui suit Ruben (Riz Ahmed), un batteur perdant l’audition du jour au lendemain. Premier film de Darius Marder, Sound of Metal est une immense claque sur l’acceptation de son handicap et la façon dont on peut apprendre à vivre avec, plutôt que de le penser comme un problème. Encore aujourd’hui, la fin du film me reste en tête. Comme pour les membres de l’Académie, je vais classer les huit films par ordre de préférence. Ainsi, Sound of Metal en 1) ; le délicat Minari, sur l’expérience d’une famille américano-coréenne cherchant à toucher du bout des doigts le rêve américain, en 2) ; Nomadland en 3) ; l’inventif et imprévisible Promising Young Woman en 4) ; Judas and the Black Messiah en 5) ; The Father en 6) ; Mank en 7) ; The Trial of the Chicago 7 en 8).

Meilleure réalisation : Chloé Zhao / Chloé Zhao

Indubitablement, dans cette catégorie aussi, Chloé Zhao est l’immense favorite et cela ne serait pas immérité. Chloé Zhao a créé une incroyable œuvre dont le tournage s’est étalé sur plusieurs États américains et sur plusieurs mois, avec de vraies personnes nomades dont le jeu est confondant de naturel. La catégorie est par ailleurs très solide. On appréciera la présence de Thomas Vinterberg, qui vient confirmer l’appréciation des réalisateurs non-américains par la branche concernée au sein de l’Académie, et dont la direction du quartet d’acteurs aux personnages bourrés de talent est absolument parfaite. David Fincher devrait une nouvelle fois s’incliner, pour la troisième fois, malgré sa maîtrise indiscutable derrière Mank qui, en dépit de son sujet, sur Herman Mankiewicz et le Hollywood des années 1930, ne devrait pas connaître une aussi belle soirée que la matinée de ses dix nominations. Lee Isaac Chung prend une nomination méritée pour Minari tandis qu’Emerald Fennell complète la sélection pour Promising Young Woman.

Meilleur acteur : Chadwick Boseman / Riz Ahmed

On pensait que le regretté Chadwick Boseman allait s’imposer tranquillement dans cette catégorie pour sa composition à la fois énergique et déchirante dans le très bon Ma Rainey’s Black Bottom. Mais la victoire de Sir Anthony Hopkins lors des Baftas vient rebattre les cartes sérieusement. Un scénario à la Colman ? En 2019, Glenn Close dominait outrageusement la compétition et l’Oscar lui tendait enfin les bras, lorsqu’Olivia Colman l’a emporté aux Baftas avant de prendre la statuette dorée. Je pense néanmoins que si Chadwick Boseman va s’imposer, cela devrait se jouer à très, très peu de choses. Cette cérémonie représente la dernière occasion de récompenser sa carrière, et sa performance dans Ma Rainey’s Black Bottom ne démériterait absolument pas. La catégorie est une nouvelle fois assez solide. Peut-être que Gary Oldman aurait pu être remplaçable, au contraire de Steven Yeun, dont le jeu est absolument sans faille dans Minari où il incarne avec vigueur l’espoir remplissant tout son personnage. Si Sir Anthony Hopkins offre, avec The Father, l’une des performances les plus solides de sa carrière, mon choix se porte cependant sur Riz Ahmed, magnifique en Ruben, dont la surdité soudaine lui procure une perte de repères intense, change sa vie et lui permet de se retrouver. La nuance qu’il apporte dans son jeu tout au long de ce parcours initiatique, celui d’apprendre à vivre avec ce handicap nouveau, m’a le plus marqué parmi les cinq nominés ici.  

Meilleure actrice : Viola Davis / Viola Davis

La catégorie la plus imprévisible cette année. Andra Day a pris le Globe, Carey Mulligan, le Critic’s Choice, Viola Davis le SAG et Frances McDormand le Bafta. The United States vs. Billie Holiday n’a pas reçu une très bonne critique et l’Académie n’a pas réellement apprécié le film, mais il faut reconnaître qu’Andra Day réalise des débuts assez incroyables dans un grand rôle. Le manque de soutien derrière le film devrait cependant lui coûter l’Oscar. Carey Mulligan a longtemps eu les faveurs des bookmakers, mais son seul Critic’s Choice ne semble pas suffisant ; il faudra un gros push pour lui permettre d’obtenir le Graal, profitant peut-être alors de la popularité de Promising Young Woman ces dernières semaines. Frances McDormand a pris le Bafta mais cette année, les nominations des catégories d’acteurs et d’actrices ainsi que la catégorie réalisation ont été choisies par un petit jury de douze personnes : pas de quoi offrir une visibilité nette par rapport à d’habitude. Nul doute cependant que sa victoire, cette fois-ci décidée par l’ensemble de l’Académie britannique, offre à McDormand des chances réelles de victoire, potentiellement sa troisième dans la catégorie, d’autant plus que Nomadland est le frontrunner pour « Best Picture ». Viola Davis a quant à elle remporté le SAG, le prix du syndicat des acteurs et actrices, sans aucun doute le plus important. Puisqu’il est impossible d’avoir une visibilité sur cette catégorie, je vais quand même partir sur celle qui a pris le SAG, Viola Davis donc. C’est également mon choix personnel, tant sa présence dans Ma Rainey’s Black Bottom est captivante. Rien que sa performance me donne envie de revoir le film. Nous n’oublions pas non plus Vanessa Kirby, qui offre une composition de toute beauté dans Pieces of a Woman, sans que le film n’obtienne un soutien assez fort pour booster la campagne de l’actrice britannique. 

Meilleur acteur dans un second rôle : Daniel Kaluuya / Paul Raci

Sans aucun doute la catégorie acteurs / actrices la plus lisible. Daniel Kaluuya n’a rien laissé durant toute la saison des récompenses et devrait logiquement remporter son premier Oscar pour sa performance puissante en Fred Hampton dans Judas and the Black Messiah. Leslie Odom Jr. et Sacha Baron Cohen, toujours présents sauf aux Baftas pour ce dernier, partent de bien trop loin malgré leur rôle solide respectivement dans One Night in Miami et The Trial of the Chicago 7. La surprise des nominations, LaKeith Stanfield, ne devrait pas jouer les trouble-fêtes plus que cela. Mais, même si j’ai très bien aimé Judas and the Black Messiah, je ne peux m’empêcher de penser que la présence dans cette catégorie de Kaluuya et Stanfield est un peu galvaudée tant ils sont les deux rôles principaux du film. Encore une fois, nous avons à faire à une « category fraud » qui me force à opter pour Paul Raci en choix personnel, inoubliable et poignant Joe, directeur d’un refuge pour personnes sourdes et malentendantes, dans Sound of Metal.

Meilleure actrice dans un second rôle : Youn Yuh-jung / Youn Yuh-jung

La compétition est encore ouverte dans cette catégorie même si Youn Yuh-jung semble avoir pris une longueur d’avance en prenant le SAG et le Bafta. Maria Bakalova peut encore surprendre après avoir remporté le Critic’s Choice mais la véritable surprise pourrait réellement venir de… Olivia Colman (encore), alors que The Father semble être extrêmement populaire au sein de l’Académie. Pour Amanda Seyfried et Glenn Close (huitième nomination sans victoire ?), le chemin semble trop compliqué pour arriver jusqu’à l’Oscar. Mon choix personnel se porte sur Youn Yuh-jung, absolument merveilleuse dans l’excellent Minari, apportant à la fois une touche comique au film tout en offrant des moments bouleversants. 

Meilleur scénario original : Promising Young Woman / Sound of Metal

Lutte encore une fois très serrée. Qui de Promising Young Woman ou de The Trial of the Chicago 7 repartira avec la statuette ? Si l’on ne peut nier la popularité d’Aaron Sorkin, vainqueur déjà pour The Social Network, j’émets des réserves sur sa capacité à battre Emerald Fennell. Cette dernière sera battue dans la catégorie réalisation et l’Académie pourrait trouver en cette catégorie la possibilité de récompenser Promising Young Woman et sa créatrice. Ensuite, The Trial of the Chicago 7, favori au départ pour la catégorie reine, a connu un déclin qui s’est matérialisé par un snub pour Sorkin dans la catégorie réalisation. La course se jouera peut-être à la photo finish mais je suis confiant dans le fait que Fennell s’imposera ici. Mon choix se porte ici naturellement sur Sound of Metal, pour les mêmes raisons que celles avancées précédemment, avec tout de même une petite hésitation avec Minari. C’est mon film préféré de la sélection et une merveille d’écriture, celle que l’on souhaiterait tous réaliser pour un premier film.

