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Une magnétique exploration de la masculinité

Sorti le 17 novembre en salles, le premier long-métrage de Vincent Maël Cardona offre une plongée remarquable dans les thèmes du genre et du passage à l’âge adulte. Les Magnétiques représente une œuvre singulière emplie de sympathie et d’humanité et portée par un casting irréprochable.

On ne succède pas à Noémie Lvovsky, Xavier Dolan, Arnaud Desplechin ou encore Claire Denis pour rien. Lauréat du Prix SACD de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, Les Magnétiques se voyait dresser un tapis rouge droit vers l’automne et une attente grandissante que le prix d’Ornano-Valenti du Festival de Deauville avait fini de construire. Il faut dire que le premier film de Vincent Maël Cardona plonge dans des thèmes actuellement mis sur le devant de la scène tout en basant son récit au début des années C’est donc la victoire de François Mitterrand qui ouvre les 98 minutes de l’œuvre. A travers l’espoir de cette élection, une génération se met à croire à un avenir meilleur dont il va vite comprendre que le socialiste au pouvoir n’en a que le nom. De la grande rose il ne reste bientôt plus que les épines qui jaillissent pour s’attaquer à une France rurale qui loupe le coche du passage au néolibéralisme, cette même France rurale délaissée qui sert de décor au film.


C’est donc dans ce contexte que nous suivons Philippe Bichon, campé par l’impeccable Thimotée Robart, présélectionné aux Césars dans la catégorie Révélation masculine. Jeune garagiste travaillant pour son père (Philippe Frécon), il mène une existence paisible dans sa petite ville où les lieux centraux de vie se trouvent être le bistrot du coin et le salon de coiffure où travaille Marianne (Marie Colomb), pour laquelle il développe rapidement des sentiments. Philippe, à la fois protagoniste et narrateur de l’histoire, voit son rythme bousculé le jour où il échoue à se faire réformer P4 et doit donc partir à Berlin-Ouest pour effectuer son service militaire. Il y raconte alors son expérience, s’adressant directement à son frère, Jérôme (Joseph Olivennes). Personnage central de l’histoire, il représente aussi un personnage primordial dans la vie de Philippe qui semble constamment dans l’ombre de son aîné, être social, rebelle et qui ne se pose pas vraiment de questions. A la fois admiratif et craintif envers lui, la bonhomie de Jérôme s’avère être une carapace pour son petit frère qui en profite pour ne pas voir l’attention se braquer sur lui. Visible dès le début du film, où il se contente de passer les sons sur la radio pirate qu’il partage avec ses amis pendant que Jérôme est au micro pour animer les ondes, ce retrait témoigne aussi d’une personnalité en contraste avec le rôle de genre qui lui est assigné et qu’il n’arrive pas à performer, voyant alors en son grand frère celui que son environnement immédiat attend de lui, mais aussi celui qu’il ne veut pas être, cherchant alors à assumer une autre identité sans y parvenir.

“C’est con un mâle alpha”
Cette phrase, qu’il sort en tant que narrateur à travers le retour d’expérience sur l’année qu’il vient de passer, sonne comme un appel à exister, lui l’être timide et réservé dont le mutisme déclaré comme “déguisé” pour échapper au service national cache en réalité un véritable mutisme, celui qui l’empêche de pouvoir affronter sa personnalité pour lui-même et pour les autres, là où la figure masculiniste de l’homme viril prédomine dans l’entourage dans lequel il grandit. Le service national, milieu masculiniste par excellence qu’il voulait absolument éviter, représente alors paradoxalement pour lui l’occasion de se détacher de ce milieu et de prendre un envol vu petit à petit comme une bouffée d’oxygène. Aux côtés d’Edouard (l’excellent et transpirant de naturel Antoine Pelletier), il trouve un allié qui lui permet de faire de la radio sur les ondes de l’armée britannique. Sortant de l’ombre de son grand frère, il peut alors s’affirmer dans une ville divisée par la Guerre froide et dans laquelle il prend ses marques, n’hésitant pas même à enfreindre le règlement, souvent plus par la maladresse des jeunes amours que par le témoignage d’une vraie rébellion.


En replaçant le thème du genre dans le contexte d’une ville rurale française du début des années 1980, le réalisateur tente avec brio de déconstruire l’idée selon laquelle ce thème serait seulement un courant en vogue. Loin s’en faut, l’étude de la virilité masculine peut très bien s’adapter à une réalité historique vieille de quarante ans et à une décennie où dépasser son rôle de genre a été chose courante, notamment dans le milieu musical. D’une radio pirate qui allait bientôt inonder les ondes libres, d’un jeune garagiste à la recherche non pas de son identité mais de la façon de l’assumer, Vincent Maël Cardona tire un premier film soigné, apportant beaucoup de tendresse à des personnages qui portent en eux beaucoup d’espoirs tantôt déçus, tantôt exaucés. Le tout accompagné d’une bande-son magistrale qui rendrait nostalgique n’importe quelle personne ayant vécu à cette époque révolue que sont les 80’s.

Nicolas MUDRY

L’écho de la solitude dans le murmure des parois

En adaptant Le Sommet des dieux de Jiro Taniguchi, Patrick Imbert s’est frotté à une montagne mais en a ressorti une œuvre animée d’une beauté rare, emmenant le spectateur dans un voyage d’une intensité magnifique, captée par la passion de ses personnages tout comme la précision de sa réalisation. Vertigineux. 

Il aura fallu plus de cinq ans à Patrick Imbert et son équipe pour sortir un film d’animation du manga de Taniguchi, lui-même adapté d’un roman de Baku Yumemakura. Primé au Festival d’Angoulême en 2005, l’œuvre de Taniguchi a obtenu un franc succès en France et ce n’est finalement pas un hasard si l’industrie cinématographique animée française s’est penchée dessus, dressant une rencontre particulière entre le style de Taniguchi et celui qui constitue la trace visuelle du film d’Imbert, empruntant beaucoup à la bande dessinée belge. Le résultat est absolument saisissant. Fort de personnages parfaitement bordurés et aux contours précis, le long-métrage s’appuie sur une identité visuelle assez unique qui permet à la réalisation de s’engouffrer dans une originalité folle, dont les risques salutaires ne sont pas sans rappeler ceux pris par les nombreux alpinistes gravissant les sommets. De l’aveu même de la conclusion du film, dont nous ne dévoilerons rien pour préserver une certaine mystique si propre à l’alpinisme, gravir semble être le bon terme puisque l’alpiniste n’atteint pas un sommet mais le franchit, telle une étape supplémentaire dans une quête sans fin vers un Olympe indéfini que seuls les vrais passionnés semblent comprendre sans pouvoir l’expliquer. A vrai dire, l’explication se trouve dans la pratique elle-même. Il faut voir et vivre pour comprendre. Mettre des mots dessus semble vain, tant les émotions racontent plus que les textes.  

Et peut-être que s’ils étaient revenus et qu’ils avaient raconté, George Mallory et Andrew Irvine n’auraient pas eu droit à la même postérité. Ils auraient certes été les premiers à dompter l’Everest (peut-être même qu’ils sont les premiers), mais leur entrée dans l’histoire de l’alpinisme et la légende qui colle à leur peau tiennent aussi au mystère entourant cette ascension de 1924 et de laquelle il manque des éléments-clés. Comme cet appareil photo Kodak qui s’avère être le point de départ du Sommet des dieux et qui, dans la réalité, n’a jamais été retrouvé. Dans la fiction, on prend le parti pris que celui-ci l’a été et qu’il se trouve dans les mains d’Habu Jôji, grand alpiniste japonais, qui a disparu depuis plusieurs années et que Fukamachi, journaliste, tente alors de retrouver après l’avoir furtivement aperçu à Katmandou au Népal. Si l’ombre de Mallory et Irvine plane tout le long du film, la véritable histoire se situe dans cette quête, ou plutôt ces quêtes. 

A la fois celle de Fukamachi, cherchant désespérément à mettre la main sur l’appareil photo, puis sur Jôji lorsque, après avoir retracé le fil de son histoire, il se prend de fascination pour ce personnage et tente de le cerner, de le comprendre. Mais aussi celle de Jôji, alpiniste de talent, promis à un avenir brillant dans le milieu, mais toujours rattrapé par les malheurs qui forgeront ses démons futurs et fermeront encore plus son caractère. Si ces quêtes diffèrent, elles ont cependant en commun un élément : l’obstination. Et même ce terme ne semble pas assez fort pour toucher la réalité de la rencontre de ces deux expériences qui se retrouvent en un point, deux destins qui finiront par se croiser un soir dans les rues de Katmandou, lançant alors la trame d’une fantastique histoire. 

