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[Tribune] Retour sur une semaine de manifestations antiracistes à Lille

Suite à la mort de George Floyd, un Afro-Américain assassiné par un policier blanc dans la ville de Minneapolis le 25 Mai 2020, les populations racisées, appuyées par les populations blanches, se sont soulevées partout dans le monde contre les crimes racistes et se sont rassemblées autour du mouvement “Black lives matter”. En France, ce meurtre a fait écho à de nombreuses affaires de violences policières, et notamment à celle d’Adama Traoré, mort le 19 Juillet 2016, suite à un contrôle de police. De plus, la crise sanitaire due à la Covid-19 et les mesures de confinement en France ont permis de rendre encore plus visibles les inégalités face à la police. Cette dernière a largement profité de cette situation exceptionnelle pour commettre des contrôles et des arrestations abusives auprès des populations vivant dans les quartiers populaires. Tandis que de l’autre côté, de nombreuses vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux, montrant des individus, essentiellement blancs et issus des classes aisées, faisant la fête dans certaines rues de Paris alors que les mesures de confinement étaient toujours actives. La France n’a donc pas fait exception et a rejoint ce soulèvement transnational. Le meurtre de George Floyd a donné un second souffle à la lutte d’Assa Traoré, pour obtenir justice pour son frère, qui organise donc, le mardi 2 Juin, une manifestation à Paris. De nombreuses villes de France vont suivre l’appel d’Assa Traoré. 

À Lille, de nombreuses manifestations vont être également organisées contre le racisme et les crimes racistes de la police. Les chants des manifestants sont pourtant un peu différents : aux “Justice pour Adama”, viennent s’ajouter les “Sélom, Matisse, on n’oublie pas, on pardonne pas”. En effet, la ville a connu sa propre affaire de bavure policière quand deux jeunes ont été percutés par un train pendant qu’ils tentaient d’échapper à un contrôle de police. De plus, à la différence de Paris, les mobilisations à Lille ne sont pas structurées autour d’organisations comme c’est le cas à Paris avec le comité “Vérité pour Adama”. Les organisateurs ont toujours été changeants, multipliant ainsi le nombres de mobilisations (souvent trois par semaine). 

Cette tribune propose de faire l’état des lieux des quatre mobilisations antiracistes auxquelles j’ai participé à Lille le 2 Juin, le 4 Juin, le 6 Juin et le 9 Juin 2020. De plus, il s’agit ici d’analyser le “maintien de l’ordre” pendant les manifestations et comment celui-ci tend à essouffler le mouvement. On s’intéressera aussi aux comportements des manifestants et à la récupération de certains groupes politiques. 

Mardi 2 Juin 2020

Le rassemblement du Mardi 2 Juin est illégal, pourtant, beaucoup de manifestants répondent présents. D’une part, car la mort de George Floyd est encore récente et fait écho à toutes les affaires de violences policières en France. D’autre part, parce que tout le monde a l’impression de participer à quelque chose d’historique. Sur les réseaux sociaux, le vocabulaire antiraciste et décolonial s’installe ; on commence à parler ouvertement de “privilège blanc”, de “racisme structurel, systémique”. Ce vocabulaire s’installe également peu à peu sur les plateaux télé, qui invitent un peu plus des concerné.es. Ce mardi 2 Juin, on a le sentiment qu’on doit être là, comme tous les autres manifestants à travers le monde. Malheureusement, il y a aussi une grande part des manifestants qui sont là plus pour suivre la tendance que par conviction politique. Cependant, pour l’heure, tous les manifestants se rassemblent à la place de la République. On y voit des gens de partout, mais on peut largement affirmer avoir une prédominance de jeunes de moins de 25 ans. Après un moment de rassemblement sur la place, le cortège veut commencer une marche, qui est pourtant interdite. Au bout de quelques minutes, les forces de l’ordre doivent se résigner à nous laisser passer. Nous commençons à marcher, tout en scandant divers slogans. L’accès au centre ville nous est même autorisé et nous arrivons à la place Charles de Gaulle. Les forces de l’ordre nous suivent, mais de loin, et on sent que le mouvement est complètement pacifique. Après un petit rassemblement sur la place Charles de Gaulle, le cortège s’élance vers le Vieux Lille qui est un quartier très riche de la ville, qui habite les grandes marques de luxe. Pourtant, là encore, l’accès nous est autorisé. Aucune boutique de luxe n’est pris pour cible par les manifestants, et tout se passe dans le calme. Après près de deux heures de manifestation, nous arrivons en face du Commissariat de Police. L’organisateur de la manifestation discute longuement avec les forces de l’ordre et finit par prendre un mégaphone pour nous dire que la manifestation est terminée. Parmi les manifestants, les avis sont mitigés. D’un côté, la manifestation a été une réussite car elle s’est déroulée pacifiquement, de l’autre, certains propos de l’organisateur faisant l’éloge de la police durant cette manifestation ont choqué certains manifestants. Quoi qu’il en soit, un autre appel à manifester est fait deux jours plus tard, à la même heure et au même endroit. 

Jeudi 4 Juin 2020

La première manifestation a été un succès, la ville de Lille se mobilise et organise une manifestation le Jeudi 4 Juin, alors même qu’aucun appel n’a été fait à Paris, ni dans les autres villes de France. Ce rendez-vous est donc exclusif à Lille, d’autant plus que le rassemblement est organisé par le groupe antifasciste de Lille. Après un court rassemblement à la place de la République, le cortège décide de s’élancer dans la rue du Molinel pour reprendre le même itinéraire que la mobilisation précédente. Encore une fois, le nombre de manifestants est très important sans qu’on puisse pourtant estimer un nombre exact. La manifestation de mardi, puisqu’elle s’est bien déroulée, a attiré beaucoup plus de gens qui étaient réticents à aller manifester. Cependant, après seulement quelques mètres dans la rue du Molinel, les forces de l’ordre décident de nous barrer l’accès en condamnant les trois issues : devant, à gauche et à droite. Après plusieurs minutes où les manifestants demandent pacifiquement aux FDO de céder le passage, il est décidé de se diriger à droite, pour contourner la police. On voit clairement que la doctrine de la police est différente et qu’elle ne nous laissera pas manifester comme la dernière fois. Après un petit détour, le cortège arrive à rejoindre la rue du Molinel à nouveau et approche de la Gare Lille Flandres. Là encore, de nombreux CRS nous bloquent la route, en nous refusant l’accès au centre ville malgré le caractère pacifique de la manifestation. La majorité des manifestants ne veulent pas prendre un autre itinéraire qui nous éloignerait encore plus loin du centre ville, et scandent “Laissez nous passer” aux forces de l’ordre. En revanche, après plus d’une demi-heure d’attente, le cortège se sépare en deux. Je fais partie de ceux qui sont restés dans la rue du Molinel, et après avoir coupé le cortège en deux, les forces de l’ordre commencent à lancer les premiers gaz de ces manifestations antiracistes. S’ensuit un mouvement de panique générale où la plupart des manifestants se mettent à courir. En effet, beaucoup de mobilisé.es participent à leurs premières manifestations et ne maîtrisent pas tous les codes et les pratiques militantes. Finalement, après plusieurs charges de la police et du gazage, beaucoup de manifestants quittent la manifestation et le cortège perd peu à peu en nombres. Quelques manifestants brûlent une ou deux poubelles et requièrent une intervention des pompiers qui sont applaudis par les manifestants. Après plus de deux heures bloqué à la fin de la rue du Molinel, le cortège s’est divisé en de nombreux petits groupes. La manifestation a un goût amer pour la plupart des manifestants : impossibilité de faire entendre sa voix et blocage de la manifestation par les forces de l’ordre. Le rapport à la police change et le sentiment de haine envers elle augmente.