Meilleur scénario adapté : Nomadland / One Night in Miami

Nomadland a quasiment tout raflé dans cette catégorie durant la saison des récompenses, sauf aux Baftas où The Father l’a emporté. Certains voient d’ailleurs ce dernier dépasser Nomadland à la dernière minute mais je pense quand même que cette catégorie fera partie du package qui conduira Nomadland jusqu’au sacre de meilleur film. Je n’ai pas vu Borat malheureusement par manque de temps. J’ai très bien aimé The White Tiger mais mon choix personnel va à One Night in Miami où Kemp Powers obtiendrait une juste récompense tout comme le film, si peu nominé cette année aux Oscars. Avec des dialogues incisifs et une deuxième heure à couper le souffle jusqu’à une dernière scène mémorable, One Night in Miami méritait mieux et c’est ici que je veux personnellement le récompenser. 

Meilleur montage : Sound of Metal / The Father

Comme dit plus haut, il y a certaines catégories indécises et celle-ci en fait partie sans aucun doute. Si The Trial of the Chicago 7 et son montage très visible ont longtemps fait figure de frontrunners, ce statut s’est effrité ces dernières semaines avec la montée en puissance de Sound of Metal. Je pense que Sound of Metal devrait poursuivre sur sa lancée entrevue aux Baftas où il a remporté le prix du meilleur montage et ce, même si The Trial of the Chicago 7 a pris le ACE. Attention à The Father pour une surprise ici ! Et une fois n’est pas coutume, je n’irai pas personnellement dans la direction de Sound of Metal ici mais dans celle de The Father. C’est ici que j’ai envie de récompenser ce film surprenant qui nous place dans la tête du personnage d’Anthony Hopkins, qui est atteint de démence. Le montage de The Father est d’une force absolue, nous montrant les pertes d’esprit du protagoniste de manière spectaculaire. Sans aucun doute l’un des tours de force techniques de cette année. 

Meilleure photographie : Nomadland / Nomadland

Nomadland et Joshua James Richards devraient facilement s’imposer dans cette catégorie, malgré la victoire de Mank chez la puissante ASC. C’est mon choix personnel également, le film offrant des visuels sensationnels, mais pas seulement : la lente et douce caméra suit Fern dans toute son intimité et procure un sentiment de proximité incroyable avec la protagoniste, chaque plan étant travaillé à la perfection pour nous permettre, à travers les mouvements cinématographiques, de ressentir les émotions que nous partage le personnage de Frances McDormand. J’ai profondément apprécié la photographie de Mank, une merveille en noir et blanc, tout comme les choix techniques très intéressants de Judas and the Black Messiah. J’émets en revanche un peu plus de réserve pour News of the World et surtout pour The Trial of the Chicago 7, tant d’autres possibilités se présentaient ici, Minari en tête. 

Meilleurs effets visuels : Tenet

C’est une course avec deux chevaux de tête : Tenet et The Midnight Sky. Je vais partir avec Tenet, choix des Baftas, plus sûrs dans cette catégorie lorsqu’il s’agit de faire ses prédictions. Mais je ne serais pas surpris de voir The Midnight Sky l’emporter ici. Je ne ferai pas de choix personnels, étant donné que je n’ai pu voir que Love and Monsters, qui comporte des effets visuels très intéressants, malgré trente dernières minutes plutôt mal écrites qui viennent gâcher les efforts fournis durant les trois premiers quarts du film. 

Meilleurs décors : Mank / Mank

Les décors devraient représenter le seul Oscar de Mank sur ses dix nominations. Je ne serais pas contre une victoire de Mank tant ses décors sont somptueux, notamment ceux du troisième acte et du dîner final. Néanmoins, autant être honnête, si Emma avait été nominé, mon choix se serait porté sur ce dernier et de très loin. Je n’ai pas vu Tenet donc je me contenterai de parler des trois autres derrière Mank. News of the World est en effet solide sur ce point pour nous transporter dans le Far West. The Father, comme pour le montage, offre des décors censés nous perdre dans les pensées bouleversées de son protagoniste et le réussit plutôt bien. Enfin, Ma Rainey’s Black Bottom produit un cadre intéressant mais peut-être trop proche du théâtre pour sérieusement attraper nos cœurs en ce qui concerne les décors. 

Meilleurs maquillages et coiffures : Ma Rainey’s Black Bottom / Ma Rainey’s Black Bottom

Encore une fois, mon choix personnel va aller de pair avec ma prédiction. J’aime beaucoup lorsqu’un acteur ou une actrice partage son Oscar avec son équipe de maquillage, et cette année, j’aimerais beaucoup que Viola Davis puisse l’emporter de même que l’équipe derrière sa transformation étincelante en Ma Rainey. J’ai néanmoins trouvé Emma une nouvelle fois brillant sur ce point. Je pense que Hillbilly Elegy doit beaucoup à la transformation de Glenn Close et à sa performance qui, même si elle ne méritait pas un Oscar pour ce film, ne méritait sûrement pas une nomination aux Razzie Awards. Quant à Mank, je n’ai pas trouvé qu’il se démarquait réellement dans cette catégorie par rapport à d’autres. Enfin, je regrette de n’avoir pas eu la possibilité de voir Pinocchio avant la cérémonie, film dont j’ai entendu le plus grand bien.

Meilleurs costumes : Ma Rainey’s Black Bottom / Emma

Effectivement, je prédis quatre Oscars sur cinq nominations pour Ma Rainey’s Black Bottom, fait rare pour un film non nommé à l’Oscar du meilleur film. Néanmoins, même si beaucoup ont changé leurs prédictions en fonction de cela, je reste plutôt confiant au moins pour ces deux catégories. Avec maquillages et coiffures, je pense que le film va assez facilement l’emporter pour ses costumes qui permettent au personnage de Viola Davis de paraître encore plus charismatique. Mon choix personnel va cependant se poser sur Emma puisque j’ai envie de le récompenser au moins d’une statuette. Le film méritait peut-être un peu plus de reconnaissance. Ses costumes sont en tous cas sans défaut. Quant à Mank, je pense que sa présence est plus due à un casting étoffé qui indique un travail monstre pour habiller un nombre important d’acteurs et d’actrices. Je n’ai malheureusement pas eu le temps de voir Mulan et donc Pinocchio

Meilleur son : Sound of Metal / Sound of Metal

Certes, Sound of Metal n’a rien eu de la part du syndicat concerné, ce qui reste encore inexplicable. Mais il ne fait aucun doute que le film part avec une très longue avance dans cette catégorie et pas seulement parce que le mot « son » est placé dans son titre. Le travail sur le son a été incroyable pour nous placer dans la tête de Ruben et je pense que j’ai rarement vu, en cinq ans de suivi de la saison des récompenses, un Oscar sonore être aussi évident et mérité. On peut même regretter la fusion des deux catégories sonores en une seule, tant Sound of Metal aurait pu repartir avec une statuette de plus. Je note tout de même les très bons travaux sur Mank et sur Soul, le premier nous plaçant dans un film des années 1930-1940, et le second étant éminemment créatif pour créer des sons dans le monde des âmes. 

Meilleure musique de film : Soul / Minari

Je n’ai malheureusement pas vu Da 5 Bloods, à mon plus grand regret. Soul a tout gagné dans cette catégorie jusqu’à présent et il serait surprenant de le voir perdre. Pour Atticus Ross et Trent Reznor, déjà vainqueurs en 2011 pour The Social Network, la chance est double puisqu’ils sont nommés pour Mank également. Je n’ai cependant pas trouvé la musique aussi mémorable que dans Soul. James Newton Howard est nommé pour sa composition dans News of the World, même si je l’ai trouvée assez classique et sans doute un cran en dessous par rapport à son travail dans A Hidden Life de Terrence Malick. Il devrait d’ailleurs s’incliner pour la neuvième fois dans cette catégorie. Mon choix personnel se porte sans aucun doute sur Minari. Je militais déjà pour une nomination d’Emile Mosseri l’année dernière pour sa musique remarquable dans The Last Black Man in San Francisco, et je suis éminemment heureux de le voir prendre une première nomination pour, peut-être, la meilleure musique dans un film de l’année 2020. 

Meilleure chanson originale : Speak Now / Husavik

Encore une catégorie très incertaine avec trois chansons pouvant brandir l’Oscar. Fight for You et Hear my Voice sont un peu en retrait, même si j’ai absolument adoré cette dernière. Il reste donc Speak Now de Leslie Odom Jr., Io Si de Laura Pausini et Diane Warren, et Husavik du film Eurovision Song Contest. Je place ma prédiction sur Speak Now et je serais très heureux si One Night in Miami parvenait à sortir de la cérémonie avec au moins un Oscar, mais attention à Io Si avec une narrative qui parle pour Diane Warren, malheureuse lors de chacune de ses onze dernières nominations dans la catégorie, mais qui a remporté le Globe avec Laura Pausini. Mon choix se porte cependant sur Husavik, la seule chanson intégrée au sein du film et non au générique. D’une très grande puissance, elle vient apporter une belle fin à un film sympathique… sur le concours des chansons les plus connues dans le monde. La boucle serait bouclée. 