L’effet du Sommet des dieux sur le spectateur ne tient cependant pas seulement à la qualité de son scénario ou bien même à la force et l’ambition de sa réalisation. Il y a, dans cette adaptation, un certain respect envers ces êtres humains réalisant des exploits qui ne seront jamais à la portée de tous, comme une vocation qui s’inscrirait en eux dès la naissance, bien que le film nous montre que les exploits sont aussi construits à travers les drames de la vie. Il y a une grande dignité dans les personnages et l’on touche à une vision moins stéréotypée de l’alpinisme, moins glorieuse, tant l’histoire ne semble retenir que ceux qui réussissent dans ce milieu, faisant de ceux qui échouent des oubliés ou pire, des prétextes au mystère. On pourrait penser se diriger vers une telle approche avec Habu Jôji mais la force du Sommet des dieux est de nous emmener dans un double récit : la quête présente de Fukamachi et l’histoire passée de Jôji. Ce dernier ne devient plus alors le mystère sur lequel tout le monde émet un avis mais une personne, dotée d’une sensibilité, d’un parcours, d’un récit de vie, mis en lumière par Fukamachi. Le journaliste n’est autre que nous, spectateurs, s’éloignant du voyeurisme pour entrer plus en profondeur dans l’analyse de ce personnage complexe, s’éloignant alors également des on-dit et des pensées communes que tout le monde semble savoir de lui. 

Plus on approche de la fin, plus on semble frôler du bout des doigts la réponse que l’on cherche : pourquoi font-ils cela ? Cependant, avec une grande subtilité, le film ne répond pas à cette question puisque celle-ci n’a de réponse que l’expérience vécue. Cette expérience est solitaire, la gloire n’est rien. Les alpinistes la vivent surtout pour eux-mêmes, ne cherchant pas vraiment de but mais trouvant un sens qui les conduit à vouloir toujours plus. On pourrait voir l’alpinisme comme une compétition, la voie prochaine étant toujours celle de l’exploit, de l’inconnu et de l’irréalisable. Mais l’alpiniste se bat surtout contre lui-même, il est en compétition avec son propre corps, dont il fait don de manière quasi sacrificielle, et son propre esprit pour viser plus loin, plus que plus haut, car la hauteur de l’exploit a des limites (8848 mètres) que sa longueur et sa portée n’ont pas. Habu Jôji est peut-être un personnage fictif n’ayant jamais existé, mais il représente bien ces obstinés, que l’on prendrait au premier abord pour des fous. Ils exercent dans une solitude qui les place seuls face à la montagne, prisonniers de leur propre passion, parfois emportés dans celle-ci, essayant toujours de se rattacher à la corde, souvent seul compagnon de leur aventure, seul témoin de leur volonté de se raccrocher à la vie. Le Sommet des dieux entend présenter l’alpinisme tel qu’il est, philosophant sur cette pratique et arrivant à la conclusion que l’Olympe n’est atteint par ces gens que lorsque la montagne a décidé pour eux qu’il était temps d’enfin rejoindre le sommet sans le gravir et d’y reposer au contact de la neige déposée sur les cimes. Le mystère semble peut-être se résoudre ici car le but ultime de cette quête de sens que présente l’alpinisme ne se situe dans aucune explication. La vraie réponse ne se trouve pas dans un carnet de voyage mais dans les montagnes elles-mêmes, car ceux qui semblent la détenir sont ceux qui n’en sont jamais revenus et qui ont, au détour d’un couloir ou d’une voie, trouvé le repos éternel dans le lit de leur raison de vivre. 

Nicolas MUDRY

Rencontre avec un membre de l’Académie des Oscars (2/2)

Josh Staub travaille dans l’animation pour Netflix après avoir passé plusieurs années chez Disney. Depuis 2018, il est également membre de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences (AMPAS), autrement dit l’Académie des Oscars. Peu après la 93ème cérémonie du 25 avril 2021, j’ai eu l’honneur de m’entretenir avec lui pour parler de son parcours, son rôle en tant que membre de cette académie ainsi que ses votes pour les Oscars 2021. Voici la deuxième partie de cet entretien où le cinéaste commente ses choix pour chaque catégorie de la dernière cérémonie.

Meilleur film 

“D’abord, une chose que vous ne savez peut-être pas sur le processus de vote pour Best Picture. Avec toutes les autres catégories, vous prenez un choix. Pour Best Picture, vous pouvez lister huit films, vous pouvez les lister par ordre de préférence. Généralement, la façon dont j’aborde ce processus c’est que n’importe quel film que je trouve méritant pour être Best Picture – peut-être pas mon top 1, mais si je pense que le film mérite d’être dans la discussion, je le prends. Mais j’ai choisi cinq films cette année. Et c’est la même chose pour les tours précédents. Quand vous les mettez, vous les classez. Donc, j’ai voté – et j’ai adoré ces cinq films mais j’ai mis Sound of Metal pour Best Picture. J’ai placé Nomadland en numéro deux. The Father en numéro trois. Minari en numéro quatre et Judas and the Black Messiah en numéro cinq. Je les ai trouvés tous magnifiques mais Sound of Metal en premier”. 

Meilleur réalisateur

“Meilleur réalisateur, Nomadland. J’ai vraiment adoré Nomadland et j’ai aimé les autres films de Chloé Zhao. J’ai trouvé que celui-ci était un pas de géant en avant en termes d’exécution globale. J’ai aimé ces autres films mais je sentais que parfois c’était inégal pour moi. Cette façon de mélanger acteurs et non-acteurs, parfois cela me sort du film mais cela n’a pas été le cas pour cette œuvre. C’était une histoire, une étude de personnage que je n’avais jamais vue avant, ce que j’ai apprécié”. 

Meilleur acteur

“Meilleur acteur, j’ai voté pour Riz Ahmed. Je ne suis absolument pas déçu qu’Anthony Hopkins ait gagné. Je l’ai trouvé incroyable et phénoménal et il l’est toujours. J’ai adoré Chadwick Boseman en tant qu’acteur et en tant qu’être humain mais je n’ai pas senti personnellement que c’était une performance dans un premier rôle et je n’ai pas trouvé que c’était sa meilleure performance [pour Ma Rainey’s Black Bottom, ndlr]. Je ne me suis pas dit : « Wow, quelle performance ! ». Mais je me suis dit ça par rapport à Riz Ahmed et Anthony Hopkins”. 

Meilleure actrice

“J’ai voté pour Frances McDormand. Je pense qu’elle est exceptionnelle et toujours exceptionnelle. J’ai trouvé que Carey Mulligan…c’est drôle parce que quand j’ai vu Promising Young Woman, je me suis dit que c’était une bonne performance et ensuite j’ai vu The Dig, genre deux jours plus tard, et je me suis demandé comment c’était possible que ce soit la même personne. C’est incroyable et cela m’a fait encore plus apprécier Carey Mulligan dans les deux films, plus qu’avant. Mais en fin de compte, j’ai vraiment trouvé que Frances McDormand habitait son personnage [dans Nomadland, ndlr] comme elle l’a toujours fait d’après mon opinion”. 

Meilleur acteur dans un second rôle

“Meilleur acteur dans un second rôle, je l’ai donné à Daniel Kaluuya [pour Judas and The Black Messiah, ndlr]. Je trouve que LaKeith Stanfield est phénoménal aussi. Cela est intéressant parce que j’ai toujours senti personnellement que Daniel Kaluuya ou LaKeith Stanfield aurait pu concourir pour la catégorie « Lead Actor » parce que j’ai trouvé que c’étaient les performances principales et qu’ils menaient le film. Je n’aurais également pas eu de problème si Paul Raci avait gagné parce que je l’ai adoré dans Sound of Metal. Je l’ai trouvé incroyable et c’est le genre de performance où je me demande : « est-ce qu’il est vraiment un acteur ? ». Je pense qu’il était phénoménal mais finalement j’ai trouvé que Daniel Kaluuya crevait l’écran”. 