 

Samedi 6 Juin 2020

Après une manifestation catastrophique qui n’a pas permis de faire passer le message des manifestants, les personnes mobilisées sont toujours aussi nombreuses. Ce jour-là, la manifestation est organisée par les antifascistes et la section Nord du Front Uni de l’Immigration et des Quartiers Populaires (FUIQP). La stratégie est différente car le cortège ne s’élance plus vers le centre ville mais commence sa marche dans la rue Inkermann pour aller manifester ensuite dans la rue des Postes. La police ne nous arrête pas quand nous sommes dans les quartiers populaires et la marche se passe plutôt bien. En revanche, lorsque, après plus de 30 minutes de marche, le cortège approche du centre ville, une ligne de CRS nous empêche d’avancer encore une fois. Il est décider de mettre un genou à terre et un poing en l’air devant les forces de l’ordre pour montrer que le mouvement est pacifique. Malgré cela, les CRS ne bougent pas et le cortège prend finalement une autre direction pour les contourner. Une nouvelle fois, nous sommes bloqués et le cortège se divise en une multidude de petits groupes, qui facilite l’action des forces de l’ordre. Ils chargent, ils nous gazent, mais finalement, nous atteignons la place de la République, là où le cortège avait démarré. Nous pensions que la manifestation allait se terminer mais l’autre partie du cortège arrive aussi sur la place par le Boulevard de la Liberté. Le cortège est de nouveau rassemblé et la manifestation continue, en essayant de se diriger vers le centre ville. Du côté des manifestants, certains jettent des pierres et pavés sur la police mais sont souvent arrêtés par des manifestants pacifiques, qui ne veulent pas donner à la police des raisons de charger. Les CRS gazent en abondance la place de la République pour diviser les manifestants mais le vent renvoie les gaz sur eux. La plupart des manifestants remettent le genou à terre et le poing levé pour montrer le caractère pacifique du mouvement. D’autres s’allongent sur le ventre en imitant la façon dont George Floyd a été assassiné. Après une demi-heure de gazage, la manifestation est terminée, avec là encore, un goût amer dans la bouche des manifestants. 

Mardi 9 Juin 2020

Ce Mardi 9 Juin, beaucoup de manifestants ne sont pas venus à cause de la répression de la police, mais aussi de la tournure que prend le mouvement. On voit de moins en moins de personnes racisées et de plus en plus de groupes divers, comme des Gilets Jaunes, des antifascistes, etc. C’est donc un cortège beaucoup moins grand qui s’élance vers le boulevard de la Liberté. À ma plus grande surprise, les chants sont quasi inexistants et la plupart des manifestants s’attendent plus à devoir affronter la police plutôt que de porter un message. Comme d’habitude, depuis la manifestation du 4 Juin, les forces de l’ordre bloquent à nouveau les manifestants après 10 minutes de marche obligeant le cortège à se rediriger vers la place de la République quelques mètres plus loin. Le cortège se dirige vers le parc Jean-Baptiste Lebas où il est encore bloqué dans une petite rue. Malgré le fait que les manifestants attendent dans le calme qu’on les laisse passer, la police nous encercle dans cette rue et nous charge. Nous sommes forcés de tourner et nous arrivons finalement au début du boulevard Victor Hugo. Sur la route, beaucoup de poubelles sont brûlées pour empêcher les forces de l’ordre d’avancer derrière nous. Au milieu du boulevard, nous sommes stoppés par les forces de l’ordre qui nous gazent à plusieurs reprises créant un immense nuage de fumée. Les manifestants sont obligés de tourner pour rejoindre les quartiers de Porte d’Arras. Les CRS nous suivent et nous balancent des lacrymogènes dans le dos, touchant aussi, de nombreux enfants qui jouaient dans un parc. Ayant été profondément choqué par les forces de l’ordre qui ont gazé des enfants dans un parc, je le suis de nouveau mais cette fois contre des manifestants qui décident de brûler des poubelles dans ce quartier populaire. Je ne comprends pas comment on peut participer à une manifestation antiraciste et affaiblir des populations racisées vivant dans un quartier populaire. D’ailleurs, plusieurs manifestants vont essayer de les empêcher et de les brûler. Nous arrivons ensuite à côté du métro Porte d’Arras où de nombreux CRS nous attendent. Ils décident de nous charger et le cortège est encore divisé en plusieurs petits groupes. Je fais partie d’un de ces groupes, et nous essayons de retrouver les autres. Mais après plus de 30 minutes à marcher dans le quartier Moulins, nous ne retrouverons jamais le cortège principal, qui s’était lui-même divisé. La manifestation se termine par des contrôles d’identité à côté de la station de métro de Porte de Douai. 

Conclusion sur le mouvement à Lille

Alors qu’il y avait un appel à manifester le samedi 13 Juin, je ne m’y suis pas rendu. Comme beaucoups d’autres manifestants, j’ai considéré que la répression policière m’empêchait de m’exprimer. En effet, à partir du Jeudi 4 Juin, le dispositif policier s’est renforcé et le maintien de l’ordre s’est fait au nom d’une répression instantanée des manifestants. De nombreux mobilisé.es ont considéré que leur voix ne pouvait être entendue dans la rue, et cherchent de nouvelles voies pour exprimer leurs revendications. De plus, beaucoups de manifestants directement concernés par le racisme ont fait part de leur sentiment d’avoir été dépossédés de leurs luttes par des groupes politiques qui appuient leurs propres revendications. La collusion entre, d’une part, une répression policière forte, et d’autre part, une privation de la parole par des groupes politiques, crée un sentiment de frustration chez les manifestants. Cette instrumentalisation du mouvement “Black lives matters” n’a pas eu lieu à Paris où une organisation forte structure les manifestations. En revanche, à Lille, l’absence d’organisateurs réguliers a permis une convergence des luttes qui est défavorable au combat antiraciste. En effet, ici, certaines luttes n’ont pas lieu d’être car elles participent à affaibli le mouvement BLM en supplantant la parole des racisées. La parole des concerné.es doit supplanter celle des groupes politiques composés en majorité d’hommes blancs, pour que le combat puisse être mener comme il l’est à Paris et dans le monde. 

Iván HAVERLANT

[TRIBUNE] Copies du bac retenues, les bacheliers pris en otage par la contestation des professeurs

Depuis plusieurs jours, des syndicats ainsi que des professeurs de différentes académies appellent à la grève afin de montrer leur hostilité envers l’imminente réforme du bac mise en place par Jean Michel Blanquer. 126 000 élèves seraient concernés. En outre, cette crise à l’intérieur de l’Education Nationale dépeint également des enseignants soucieux d’avoir de meilleures conditions de travail. Toutefois, les élèves et les parents d’élèves affichent leur volonté d’avoir les résultats à la date butoir du 5 juillet. Retour sur cet épisode qui pourrait faire l’objet de sanctions disciplinaires voire financières.

La tribune n’a pas pour objet de critiquer le fondement des revendications qui sont pour la majorité légitimes, mais le moyen de les exprimer. En effet, si la réforme du bac était loin de faire l’unanimité chez le corps enseignant, la perspective de ne pas corriger l’examen était quelque peu inattendue. Cependant, si la volonté d’instaurer un bras de fer avec monsieur Blanquer est réelle, il est dommageable que ce soit les élèves qui en paient le prix.

Le jour des résultats est pour beaucoup d’élèves le symbole de la transition entre adolescent et adulte. L’obtention du baccalauréat est synonyme d’inscription dans des écoles ou à l’université. C’est un véritable passeport qui officialise l’entrée dans les filières choisies sur Parcoursup.

Dans le cas où la rétention des notes s’applique, le ministre de l’Education nationale a récemment confié qu’il faudrait prendre en compte le contrôle continu pour noter les lycéens. Néanmoins, si   les copies sont corrigées ultérieurement, la meilleure note obtenue entre ce dernier et le résultat au bac serait retenue.

Cette confession du ministre a fait couler beaucoup d’encre et a sidéré bon nombre d’enseignants qui évoquent assez justement une inégalité de traitements et de conditions. Cependant, l’ironie du sort est la suivante : l’importance accordée au contrôle continu dans la réforme du bac a été fustigée, mais c’est cette méthode de notation qui est finalement retenue pour pallier les résultats manquants. Cette issue de secours est envisagée du fait de l’imbroglio causé par ces professeurs refusant de corriger les copies. Vouloir installer un rapport de force est une chose, mettre de l’huile sur le feu et ne pas améliorer l’état des choses en est une autre.

D’une part, il sera intéressant de voir la marge de manœuvre dont dispose le ministère face aux différents problèmes à régler dans les prochains jours. Des recours devant le Conseil d’Etat pourraient être engagés en cas de contrôle continu. D’autre part, les professeurs grévistes sont passibles de blâmes suite à leur refus. Toutes ces interrogations trouveront leurs réponses dans les prochains jours.

Pour conclure cet article, je tiens à rappeler que les professeurs visés sont minoritaires du fait de la proportion assez faible des copies concernées par ces grèves. Procéder à un amalgame serait intellectuellement malhonnête.