Meilleur film international : Another Round

Another Round devrait s’imposer dans cette catégorie où il n’a eu aucune difficulté à dominer depuis le début de la saison des récompenses. Je ne m’y opposerai pas tant le film est arrivé à point nommé dans cette période de pandémie, une véritable bouffée d’oxygène qui ne manque pas non plus de ses moments dramatiques, avec la performance de haute volée de Mads Mikkelsen. Je ne ferai cependant pas de choix personnel ici puisque je n’ai pu voir que ce film et Collective. Attention peut-être à Quo Vadis, Aida ? qui est présenté comme le véritable long-métrage pouvant concurrencer Another Round

Meilleur film d’animation : Soul

Règle numéro 1 : ne jamais parier contre Disney / Pixar. Wolfwalkers pourrait peut-être néanmoins surprendre ici, mais je vais prédire la sécurité et Soul, une merveilleuse et inspirante œuvre. Encore une fois, pas de choix personnel puisque je n’ai malheureusement pu voir que Soul. Je vais tout de même essayer de rattraper Wolfwalkers avant la cérémonie.       

Meilleur film documentaire : My Octopus Teacher / My Octopus Teacher

Je n’ai pas encore eu le temps de rattraper Time et Crip Camp, et ce à nouveau malheureusement, cependant, puisque je ne doute pas de leur qualité. La catégorie est plutôt puissante, offrant des films à regarder absolument. Également nommé dans la catégorie « Meilleur film international », Collective est un incroyable documentaire roumain sur la corruption des institutions et les efforts de certaines personnes pour la mettre au jour. The Mole Agent est un touchant documentaire chilien sur l’abandon des personnes âgées avec, en espion peu commode, l’inoubliable Mr. Sergio. Mais mon choix, ainsi que ma prédiction, se porteront sur My Octopus Teacher et la formidable relation entre un homme et une pieuvre, parfaitement mise en images et en musique. A voir à tout prix !

Meilleur court-métrage de fiction : Two Distant Strangers / The Letter Room

Je n’ai pas réussi à trouver White Eye ni The Present, dont l’absence sur le Netflix français est assez incompréhensible. Aussi sur Netflix, le favori Two Distant Strangers, dont la réflexion sur les questions raciales se rapproche de Green Book, a une simplicité qui m’a franchement déplu et c’est pourquoi je le prédis sans vouloir le voir gagner. Mon choix se porte sur The Letter Room, une très belle histoire d’un gardien de prison affecté au service courrier et qui se prend d’inquiétude en lisant les lettres d’une femme à un détenu condamné à mort. J’ai également beaucoup apprécié Feeling Through, émouvant et résolument optimiste, sur la rencontre d’une nuit entre un jeune sans-abri et un individu à la fois sourd et malvoyant. 

Meilleur court-métrage documentaire : A Love Song for Latasha / Colette

Une catégorie incroyablement dense avec des documentaires tous plus enrichissants et puissants les uns que les autres. Hunger Ward était tout bonnement introuvable mais trois étaient gratuits et ma prédiction, A Love Song for Latasha, très inventif et touchant sur l’histoire de Latasha, dont le meurtre fut le point de départ des émeutes de 1992 à Los Angeles, est diffusé sur Netflix. Do Not Split, sur les émeutes de Hong Kong, représente un documentaire filmé au plus près de l’action : les plans offrent un aperçu très proche de ce qu’il s’est passé en 2019 et le message se termine sur une note assez pessimiste, tout en gardant l’envie d’y croire en se serrant les coudes, comme le dit le titre de l’œuvre. Mon choix sera Colette, dont la protagoniste éponyme, ancienne résistante qui visite un camp de concentration allemand où a péri son frère, fait preuve d’une dignité à toute épreuve. Un documentaire profondément émouvant dont on ne ressort pas intact.

Meilleur court-métrage d’animation : If Anything Happens I Love You

Je ne ferai pas de choix ici car je n’ai pas réussi à trouver trois des cinq court-métrages en lice, mais le favori, If Anything Happens I Love You, m’a beaucoup marqué, et entre lui et Burrow, l’autre favori, mon choix est très clairement porté sur le court-métrage de Netflix plutôt que sur celui de Disney / Pixar. If Anything Happens I Love You est un formidable et déchirant plaidoyer contre les armes à feu, une plongée de douze minutes au cœur des conséquences de ces armes qui peuvent briser des familles. 

Les jeux sont désormais faits, il ne reste plus qu’à attendre la cérémonie, 93ème du nom, cette nuit. Certains observateurs parlent de nombreuses surprises, et il est vrai que certaines catégories restent très incertaines pour se prononcer avec tranquillité. 

Nicolas Mudry

En Italie, 30 ans après la Cosa Nostra, la ‘Ndrangheta rejoue l’histoire

Elle était encore inconnue du grand public il y a dix ans. Cachée dans l’ombre de ses aînées que sont la Cosa Nostra sicilienne et la Camorra napolitaine, la ‘Ndrangheta est aujourd’hui en pleine lumière. Cette mafia, d’origine calabraise (petite région qui constitue la pointe de la botte italienne), s’est développée en silence et dans la discrétion pendant les trois dernières décennies. Elle a su profiter des remous provoqués par les deux principales organisations criminelles d’Italie pour asseoir sa puissance et sa domination à l’abri des regards et de la répression policière. On estime son chiffre d’affaires annuel à plus de 50 milliards d’euros, et on la retrouve aux quatre coins du globe, du Canada à l’Australie, en passant par la Colombie et le Togo. Aujourd’hui, alors que la Cosa Nostra n’est plus que l’ombre d’elle-même et que la Camorra pâtit de son organisation anarchique, la ‘Ndrangheta est devenue la mafia la plus puissante d’Italie — si ce n’est d’Europe. À ce titre, le procès géant qui s’est ouvert à son encontre le 13 janvier dernier à Lamezia Terme, en Calabre, est historique.

Des centaines d’associés

Plus de 300 accusés. 900 témoins, 400 avocats, et 2 ans de procès en prévision. Un demi-millier de policiers pour assurer la sécurité et le bon déroulement de ce procès hors-normes. Les chiffres donnent le tournis. Pourtant, en dépit des apparences, ce n’est pas la ‘Ndrangheta dans son ensemble qui est jugée, mais une seule des nombreuses familles qui la composent : les Mancuso et son chef, Luigi, qui règnent en maîtres sur la province de Vibo Valentia depuis des décennies. Si ce procès a pu voir le jour, c’est grâce au procureur en chef de la région de Catanzaro, Nicola Gratteri. Arrivé dans la région en mai 2016, il s’attelle, dès sa prise de fonction, à mettre en place une action de grande envergure contre cette mafia jusqu’alors peu inquiétée par les autorités. Son choix se porte sur la famille Mancuso, connue pour avoir des ramifications jusqu’en Amérique du Sud. Trois ans d’enquête sont nécessaires pour mettre au jour l’immense réseau que dirige la famille. L’opération, baptisée « Rinascita Scott », culmine, le 19 décembre 2019, avec l’arrestation de plus de 300 personnes, la plupart en Calabre mais également dans le nord de l’Italie, en Allemagne (où la ‘Ndrangheta s’était fait connaître en 2007 avec la tuerie de Duisbourg, qui avait causé la mort de six personnes), en Suisse et jusqu’en Bulgarie. Rien que dans la péninsule, ce sont plus de 3000 carabinieri (les gendarmes italiens) qui participent à l’opération. On n’avait pas vu un coup de filet pareil depuis les arrestations massives visant la Cosa Nostra dans les années 1980.

Le procureur Nicola Gratteri, à l’avant-veille de l’ouverture du procès de la ‘Ndrangheta, le 11 janvier 2021 à Rome. AFP/Archives

Si ce procès est si important, ce n’est pas uniquement au vu de son ampleur et du nombre d’accusés. Il met la lumière sur le type de fonctionnement de la ‘Ndrangheta et sur la facilité avec laquelle cette mafia a infiltré toutes les couches de la société italienne. Nicola Gratteri va jusqu’à parler de « rapport systémique » entre les hauts fonctionnaires italiens et la mafia. Sur le banc des accusés se retrouvent aujourd’hui, aux côtés des mafieux, des entrepreneurs, des avocats de la région, des syndicalistes, des policiers. Aucune administration italienne n’est épargnée : parmi ceux arrêtés lors du coup de filet de 2019, on voit apparaître des noms comme celui de Giancarlo Pittelli, ancien parlementaire et ex-coordinateur régional de Forza Italia (droite italienne) ou celui de Gianluca Callipo, élu de centre-gauche et président régional de l’association des maires. Même les forces de l’ordre se voient mises en cause : le commandant de la police municipale de Vibo Valentia et un colonel des carabiniers de la région font partie des arrêtés. Avec la famille Mancuso, c’est tout une partie de la société civile de la région qui tombe sous le coup de la loi. « C’est un procès très important car la famille Mancuso est l’une des plus importantes de Calabre. Elle est active dans le trafic de drogue, mais aussi dans l’immobilier, dans le tourisme, dans le recyclage d’argent sale, et elle est bien implantée hors de Calabre et à l’étranger » souligne l’historien de la criminalité organisée Enzo Ciconte.