Meilleure actrice dans un second rôle

“J’ai voté pour Olivia Colman. Je crois que je suis gaga d’Olivia Colman dans tout ce qu’elle fait, elle est juste très forte. The Father est un merveilleux film et elle est incroyable dedans. Pour être honnête, Youn Yuh-jung dans Minari, j’ai trouvé qu’elle était incroyable également et j’ai adoré le fait qu’elle gagne. C’était presque un win-win pour moi. Je n’étais pas déçu. Même si je savais que la plupart des gens pour qui j’ai voté cette année n’allaient pas gagner, je n’ai pas été déçu par les vainqueurs. Je ne me suis jamais dit : « Oh non, je n’arrive pas à croire que cette personne ait gagné ». Je les ai tous appréciés. Ainsi, j’ai trouvé qu’elle était très bonne dans Minari aussi, donc j’ai été très content pour elle”. 

Meilleur scénario original

Sound of Metal. J’ai voté pour Sound of Metal et j’étais… j’ai compris en quelque sorte pourquoi Promising Young Woman a gagné. Je pense que c’était unique et courageux mais j’ai tellement adoré Sound of Metal et c’était une histoire que je n’avais jamais vue auparavant. En fait, peut-être que ça m’a biaisé, mais je prends des cours de langue des signes, je suis intéressé par la langue des signes et je suis familier avec les implants et les controverses qui les entourent dans la communauté des personnes sourdes et malentendantes. Donc, j’étais déjà intrigué et le film m’a juste ébloui. J’ai trouvé qu’il était brillant”. 

Meilleur scénario adapté

“Ok, pour celui-là vous allez peut-être être surpris, j’ai voté pour The White Tiger. Je l’ai trouvé vraiment incroyable, vraiment différent également et je souhaitais aussi que l’acteur principal soit nommé, il était phénoménal. La diversité de sa performance m’a complétement séduit. J’aurais aimé qu’il obtienne plus de soutien de la part des autres membres de l’Academy parce que j’ai trouvé que c’était vraiment un bijou. Je ne sais pas si tout le monde l’a vu mais j’ai adoré donc j’ai voté pour lui. Une chose intéressante, c’est que mon fils – il est également un réalisateur, il est à l’USC Film School – a pensé que Nomadland et Borat sont presque des documentaires, ils ne sont pas écrits mot pour mot. Donc, le fait qu’ils concourent pour cette catégorie est un peu bizarre parce que dans les aspects du scénario, la plupart du contenu est improvisé”. 

Meilleur montage

“Meilleur montage, j’ai voté pour… oh, c’est intéressant, je n’ai pas réalisé que j’avais fait ça. J’ai voté pour The Father et Sound of Metal a gagné. Donc, Sound of Metal vainqueur, j’étais très heureux. Mais j’ai trouvé que la structure de The Father repose beaucoup sur la façon dont ça été monté et cela était vraiment unique. C’était basé sur une pièce de théâtre mais cela ne ressemblait pas à une pièce de théâtre. Beaucoup de films basés sur des pièces restent très théâtraux une fois adaptés au cinéma. Ce n’est pas le cas de The Father, cela reste très cinématique et le montage dessine tout le tableau. C’était très intelligent la façon dont c’était construit donc je l’ai trouvé très surprenant. Mais encore une fois, j’ai adoré Sound of Metal donc j’étais content qu’il gagne”. 

Meilleure photographie

“J’ai voté pour Mank. Pour être honnête, je n’ai pas passé un bon moment en le visionnant. Cela m’a pris beaucoup de temps pour rentrer dedans et je n’aime pas tellement les films avec un look vintage habituellement. Mais j’ai trouvé que Mank faisait un bon job pour ressembler à Citizen Kane. J’avais l’impression de regarder une œuvre de cette époque et j’ai apprécié ça. Je ne suis pas déçu que Nomadland ait gagné… [je lui fais alors remarquer que c’est bien Erik Messerschmidt qui a créé la surprise en s’imposant pour son travail sur Mank, ndlr] Oh ! Oui, désolé ! L’opposé ! J’ai voté pour Nomadland et Mank a gagné. J’ai trouvé que Nomadland était magnifique. J’imagine que j’étais content que Mank gagne. Mon fils aime rappeler que Nomadland a été photographié dans quelques superbes endroits et comme c’était difficile à faire. Mais je pense que c’était brillamment exécuté. J’ai également trouvé que dans Judas and the Black Messiah, la cinématographie était extraordinaire et probablement la plus unique d’entre toutes, donc cette catégorie était dure et vous pouvez même le savoir par vous-même en voyant à quel point je ne me souvenais plus ce pour quoi j’avais voté. Mais j’aurais pu me voir choisir Judas and the Black Messiah aussi, c’était dur”. 

Meilleurs effets visuels

“J’ai voté pour Tenet. Tenet a gagné. J’ai trouvé que c’était vraiment excellent, parfaitement maîtrisé. Toutes les séquences à l’envers, c’était juste incroyable et je pense que c’était brillant. Ils ne l’ont pas mis sur la plateforme de l’Academy, il n’était pas autorisé à être sur la plateforme pendant un long moment. J’étais impatient qu’il soit ajouté et je me demandais : « Comment suis-je capable de le visionner ? ». Et ensuite il a été ajouté, j’étais content mais il a disparu dans la foulée avant de réapparaître. Donc je pense qu’il se passait quelque chose en coulisses. Mais en fin de compte, je trouve que c’était le plus méritant, c’était un challenge intéressant et il a été bien accompli”. 

Meilleurs décors

“J’ai voté pour Mank et il a gagné. Je n’ai pas senti cette année qu’un film m’a ébloui en termes de décors et je suis un chef décorateur. Beaucoup étaient des films historiques et, encore une fois, mon fils rappelle que ce n’est pas parce qu’un film se situe dans une période historique qu’il doit gagner. Mais j’ai trouvé que Mank était très bien exécuté”. [Je lui fais remarquer que les décors dans Emma étaient également très bons, bien que non nommés, ndlr]. Moi aussi ! Moi aussi ! Je pense que j’aurais sûrement voté pour Emma s’il avait été nommé. J’ai trouvé que c’était bien et en réalité j’ai voté… attendez, c’était nominé pour… oui, j’ai voté pour Emma dans Costumes”.

Meilleurs costumes et meilleurs maquillages et coiffures

“Donc, c’est intéressant parce que je me rappelle les costumes dans Emma et généralement je ne me souviens pas très bien des costumes ou des maquillages et des coiffures. Mais je me souviens d’eux pour Emma et à quel point ils étaient uniques. Et pareil pour maquillages et coiffures. Je n’ai pas été un grand fan de Ma Rainey’s Black Bottom en tant que film pour être honnête – au passage, j’ai trouvé que Viola Davis était phénoménale – mais ce film, ce qui me reste en tête, ce sont les maquillages et les coiffures, genre son maquillage… quand je pense à ce film, je pense à comment elle paraissait. Tout le monde semblait un peu transpirant si vous voyez ce que je veux dire. Il faisait chaud, c’était humide et tout le monde transpirait et son maquillage restait impeccable. Quand je pense à ce film, je pense à ça donc je devais voter pour lui”. 

Meilleur son

“Son, j’ai définitivement voté pour Sound of Metal, oui. C’est crucial, si crucial. C’est un autre personnage dans le film”. 

Meilleure musique 

“Je dois checker pour être sûr…J’ai voté pour Soul. Oui, j’ai trouvé que c’était vraiment beau. Je suis un grand fan de Jon Baptiste, c’était vraiment très beau”. 

Meilleure chanson originale

“J’ai voté… c’était une catégorie difficile à mon opinion. J’adore la musique, j’en fais. J’ai voté pour Speak Now de One Night in Miami. C’était excellent mais je ne suis pas déçu que Fight for You ait gagné. J’ai vraiment aimé cette chanson et, autre chose par rapport à la cérémonie, le fait que les chansons aient été diffusées avant la cérémonie. C’était un choix intriguant et je ne le savais pas alors que je suis un membre de l’Academy. Je ne savais même pas que cela allait se passer comme ça donc je ne regrette pas d’avoir allumé la télé un peu plus tôt afin de voir les performances de Speak Now et Fight for You. Et je crois que cela aurait été mieux de les laisser pendant la cérémonie”. [Je lui dis alors que j’ai adoré Husavik, ndlr] Moi aussi ! Vous savez, je dois le dire mais je pense que c’était une magnifique chanson et je l’écoute toute seule en dehors du film, même si je trouve que la voix de Will Ferrell ruine un peu le tout. Je sais qu’il est dans son personnage et c’est supposé être drôle mais cela me gêne, il y a une ligne dedans où je suis : « Ooooh, noon, nooon ! ». Encore une fois, il est dans son personnage donc… aussi, une autre raison pourquoi j’ai pensé voter pour celle-là c’est que le film repose sur cette chanson, elle est vraiment cruciale pour l’histoire donc j’ai sérieusement considéré à voter pour elle”. 