Sources : https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/07/04/la-parade-de-jean-michel-blanquer-contre-la-greve-des-notes-au-bac_5485275_3224.html

https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/cote-d-or/dijon/greve-correcteurs-du-bac-syndicats-enseignants-maintiennent-pression-1694082.html

Milan Busignies

[TRIBUNE] Quand allons-nous nous préoccuper du sort des Ouïgours ?

Une petite fille ouïgour, dans les bras de son père, arborant le drapeau indépendantiste dans un coeur, comme pour illustrer que le combat pacifique contre l’oppression n’est pas mort. Combien de personnes ont déjà entendu parler des ouïgours ?  Cette population se situe essentiellement dans la région chinoise du Xingjiang, avec une population estimée à 10 019 758 millions d’habitants. Ces musulmans sunnites, turcophones, font aujourd’hui l’objet, comme de nombreuses minorités à l’époque de Mao Tsé-Toung, d’une véritable persécution. Le plus choquant, si ce n’est les thérapies de conversion que subirait un million d’ouïgours dans des camps de détention, est le silence ; celui autour de cette tragédie humaine.


Un silence des médias et de l’opinion publique

Il est vrai que ces dernières semaines certains médias se sont petit à petit emparés du sujet. Malheureusement cela reste marginal. Cela fait depuis plusieurs décennies que la répression sur la communauté ouïgoure a commencé. Sur le fond légitime de la lutte contre le terrorisme islamiste, le gouvernement chinois y a vu un moyen de brimer cette minorité. En effet, plusieurs individus ouïgours ont été impliqués dans des mouvements terroristes en Chine et à l’étranger, la population ouïgoure étant répartie dans d’autres pays à l’instar du Kazakhstan, de l’Ouzbékistan ou du Kirghizistan. Ceci étant, la Chine a, sous couvert de la menace terroriste islamiste, réduit la culture riche de la communauté ouïgoure à de simples rituels folkloriques. En 2008, lors d’un séisme dans la province de Sichuan, les bâtiments historiques de la ville ouïgour Kachgar sont remplacés par des habitations dont l’architecture ne ressemble en rien à la précédente. L’attentat meurtrier perpétré le 28 octobre 2013 sur la place Tian’anmen de Pékin par des terroristes ouïgours renforce la haine des chinois Hans envers l’ensemble de la minorité du Xingjiang et, corrélé à une presse muselée voire cadenassée par le gouvernant, amène aux pires atrocités. En 2018, selon l’ONU, près d’un million de ouïgours sont détenus par les autorités chinoises dans des camps. Ces derniers auraient été édifiés par le gouvernement dès 2014 et des centres de rééducation seraient également en expansion. La France est touchée par ce phénomène puisque de nombreux ouïgours se sont réfugiés au sein de l’hexagone. Récemment, le magazine Foreign Policy a révélé que la police chinoise a exigé des Ouïgours vivant en France de fournir un certain nombre d’informations sans quoi des membres de leur famille restés en Chine pourraient subir des représailles. Alors que le sort tragique des Rohingyas en Birmanie a mobilisé l’ensemble de la bien-pensance française et que le sujet est devenu viral sur les réseaux sociaux, aucun média ni aucune personnalité ne s’empare de ce drame humain. Tout au long de l’année 2018, les médias français ont écrit des articles, mais aussi relayé des témoignages de réfugiés ouïgours en France dont des membres de la famille sont dans des camps de rééducation, sans que l’opinion ne s’en soit saisi. Par ailleurs, le sujet est resté dans son ensemble très peu médiatisé comparé à la gravité de la situation.

Un silence de la communauté internationale

Ce silence des médias et de l’opinion publique reflète le silence de la communauté internationale. Si ce n’est la Turquie qui a dénoncé le 9 février 2019 les actions du gouvernement chinois envers la minorité musulmane, aucun pays de tradition musulmane ni aucun pays en général n’a officiellement pris position contre l’action de l’Empire du milieu. Encore une fois, le cas des Rohingyas a été révélé au grand jour par la notoriété d’Aung Sang Suu Kyi, qui s’est vue critiquée de toute part, par une grande partie de la communauté internationale. De plus, le pays que dirige celle qui a reçu le prix Nobel de la Paix en 1991 est une puissance incomparable comparée au géant chinois. Trop d’intérêts économiques sont en jeu pour oser contester sur la scène internationale les actions de la Chine. Si le manque d’information et de précision pourrait expliquer la timidité de la communauté internationale à se prononcer clairement contre les agissement de Pékin envers les ouïgours, des preuves par satellite ont été apporté de l’existence de ces camps et plusieurs réfugiés ouïgours n’ont plus aucune nouvelle des membres de leur famille restés en Chine. L’influence de cette dernière au sein du système des nations unies et d’autres organisations internationales pourraient également s’avérer être un frein contre toute procédure lancée à l’échelle internationale contre les agissements du gouvernement chinois. Il faut espérer que la décision prise il y a quelques mois par la Cour pénale internationale de se déclarer compétente pour juger la déportation des Rohingyas puisse initier enfin une mobilisation contre la persécution des ouïgours en Chine.

Un silence appelant à se mobiliser

Il est temps d’agir. Si bien sûr, il ne s’agit pas d’interférer dans les affaires intérieures d’un pays, comme c’est malheureusement le cas trop souvent, conduisant à des drames politiques, les conversions dont sont victimes l’ensemble des ouïgours atteint le cœur de nos valeurs humaines. Tant de minorités et de groupes culturels sont en danger dans le monde, disparaissent dans l’indifférence totale. Il est grand temps que la communauté internationale, mais aussi des pays comme la France, qui ont sur leur territoire des réfugiés ouïgours, osent s’affirmer et dénoncer ces persécutions.  En 2009, une cinquantaine d’ouïgours s’étaient rassemblés place du Trocadéro pour déjà dénoncer la disparition de leur communauté. Que s’est-il passé en dix ans ? Une simple perte de temps. La communauté ouïgoure continue à disparaître dans une indifférence presque totale, alors que les réseaux sociaux ont prouvé qu’ils pouvaient mettre sur la table des puissants des sujets qu’ils ne voulaient pas voir jusqu’alors. Parler de la situation des ouïgours autour de soi, faire connaissance de cette communauté via les informations dont regorge internet et relayer des témoignages, des reportages sur les réseaux sociaux peut paraitre insignifiant mais permettrait peut-être d’enfin introduire le sujet dans le débat public.

Melchior Delavaquerie  

[TRIBUNE] Le boycott des journalistes de BFMTV, révélateur d’une fracture entre les journalistes et la société

Lundi 7 janvier, les journalistes de BFMTV ont décidé de ne pas couvrir la mobilisation des gilets jaunes afin de protester contre de multiples agressions, injures et menaces dans un contexte d’impopularité grandissante. Cette action fait figure d’appel à l’aide et pose la question du rapport de l’opinion avec les journalistes.

Dans notre territoire hexagonal, les hommes dont le métier consiste à « porter la plume dans la plaie » selon l’expression d’Albert Londres, sont fréquemment les cibles de politiques et de populistes de droite comme de gauche, même parfois du président Emmanuel Macron.  Par conséquent, le ressentiment d’une partie de la société est visible à l’occasion de manifestations comme celles des gilets jaunes qui s’estiment lésés, manipulés par le pouvoir médiatique.

Il ne faut tout de même pas oublier que la presse peut exercer le rôle de 4ème pouvoir et constituer un bouclier aux dérives conspirationnistes et aux déferlantes de fake news ou d’infox qui prolifèrent via les réseaux sociaux et alimentent des théories du complot basées sur des présupposés faux.

Les journalistes demeurent le baromètre de santé démocratique d’un pays. En effet, liberté d’expression, de presse et pluralisme médiatique sont des conditions sine qua none au développement d’un système sain et durable. On le voit par exemple en Russie ou dans des pays du Moyen-Orient ; les journalistes d’opposition sont enfermés voire même tués du fait de leur dissidence. Il n’est évidemment pas question de problèmes aussi graves en France. Mais la représentation de l’image journalistique par une partie de la société française est préoccupante.

Néanmoins, ces considérations sont pour la plupart fondées sur des arguments tout à fait légitimes. Il convient de les évoquer afin de les comprendre.

Une impartialité parfois dénuée de crédibilité à cause de conflits d’intérêts.

Le journal La Croix a fait un dossier sur la défiance des français. Le constat est accablant : moins d’un quart des français pensent que journalistes sont capables de résister aux pressions politiques ou des industriels. Comment expliquer un tel chiffre ?