Les liens du sang

Par sa présence au sein des institutions et de l’économie de la région, la ‘Ndrangheta rappelle la Cosa Nostra sicilienne à sa grande époque, dans les années 1970, lorsque celle-ci comptait dans ses rangs magistrats, policiers, hommes d’affaires et politiciens locaux. Si l’entrée dans la ‘Ndrangheta est conditionnée à l’appartenance filiale, ses associés, eux, représentent une vaste partie de la société italienne, et le nombre d’inculpés extérieurs à la famille Mancuso montre à quel point cette mafia a réussi son implantation dans le monde « normal ». Le procès de Lamezia Terme permet à la justice italienne de porter un coup aux fondations légales de la ‘Ndrangheta en inculpant tous ceux gravitant autour d’elle et qui profitaient de ses activités. C’est aussi une première dans l’histoire de cette mafia si fermée et hermétique au monde extérieur, et qui n’aurait pas été possible sans le nombre étonnant de « repentis » qui ont accepté de témoigner : 58, du jamais vu concernant la ‘Ndrangheta. S’il est si difficile de trouver des personnes ayant quitté le monde mafieux et qui sont prêts à coopérer avec la justice, c’est parce que la structure de la ‘Ndrangheta repose sur une conception purement familiale. Il n’y a que par le sang qu’un homme puisse l’intégrer. « Lorsque l’un de ses membres est arrêté, il ne trahit pas ses cousins, son père ou ses frères » rappelle Nicola Gratteri. Encore plus particulier, la ‘Ndrangheta n’a, pour mode de fonctionnement, ni la forme pyramidale avec un « Capo dei Capi » (chef des chefs) propre à la Cosa Nostra, ni le système anarchique et chaotique de clans qui se haïssent de la Camorra. Elle combine ces deux systèmes en une structure à la hiérarchie basée sur des familles (les ‘Ndrine) et regroupements de familles (les locali) au niveau local, qui elles-mêmes répondent selon les circonstances à la « Crimine », au niveau provincial et dont le chef est élu chaque année en août. La Crimine intervient pour gérer les implantations éloignées de la ‘Ndrangheta (au Canada, en Afrique, en Australie…), pour régler les litiges et pour décider des clans à intégrer dans l’organisation. Mais chaque famille et chaque locali fonctionne de manière complètement autonome, ce qui réduit fortement les chances de faire tomber la ‘Ndrangheta dans son entièreté en arrêtant son chef, comme ce fut le cas pour Cosa Nostra. 

Une mafia qui ne tue plus

Beaucoup de commentaires et d’analyses tendent à faire le rapprochement entre ce procès et le « maxi-procès » de Palerme, entre 1986 et 1987 et qui avait marqué le début de la fin pour la mafia sicilienne. Mais, en y regardant de plus près, les différences sont notables et il n’y a guère que l’ampleur et la forme des procès qui peuvent être comparés. Le maxi-procès de Palerme jugeait Cosa Nostra dans son ensemble, ses parrains et sa tête pensante, Salvatore « Toto » Riina (bien que celui-ci soit alors en fuite). Aujourd’hui, à Lamezia Terme, seule la famille Mancuso est inquiétée : les autres se contentent de faire profil bas et de laisser passer la tempête. « Il est excessif de comparer ce procès au maxi-procès de Palerme de 1986. En Sicile, il s’agissait du procès de tous les parrains qui dominaient l’île et même l’Italie, alors qu’aujourd’hui on juge une seule famille calabraise, celle des Mancuso », relativise l’historien Enzo Ciconte. De plus, il est important de rappeler que Cosa Nostra a eu le malheur de voir arriver à sa tête, dans les années 1970, un homme pensant pouvoir faire plier l’État par la violence, et dont la soif de sang a entraîné toute la mafia dans une guerre suicidaire. La ‘Ndrangheta ne fonctionne pas de cette façon, et n’a aucun intérêt à agir de même. Tuer ne rapporte plus, comme le remarque Nicola Gratteri : « La Mafia n’a plus besoin de tirer ou de brûler des voitures. Il suffit de payer – et l’argent de la drogue en est le carburant. La ‘Ndrangheta a toujours avancé masquée. Elle n’a jamais recherché l’affrontement. C’est une organisation solide, granitique, patriarcale. Elle cultive le lien du sang pour perdurer. » 

L’intérieur du bunker-cour de justice où s’est déroulé le maxi-procès de Palerme, en 1986

Ce procès est un premier coup donné à cette mafia surpuissante, et le nombre de repentis qui ne cesse d’augmenter témoigne d’une certaine nervosité au sein des familles qui la composent. Le crime organisé est puissant et implanté en Italie et risque de perdurer encore longtemps, car il se nourrit des périodes de crises comme celle que nous vivons. Mais il importe de se souvenir de ces propos du juge Giovanni Falcone, à l’origine des procès de Palerme et assassiné en 1992 par la Cosa Nostra : « La Mafia est un phénomène humain et comme tous les phénomènes humains, elle a un commencement, une évolution et elle connaîtra aussi une fin. » 

Isalia Stieffatre

Sources : 

House by the Railroad, terminus du rêve américain

Joe Biden est élu Président des États-Unis d’Amérique au bout d’une campagne et d’une élection irrespirable. Le pays est définitivement fracturé, encore plus que quatre ans auparavant. Les États-Unis ne font plus rêver. Mais depuis quand ont-ils fait rêver ? Le rêve américain n’est qu’un brouillard épais qui, une fois dissipé, laisse transparaître des défauts incommensurables et des oubliés affamés qui ne goûtent jamais à la liberté si chérie par les Américains. House by the Railroad, le premier chef-d’œuvre d’Edward Hopper, avait déjà vu en 1925 cette double Amérique qui allait se former entre urbanisation et modernité et régions non irriguées par la prospérité d’une nation économiquement sur le toit du monde. Ce tableau, à l’importance capitale dans l’histoire de l’art américain, a servi de matière d’inspiration pour d’innombrables pièces de la culture américaine. Parmi elles, George Stevens et son film Giant (1956), Terrence Malick et son joyau Days of Heaven (1978), et The Lumineers et leur troisième album III (2019). 

La naissance de l’Amérique profonde

Un mythe tenace. L’herbe serait plus verte à l’Ouest, de l’autre côté de l’Atlantique, dans un pays nommé si sobrement America. Pourtant ce rêve américain, si bousculé ces quatre dernières années, a en réalité toujours eu ses détracteurs en son propre sein. La culture américaine a su, depuis l’arrivée d’une certaine consommation de masse, trouver un équilibre entre représenter elle-même l’image d’un rêve, à travers Hollywood notamment, et voir émerger une critique représentant une Amérique profonde délaissée. Dans Giant de George Stevens, nous suivons pourtant des protagonistes aisés sauf un, Jett Rink (James Dean), jusqu’à ce qu’il hérite d’une parcelle de terre a priori inoffensive mais qui se trouve être une réserve de pétrole illimitée. Dans la confrontation des personnages, le scénario de Fred Guiol et d’Ivan Moffat parvient à représenter plusieurs conflits, à la fois géographiques et générationnels. Cet or noir que symbolise le pétrole crée une sorte de ruée vers une Amérique profonde qui servait le plus souvent de vivier alimentaire du pays et qui va devenir la personnification même du self-made man que Jett Rink illustre en tout point, lui parti de rien. Le pétrole apporte donc une mutation spatiale importante avec la multiplication des puits sur des terres autrefois irriguées par une agriculture bientôt en crise. Avant même la catastrophe écologique du Dust Bowl, ces tempêtes de poussière qui détruisent les récoltes, Hopper voit en 1925 dans la demeure victorienne du XIXème siècle un signe du passé qui a fait son temps et qui bientôt ne sera plus. 