Meilleur film international

Oh ! Celui-là est si…Ok, donc j’ai voté pour Better Days. Je trouve que Better Days était très bon. J’ai aimé Another Round mais je ne l’ai pas trouvé particulièrement spécial, du style : « Wow ! C’est vraiment exceptionnel ! ». J’ai juste trouvé que c’était un bon film. J’ai adoré Collective, je l’ai vu à Sundance l’année dernière et cela est resté ancré en moi. Mais je dois dire que ce n’étaient pas mes choix pendant le premier tour. J’ai adoré Apples de la Grèce, j’ai trouvé que c’était incroyable. J’ai adoré le film français, Two of Us. Je l’ai trouvé magnifique. En réalité, j’ai voté pour Apples, Two of Us, Hope, qui est le film de Stellan Skarsgard, Beginnings, l’entrée géorgienne, qui m’a ébloui, difficile à voir mais je l’ai trouvé magnifique. Film international est littéralement ma catégorie préférée. Vous pouvez le savoir juste par le temps que j’ai pris pour en parler au début de l’interview mais c’est juste ma catégorie préférée. La chose à propos de laquelle je suis le plus heureux en tant que membre de l’Academy est que c’est littéralement le meilleur film de chaque pays et le fait que j’ai la possibilité de tous les regarder me rend extatique. Chaque année, il y a des films que j’adore et qui ne sont pas nominés et j’essaye d’en parler à tout le monde mais ils sont si difficiles à visionner vous savez, au moins aux Etats-Unis. Cela devient de plus en plus facile avec Netflix, Hulu, Amazon Prime… parfois ils sont diffusés sur ces plateformes. Un film que j’adore d’il y a deux ou trois ans… j’étais un fervent défenseur de The Guilty. The Guilty est l’un de mes films préférés, je pense que c’était juste incroyable et celui-là, j’ai pu connaître le réalisateur, l’acteur et le producteur du film et j’ai dit à toutes les personnes que je connais au sein de l’Academy qu’ils devaient absolument voir ce film et il a été shortlisté mais il n’a pas été nommé et j’ai été tellement déçu, mais je donne un cours à l’USC Film School et pour des crédits supplémentaires, je donne un film à voir chaque semaine et The Guilty est toujours mon premier film pour la première semaine de cours”. 

Meilleur film d’animation

“J’ai voté pour Soul, je l’ai trouvé excellent. Pete Docter est mon modèle en tant que réalisateur de films d’animation. Il essaye de réaliser des choses qui ne sont pas caricaturales. Elles invitent plus à réfléchir, donc il n’apparaît pas surprenant que j’adore les films de Pete Docter, qui essayent d’aborder des idées que l’on ne voit pas habituellement dans l’animation. J’ai adoré Soul mais j’ai trouvé Wolfwalkers très cool. J’ai vraiment aimé son style et j’adore vraiment l’équipe de Cartoon Saloon. J’ai pu en connaître certains il y a quelques années lors d’un festival à Amsterdam et je trouve qu’ils font vraiment des choses intéressantes. Mais, cette année, je devais voter pour Soul”. 

Meilleur documentaire

“J’ai vraiment des opinions très tranchées sur les documentaires. Mes trois documentaires préférés cette année ont été Collective, Boys State et Dick Johnson Is Dead. J’ai encore regardé Dick Johnson Is Dead hier soir d’ailleurs avec ma famille qui ne l’avait pas vu. Et j’ai vu Boys State à Sundance et je l’ai vu à nouveau il n’y a pas très longtemps. Et j’ai aimé The Mole Agent aussi. Je l’ai visionné hier soir encore également. Je vous ai dit que je regardais beaucoup de films. J’ai adoré Crip Camp aussi mais j’ai voté pour Collective. J’ai trouvé My Octopus Teacher adorable et intéressant mais… Dick Johnson Is Dead est juste le documentaire ultime, il est tellement intéressant. C’est drôle parce qu’il était à Sundance et cela ne m’intéressait pas de le voir parce que la façon dont il était présenté… l’affiche ne me disait rien mais c’est juste un excellent documentaire, j’ai pleuré en le regardant, vous devez absolument le voir”. 

Meilleur court-métrage de fiction.  

“J’ai voté pour The Letter Room. En fait, j’ai aimé tous ces films. J’adore les courts-métrages juste en tant que genre. J’ai réalisé beaucoup de courts dans ma carrière donc j’adore le storytelling concis, comment vous devez être très direct et développer vos personnages très rapidement. Vous devez être très efficace. Donc, j’ai aimé The Letter Room. J’ai aimé Two Distant Strangers, je l’ai trouvé très courageux et intéressant, donc je suis content qu’il ait gagné”. 

Meilleur court-métrage documentaire

“J’ai voté pour A Concerto Is a Conversation. Tous étaient très bien faits mais j’ai un faible pour la musique et j’adore les histoires de personnes s’efforçant de créer des choses artistiques et les challenges qu’ils doivent affronter pour atteindre leur but. Et j’adore les histoires familiales, les histoires de sacrifice pour réaliser son rêve artistique. Donc il m’a touché droit au cœur. Mais encore une fois, j’ai trouvé qu’ils étaient tous très bons. Hunger Ward était si bien aussi, si difficile à regarder parce que c’est à propos d’une chose réellement horrible. Mais j’ai l’impression d’avoir vu ce genre de films auparavant même si je l’ai trouvé très bien exécuté et challengeant. J’ai juste trouvé que A Concerto Is a Conversation était surprenant et différent”. 

Meilleur court-métrage d’animation

“Meilleur court-métrage d’animation, je l’ai donné à If Anything Happens I Love You. Ces courts étaient si différents les uns des autres mais j’ai trouvé que If Anything Happens I Love You était parfaitement réalisé – cela invitait véritablement à réfléchir – et surprenant. Je n’ai pas vu la fin venir, je n’ai pas tout de suite vu sur quoi portait l’histoire. J’ai trouvé qu’il était très bon”. 

Propos recueillis par Nicolas Mudry

Rencontre avec un membre de l’Académie des Oscars (1/2)

Josh Staub travaille dans l’animation pour Netflix après avoir passé plusieurs années chez Disney. Depuis 2018, il est également membre de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences (AMPAS), autrement dit l’Académie des Oscars. Peu après la 93ème cérémonie du 25 avril 2021, j’ai eu l’honneur de m’entretenir avec lui pour parler de son parcours, son rôle en tant que membre de cette académie ainsi que ses votes pour les Oscars 2021. Voici la première partie de cet entretien. 

Un retour vers le premier amour

Josh Staub n’a pas commencé à travailler directement dans le monde du cinéma même si, très jeune, différents arts le passionnent déjà. “J’adorais l’art, la musique mais – je pense que c’est cliché de dire ça – je ne croyais pas au fait que faire des films était un job”. Il s’oriente dans les jeux vidéo dès l’âge de 18 ans sans pour autant s’y épanouir. “J’ai fini par travailler dans cette industrie et j’ai réalisé que je n’étais pas vraiment un gamer. J’aime la façon dont c’est conçu, mais plutôt à travers leur storytelling, leur narration, la façon dont ils peuvent être immersifs”, précise-t-il. 

Directeur artistique du studio où il évolue depuis plusieurs années, Josh change de voie pour revenir vers ce qu’il aime depuis toujours. “J’ai réalisé que je n’étais pas plus investi que ça dans les jeux vidéo. J’adorais vraiment les films, c’était mon premier amour”, avoue-t-il sans hésitation. “Donc, j’ai réalisé un projet”, poursuit-il. “Un film par moi-même lorsque j’étais encore dans cette compagnie. J’ai conçu un court-métrage animé qui s’est qualifié deux fois pour une nomination à l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation”. S’il ne parvient pas à être nommé, son court-métrage, The Mantis Parable (2005), s’exporte très bien dans de nombreux festivals internationaux où il parvient même à remporter quelques prix comme au réputé Palm Springs International ShortFest. Cette consécration nouvelle lui permet de faire un premier pas remarqué dans l’industrie cinématographique et de confirmer sa voie. “Cela m’a ouvert de nombreuses portes. Une fois que j’ai fait cela, je savais que c’était vraiment ce que je voulais faire, ce dans quoi j’étais intéressé”

De Disney à Netflix en passant par les Oscars

Fort d’un court-métrage qui n’est pas passé inaperçu, Josh Staub rejoint Disney Animation où il travaille pendant treize longues années. Il a ainsi collaboré en tant que superviseur des lumières sur des projets célèbres comme Tangled (Raiponce, 2010) ou encore Frozen (La Reine des Neiges, 2013), ce dernier remportant l’Oscar du meilleur film d’animation, mais aussi sur des projets moins connus à l’international comme les deux courts-métrages d’animation Paperman (2012) et Feast (2014), tous deux lauréats du meilleur court-métrage d’animation lors des 85ème et 87ème cérémonies. Avec ce savoir-faire en animation sur des œuvres toutes reconnues par l’AMPAS, Josh finit par recevoir le Graal. 