La raison qui vient naturellement à l’esprit est la forte dépendance des médias aux grands groupes industriels. Par exemple, l’homme d’affaires tchèque Daniel Kretinsky a racheté 49% des parts du Monde après avoir racheté Elle, Marianne et Télé 7 jours.

En outre, les journalistes du Monde ont expliqué qu’il avait bénéficié de l’évasion fiscale.

Quand on sait que Le Figaro est détenu par le groupe aéronautique Dassault, Canal + par le groupe de logistique Bolloré, on comprend aisément le scepticisme exacerbé d’une partie des citoyens français par rapport à la ligne éditoriale de certains médias.


Les chaînes d’informations en continu comme catalyseurs du ressentiment à l’égard de la presse.

Avec l’avènement des chaînes d’informations 24 heures sur 24 7 jours sur 7, la quantité prime bien souvent sur la qualité. Nous pourrions dire que le sensationnalisme prend le bas sur l’information. De plus, ce type de chaînes s’étant multiplié depuis quelques années, la concurrence s’est installée. Par conséquent, une course au scoop est observée afin de capter le plus d’audience possible.

Le décalage temporel entre l’agenda médiatique et l’agenda politique est extrêmement important. Là où une information peut être sortie rapidement, une décision politique nécessite du temps, des débats et de la réflexion. Ainsi, les chaînes ont parfois tendance à meubler durant les périodes ou aucune information qualitative n’est disponible. Voici ci-dessous une photo trouvée sur la page Facebook  « Boycott BFMTV » manifestant son opposition à la chaîne.

L’impact des réseaux sociaux

Face aux mutations du numérique, la presse peine à s’adapter et voit des potentiels lecteurs s’éloigner. Ceux-ci privilégient des sources d’informations comme Twitter ou Facebook. Cependant, l’importance accordée à certains utilisateurs alléguant des faits totalement faux est un problème dramatique. Ces derniers choisissent les informations qu’ils veulent obtenir en aimant telle ou telle page, en bloquant ou en suivant telle ou telle personne selon ses opinions politiques. De ce fait, les informations émanant de médias traditionnels sont considérées comme désuètes. Aucun filtrage n’est opéré, chacun peut laisser libre cours à sa pensée et ses propos parfois honteux. L’instantanéité est privilégiée à l’heure des flux interminables et incontrôlables

Le rôle des journalistes est donc de comprendre le malaise profond et l’incompréhension de la société à leur égard pour se porter garants d’une information sûre et vérifiable. Aujourd’hui, n’importe qui peut être influencé par des informations fausses ou non objectives, c’est pourquoi il est inacceptable de traiter comme certains manifestants l’ont fait l’un des plus grands contre-pouvoirs de nos démocraties occidentales modernes. Est-ce une fracture irréversible ou au contraire peut-elle rétrécir grâce à un changement radical des méthodes des médias ? La question mérite d’être posée et les prochaines échéances politiques et sociales nous permettrons de mieux nous positionner.

Milan Busignies

[TRIBUNE] Les droits homosexuels, ou lorsque tenir la main de la personne de son choix est un combat

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@crédits photo Laurence Rasti pour M le magazine du Monde

En 2018, dans encore 72 pays du monde, l’homosexualité est considérée comme un crime. En tête d’affiche, j’ai nommé la Tchétchénie, qui ne se donne même pas la peine de cacher, ou même de nuancer, son homophobie. Les discours antigay du président tchétchène, Ramzan Kadyrov font froid dans le dos et me rappellent l’idéologie d’un certain nazi notoire : « il faut se débarrasser des gays pour purifier le sang tchéchène ». Le fossé est énorme entre les pays prêts à tuer pour le simple fait d’aimer une personne de même sexe et ceux autorisant le mariage homosexuel. L’ouverture d’esprit et la tolérance semblent malheureusement être des concepts abstraits dans de nombreux pays.

Voici un petit aperçu de la situation des homosexuels dans le monde.

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Afrique, Europe de l’Est, Asie… Ces continents font partie de ceux où admettre un penchant pour une personne de même sexe se transforme en opération suicide. La norme hétérosexuelle oppressante, voire omnipotente, cause de fait la mort ou l’emprisonnement de nombreuses personnes.

En Afrique, 33 pays criminalisent encore l’homosexualité. Le Sénégal, par exemple, considère « ça » comme un crime contre la société, voire une malédiction. Et c’est tout à fait légal. Le code pénal sénégalais, aux termes de l’article 319 du Code pénal adopté le 21 juillet 1965, condamne d’une peine d’emprisonnement – allant de 1 à 5 ans –  et d’une amende – de 150 à 1500 euros – « quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe ». Je m’abstiendrai de commentaires sur le terme « contre nature » car celui-ci constitue une autre tribune à lui seul… Ailleurs, c’est-à-dire dans 20 pays, l’homosexualité n’est pas criminalisée, ce qui ne veut pas dire qu’elle est acceptée par la société. Attention aux châtiments corporels et autres lynchages si vous venez à être repéré comme étant gay, ou plutôt comme étant une « perversion importée de l’Occident »… Cependant, certains états se montrent plus tolérants comme l’Afrique du Sud, qui est d’ailleurs le seul pays africain à reconnaître des droits aux homosexuels : l’adoption en 2002 et le mariage en 2006. Le pays accueille également une marche des fiertés depuis 1990.

 

En Europe de l’Est, l’époque du communisme où homosexuel était égal à malade ou criminel a laissé des traces. Petite parenthèse : je considère la Russie comme faisant partie de l’Europe de l’Est même si certains géographes la définissent à la croisée des chemins entre l’Europe et l’Asie. En Russie donc, même si l’homosexualité est juridiquement légale (elle est dépénalisée en 1993), cela reste dangereux de s’afficher en tant que tel. Les « cancres » des droits homosexuels sont cependant la Pologne ou encore la Tchétchénie. D’un autre côté, la Hongrie, la République Tchèque et l’Estonie autorisent les unions civiles. Mais attention à notre regard occidentalo-centré, l’Europe de l’Est n’est pas un bloc monolithique… Il y a des nuances dans l’intolérance. L’homosexualité n’est pas criminalisée mais garde depuis des années sa position de « sujet tabou ».

De fait, la Pologne voit l’homosexualité comme une maladie contagieuse. Par exemple, en 2007, un curieux débat agite l’opinion polonaise : le dessin animé les Télétubbies est accusé de propagande homosexuelle. Je vous laisse 2 secondes pour apprécier l’absurdité de cette phrase… Ewa Sovinska, membre de la Ligue des familles polonaises – parti politique d’extrême droite – s’est en effet inquiétée du fait que Tinky-Winky (le garçon violet pour les non-initiés) porte un sac à main. Elle y voit la preuve irréfutable d’« un message homosexuel caché ». Cet exemple peut paraître anecdotique ou ridicule mais est représentatif du climat polonais. Et le PIS – Droit et Justice, un parti ultra conservateur – au pouvoir actuellement – continue son chemin sur la route de l’homophobie.

Passons sur la purge antigay de la Tchétchénie orchestrée par les autorités et ayant été portée à notre attention en 2017 – cette chasse aux sorcières étant présente sans aucun doute depuis bien plus longtemps. Concentrons nous plutôt sur les aspects positifs pour terminer ce paragraphe sur l’Europe de l’Est. L’Ukraine s’est récemment montrée bonne élève. Le pays a organisé sa première Gay Pride en 2013. Et en 2017, à l’occasion de la victoire ukrainienne à l’Eurovision et malgré une forte contestation, le pays a repeint un monument aux couleurs de l’arc-en-ciel : ainsi l’Arche de la diversité, anciennement monument de l’Arc-en-ciel, située à Kiev et érigée en  1954 pour célébrer l’amitié entre le peuple ukrainien et le peuple russe, s’est vue transformée en symbole de la fierté homosexuelle mais aussi et surtout en symbole de la diversité au sens large du terme.

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Quant au Proche et Moyen Orient, où seulement 3 pays (Israël, la Jordanie et la Turquie) légalisent l’homosexualité, être gay est réellement une question de vie ou de mort car passible de la peine capitale ou de prison. En Iran par exemple, les hommes peuvent être punis par la peine de mort et les femmes par la flagellation. A l’opposé de ces sociétés conservatrices, souffrant d’une profonde incompréhension entrainant de fait – dans un processus psychologique bien évidement rationnel – de nombreuses violences, il y a Tel Aviv, soit la « métropole gay-friendly » et sa parade LGBT qui rassemble plus de 100 000 participants et est connue dans le monde entier.