Ces maisons de colons, redistribuées entre les grands propriétaires fonciers après la Guerre de Sécession, sont les habitations principales de familles possédant des terrains à perte de vue. C’est bien évidemment la famille Benedict dans Giant dont le patriarche est Jordan (Rock Hudson). Dans Days of Heaven de Terrence Malick, c’est l’énigmatique Sam Shepard qui campe le rôle du fermier, accueillant des travailleurs saisonniers le temps des moissons, dont Abby (Brooke Adams) et Bill (Richard Gere), deux amants ayant fui Chicago où ce dernier, ouvrier, a tué un de ses supérieurs. Il y a donc dans les prémices de ces deux films, deux ambiances plutôt identiques malgré des personnages principaux aux antipodes les uns des autres. Cela est notamment dû à la fameuse maison victorienne, qui a traversé les années pour passer de l’image figée du tableau de Hopper à la réalité des décors de Giant et Days of Heaven qui s’en inspirent largement. Les deux histoires commencent dans le premier tiers du XXème siècle, là où les changements s’engagent sans être définitifs. Là également où les États-Unis s’urbanisent massivement. Après avoir gagné en population au cours du siècle précédent, les villes deviennent ainsi l’épicentre de la réussite économique du pays. Les services concentrés dans des grandes zones urbaines modifient la répartition démographique de l’époque. Dans ce premier tiers de siècle, New-York devient ainsi une métropole mondiale. Avec l’urbanisation galopante, une première fracture s’opère forcément avec les plaines où les grands rentiers ne sont pas seuls. De multiples petites fermes existent également et ne vont pas tarder à être durement frappées par la Grande Dépression et le Dust Bowl. C’est donc dans ce contexte que s’inscrivent à la fois Giant et Days of Heaven et donc l’œuvre dont ils sont influencés, House by the Railroad

Oubliés sur la route de la modernité

Au-delà de cette maison, l’autre élément clé du tableau réside dans cette voie de chemin de fer, à travers laquelle Hopper désigne la modernité, en conflit avec l’ancienne génération, l’époque révolue qui ressort de la demeure. Ce clash se voit de manière pertinente dans Giant où Jordan et Leslie (Elizabeth Taylor) Benedict ne semblent pas comprendre totalement les désirs de leurs enfants. Le train s’avère être un formidable fil rouge dans les trois pièces artistiques que nous avons évoquées jusque-là. Bien évidemment dans House by the Railroad. Mais également dans Giant où il sert de connexion entre le Maryland progressiste et verdoyant de Leslie et le Texas poussiéreux, conservateur et désertique de Jordan. Ou encore dans Days of Heaven où il permet à Bill et Abby de fuir Chicago et de rejoindre les moissons texanes. Le train est la modernité et incarne le changement dans la vie des personnages, un espoir. 

Cet espoir, celui qu’apporte le monde moderne, réside dans la construction d’une maison au style non victorien mais tout de même rappelant drôlement cette House by the Railroad dans le voyage visuel offert par The Lumineers dans III. Il est intéressant d’avoir suivi pendant une décennie l’évolution de ce groupe américain pour comprendre un cheminement qui les a emmenés jusqu’à ce troisième album aux sonorités et aux textes mélancoliques et nostalgiques. Les clips qui accompagnent chacune des dix chansons appartiennent au même univers qui suit la famille Sparks sur trois générations: Donna, Jimmy, le fils, et Junior, le petit-fils. L’espoir, qui n’apparaît que dans les flash-backs narrant la construction de la maison, qui nous sert de décors pour toute la durée de ce court-métrage divisé en dix épisodes, ne reflète en réalité que les désirs de personnages englués dans des problèmes d’argent et gérant leur frustration, pour Donna et Jimmy, par l’alcool. III vient directement après l’extraordinaire Ballad of Cleopatra qui, déjà, présentait un court-métrage. Le dernier son qui fermait l’album (outre la ballade pianistique Patience), My Eyes, renvoyant aux problèmes d’addiction, appelait déjà III et ses thèmes touchant également à l’addiction et sa transmission à travers les générations. Loin des villes, III réactualise l’œuvre d’Hopper à l’heure contemporaine et rappelle ce monde parallèle où des familles se déchirent dans une Amérique délaissée par la mondialisation. Ce rêve est donc là, près des protagonistes, et pourtant ces derniers ne le touchent pas. Ils sont les absents des caractéristiques du monde moderne et contemporain.    

Destins tragiques

Chacune à leur manière, ces trois œuvres se terminent de manière tragique, dans tous les sens du terme. Que ce soit le tragi-comique du final de Giant avec la fin ridicule de Jett Rink, bourré à la célébration de son empire et de sa propre réussite par le Texas et la Nation entière, et de Jordan, battu à plate couture dans son progressisme maladroit par un gérant de diner raciste refusant l’entrée à des individus noirs. Que ce soit également la tragédie plus triste de Days of Heaven où Bill, rattrapé par son passé de meurtrier à Chicago, tue le fermier texan et, dans cette escalade mortelle, finit par mourir lui aussi, après tant d’efforts pour avoir échappé à une condition qui le rattrape finalement. Que ce soit, pour terminer, III et Junior Sparks qui braque une banque pour régler les dettes innombrables de son père avant que celui-ci ne se suicide face à l’arrivée de la police pour laisser le temps à son fils de fuir. 

Oui, dans l’ombre des maisons américaines peuplant les plaines, la tragédie semble frapper à chaque fois dans un déferlement de violence qu’amène cet isolement forcé. La fin ne tombe jamais comme un cheveu sur la soupe, elle n’est que l’apogée d’une série d’événements ayant conduit à cet achèvement. III représente à la perfection ce cheminement, grâce aux différentes générations qu’il dépeint et aux subtils indices glissés dans chaque vidéo. Ces indices montrent la façon dont Jimmy Sparks a pu être élevé, un enfant dont la mère a fui, qui conduit à un père défaillant et alcoolique que sa femme décide de quitter, sans doute en n’ayant pas eu d’autre choix. Junior grandit donc dans un environnement hostile a priori normal pour un adolescent de son âge (thème de la rupture dans It Wasn’t Easy to Be Happy for You) et pourtant si difficile pour un jeune homme en quête de liberté et incapable de partir alors qu’il voit tous ses camarades le faire comme on peut le comprendre avec Left for Denver qui cache un double sens puisqu’il est impossible ici de ne pas penser une seule seconde aux deux membres fondateurs de The Lumineers, Wesley Schultz et Jeremiah Fraites, quittant le New Jersey où ils peinent à percer pour Denver où ils rencontreront Neyla Pekarek pour former The Lumineers et connaître le succès qu’on leur prête. Impossible aussi de ne pas imaginer le frère de Jeremiah et meilleur ami de Wesley, Josh, mort d’une overdose en 2002, au centre de nombreuses des chansons de The Lumineers. III est donc aussi une ode à ceux qui n’ont pas su trouver leur place dans le rêve américain, rêve qui continue à échouer aujourd’hui. 

House by the Railroad, genèse d’une critique contre l’American Way of Life

House by the Railroad poursuit donc son influence dans la culture américaine contemporaine comme ce tableau l’a fait depuis des décennies. Cette influence se mesure d’autant plus que la fameuse American Way of Life s’est exportée à travers le monde et qu’Edward Hopper s’en est emparé pour en faire sa marque de fabrique, à savoir représenter ce mode de vie pour en montrer une face cachée emplie de solitude et de personnages renfermant une grande tristesse mais aussi une étonnante dignité dans leur isolement. L’œuvre du peintre américain qui nous intéresse ici ne comporte aucun personnage, et pourtant elle garde en elle cette caractéristique si particulière de l’art hopperien. Il a fallu House by the Railroad pour voir Nighthawks (1942). La première est un commencement indispensable pour introduire l’immense travail d’Hopper et une condition préalable de ses chefs-d’œuvre suivants mais aussi des pièces étudiées ici. Le pétrole découvert par Jett Rink coule dans la pompe de Gas (1940), autre tableau éminemment célèbre. Edward Hopper a créé un univers singulier dans lequel pouvaient se retrouver à la fois les self-made men et women de l’Amérique prospère et les déçus de celle-ci.

Parmi ces self-made men, Jett Rink. Parmi ces déçus, Bill, Abby, les Sparks. Chacun s’y retrouve avec tous le même espoir de faire partie des gagnants d’un système qui ne réserve que très peu de place aux abandonnés, ceux qui le long d’une voie de chemin de fer voit une demeure victorienne abandonnée, symbole d’une Amérique passée, terminus d’un rêve qu’ils n’effleureront pas, le train étant parti depuis bien longtemps sans les attendre. Mais il y a toujours cette espérance si prégnante, visible dans les paroles de ce qui reste à ce jour l’une des plus belles compositions de The Lumineers, Jimmy Sparks

Jimmy believed in the American way

A prison guard, he worked hard and made the minimum wage

He found his freedom like a man in a cage 

Effectivement, Jimmy croyait dans ce mode de vie américain, travaillant dur pour toucher un salaire basique, touchant du bout des doigts une liberté fragile qu’il n’aura jamais vraiment eu le temps de consommer. Le mythe tient, son tableau s’effrite, ses personnages s’évaporent. 