Comme le veut le règlement, au moins deux pairs, déjà membres de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, le nominent, proposant son nom au collège. Mais le parcours ne s’arrête pas ici. “Quand vous apprenez cela, si vous voulez rejoindre l’Academy, vous écrivez une lettre dans laquelle vous racontez votre biographie et vos expériences”, explique le cinéaste. De la bouche de Josh Staub lui-même, cette nomination est et restera la plus grande reconnaissance qu’il a connue dans sa carrière. Cela fait désormais trois ans qu’il est membre de l’Académie des Oscars, participant chaque année aux différents votes qui permettront de définir les lauréats dans chaque catégorie de la cérémonie des Academy Awards.  

Un rôle solennel et important

Être membre de l’Academy n’est pas de tout repos, loin de là. “Je prends ma tâche de manière très sérieuse”, dit-il. “Je regarde bien sûr de très nombreux films de nombreux genres différents, et j’essaye de diversifier les formes de narration, du classique aux manières innovantes de raconter des histoires. Je pense que c’est important de s’immerger dans toutes les sortes de films qui sont réalisés afin de mieux comprendre le paysage cinématographique, afin de mieux décider ce que nous pensons être les meilleurs films”. Si l’AMPAS organise d’autres événements en dehors des Oscars, ces derniers représentent le gros morceau de ses compétences. En délivrant chaque année les statuettes dorées, elle est ainsi responsable de la remise de l’une des récompenses les plus prestigieuses de toute l’industrie cinématographique avec la Palme d’Or du Festival de Cannes, l’Ours d’Or de la Berlinale et le Lion d’Or de la Mostra de Venise. A cette tâche complexe répond un processus tout aussi complexe que Josh Staub n’a pu détailler en long, en large et en travers, se contentant des grandes lignes, forcément modifiées à cause de la pandémie de Covid-19. 

Pour certaines catégories, des shortlists sont publiées en amont de l’annonce des nominations. Les membres doivent ainsi regarder tous ces films pour être habilités à voter. Pour la catégorie Best Picture, souvent considérée comme la statuette suprême, un premier tour est organisé lors duquel chaque membre peut proposer les films qu’il souhaite, rendant les premiers votes très ouverts. Josh dévoile par ailleurs sa stratégie pour choisir lors de ce premier round car, à chaque tour, et contrairement aux autres catégories, les membres doivent classer les longs-métrages par ordre de préférence. “Généralement, s’il y a un film que j’ai vraiment adoré mais dont je pense qu’il ne sera pas beaucoup choisi par d’autres personnes, je peux le placer très haut dans ma liste. Alors que pour un film pour lequel je sais que tout le monde va voter, je peux le mettre dans ma liste mais plus bas”, admet-il. En faisant cela, il espère ainsi booster la côte de certains films dits plus “de niche” qu’il a adorés mais dont les chances de percer jusqu’aux nommés sont rares. Chaque année, Josh repart avec son lot de déceptions. “Il y a de nombreux films que je voulais vraiment voir shortlistés et nominés mais qui n’y parviennent pas, donc je veux être sûr de regarder autant de films que je peux à l’avance”, lance-t-il sans rancune. 

Sa catégorie favorite reste celle des films internationaux, qui possèdent également un système de vote différent. Chaque pays soumet en effet un seul film et différents tours de vote réduisent le paquet jusqu’à ce qu’il n’en reste que cinq, les cinq nommés pour la cérémonie. “Je ne me souviens pas exactement le nombre mais en général c’est entre 80 et 90 films par an et jusqu’à cette année, vous deviez toujours regarder un certain pourcentage de films internationaux pour ne serait-ce que voter dans le premier tour. Donc sur les 80 à 90 films, vous deviez regarder un certain pourcentage, je ne me souviens plus lequel, peut-être 15 à 20 des 80, mais vous pouviez choisir lesquels vous vouliez regarder”, détaille-t-il. “Et vous deviez prouver que vous les aviez vus au cinéma”, continue-t-il. “Et l’Académie, d’octobre à la fin de l’année, organisait des séances tous les soirs, en gros deux films chaque soir. Vous vous rendiez juste sur place pour les voir et ils notaient votre présence comme preuve, donc ils étaient très soucieux de savoir si vous les aviez vus ou non”. Avec le Covid-19, ces séances du soir ont forcément disparu, mais l’Academy avait involontairement prévu ce problème en créant une plateforme un an auparavant qu’elle a pu exploiter au maximum pour le processus de vote de la 93ème cérémonie, les cinémas étant fermés. Une chose qu’elle n’abandonnait pas cependant était bien évidemment de s’assurer que chaque membre visionne les films présents sur la plateforme afin de ne pas fausser le vote. 

Une 93ème cérémonie plus intime

Avant de passer à ses choix, je ne pouvais pas ne pas demander à Josh Staub ses pensées sur la 93ème cérémonie, la première de l’ère Covid. Celle-ci avait fait beaucoup parler, que ce soit son ambiance et sa cinématographie différentes des années précédentes, tout comme son final raté avec la catégorie “Meilleur acteur” placée en dernière au lieu de “Meilleur film”, un pari risqué d’autant plus que le regretté Chadwick Boseman n’avait finalement pas remporté l’Oscar à titre posthume pour Ma Rainey’s Black Bottom, celui-ci étant revenu à Sir Anthony Hopkins pour sa performance dans The Father

En tant que cinéaste lui-même, Josh Staub regarde la cérémonie d’un œil différent que le commun des mortels. “A vrai dire, je ne suis pas vraiment intéressé par le côté spectaculaire des Oscars”, avoue-t-il. “C’est peut-être parce que je suis un votant mais je me soucie plus des films et de ceux qui les réalisent”. Ainsi, il se place en contrepoids de ceux qui ne suivent la cérémonie seulement pour son glamour et s’intéresseraient moins aux discours des récompensés. “Je crois que chaque année, la chose dont la plupart des gens parlent c’est: « Oh, les discours étaient ennuyeux ». Pour moi, c’est le plus intéressant. Ce sont de vraies personnes qui sont mes pairs et j’ai envie d’entendre les challenges qu’ils ont eus au moment de concevoir le film et pourquoi ils voulaient le faire. Ca, c’est le genre de choses auxquelles je prête attention, moins le côté spectaculaire, le tapis rouge et tout ça”

“Pour la 93ème cérémonie, je dirais que j’ai plutôt bien aimé. Je pense que c’était légèrement différent, ce qui est approprié considérant la pandémie. Je pense que c’était approprié le fait que cela paraisse plus simple, plus intime et plus casual”, répond-il. Il note toutefois un reproche que beaucoup d’autres ont d’ailleurs fait : le manque de clips de présentation pour de nombreuses catégories comme celles des acteurs et actrices, alors qu’il est d’habitude coutume de présenter un extrait de leur performance. “Je comprends que cela puisse servir de présentation mondiale pour chaque film d’avoir un clip, c’est important, donc cela aurait pu être utile afin que chacun puisse avoir une connexion avec les films”, conclut-il. D’autant plus qu’avec la pandémie et les reports de distribution ou encore les déplacements de films prévus en salle sur des plateformes de streaming, tous n’ont pas forcément eu accès à toutes les œuvres cette année.

Nicolas Mudry

Oscars 2021 : who will win / who should win ?

Nous sommes le dimanche 25 avril et cette nuit auront enfin lieu les Oscars, reportés de deux mois à cause de la pandémie. Après une saison longue et épuisante, certaines catégories restent toujours très indécises. J’ai donc décidé de me prêter au jeu classique outre-Atlantique du « who will win / who should win » afin de partager mes prédictions et choix personnels. 