Du côté de l’Extrême-Orient, aucun pays ne reconnaît l’union civile ou le mariage mais l’homosexualité est globalement légalisée. En Chine, ce n’est plus pénalisé depuis 1997. Par exemple, les personnes LGBT sont autorisées dans l’armée mais il reste très dur de s’afficher comme tel : la plupart des homosexuels vivent dans l’anonymat et/ou le mensonge d’un mariage hétéronormé pour suivre la tradition et sauver « l’honneur de la famille ». En effet, selon une étude de 2012 du professeur Zhang Beichuan, de l’université de Qingdao, environ 80% des homosexuels chinois se marient avec une femme par crainte des répercussions d’un coming-out.

Heureusement, le tableau n’est pas complètement noir. L’Europe de l’Ouest et certains pays d’Amérique relèvent un peu le niveau avec une nette progression des droits homosexuels ces dernières années.

Au sein de l’Union européenne, l’homosexualité est légale dans tous les Etats membres. 14 pays européens reconnaissent le mariage homosexuel. Les Pays-Bas sont les premiers à comprendre l’importance de ce sujet de société en 2001 et le dernier pays en date est l’Allemagne en 2017. Pour rappel, la France l’a autorisé en 2013. Cependant, si dans les textes, les progrès sont indiscutables, les mentalités sont quant à elles encore quelque peu cloisonnées : souvenez-vous des débats sur le « mariage pour tous » sous Hollande…

Au Canada, le mariage entre deux personnes de même sexe est légalisé en 2005. L’Amérique du nord traîne jusqu’en 2015, année durant laquelle la Cour suprême institutionnalise enfin le mariage homosexuel, désormais autorisé dans tous les Etats. Quant à l’Amérique latine, seulement quatre pays l’autorisent : l’Argentine en 2010, l’Uruguay et le Brésil en 2013 et la Colombie en 2016.

Ce résumé est très – très – synthétique car il est impossible de relater la difficulté d’être homosexuel / homosexuelle dans chaque pays du monde. Le but de cette tribune est d’avoir un aperçu global de l’homophobie et de ses conséquences. L’accès au mariage, point de cristallisation selon moi de l’avancée de la reconnaissance, n’est évidemment pas l’unique droit pour lequel il faut se battre.

Embrasser celui ou celle que l’on aime ne devrait pas être un combat politique.

Ce combat diffère évidemment d’intensité et de difficulté selon les pays, que l’on soit en Russie ou en Allemagne, la bataille ne sera pas la même mais elle reste une constante.

En France, en 2017, le rapport de SOS homophobie fait état de 1650 témoignages. Près de 5% de plus que l’année passée. Est-ce une libéralisation de la parole ou une réelle hausse de l’homophobie ? Dans tous les cas, force est de constater que dévier de la « norme » est à ses risques et périls. Tous les intolérants n’en viennent pas aux mains mais un simple mot peut faire autant de dégâts qu’un poing.  Je vais terminer en citant le président de SOS homophobie, Joël Deumier : « La haine est souvent due à un manque d’informations. On craint ce que l’on ne connaît pas ». Donc stoppons cette homophobie inutile, ouvrons les yeux des enfants et des adultes et arrêtons de devoir nous battre pour quelque chose d’aussi évident que l’acceptation d’autrui.

Chloé Volle

 

[TRIBUNE] L’avortement : un droit, une lutte

Il y a quelques semaines, j’apprenais avec déception et grande tristesse que l’avortement était toujours illégal en Argentine après un vote du Sénat. Encore une fois, le corps de la femme est privé de ses droits. L’avortement en Argentine continuera de manière clandestine et tuera de nombreuses femmes, comme dans beaucoup de pays du monde encore aujourd’hui. Au Salvador, des femmes sont mises en prison pour avoir fait une fausse couche et l’avortement est considéré comme un crime. En 2018, des choses si terribles, si dénuées de sens existent encore. Quand est-ce que toutes les femmes du monde auront le droit de disposer librement de leur corps et de leur propre vie ?

Aux États-Unis le droit à l’avortement est de plus en plus menacé mais dans un pays rongé par le conservatisme et l’individualisme, surtout depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, ce n’est même plus étonnant. Le président américain voulait nommer un juge anti-avortement à la Cour Suprême en remplacement d’Anthony Kennedy, juge en faveur de l’avortement qui est parti à la retraite en juillet dernier et qui bloquait les votes anti-avortement. Le président américain a donc un objectif : interdire le plus possible l’avortement dans le pays. Un homme donc, riche, vieux, décide donc pour des millions de femmes de toutes classes sociales, de tous âges qui font le choix de l’avortement.

Un avortement n’est jamais facile, les femmes qui avortent ne font jamais ce choix par plaisir. Les raisons sont diverses ; viol, pas envie d’enfant, pas prête… Et surtout, ces raisons ne regardent que ces femmes. Personne ne doit interférer dans ce choix des plus personnels. Surtout pas les hommes qui ne seront jamais dans ce cas-là. Un dicton a été créée « pas de vagin, pas d’opinion » et dans ce domaine, c’est plus que vrai.

Mais le comble, c’est que des femmes sont aussi contre l’avortement. A ces femmes, je voudrais juste leur demander : est-ce que l’avortement de ces femmes gâche votre propre vie, est-ce que cela affecte votre quotidien ? La réponse est évidemment non. Mais au contraire, vous, les femmes anti-avortement, vous gâchez la vie de ces femmes qui veulent avorter. Et ces enfants que vous voulez tant, s’ils évoluent dans un milieu où ils ne sont pas désirés, seront-ils heureux ? Non. Pourquoi voulez-vous tant vous mêler de choses qui ne vous regardent pas ? Vous militez pour « la vie » mais ces femmes que vous privez d’avortement légal pourront mourir lors d’un avortement illégal. La vie des mères est donc moins importante qu’un fœtus sans conscience ? Le « pro-vie » invoque donc une mort de la mère, mais aussi de l’embryon.

Les fake news alimentent fortement, en France, le mouvement anti-avortement « marche pour la vie ». Celui-ci publie des photos sur leur compte twitter, or cette image-ci dessous en l’occurrence est fausse. Ce n’est encore une fois pas un enfant dans le ventre mais un embryon dénué de conscience, de sentiments. L’image est certes choquante mais totalement fausse. Et cela est d’autant plus révoltant.

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Des mouvements jeunes anti-avortement apparaissent comme « les Survivants ». Ces personnes se sont appuyées sur les travaux de Marie Peeters et Philip Ney pour décrire le « syndrome du survivant » ; selon eux une personne qui a échappé à un avortement peut développer des symptômes comme la « culpabilité existentielle » ou encore « l’attachement anxieux » durant sa vie. Philip Ney, militant pro-vie, est le seul psychiatre qui reconnaît ce syndrome, mis à part Marie Peeters : sa femme ! Cette base scientifique semble donc bien fragile…

Le droit de disposer librement de notre corps est loin d’être possible. Et même lorsqu’il semble acquis, il ne l’est finalement jamais. Il ne faut donc pas relâcher le combat, toujours reconnaître que le droit à l’avortement en France a été un combat rude et honorer celle qui l’a mené, Simone Veil. Il faut également soutenir les femmes de tous pays qui n’ont parfois aucun droit et sont condamnées à pratiquer des IVG clandestins.

A Bailleul, dans la Sarthe, les médecins de l’hôpital ne pratiquent plus l’IVG. Le docteur Bertrand de Rochambeau, président du syndicat des gynécologues refuse de les pratiquer. Il a déclaré dans un entretien accordé à Quotidien qu’il n’est « pas là pour retirer des vies ». Alors que comme le rappelle Valentine Oberli durant cet entretien, au sens juridique, un enfant à naître n’est pas une vie. Lui, s’obstine. Comment peut-on, en 2018, voir une telle régression ? La non pratique de l’IVG est un droit, mais celle d’y avoir recours aussi. Si ces médecins ne veulent pas aider les femmes, ne veulent pas les sauver parfois, alors pourquoi avoir choisi cette spécialisation ?
En Italie, 70% des gynécologues refusent de pratiquer cette intervention. L’avortement, même s’il est légal, est très difficile à obtenir.

Le combat est toujours là, que le droit soit présent ou absent.