Nicolas Mudry

La notion de jihâd, cette inconnue si familière

Les attentats du 11 septembre 2001 ont porté à la connaissance du grand public la notion de jihâd (ou djihâd). Depuis lors, ce terme – ou plus fréquemment celui de « jihadiste » – fait régulièrement la une des journaux. Pourtant, malgré cette omniprésence, il est frappant de constater que la notion de jihâd reste, au mieux, floue, au pire, totalement inconnue du grand public. Généralement, le jihâd est interprété comme un équivalent de « guerre sainte », c’est-à-dire comme une entreprise violente accomplie au nom du Prophète de l’islam ou de son Dieu. Or, cette notion est bien plus complexe et riche que ce que chacun peut en comprendre dans les journaux.

Etudier la notion de jihâd nécessite d’éviter deux écueils : celui islamophobe, qui ne verrait l’islam que comme une religion violente et de haine, et celui niais, qui ne verrait l’islam que comme une religion emplit d’amour. Aborder la notion de jihâd  de manière neutre permet ainsi d’effectuer trois constats : il y a eu une indéniable évolution dans la compréhension de la notion de jihâd ; cette notion n’est pas laissée à l’appréciation de tout un chacun puisqu’elle est juridiquement encadrée ; et cette notion est totalement détournée et défigurée par l’usage qu’en font les différentes organisations terroristes, dont Al-Qaïda ou l’Etat Islamique.

Tout d’abord, il faut noter la différence qu’il peut exister entre la compréhension « originelle » (le terme n’est pas heureux mais nous voulons faire référence à la compréhension du terme dans son contexte historique, géographique et anthropologique d’origine) et la compréhension moderne de la notion de jihâd.

Le terme de « jihâd »n’apparaît en lui-même que quatre fois dans le Coran (IX, 24 ; XXII, 78 ; XXV, 52 et LX, 1) selon la recension de Biancamaria Scarcia Amoretti. Sur ces quatre emplois, un seul – le dernier – fait référence à un véritable combat. Si l’on élargit la recherche, la racine JHD apparaît trente-cinq fois dont trois fois pour désigner un acte purement spirituel, vingt-deux fois dans un sens général et seulement dix fois pour désigner une action guerrière. Comme le résume l’historienne Jacqueline Chabbi :

« Le mot djihâd […] désigne le fait de faire quelque chose. Il renvoie à la notion d’ « effort », djuhd, que l’on accomplit pour parvenir à un objectif. Cet effort suppose que l’on s’affronte à une difficulté – qui peut être importante – que l’on tente de surmonter pour parvenir à son but. Dans la notion d’origine, il n’est donc nullement question de guerre et encore moins de guerre sainte […]. La forme djihâd signifie donc faire un effort pour réaliser un objectif, voire, par extension, faire un effort en faveur de ou contre quelqu’un.»

La revue de l’occurrence du terme et de sa racine ainsi que la citation de Jacqueline Chabbi permettent de mettre en évidence que la dimension guerrière n’est pas la dimension la plus importante dans la notion de jihâd. En effet, il s’agit d’abord et avant tout « de faire un effort pour mener une action et aboutir à un résultat profitable ».

Jacqueline Chabbi approfondie ensuite son argumentation en prenant pour exemple les passages (XXIX, 8 et XXXI, 15) où les parents du Prophète font « acte de djihâd » contre lui : « nous [la divinité] faisons recommandation à un homme d’être bon envers ses parents ; mais s’ils [les deux parents] font tous leurs efforts contre toi, pour t’amener à associer à Moi [la divinité], ce dont tu n’as nulle connaissance, ne leur obéis pas » (XXIX, 8). Ici, l’expression « ils font tous leurs efforts contre toi », ou djâhadâ-ka en arabe, pourrait être littéralement traduit par « ils font acte de djihâd ». Pourtant, il n’est nullement question d’actions violentes dans ce passage.

Plus encore, la compréhension du jihâd comme un acte guerrier ou comme une guerre sainte est impossible dans les premiers temps de l’islam, temps dont se réclament pourtant les terroristes islamistes.

D’une part, la notion de martyr est absente de l’islam originel – id est de l’islam tel que compris et pratiqué dans son contexte historique, géographique et anthropologique d’origine. En effet, le terme arabe traduisant « martyr » est shahîd dont la racine SHHD se rapporte, selon Jacqueline Chabbi, « au fait d’avoir été présent en une circonstance, d’avoir vu et de pouvoir en attester sous serment » (cf. II, 282 ; III, 52 ; IV, 6 et 166 ; V, 106 ; XXIV, 4). Il n’y a ici aucune idée de dimension supérieure de la mort pour une cause juste.

D’autre part, l’historienne rappelle que le combat est « une voie problématique » dans le contexte d’origine de l’islam. Le terme « combat » correspond à l’arabe qitâl signifiant « fait de combattre quelqu’un ». Jacqueline Chabbi précise que ce combat se fait « non pas dans l’intention de [tuer l’adversaire] […] mais au risque que l’adversaire soit tué ou que l’on soit tué soi-même ». Dans son contexte d’origine, qui est un contexte tribal, le qitâl « est toujours de dernier recours étant donné les risques qu’il fait courir aux hommes du ou des groupes engagés ». Les risques sont en effet énormes puisque la mort de l’un des membres du groupe contribue à l’affaiblissement de celui-ci, voire, in fine, à sa disparition. Comme le souligne le théologien Karl-Friedrich Pohlmann dans son commentaire de la sourate VIII, des passages comme XXIV, 37 ou LXX 7-8 et 22-34, qui sont pourtant le « portrait du croyant modèle », ne contiennent « aucune indication quant à l’engagement pour le jihād ».

Pourtant, aujourd’hui, le jihâd est devenu un synonyme de guerre dans la voie d’Allah sans pour autant être une « guerre sainte ». D’ailleurs, le théologien Hans Küng explique qu’on « ne trouve nulle part dans le Coran l’adjectif « saint » associé au substantif « guerre » ; pour l’islam, une guerre ne peut jamais être « sainte » ». Si le jihâd débouche sur « le « combat », qîtal, à mener « dans la voie d’Allah », fi sabîl Allâh » (IV, 74) » c’est que la notion va être, selon Jacqueline Chabbi, prise en charge par « l’argumentation idéologique du Coran ». Le Coran va en fait récupérer le terme de jihâd, qui faisait partie de la langue de l’Arabie, pour en changer le sens et faire du simple effort un effort à accomplir dans la voie d’Allah. Cette réappropriation s’illustre bien dans la sourate IX dont Karl-Friedrich Pohlmann affirme qu’elle « reflète l’idéologie de ceux qui prônent l’action militante contre l’incroyance et les croyances déviantes ».

A la suite de cette évolution, aux alentours du XIe siècle selon l’historien Jean Flori, la réalisation du jihâd compris comme action guerrière sera largement encadrée par le droit musulman. Le jihâd apparaît alors comme un instrument juridique servant à l’extension du territoire de l’Islam, et non à la conversion des peuples des territoires conquis, puisque la conversion forcée est interdite (II, 256). Le chercheur David Cumin, dans son ouvrage Histoire de la guerre, explique que le droit musulman appréhende le jihâd comme un devoir collectif, il est donc un devoir des autorités qui sont les seules à pouvoir le déclarer. Cependant, le droit musulman reconnaît, si les autorités sont défaillantes, la possibilité pour n’importe quel ouléma de déclencher le jihâd. Celui-ci doit être annoncé avant tout combat, sans quoi, il deviendrait illégitime, et l’entreprise guerrière doit prendre fin quand les infidèles se soumettent, qu’ils se convertissent ou non. Le but du jihâd est ainsi identifié comme la défense ou la propagation de l’islam contre ses ennemis extérieurs ou intérieurs.

Ces développements amènent à reconnaître que le jihâd, tel que pratiqué par Al-Qaïda ou par l’Etat Islamique, est très éloigné de l’islam et de son droit. Bien qu’ils se réclament d’une pratique de l’islam pure en ce qu’elle correspondrait à celle du Prophète, les jihadistes, n’ont finalement pas une connaissance très poussée de ce à quoi pouvait ressembler cette pratique. Ce n’est en effet que tardivement que le jihâd est devenu une action guerrière dans voie d’Allah. De plus, les attentats-suicides, comme ceux du 11 septembre 2001, contreviennent à plusieurs grands principes de l’islam. Le chercheur Mohammad Al Subaie parle ainsi de « textes religieux mal interprétés » et même de « l’ignorance de certains prédicateurs ».