Meilleur film : Nomadland (will win) / Sound of Metal (should win)

Dans une année particulière, marquée par le report de nombreux films, la sélection des Oscars a laissé plus de place aux films indépendants. Elle paraît tout de même très solide à l’heure de regarder les huit nominés dans une catégorie où l’on regrettera l’absence de One Night in Miami de Regina King. A partir de l’année prochaine, obligatoirement dix films seront nommés. Il n’y a cependant pas trop de suspense ici. Alors qu’il aurait été le spoiler en temps normal, Nomadland a tout simplement écrasé la concurrence, ne laissant absolument aucune miette à ses concurrents, et s’imposant même sur un terrain d’habitude peu accueillant pour les films indépendants, les Golden Globes. Il apparaît tout naturellement que Nomadland est le frontrunner de la catégorie reine. Dans ce magnifique long-métrage qui nous emmène sur la trace des nomades de l’Ouest américain, on y suit Fern (Frances McDormand) qui, après avoir perdu son mari et subi de plein fouet la crise de 2008, achète une camionnette pour y vivre, voyageant au gré des petits boulots et des rencontres qu’elle fait. Construit à la perfection, Nomadland serait un « Best Picture » remarquable, une magnifique ode à l’indépendance pour des êtres ayant tout perdu dans la société capitaliste. 

Mon choix personnel se porte cependant sur Sound of Metal, qui suit Ruben (Riz Ahmed), un batteur perdant l’audition du jour au lendemain. Premier film de Darius Marder, Sound of Metal est une immense claque sur l’acceptation de son handicap et la façon dont on peut apprendre à vivre avec, plutôt que de le penser comme un problème. Encore aujourd’hui, la fin du film me reste en tête. Comme pour les membres de l’Académie, je vais classer les huit films par ordre de préférence. Ainsi, Sound of Metal en 1) ; le délicat Minari, sur l’expérience d’une famille américano-coréenne cherchant à toucher du bout des doigts le rêve américain, en 2) ; Nomadland en 3) ; l’inventif et imprévisible Promising Young Woman en 4) ; Judas and the Black Messiah en 5) ; The Father en 6) ; Mank en 7) ; The Trial of the Chicago 7 en 8).

Meilleure réalisation : Chloé Zhao / Chloé Zhao

Indubitablement, dans cette catégorie aussi, Chloé Zhao est l’immense favorite et cela ne serait pas immérité. Chloé Zhao a créé une incroyable œuvre dont le tournage s’est étalé sur plusieurs États américains et sur plusieurs mois, avec de vraies personnes nomades dont le jeu est confondant de naturel. La catégorie est par ailleurs très solide. On appréciera la présence de Thomas Vinterberg, qui vient confirmer l’appréciation des réalisateurs non-américains par la branche concernée au sein de l’Académie, et dont la direction du quartet d’acteurs aux personnages bourrés de talent est absolument parfaite. David Fincher devrait une nouvelle fois s’incliner, pour la troisième fois, malgré sa maîtrise indiscutable derrière Mank qui, en dépit de son sujet, sur Herman Mankiewicz et le Hollywood des années 1930, ne devrait pas connaître une aussi belle soirée que la matinée de ses dix nominations. Lee Isaac Chung prend une nomination méritée pour Minari tandis qu’Emerald Fennell complète la sélection pour Promising Young Woman.

Meilleur acteur : Chadwick Boseman / Riz Ahmed

On pensait que le regretté Chadwick Boseman allait s’imposer tranquillement dans cette catégorie pour sa composition à la fois énergique et déchirante dans le très bon Ma Rainey’s Black Bottom. Mais la victoire de Sir Anthony Hopkins lors des Baftas vient rebattre les cartes sérieusement. Un scénario à la Colman ? En 2019, Glenn Close dominait outrageusement la compétition et l’Oscar lui tendait enfin les bras, lorsqu’Olivia Colman l’a emporté aux Baftas avant de prendre la statuette dorée. Je pense néanmoins que si Chadwick Boseman va s’imposer, cela devrait se jouer à très, très peu de choses. Cette cérémonie représente la dernière occasion de récompenser sa carrière, et sa performance dans Ma Rainey’s Black Bottom ne démériterait absolument pas. La catégorie est une nouvelle fois assez solide. Peut-être que Gary Oldman aurait pu être remplaçable, au contraire de Steven Yeun, dont le jeu est absolument sans faille dans Minari où il incarne avec vigueur l’espoir remplissant tout son personnage. Si Sir Anthony Hopkins offre, avec The Father, l’une des performances les plus solides de sa carrière, mon choix se porte cependant sur Riz Ahmed, magnifique en Ruben, dont la surdité soudaine lui procure une perte de repères intense, change sa vie et lui permet de se retrouver. La nuance qu’il apporte dans son jeu tout au long de ce parcours initiatique, celui d’apprendre à vivre avec ce handicap nouveau, m’a le plus marqué parmi les cinq nominés ici.  

Meilleure actrice : Viola Davis / Viola Davis

La catégorie la plus imprévisible cette année. Andra Day a pris le Globe, Carey Mulligan, le Critic’s Choice, Viola Davis le SAG et Frances McDormand le Bafta. The United States vs. Billie Holiday n’a pas reçu une très bonne critique et l’Académie n’a pas réellement apprécié le film, mais il faut reconnaître qu’Andra Day réalise des débuts assez incroyables dans un grand rôle. Le manque de soutien derrière le film devrait cependant lui coûter l’Oscar. Carey Mulligan a longtemps eu les faveurs des bookmakers, mais son seul Critic’s Choice ne semble pas suffisant ; il faudra un gros push pour lui permettre d’obtenir le Graal, profitant peut-être alors de la popularité de Promising Young Woman ces dernières semaines. Frances McDormand a pris le Bafta mais cette année, les nominations des catégories d’acteurs et d’actrices ainsi que la catégorie réalisation ont été choisies par un petit jury de douze personnes : pas de quoi offrir une visibilité nette par rapport à d’habitude. Nul doute cependant que sa victoire, cette fois-ci décidée par l’ensemble de l’Académie britannique, offre à McDormand des chances réelles de victoire, potentiellement sa troisième dans la catégorie, d’autant plus que Nomadland est le frontrunner pour « Best Picture ». Viola Davis a quant à elle remporté le SAG, le prix du syndicat des acteurs et actrices, sans aucun doute le plus important. Puisqu’il est impossible d’avoir une visibilité sur cette catégorie, je vais quand même partir sur celle qui a pris le SAG, Viola Davis donc. C’est également mon choix personnel, tant sa présence dans Ma Rainey’s Black Bottom est captivante. Rien que sa performance me donne envie de revoir le film. Nous n’oublions pas non plus Vanessa Kirby, qui offre une composition de toute beauté dans Pieces of a Woman, sans que le film n’obtienne un soutien assez fort pour booster la campagne de l’actrice britannique. 

Meilleur acteur dans un second rôle : Daniel Kaluuya / Paul Raci

Sans aucun doute la catégorie acteurs / actrices la plus lisible. Daniel Kaluuya n’a rien laissé durant toute la saison des récompenses et devrait logiquement remporter son premier Oscar pour sa performance puissante en Fred Hampton dans Judas and the Black Messiah. Leslie Odom Jr. et Sacha Baron Cohen, toujours présents sauf aux Baftas pour ce dernier, partent de bien trop loin malgré leur rôle solide respectivement dans One Night in Miami et The Trial of the Chicago 7. La surprise des nominations, LaKeith Stanfield, ne devrait pas jouer les trouble-fêtes plus que cela. Mais, même si j’ai très bien aimé Judas and the Black Messiah, je ne peux m’empêcher de penser que la présence dans cette catégorie de Kaluuya et Stanfield est un peu galvaudée tant ils sont les deux rôles principaux du film. Encore une fois, nous avons à faire à une « category fraud » qui me force à opter pour Paul Raci en choix personnel, inoubliable et poignant Joe, directeur d’un refuge pour personnes sourdes et malentendantes, dans Sound of Metal.

Meilleure actrice dans un second rôle : Youn Yuh-jung / Youn Yuh-jung

La compétition est encore ouverte dans cette catégorie même si Youn Yuh-jung semble avoir pris une longueur d’avance en prenant le SAG et le Bafta. Maria Bakalova peut encore surprendre après avoir remporté le Critic’s Choice mais la véritable surprise pourrait réellement venir de… Olivia Colman (encore), alors que The Father semble être extrêmement populaire au sein de l’Académie. Pour Amanda Seyfried et Glenn Close (huitième nomination sans victoire ?), le chemin semble trop compliqué pour arriver jusqu’à l’Oscar. Mon choix personnel se porte sur Youn Yuh-jung, absolument merveilleuse dans l’excellent Minari, apportant à la fois une touche comique au film tout en offrant des moments bouleversants. 