                                                                                                                                      Anaïs Lefebvre

[TRIBUNE] Le port d’armes, ou la légalisation des meurtres

9 855. Il s’agit, en moyenne, du nombre de personnes tuées par balle aux Etats-Unis chaque année. Soit plus de 27 homicides par jour, soit plus d’un meurtre par heure.
Depuis début 2018, on compte plus de 43 fusillades ayant eu lieu dans des écoles américaines. 43, et nous sommes à peine à plus de la moitié de l’année.

Ces chiffres sont choquants, ils divisent l’opinion générale, et de plus en plus d’américains sont désormais contre le port d’armes. Femmes, maris, enfants, parents, frères, sœurs… Toujours plus de familles sont impactées par cette réalité. Les armes à feu tuent, et les armes à feu tuent d’autant plus aux Etats-Unis du fait de leur légalité. Même si un permis d’arme est obligatoire, rares sont les choses qui peuvent empêcher un individu quelconque d’aller acheter une arme dans un supermarché (oui oui) pour ensuite retourner cette même arme envers un ou plusieurs êtres humains. Bien sûr, il y a des fous partout et bien sûr il existe d’autres armes pour commettre des meurtres ou des massacres. Mais la différence majeure est que les pistolets permettent de tuer rapidement et de tuer un nombre plus ou moins important de personnes.

Mais alors comment, en 2018, les choses peuvent-elles rester inchangées ? Comment cette légalité du port d’armes n’a-t-elle pu être abolie, notamment après le constat de ces terribles conséquences année après année ?

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« Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé » 2ème amendement de la Constitution américaine.

Le problème majeur réside dans le fait que ce droit de porter une arme est inscrit dans la Constitution américaine, dans le 2ème amendement, et ce depuis sa rédaction en 1787. Or, la plupart des américains sont extrêmement attachés à cette Constitution, texte historique majeur qui rappelle les droits et devoirs de tous les citoyens américains. Certes, cela est légitime, nous sommes nous-mêmes attachés fortement à la Constitution de notre Vème République. Mais il ne faut pas oublier que l’on peut modifier une Constitution, des amendements peuvent être supprimés, rajoutés ou réécrits. Quand bien même modifier la Constitution américaine relève presque de l’impossible étant donné les nombreux leviers de blocage, il ne faut pas oublier que quand on veut on peut.

Le fait est que les américains, notamment ceux résidant dans les Etats du sud (Texas, Indiana…) ainsi que la plupart des politiciens (et majoritairement les républicains) restent très attachés à ce droit, considéré comme une liberté fondamentale. Evidemment, pourquoi supprimer ce droit attribué par les Pères fondateurs depuis la guerre d’indépendance ? Et pourquoi pas supprimer la liberté d’opinion tant qu’on y est ? Et bien le fait est que cela n’a rien à voir. Parce que la liberté d’opinion est une liberté fondamentale, elle garantit le respect et l’égalité de tous. En revanche, concernant le port d’armes, un rappel du contexte de l’époque paraît fondamental afin d’arriver au constat que les raisons qui ont poussé les Pères fondateurs à l’autoriser ne sont plus forcément valables aujourd’hui, des siècles plus tard.

D’une part, la pensée des Pères fondateurs de l’époque a été très mal interprétée. Les Etats-Unis sortaient d’une des guerres les plus importantes de son histoire, et le but de ces derniers était ainsi de permettre aux citoyens américains de se défendre, mais surtout de permettre à une milice citoyenne blanche de se faire justice elle-même, plutôt que de recourir à l’armée. Donc l’idée principale de l’époque était de défendre le pays contre une attaque potentielle, étant donné que le pays sortait d’une période traumatisante. Or en 2018, nous ne sommes plus dans un contexte de guerre et il n’appartient plus aux citoyens américains de se faire justice eux-mêmes. Alors certes, la possibilité de se défendre contre un quelconque agresseur peut rester un argument justifié, mais en France nous n’avons pas cela et il ne me semble pas que l’on dénombre plus d’agressions qu’aux Etats-Unis pour autant.

Ensuite, la Constitution a été rédigée afin de permettre l’égalité entre tous les citoyens américains, comme le souligne le préambule de la Déclaration d’Indépendance américaine, signée en 1776 : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Or, le port d’armes était originellement uniquement destiné aux hommes blancs, afin qu’ils puissent également se défendre contre les minorités africaines, contre les esclaves. Les femmes n’étaient pas non plus autorisées à en porter. Niveau égalité, on a vu mieux. Donc les Etats-Unis ont été capables d’étendre ce droit à tous, sans se demander au contraire si ce droit était si indispensable.

Tout ça pour dire que se référer au bien-fondé du 2ème amendement est assez simpliste, et qu’il s’agirait plutôt de refaire une analyse historique afin de mettre les deux contextes en comparaison. De même, argumenter sur le bien-fondé du port d’armes en soulignant qu’il est inscrit dans la Constitution et que la Constitution doit être respectée est assez hypocrite. Nombreux sont les amendements à ne pas être forcément respectés. D’une part, à l’époque, on parlait de liberté de parole pour tous les citoyens américains. En pleine période d’esclavage, on ne peut pas dire que ça ait été véritablement respecté. Idem pour le 21ème amendement, qui interdit le transport ou l’importation de boissons alcoolisées aux Etats-Unis, on ne peut pas dire que cela soit totalement respecté non plus. Donc autant être clair, les américains, les juristes ou les politiciens ont parfois tendance à s’appuyer sur la Constitution quand cela peut surtout jouer en leur faveur et aller dans leur sens. Or, une Constitution n’est pas immuable.

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Le Président Obama s’était pourtant montré manifestement contre la légalité du port d’armes, mais certains Etats sont allés dans le sens contraire de l’opinion américaine, allant même jusque renforcer certaines lois sur le port d’armes. Les Etats-Unis sont un Etat fédéral, donc chaque Etat peut avoir une législation différente, ce qui rend davantage complexe la suppression de ce port. D’autant que le président actuel, Donald Trump, ne tarit pas d’éloges sur le droit de détenir des armes, utilisant même à maintes reprises le cas français en stipulant que de nombreux attentats auraient eu une toute autre tournure si les français avaient eu le droit de porter une arme. C’est vrai que contre une mitraillette ou une kalachnikov et sous la stupeur du moment, les français auraient pu faire des miracles avec leur petit 9mm. Mais n’oublions pas que Donald, sorte de super-héros des temps modernes, aurait pu nous épargner le massacre du Bataclan s’il avait été présent. Nous n’avons malheureusement pas eu cette chance…

Mais alors, que faudra-t-il de plus aux américains pour changer l’opinion générale sur le port d’armes ? Visiblement le nombre d’enfants tués en jouant accidentellement avec l’arme de leurs parents, le nombres de lycéens et collégiens tués, blessés et traumatisés par des massacres de masse dans leurs établissements et bien d’autres horreurs ne suffisent pas. Il est vrai que le lobby des armes à feu (avec la NRA en première ligne) a une place importante chez nos amis politiciens, bien déterminés à favoriser la rentrée d’argent et leur élection plutôt que la diminution de la mortalité. Certes, c’est un choix.

Mais il serait peut-être temps que les dinosaures, les conservateurs et autres traditionnalistes ouvrent les yeux et réalisent que nous sommes en 2018, que le monde a changé depuis le XVIIIème siècle et qu’il serait peut-être temps d’évoluer avec. Gardons espoir, on ne sait jamais, peut-être qu’un jour les américains pourront se promener sans risquer de se prendre une balle à chaque coin de rue. En attendant, le débat stérile qui tourne autour de cette question d’une importance considérable ne permettra malheureusement pas d’aboutir à une quelconque issue.

Gilot Claudie

[TRIBUNE] L’Académie sacrifie le prestige des Oscars pour ABC

Mais que s’est-il passé au siège de l’Académie des Oscars à Beverly Hills ? Le 7 août dernier, alors que l’Académie ne devait que renouveler le contrat de son président, John Bailey, celle-ci a lâché une bombe en annonçant plusieurs décisions pour révolutionner des Oscars en panne. Hélas, les idées qu’elle propose ne font qu’empirer les choses.