Enfin, d’un point de vue juridique, la pratique du jihâd par les organisations terroristes contrevient à l’ensemble des principes dégagés par les juristes musulmans à travers les siècles. Pour les jihadistes, l’islam et ses principes ne sont qu’une façade de ralliement dissimulant des objectifs politiques sans rapport avec la religion. Par exemple, si dans sa vidéo du 8 septembre 2007, Ben Laden en appelle plusieurs fois au Prophète, son discours surtout politique : il y évoque en effet les mass media, le financement des campagnes électorales étatsuniennes, la conduite de la guerre par les Etats-Unis etc. De même, dans une vidéo de février 1998, Ben Laden cherche à donner une justification religieuse à son entreprise guerrière en définissant les objectifs d’Al-Qaïda, que sont notamment la libération des mosquées d’Al-Aqsa et de la Mecque. Nos propos ne sont pas ici de dire que les jihadistes n’ont pas conscience de la dimension politique de leurs discours et de leur entreprise, ni même qu’ils ne sont pas convaincus d’agir comme ils le devraient au nom de l’islam. Nous ne pouvons pas nous prononcer sur ce point du fait d’un manque de renseignement.

Ces conclusions sur la pratique du jihâd rejoignent celles que nous formulions déjà dans un article précédent et auxquelles nous adhérons toujours (cf. « Religion et violence, une histoire récente », 05/08/2020) :

« La religion ne fait rien en elle-même ce sont les croyants qui agissent en son nom et l’analyse montre bien que les violences commises au nom de la religion sont en fait totalement dénuées de base religieuse ou d’une base totalement manipulée et déformée de sa signification. De tout temps, la religion a été utilisée, instrumentalisée par des finalités autres que la finalité religieuse. Il s’agit là d’un usage pervers et dévié de la religion qui se trouve parasitée par des considérations politiques. »

Mais comme nous l’avons dit au début de cet article : il n’est pas possible d’affirmer que l’islam et son livre saint sont exempts de toute violence. D’ailleurs, la Bible ou la Torah ne le sont pas non plus, ce n’est pas pour autant qu’il faut censurer ces passages, même si certains intellectuels le voudraient. Enfin, il n’est pas possible de laisser les actes d’Al-Qaïda et de l’Etat Islamique être associés à l’islam tant ceux-ci sont éloignés de grands principes que portent cette religion.

Guillaume GARNIER

Laïcité, une mise au point s’impose (encore) !

Aujourd’hui, la laïcité tient régulièrement une grande part dans le débat public français et, chaque fois que cette notion se place au devant de la scène, les débats à son sujet sont dramatiquement pollués par un nombre impressionnant de bêtises, à tel point qu’il n’est pas ridicule de se demander si cet appel récurrent à la laïcité dans certaines situations ne cache pas plutôt une haine pour une religion bien précise. Si cet article ne se propose pas d’être novateur sur la question – des articles similaires sont publiés chaque fois que la laïcité entre dans le débat public – nous le considérons tout de même comme nécessaire au regard des profondes inepties diffusées, volontairement ou non, par des personnes qui visiblement n’y connaissent pas grand chose. Notons que d’autres, au sein de cette revue, ont déjà traité de la question de la laïcité mais avec une approche portant sur un aspect bien particulier de la notion : laïcité dans l’armée (cf. Hadou Mariame, « La laïcité : explication par l’armée d’un concept encore flou », 25/06/2018) ou laïcité et enseignement du phénomène religieux (cf. Bourkaïb Sarah, « Etudier et enseigner les faits religieux aujourd’hui : une construction du vivre-ensemble ? », 13/02/2018). Si nous renvoyons évidemment le lecteur intéressé par ces questions à ces articles, c’est ici une présentation générale de la notion de laïcité dans le droit français mais aussi étranger que nous proposerons. Si la longueur limitée de cet article ne nous permet pas, à notre grand regret, de pouvoir présenter un panorama de l’histoire de la laïcité en France, nous conseillons cependant la lecture de « La laïcité française, une exception historique, des principes partagés » de Valentine Zuber publié dans la Revue du droit des religions du 1er mai 2019 pour une présentation succincte mais précise de cette histoire nécessaire à la compréhension de la conception française de la laïcité.

Si la notion de laïcité a une signification variable à travers l’espace (III), elle s’applique néanmoins dans des conditions bien précises définies par le droit français et européen (I). Cependant, son application peut être compliquée par des questionnements connexes que ceux qui font appel à elle ne semblent pas se poser (II).

La notion de laïcité, sens et application

Comme le faisait remarquer Didier Leschi, « le premier problème de la laïcité, peut-être celui qui est à la source de beaucoup de malentendus, de mésinterprétations est son absence de définition juridiquement précise. Car, même si depuis 1946, la laïcité est constitutionnelle, puisque notre “République est laïque”, son contenu ne relève d’aucune évidence. Et, en pratique, il est laissé à l’appréciation des tribunaux, en particulier du Conseil d’État, avec tous les aléas que cela suppose ». Il faut ajouter à cette absence de définition juridique un manque d’outil pour construire cette définition. En effet, « il n’existe aucune histoire du mot “laïcité” », mot qui ne se trouve même pas dans la fameuse loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État. Le terme apparaîtra par la suite dans la Constitution du 27 octobre 1946 dans son article 1 puis dans la Constitution du 4 octobre 1958 dont l’article premier dispose que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Cependant, si le terme ne se trouve pas dans la loi de 1905, cette loi de séparation des Églises et de l’État porte déjà la plupart des principes qui forment la laïcité : liberté de conscience et de culte (art.1), séparation des institutions publiques et religieuses (art.2) et égalité de tous devant la loi quelles que soient les croyances et convictions de chacun.

On voit ainsi déjà apparaître l’idée que, comme le disait Thomas Hochmann, « les règles qui concrétisent la laïcité n’imposent d’obligations qu’aux autorités publiques et aux personnes qui agissent en leur nom ». L’État est laïque, pas sa population ; l’État se sépare des églises mais sa population peut entretenir des relations avec celles-ci. C’est donc l’État, ses démembrements, ses représentants – les fonctionnaires –, ses bâtiments officiels qui sont neutres vis-à-vis des Églises et du phénomène religieux. Par conséquent, il n’est pas possible de demander à une femme musulmane de retirer son voile dans une salle de conseil régional si celle-ci n’est pas une élue ou une fonctionnaire en service à ce moment précis. Il n’est pas non plus possible de demander à une intervenante musulmane de retirer son voile lorsqu’elle est entendue par une commission d’enquête parlementaire si elle n’est pas une élue ou une fonctionnaire. Du moins, il n’est pas possible de leur demander de retirer leur voile sur le fondement de la laïcité car elles ne représentent pas l’État et ne sont donc pas astreintes à une obligation de neutralité, ce qui rappelle bien la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) dans son arrêt du 5 décembre 2017, Hamidovic c. Bosnie-Herzégovine. La neutralité de l’État signifie que celui-ci ne doit pas imposer à ses citoyens de convictions particulières. Cela passe par l’interdiction « d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit » (art.28 de la loi de 1905) mais cela passe aussi par la neutralité des agents des services publics qui ont l’interdiction de manifester leurs croyances dans le cadre de leurs fonctions. Ce dernier principe ressort de l’avis du Conseil d’État, Demoiselle Marteaux, du 3 mai 2000 : « Le principe de laïcité fait obstacle à ce qu[e les agents publics] disposent, dans le cadre du service public, du droit de manifester leurs croyances religieuses. » Le Conseil poursuit en précisant : « Il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que le fait pour un agent du service de l’enseignement public de manifester dans l’exercice de ses fonctions ses croyances religieuses, notamment en portant un signe destiné à marquer son appartenance à une religion, constitue un manquement à ses obligations. » Ce principe de neutralité des agents publics s’applique aussi aux fonctionnaires stagiaires – des personnes qui ont réussi le concours mais ne sont pas encore titularisées – depuis l’arrêt du Conseil d’État, Boutaleb, du 28 juillet 2017.

Comme nous l’avons déjà dit, les usagers du service public – de même que les collaborateurs du service public – ne sont pas soumis à l’obligation de neutralité sauf les usagers du service public de l’enseignement primaire et secondaire sur le fondement de la loi du 15 mars 2004. Cette loi qui interdit le port ostensible de symbole/signe religieux se justifie notamment par le jeune âge des usagers du service public de l’enseignement primaire et secondaire qui sont plus influençables. A noter que le port discret de ces même signes/symboles religieux sont autorisés. Tout comme il n’est pas possible d’imposer le principe de neutralité aux usagers du service public, il n’est pas non plus possible pour l’État d’interdire le port de signes religieux dans le domaine public – la rue par exemple – sur le fondement du principe de laïcité ainsi que l’affirma la CEDH dans son arrêt Ahmet Arslan c. Turquie du 23 février 2010. Ce rappel jurisprudentiel obligea le législateur français à modifier le fondement de la loi du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public. A l’origine, le législateur voulait baser cette interdiction sur la laïcité mais le Conseil d’État signala que cela n’était pas possible en vertu de la jurisprudence suscitée dans son avis du 30 mars 2010 sur les Possibilités juridiques d’interdire le port du voile intégral. Le législateur ne put donc fonder cette interdiction sur la laïcité et dut en appeler au principe de l’ordre public, notamment de la sécurité. La seule règle s’appliquant aux usagers du service public est l’interdiction de se prévaloir de leurs croyances pour éviter les règles concernant le fonctionnement du service public comme l’a rappelé le Conseil constitutionnel dans sa décision Traité établissant une Constitution pour l’Europe du 19 novembre 2004.