Meilleur scénario original : Promising Young Woman / Sound of Metal

Lutte encore une fois très serrée. Qui de Promising Young Woman ou de The Trial of the Chicago 7 repartira avec la statuette ? Si l’on ne peut nier la popularité d’Aaron Sorkin, vainqueur déjà pour The Social Network, j’émets des réserves sur sa capacité à battre Emerald Fennell. Cette dernière sera battue dans la catégorie réalisation et l’Académie pourrait trouver en cette catégorie la possibilité de récompenser Promising Young Woman et sa créatrice. Ensuite, The Trial of the Chicago 7, favori au départ pour la catégorie reine, a connu un déclin qui s’est matérialisé par un snub pour Sorkin dans la catégorie réalisation. La course se jouera peut-être à la photo finish mais je suis confiant dans le fait que Fennell s’imposera ici. Mon choix se porte ici naturellement sur Sound of Metal, pour les mêmes raisons que celles avancées précédemment, avec tout de même une petite hésitation avec Minari. C’est mon film préféré de la sélection et une merveille d’écriture, celle que l’on souhaiterait tous réaliser pour un premier film.

Meilleur scénario adapté : Nomadland / One Night in Miami

Nomadland a quasiment tout raflé dans cette catégorie durant la saison des récompenses, sauf aux Baftas où The Father l’a emporté. Certains voient d’ailleurs ce dernier dépasser Nomadland à la dernière minute mais je pense quand même que cette catégorie fera partie du package qui conduira Nomadland jusqu’au sacre de meilleur film. Je n’ai pas vu Borat malheureusement par manque de temps. J’ai très bien aimé The White Tiger mais mon choix personnel va à One Night in Miami où Kemp Powers obtiendrait une juste récompense tout comme le film, si peu nominé cette année aux Oscars. Avec des dialogues incisifs et une deuxième heure à couper le souffle jusqu’à une dernière scène mémorable, One Night in Miami méritait mieux et c’est ici que je veux personnellement le récompenser. 

Meilleur montage : Sound of Metal / The Father

Comme dit plus haut, il y a certaines catégories indécises et celle-ci en fait partie sans aucun doute. Si The Trial of the Chicago 7 et son montage très visible ont longtemps fait figure de frontrunners, ce statut s’est effrité ces dernières semaines avec la montée en puissance de Sound of Metal. Je pense que Sound of Metal devrait poursuivre sur sa lancée entrevue aux Baftas où il a remporté le prix du meilleur montage et ce, même si The Trial of the Chicago 7 a pris le ACE. Attention à The Father pour une surprise ici ! Et une fois n’est pas coutume, je n’irai pas personnellement dans la direction de Sound of Metal ici mais dans celle de The Father. C’est ici que j’ai envie de récompenser ce film surprenant qui nous place dans la tête du personnage d’Anthony Hopkins, qui est atteint de démence. Le montage de The Father est d’une force absolue, nous montrant les pertes d’esprit du protagoniste de manière spectaculaire. Sans aucun doute l’un des tours de force techniques de cette année. 

Meilleure photographie : Nomadland / Nomadland

Nomadland et Joshua James Richards devraient facilement s’imposer dans cette catégorie, malgré la victoire de Mank chez la puissante ASC. C’est mon choix personnel également, le film offrant des visuels sensationnels, mais pas seulement : la lente et douce caméra suit Fern dans toute son intimité et procure un sentiment de proximité incroyable avec la protagoniste, chaque plan étant travaillé à la perfection pour nous permettre, à travers les mouvements cinématographiques, de ressentir les émotions que nous partage le personnage de Frances McDormand. J’ai profondément apprécié la photographie de Mank, une merveille en noir et blanc, tout comme les choix techniques très intéressants de Judas and the Black Messiah. J’émets en revanche un peu plus de réserve pour News of the World et surtout pour The Trial of the Chicago 7, tant d’autres possibilités se présentaient ici, Minari en tête. 

Meilleurs effets visuels : Tenet

C’est une course avec deux chevaux de tête : Tenet et The Midnight Sky. Je vais partir avec Tenet, choix des Baftas, plus sûrs dans cette catégorie lorsqu’il s’agit de faire ses prédictions. Mais je ne serais pas surpris de voir The Midnight Sky l’emporter ici. Je ne ferai pas de choix personnels, étant donné que je n’ai pu voir que Love and Monsters, qui comporte des effets visuels très intéressants, malgré trente dernières minutes plutôt mal écrites qui viennent gâcher les efforts fournis durant les trois premiers quarts du film. 

Meilleurs décors : Mank / Mank

Les décors devraient représenter le seul Oscar de Mank sur ses dix nominations. Je ne serais pas contre une victoire de Mank tant ses décors sont somptueux, notamment ceux du troisième acte et du dîner final. Néanmoins, autant être honnête, si Emma avait été nominé, mon choix se serait porté sur ce dernier et de très loin. Je n’ai pas vu Tenet donc je me contenterai de parler des trois autres derrière Mank. News of the World est en effet solide sur ce point pour nous transporter dans le Far West. The Father, comme pour le montage, offre des décors censés nous perdre dans les pensées bouleversées de son protagoniste et le réussit plutôt bien. Enfin, Ma Rainey’s Black Bottom produit un cadre intéressant mais peut-être trop proche du théâtre pour sérieusement attraper nos cœurs en ce qui concerne les décors. 

Meilleurs maquillages et coiffures : Ma Rainey’s Black Bottom / Ma Rainey’s Black Bottom

Encore une fois, mon choix personnel va aller de pair avec ma prédiction. J’aime beaucoup lorsqu’un acteur ou une actrice partage son Oscar avec son équipe de maquillage, et cette année, j’aimerais beaucoup que Viola Davis puisse l’emporter de même que l’équipe derrière sa transformation étincelante en Ma Rainey. J’ai néanmoins trouvé Emma une nouvelle fois brillant sur ce point. Je pense que Hillbilly Elegy doit beaucoup à la transformation de Glenn Close et à sa performance qui, même si elle ne méritait pas un Oscar pour ce film, ne méritait sûrement pas une nomination aux Razzie Awards. Quant à Mank, je n’ai pas trouvé qu’il se démarquait réellement dans cette catégorie par rapport à d’autres. Enfin, je regrette de n’avoir pas eu la possibilité de voir Pinocchio avant la cérémonie, film dont j’ai entendu le plus grand bien.

Meilleurs costumes : Ma Rainey’s Black Bottom / Emma

Effectivement, je prédis quatre Oscars sur cinq nominations pour Ma Rainey’s Black Bottom, fait rare pour un film non nommé à l’Oscar du meilleur film. Néanmoins, même si beaucoup ont changé leurs prédictions en fonction de cela, je reste plutôt confiant au moins pour ces deux catégories. Avec maquillages et coiffures, je pense que le film va assez facilement l’emporter pour ses costumes qui permettent au personnage de Viola Davis de paraître encore plus charismatique. Mon choix personnel va cependant se poser sur Emma puisque j’ai envie de le récompenser au moins d’une statuette. Le film méritait peut-être un peu plus de reconnaissance. Ses costumes sont en tous cas sans défaut. Quant à Mank, je pense que sa présence est plus due à un casting étoffé qui indique un travail monstre pour habiller un nombre important d’acteurs et d’actrices. Je n’ai malheureusement pas eu le temps de voir Mulan et donc Pinocchio

Meilleur son : Sound of Metal / Sound of Metal

Certes, Sound of Metal n’a rien eu de la part du syndicat concerné, ce qui reste encore inexplicable. Mais il ne fait aucun doute que le film part avec une très longue avance dans cette catégorie et pas seulement parce que le mot « son » est placé dans son titre. Le travail sur le son a été incroyable pour nous placer dans la tête de Ruben et je pense que j’ai rarement vu, en cinq ans de suivi de la saison des récompenses, un Oscar sonore être aussi évident et mérité. On peut même regretter la fusion des deux catégories sonores en une seule, tant Sound of Metal aurait pu repartir avec une statuette de plus. Je note tout de même les très bons travaux sur Mank et sur Soul, le premier nous plaçant dans un film des années 1930-1940, et le second étant éminemment créatif pour créer des sons dans le monde des âmes. 