Du prestige des Oscars

Quelques jours déjà ont passé depuis cette annonce aussi tonitruante qu’inattendue. Après mûre réflexion, je ne pouvais me résoudre à garder le silence devant cette révolution qui s’annonce dangereuse pour les Oscars, « mes » Oscars, dirait n’importe quelle personne passionnée par cette cérémonie. La passion ne vient pas de la cérémonie en elle-même, qui est un show comme les américains savent le faire dans toute l’extravagance qu’on leur connaît et qu’on leur prête volontiers. Cette passion pour les Oscars, les Academy Awards, vient plutôt de ce qu’ils sont pour eux-mêmes et pour le cinéma. Cette statuette dorée est infiniment liée au cinéma et à son histoire. La cérémonie des Oscars est une vielle dame qui vient de souffler ses 90 bougies en mars dernier, et elle en a encore pour longtemps. Du moins, c’est ce que l’on croyait.

1928-2018, donc, 90 ans d’histoire et de prestige. Certains vous diront que les Oscars n’ont pas d’importance, que ce n’est juste qu’une récompense donnée dans une cérémonie regroupant des privilégiés. Pas totalement faux, mais irrémédiablement loin de la vérité. Le cinéma peut survivre à la fin des Oscars mais il en serait profondément touché car s’il y a bien une mère à toutes les cérémonies de récompenses cinématographiques, à tous les festivals, Cannes en premier, c’est bel et bien la cérémonie des Oscars. Cette histoire ne mérite pas d’être oubliée et elle donne à la statuette une valeur particulière. C’est un symbole que la saison des récompenses s’achève par les Oscars, car ce sont les plus prestigieux, et cette distinction si particulière porte tout l’amour du cinéma qu’a l’Académie. Avec un tel changement, celle-ci se perd et méprise ce qu’elle est censée défendre depuis le début : le cinéma comme art et non comme un business trempé dans un capitalisme qui n’en finit plus de salir l’art. En se laissant intimidée par ABC, elle perd de sa valeur et de sa puissance au profit d’une chaîne de télévision qui cache un empire empli de requins dont l’aileron fut coupé par la terrible audience de la dernière cérémonie : 26 millions de spectateurs seulement, un chiffre historiquement bas, en baisse de 20% par rapport à 2017. Depuis 2014, les audiences chutent et ni la précédente présidente de l’Académie, Cheryl Boone Isaacs, qui faisait de son possible pour permettre au navire de surnager, ni John Bailey, en train de vilipender tout le mérite des Oscars, ne peuvent surmonter cette indifférence inquiétante qui gagne la population américaine.

Les décisions annoncées le 7 août dernier ne changeront pas grand-chose et viennent endommager un édifice déjà touché par la polémique #OscarsSoWhite de 2016 qui faisait suite à deux années consécutives de catégories d’acteurs et d’actrices présentant entièrement des nominés et nominées de couleur blanche. Le manque de diversité était alors pointé du doigt et certaines personnes ne se reconnaissaient plus dans ce temple d’Hollywood. Le bureau entièrement blanc de John Bailey ne peut que confirmer leur crainte car la discrimination positive qu’il propose n’est qu’un racisme des plus ordinaires que certaines personnes ne remarqueront malheureusement pas, trop naïvement aveuglées par l’Oscar sans valeur ni goût remis à leur blockbuster préféré.

Une nouvelle catégorie qui concentre la polémique

C’est sans aucun doute l’annonce qui a fait le plus réagir, en mal bien évidemment. Les critiques venues de très nombreux suiveurs et spécialistes se sont abattues sur l’Académie. Mais en même temps, on se demande qui a bien pu être satisfait d’une telle création ? Sans doute les propriétaires d’ABC entre la 66ème et la 67ème rue à New-York dont les ventilateurs marchaient sûrement à une puissance deux fois plus importantes depuis le 4 mars dernier et la 90ème cérémonie des Oscars, un chiffre symbolique dont l’audience, aux abonnés absents, fut tout aussi symbolique. Ils avaient besoin d’air du côté d’ABC, et les dirigeants ont mis la pression sur l’Académie pour remédier à cette panne sèche sur l’autoroute de l’audimat. En à peine cinq mois, des spécialistes cinématographiques en sont venus à pondre des créations insolites pour remédier au problème télévisuel de la cérémonie des Oscars, sous l’œil bien attentif de la société de médias détenu par…Disney. En même temps, si à 40 ans ton entreprise dans le domaine cinématographique n’est pas rachetée par Disney, tu as peut-être raté ta vie et il est temps de passer à autre chose. Avec 22 Oscars, Disney a de quoi peser dans la balance, mais on comprend mieux pourquoi un Oscar « populaire » vient d’être créé. Non contente de devoir récupérer une récompense annuelle dans la catégorie d’animation où elle s’est permise de racheter la concurrence nommée Pixar, ni de parfois s’imposer dans les catégories techniques telles que les effets spéciaux où les catégories sonores, la Walt Disney Company a décidé de se créer littéralement elle-même une nouvelle catégorie dite « populaire » pour s’assurer que ses productions, notamment les films Marvel, qui font le milliard au box-office, ne soient pas oubliées à la cérémonie qui récompense les œuvres les plus qualitatives de l’année précédente.

Le problème est ici mais pas que. La cérémonie des Oscars récompense la qualité, pas le chiffre ni même la campagne publicitaire menée pour promouvoir un film. Les campagnes menées par les studios pour recevoir une nomination sont déjà assez nauséabondes, l’Académie nous rajoute des strass et paillettes en croyant que ça va ramener dix millions de téléspectateurs en plus à ABC. C’est naïf et ça l’est encore plus de croire que le spectateur le sera en regardant une cérémonie juste pour voir ses stars préférées. Pour cela, il y a les People’s Choice Awards dont les choix restent toujours étudiés par la science. En effet, quand Dakota Johnson et Johnny Depp parviennent, la même année (2017), à s’imposer dans la catégorie dramatique, c’est qu’il y a un problème sur le pneu. Quand Cinquante Nuances de Grey est nommé dans la catégorie film dramatique c’est qu’il y a un problème sur la roue. Et quand Me Before You s’impose dans la catégorie dramatique devant Sully, c’est qu’il n’y a même pas de roue et que la voiture ne peut plus avancer. Mais les People’s Choice Awards continuent d’avancer parce qu’ils fonctionnent ainsi, ils s’assument et ne prétendent pas récompenser ce qu’il se fait de plus qualitatif dans le cinéma. En revanche, les Oscars si. Il faut bien le dire, j’ai un petit pressentiment amer à voir le 24 février prochain les stars Marvel se délecter au premier rang du Dolby Theater de Los Angeles entre le prochain potentiel meilleur réalisateur Barry Jenkins et la prochaine potentielle meilleure actrice Saoirse Ronan.  

Alors que Black Panther, un film entièrement conçu par des personnes noires, peut marquer l’histoire des Oscars en 2019 en devenant le premier film de super-héros à obtenir une nomination dans la catégorie meilleur film, l’Académie lui coupe l’aile en lui dédiant une catégorie à part qui récompensera le nombre de popcorns qu’il aura amassés et non sa qualité, qui est bien réelle en plus. Au lieu d’être inclusive, cette nouvelle catégorie n’est qu’une discrimination positive au pays de la discrimination positive qui pense récompenser alors qu’elle ne fait que diviser encore plus. L’Académie se rend compte bien trop tard qu’elle a raté un train dans sa façon d’investir le public au sein de la cérémonie des Oscars. Mais au lieu de prendre le train suivant en essayant d’arranger les wagons, elle a préféré créer de toute pièce un train factice qui n’atteindra même pas le prochain passage à niveau qu’il se saura défectueux et devra faire demi-tour. Les décisions prises le 7 août dernier vont faire perdre beaucoup de temps aux Oscars dans leur recherche de diversité dont les efforts avaient été conséquents sous l’ancienne présidence après le scandale des nominations trop blanches. L’Académie sentait son public partir, elle a choisi de le prendre pour un pantin dont ABC peut tirer les ficelles. Avec le nom à rallonge de la nouvelle catégorie (« meilleure réalisation dans un film populaire »), elle pense pouvoir duper un spectateur qui se rendra bien vite compte de la supercherie.

Mais que veut donc bien dire « populaire » ?