Le symbole/signe religieux, le point qui devrait occuper le débat

Là où se situe cependant tout le nœud du problème est la question de savoir ce qu’est un signe/symbole religieux puisque c’est le port ou l’apposition d’un tel signe/symbole qui est prohibé dans certaines circonstances. La question est bien de savoir ce qu’est un symbole/signe religieux et pourtant le débat public ne porte jamais sur cette question qui est toujours passée sous silence. Notre propos ici se basera plus que largement sur l’article de Jean-Marie Woehrling « Qu’est-ce qu’un signe religieux ? » publié dans Société, droit et religion auquel nous renvoyons le lecteur intéressé.

Le terme de « signe religieux » peut recouvrir trois réalités différentes que sont « le signe religieux comme manifestation d’une conviction religieuse ; le symbole religieux, instrument de la visibilité d’une religion ; le signe comme manifestation d’une obligation religieuse ». Au sens strict, il s’agirait d’« un objet ou [d’]un comportement (ou [d’]une combinaison d’un objet avec un comportement) qui vise à manifester l’adhésion à une conviction de caractère religieux de la personne qui le revendique ». Cependant, la question est de savoir si bel et bien on est en présence d’un symbole/signe religieux. L’exemple le plus parlant est celui du « foulard islamique ». Le foulard en lui-même n’est pas un objet cultuel mais il « vise à manifester l’adhésion à des préceptes musulmans ». Cette nature ressort uniquement du caractère subjectif, car si la personne ne le porte pas dans le but de manifester son appartenance à l’islam, il ne s’agit que d’un bout de tissu. C’est ainsi qu’un bandana, un bonnet de laine ou une charlotte médicale ont pu être considérés comme des voiles islamiques puisque les personnes qui les portaient le faisaient pour respecter les préceptes musulmans. Deux approches sont alors possibles : l’approche objective considérera que certains objets expriment une adhésion religieuse quelle que soit l’intention des personnes et l’approche subjective s’intéressera plutôt au contexte dans lequel l’objet apparaît ou le sens que lui donnent les personnes le portant. En Allemagne, la Cour constitutionnelle affirme que « c’est la signification donnée au signe par un nombre non négligeable de personnes qui [aperçoivent l’objet] qui est déterminant ». En France, la jurisprudence est assez aléatoire sur les symboles religieux. « Selon les cas, elle admet que la statue d’un évêque n’est pas un symbole religieux ; par contre une crèche ou une croix posée au sommet d’un bâtiment en est un. Ainsi, certains tribunaux semblent prendre pour critère le caractère “intrinsèquement religieux” d’un signe. Mais d’autres tribunaux poussent plus loin leur analyse et recourent alors au critère de l’intention de l’autorité qui a décidé d’exposer le signe en cause. […] La jurisprudence américaine retient de manière similaire depuis l’arrêt Lemon le test de l’approbation : l’autorité publique entend-elle par l’usage du signe en cause transmettre un message d’approbation ou de désapprobation d’une religion déterminée ? » Sur la question des crèches de Noël, le Conseil d’État, depuis son arrêt Fédération de la libre pensée de Vendée du 9 novembre 2016, considère que l’installation de telles crèches est par principe interdite dans l’enceinte d’un bâtiment public sauf circonstances particulières qui permettraient de lui reconnaître un caractère culturel, artistique ou festif. L’installation de ces mêmes crèches est par principe autorisée dans la rue en raison d’une présomption du caractère festif et sauf circonstances particulières qui feraient de ces crèches des actes de prosélytisme.

Cette diversité des approches concernant la définition du signe/symbole religieux – donc la diversité des réponses – s’est largement illustrée sur la question des crucifix dans les salles de classe. Les gouvernements allemand et italien avaient affirmé ne pas donner de valeur religieuse à la présence de crucifix dans les écoles. Le Conseil d’État italien a accepté ce motif et reconnaît que « le crucifix représente le symbole de la laïcité de l’État italien ». Il en va différemment du côté de la CEDH et de la Cour constitutionnelle allemande. Ces deux juridictions ont retenu « le caractère nécessairement religieux de ce signe ». La CEDH observe que « la présence du crucifix dans les salles de classe va au-delà de l’usage de symboles dans des contextes historiques spécifiques » et note que « la présence du crucifix peut aisément être interprétée par des élèves de tout âge comme un signe religieux » pour conclure qu’il s’agit d’« un symbole qu’il est raisonnable d’associer au catholicisme ». La Cour constitutionnelle allemande avait de son côté affirmé que « la croix était le symbole d’une conviction religieuse particulière et non pas seulement l’expression d’une civilisation occidentale marquée par le christianisme… c’est même le symbole fondamental du christianisme ». Si, finalement, l’Italie fut autorisée à conserver des crucifix dans ses salles de classe en raison de son histoire et de sa culture, ces trois jugements – italien, allemand et européen – exposent « les trois définitions du symbole religieux : la définition substantielle (par référence à la nature intrinsèque du symbole), la définition finaliste (par référence aux objectifs recherchés) et la définition empirique (par référence à la perception du public) ». C’est bien cette question qui devrait être au devant de la scène des débats publics sur la laïcité, cependant, le caractère religieux de l’élément en cause est toujours présumé, réduisant le débat au simple droit positif qui est très clair et le privant des intéressantes controverses sur la nature religieuse ou non d’un objet.

 La notion de laïcité, des acceptations différentes d’un État à l’autre

La laïcité n’existe pas, il n’existe que des modèles différents de laïcité et donc des organisations différentes des relations avec les Églises, des organisations différentes de la neutralité de l’État. « Il n’y a que des formes diverses et contextualisées de laïcité, issues de processus historiques de laïcisation, tous distincts » comme le disait Valentine Zuber. L’arrêt Ebrahimian c France rendu le 26 novembre 2015 par la CEDH montre que le modèle français qui interdit totalement le port de signes religieux par les agents publics est un modèle rare, puisque sur les 47 États membres du Conseil de l’Europe, seuls 5 États – Turquie, Suisse, Ukraine, Allemagne et France – ont un tel modèle. Le modèle de laïcité français choisit de ne pas voir les convictions et croyances, de ne pas s’en approcher et donc demande aux représentants de l’État de ne pas manifester leurs convictions, mais d’autres modèles existent où la séparation entre les Églises et l’État signifie une coopération égale entre l’État et les Églises par des subventions, des compétences et une possibilité de manifester sa conviction.Comme le souligne Stéphanie Hennette Vauchez, « dans de nombreux pays, la neutralité de l’État est […] attestée […] par la diversité religieuse des représentants de la puissance publique et non par leur soumission à une règle de neutralité. Ainsi, le port de signes religieux par les représentants de la puissance publique peut être non seulement toléré, mais aussi aménagé ». C’est ainsi que des agents publics britanniques, canadiens ou états-uniens peuvent porter le voile, ou un turban pour les sikhs par exemple. Les États-Unis ont un système de séparation avec les Églises qui se base sur les premier et quatorzième amendements. Ce « mur de séparation entre l’Église et l’État » comme l’écrivait Jefferson en 1802 fut par la suite développé par la Cour suprême qui, dans son arrêt Everson v. Board of Education, interdit formellement à toutes les autorités publiques « d’aider une religion, d’aider toutes les religions, ou de préférer une religion à une autre ». Ce mur est mis à terre si, selon la juge O’Connor, un État « communique un message d’approbation de cette religion. […] Le premier amendement est enfreint si l’État souhaite communiquer un message d’adhésion à une religion, mais également si tel est le message effectivement communiqué, quand bien même l’État n’avait pas une telle intention ». C’est le contexte qui va primer dans l’analyse de la mesure ou du signe/symbole, conduisant la juge O’Connor à comparer le signe/symbole religieux à un tableau religieux exposé dans un musée : personne n’en demanderait le retrait au nom du principe de laïcité. En Allemagne, mais aussi en Italie ou en Espagne, certaines confessions religieuses – principalement chrétiennes – peuvent avoir des compétences concernant certains domaines.

Guillaume GARNIER