Ce mot a cristallisé les critiques parce qu’il est clairement négatif, du moins sa connotation est négative, et dans la pure tradition américaine, il engendre un manichéisme malsain qui divise deux camps. Avec cette catégorie, on a l’impression que d’un côté on aura les superproductions qui remplissent les salles et conquissent une majeure partie du public, et de l’autre on aura des films d’auteur indépendants dont seuls les plus purs cinéphiles ont entendu parler. Cette catégorie fait ressurgir un cliché qui voudrait séparer une élite et un peuple n’aspirant pas aux mêmes désirs cinématographiques. Pourtant, il aurait suffi de connaître son histoire pour savoir que les Oscars ne récompensent pas seulement des films inconnus et peu mis en avant. Neuf des dix plus gros succès du box-office mondial ont reçu au moins une nomination dans la catégorie meilleur film. Quand on regarde le top 30, que Black Panther vient justement compléter, les films à Oscars sont bien représentés. Plus récemment, Avatar, quinzième de ce classement, avait réussi à recevoir le plus de nominations avec Démineurs en 2010 (neuf au total dont trois récompenses) mais avait buté sur ce dernier dans la plus prestigieuse des catégories. Cela nous amène donc à dire que ce qui est nommé aux Oscars n’est pas impopulaire et que ce qui est populaire n’est pas absent de toute qualité, ne serait-ce que technique. Titanic en est le meilleur exemple, avec son succès interplanétaire et son record égalé de onze Oscars sur quatorze nominations, un autre record égalé par La La Land, autre succès du box-office. Le triomphe oscarisé de Titanic avait réussi à rameuter 55 millions d’américains devant ABC, un record que la chaîne regrette mais qui sombre dans la folie pour le retrouver. James Cameron doit rire jaune, lui qui a réalisé Titanic et Avatar et réussi à allier qualité et divertissement.

Le propos est bien celui-ci et ne le laissons plus trainer : si les blockbusters actuels ne sont pas nommés, c’est qu’ils ne sont tout simplement pas bons, surtout avec la nouvelle règle des dix nominations ramenées à huit ou neuf après 2010. Cette règle, due à l’absence du deuxième volet de la trilogie Batman de Christopher Nolan dans la catégorie reine, a permis d’augmenter le nombre de films nommés dans la catégorie meilleur film qui était de cinq auparavant. Mais après le scandale Batman de 2009, qui avait gagné deux Oscars sur huit nominations mais n’avait pas été nommé dans la mère des catégories, l’Académie avait décidé de laisser plus de chance à de nombreux films en augmentant le quota de la catégorie principale. Cela n’a pas empêché de ne voir aucun blockbuster être nommé malgré des premières comme Logan cette année, premier film de super-héros nommé pour son écriture. Néanmoins, les blockbusters doivent souvent se contenter des catégories techniques, ce qui est finalement un principe acquis de longue date et qui ne viendrait être supplanté que par un chef d’œuvre du côté des super-héros. Les récompenses récentes données à des films indépendants comme Birdman ou Spotlight viennent prouver le déclin de studios toujours présents mais qui doivent faire face à une concurrence plus rude. En choisissant de donner encore plus de visibilité aux studios à travers la popularité de leurs films, l’Académie envoie un bien piètre message à l’indépendance. Mais alors qu’elle pouvait s’en tenir là, elle a décidé d’enfoncer encore plus le clou, au point de mépriser son propre art.

Les catégories techniques au placard, la Berlinale concurrencée

L’Oscar « populaire » n’est donc pas la seule erreur commise ou introduite par l’Académie. Il faut être fou ou passionné pour se lever la nuit et regarder les Oscars en France. Mais c’est un plaisir qui se consomme sans modération, de la première à la dernière minute, des catégories techniques, pour lesquels j’ai un certain engouement notamment la photographie et la musique, aux catégories principales où il faut parfois attendre 6h du matin. Las d’une cérémonie ennuyeuse qui s’éternise, ABC voulait un show plus restreint. Plutôt que de supprimer les visites d’acteurs distribuant des hot-dogs dans un cinéma d’à côté, l’Académie a répondu à cette demande en limitant la durée de la cérémonie à trois heures et en sacrifiant certaines catégories dont la remise se fera pendant la pub et sera rappelée par des images juste après la coupure publicitaire qui rapporte pas mal à ABC, on le rappelle au cas où. Alors, non les cinéphiles, vous n’avez pas mal lu : on ne verra peut-être pas la costumière Colleen Atwood et le directeur de la photographie Emmanuel Lubezki aller chercher respectivement leur cinquième et quatrième Oscar parce que sinon ça fait trop long. Encore une fois, le cinéma s’abaisse devant la télévision et lui masse tranquillement les pieds. De manière assez étonnante, ce sacrifice de catégories, dont on ne connaît pas encore l’identité, a été mis au second plan et n’a pas suscité le même émoi que la nouvelle catégorie « populaire ». Pourtant, l’Académie fait un doigt d’honneur d’une indigence inouïe à ses propres membres, qu’elle n’a même pas consultés, supprimant la programmation télévisuelle de certaines catégories comme si le technique importait peu alors que quiconque aime un minimum le cinéma sait pertinemment que Titanic ne serait pas le même sans ses costumes ou que Spielberg ne serait pas Spielberg sans Kaminski, son fidèle directeur de la photographie. C’est une insulte, peut-être même plus forte encore, supplémentaire après la proposition de mélanger ce qui se fait de plus qualitatif dans le cinéma américain avec le goût caramélisé des popcorns.

L’Académie se souille d’elle-même, sous la pression d’ABC, certes, mais en acceptant de voir le mérite de certaines de ses branches diluée pour que la cérémonie ne s’éternise pas. Quand la première femme à recevoir l’Oscar de la meilleure photographie ou bien la première personne d’une minorité à recevoir une telle récompense fera un discours émouvant et progressiste sur la scène du Dolby Theater, nous serons peut-être tous aux toilettes et, en revenant, nous aurons un résumé de trente secondes digne du reportage d’un pauvre pigiste envoyé par BFM TV pour couvrir malgré lui un festival de jazz dans le Limousin. Enivrant. Sacrifier la récompense de la technicité des films au profit d’un show qui satisfera les spectateurs, voilà pourquoi les Oscars sont en danger. Nul doute et je l’espère vivement, que les principaux concernés, qui n’ont pas eu leur mot à dire au moment de la prise de décision, sauront se révolter devant ce mépris sidérant envers leur profession, quitte à boycotter la cérémonie, en espérant que les catégories principales fassent de même. Plutôt que de faire découvrir des professions méconnues comme le mixage sonore et le montage sonore qui ont tant servi Démineurs, le montage qui a permis à Il faut sauver le soldat Ryan d’être ce qu’il est, la photographie si incroyable dans les films de Terrence Malik, les costumes magnifiques et sobres de Phantom Thread, le maquillage sans qui Gary Oldman n’aurait pu être Winston Churchill, l’Académie a décidé de les cacher un peu plus. Elle aurait même pu mettre encore plus de lumière sur les personnes de l’ombre qui œuvrent pour la beauté des films, créant une catégorie pour cascadeurs ou pour directeurs de casting, récompensant également les premières œuvres d’un cinéaste. Mais elle a choisi un chemin tortueux, sinueux et dangereux vers lequel la statuette est menacée, l’or le recouvrant s’effritant à défaut de s’oxyder. Les Screen Actors Guild Awards, placés quelques jours avant les Oscars, semblent même en avance sur eux en ayant créé une catégorie pour les équipes de cascadeurs et une autre pour récompenser un ensemble d’acteurs au sein d’un même film.

Même pas fichue de demander l’avis de ses 7000 membres, elle n’est même pas allée consulter les autres cérémonies au moment de décider d’avancer la date de la cérémonie 2020. Plutôt qu’à la fin du mois de février, la 92ème cérémonie des Oscars aura lieu le 9 février 2020, ce qui bouleverse le calendrier des cérémonies de récompenses dont elle avait marre d’être éloignée. Néanmoins, en agissant seule et de manière unilatérale, l’Académie n’a pas manqué de surprendre ses consœurs qui devront peut-être également avancer leur date. L’inquiétude est grande pour l’un des trois plus grands festivals au monde avec Cannes et Venise, la Berlinale. La direction du célèbre festival cinématographique de Berlin s’est dit « surprise » par ce changement de date qui vient contrecarrer l’agenda du festival qui avait prévu de se tenir du 6 au 16 février cette année-là, soit pendant la période à Oscars, de quoi ne pas inciter à l’optimisme quant à la présence de vedettes à Berlin, hormis si l’agenda de la Berlinale est modifié, ce qui est compliqué tant le calendrier cinématographique est réglé comme une horloge. En préférant une nouvelle fois sa propre peau et celle d’ABC à l’industrie du cinéma dans sa généralité, l’Académie fait preuve de maladresse et d’impolitesse. Mais à vrai dire, le cinéma, on a presque l’impression qu’elle s’en contrefiche royalement désormais.      

Mudry Nicolas