Meilleure musique de film : Soul / Minari

Je n’ai malheureusement pas vu Da 5 Bloods, à mon plus grand regret. Soul a tout gagné dans cette catégorie jusqu’à présent et il serait surprenant de le voir perdre. Pour Atticus Ross et Trent Reznor, déjà vainqueurs en 2011 pour The Social Network, la chance est double puisqu’ils sont nommés pour Mank également. Je n’ai cependant pas trouvé la musique aussi mémorable que dans Soul. James Newton Howard est nommé pour sa composition dans News of the World, même si je l’ai trouvée assez classique et sans doute un cran en dessous par rapport à son travail dans A Hidden Life de Terrence Malick. Il devrait d’ailleurs s’incliner pour la neuvième fois dans cette catégorie. Mon choix personnel se porte sans aucun doute sur Minari. Je militais déjà pour une nomination d’Emile Mosseri l’année dernière pour sa musique remarquable dans The Last Black Man in San Francisco, et je suis éminemment heureux de le voir prendre une première nomination pour, peut-être, la meilleure musique dans un film de l’année 2020. 

Meilleure chanson originale : Speak Now / Husavik

Encore une catégorie très incertaine avec trois chansons pouvant brandir l’Oscar. Fight for You et Hear my Voice sont un peu en retrait, même si j’ai absolument adoré cette dernière. Il reste donc Speak Now de Leslie Odom Jr., Io Si de Laura Pausini et Diane Warren, et Husavik du film Eurovision Song Contest. Je place ma prédiction sur Speak Now et je serais très heureux si One Night in Miami parvenait à sortir de la cérémonie avec au moins un Oscar, mais attention à Io Si avec une narrative qui parle pour Diane Warren, malheureuse lors de chacune de ses onze dernières nominations dans la catégorie, mais qui a remporté le Globe avec Laura Pausini. Mon choix se porte cependant sur Husavik, la seule chanson intégrée au sein du film et non au générique. D’une très grande puissance, elle vient apporter une belle fin à un film sympathique… sur le concours des chansons les plus connues dans le monde. La boucle serait bouclée. 

Meilleur film international : Another Round

Another Round devrait s’imposer dans cette catégorie où il n’a eu aucune difficulté à dominer depuis le début de la saison des récompenses. Je ne m’y opposerai pas tant le film est arrivé à point nommé dans cette période de pandémie, une véritable bouffée d’oxygène qui ne manque pas non plus de ses moments dramatiques, avec la performance de haute volée de Mads Mikkelsen. Je ne ferai cependant pas de choix personnel ici puisque je n’ai pu voir que ce film et Collective. Attention peut-être à Quo Vadis, Aida ? qui est présenté comme le véritable long-métrage pouvant concurrencer Another Round

Meilleur film d’animation : Soul

Règle numéro 1 : ne jamais parier contre Disney / Pixar. Wolfwalkers pourrait peut-être néanmoins surprendre ici, mais je vais prédire la sécurité et Soul, une merveilleuse et inspirante œuvre. Encore une fois, pas de choix personnel puisque je n’ai malheureusement pu voir que Soul. Je vais tout de même essayer de rattraper Wolfwalkers avant la cérémonie.       

Meilleur film documentaire : My Octopus Teacher / My Octopus Teacher

Je n’ai pas encore eu le temps de rattraper Time et Crip Camp, et ce à nouveau malheureusement, cependant, puisque je ne doute pas de leur qualité. La catégorie est plutôt puissante, offrant des films à regarder absolument. Également nommé dans la catégorie « Meilleur film international », Collective est un incroyable documentaire roumain sur la corruption des institutions et les efforts de certaines personnes pour la mettre au jour. The Mole Agent est un touchant documentaire chilien sur l’abandon des personnes âgées avec, en espion peu commode, l’inoubliable Mr. Sergio. Mais mon choix, ainsi que ma prédiction, se porteront sur My Octopus Teacher et la formidable relation entre un homme et une pieuvre, parfaitement mise en images et en musique. A voir à tout prix !

Meilleur court-métrage de fiction : Two Distant Strangers / The Letter Room

Je n’ai pas réussi à trouver White Eye ni The Present, dont l’absence sur le Netflix français est assez incompréhensible. Aussi sur Netflix, le favori Two Distant Strangers, dont la réflexion sur les questions raciales se rapproche de Green Book, a une simplicité qui m’a franchement déplu et c’est pourquoi je le prédis sans vouloir le voir gagner. Mon choix se porte sur The Letter Room, une très belle histoire d’un gardien de prison affecté au service courrier et qui se prend d’inquiétude en lisant les lettres d’une femme à un détenu condamné à mort. J’ai également beaucoup apprécié Feeling Through, émouvant et résolument optimiste, sur la rencontre d’une nuit entre un jeune sans-abri et un individu à la fois sourd et malvoyant. 

Meilleur court-métrage documentaire : A Love Song for Latasha / Colette

Une catégorie incroyablement dense avec des documentaires tous plus enrichissants et puissants les uns que les autres. Hunger Ward était tout bonnement introuvable mais trois étaient gratuits et ma prédiction, A Love Song for Latasha, très inventif et touchant sur l’histoire de Latasha, dont le meurtre fut le point de départ des émeutes de 1992 à Los Angeles, est diffusé sur Netflix. Do Not Split, sur les émeutes de Hong Kong, représente un documentaire filmé au plus près de l’action : les plans offrent un aperçu très proche de ce qu’il s’est passé en 2019 et le message se termine sur une note assez pessimiste, tout en gardant l’envie d’y croire en se serrant les coudes, comme le dit le titre de l’œuvre. Mon choix sera Colette, dont la protagoniste éponyme, ancienne résistante qui visite un camp de concentration allemand où a péri son frère, fait preuve d’une dignité à toute épreuve. Un documentaire profondément émouvant dont on ne ressort pas intact.

Meilleur court-métrage d’animation : If Anything Happens I Love You

Je ne ferai pas de choix ici car je n’ai pas réussi à trouver trois des cinq court-métrages en lice, mais le favori, If Anything Happens I Love You, m’a beaucoup marqué, et entre lui et Burrow, l’autre favori, mon choix est très clairement porté sur le court-métrage de Netflix plutôt que sur celui de Disney / Pixar. If Anything Happens I Love You est un formidable et déchirant plaidoyer contre les armes à feu, une plongée de douze minutes au cœur des conséquences de ces armes qui peuvent briser des familles. 

Les jeux sont désormais faits, il ne reste plus qu’à attendre la cérémonie, 93ème du nom, cette nuit. Certains observateurs parlent de nombreuses surprises, et il est vrai que certaines catégories restent très incertaines pour se prononcer avec tranquillité. 

Nicolas Mudry

L’affaire Minari et les Golden Globes : films en « langue étrangère », binationalité et quête d’identité

Gros morceau de la saison des récompenses et des futurs Oscars, Minari est aujourd’hui au cœur d’une polémique qui concerne la Hollywood Foreign Press Association (HFPA), organisatrice des Golden Globes. Pour l’avoir placé dans la catégorie « Best Foreign Language Film », elle s’est attiré de nombreuses critiques et ouvre un débat plus grand, celui de l’identité. Pas simple lorsque l’on en partage au moins deux.

Minari après The Farewell

La HFPA est un réseau à part à Hollywood. Les Golden Globes sont définitivement différents des Oscars, même si leurs palmarès respectifs se confondent souvent. Une énorme différence néanmoins réside dans cette règle étrange de la HFPA qui veut qu’une œuvre nommée dans la catégorie « meilleur film en langue étrangère » ne puisse pas concourir pour la catégorie reine, à savoir « meilleur film dramatique » ou « meilleur film musical ou comédie ». C’est ce qui est arrivé à The Farewell de Lulu Wang l’année dernière. Dans ce long-métrage, qui relate l’histoire de Billie, jeune sino-américaine vivant au pays de l’Oncle Sam, et de sa famille cachant le cancer de sa grand-mère à cette dernière, plus de 50% des dialogues sont en mandarin. La décision de la HFPA de placer The Farewell dans la catégorie « Best Foreign Language film » n’avait pas créé de polémique, sûrement parce que l’histoire se plaçait, dans sa plus grande partie, en Chine, renforçant la vision de film international qu’en avaient les membres de la HFPA. Regrettable toutefois, d’autant plus qu’Awkwafina s’est imposée dans la catégorie « meilleure actrice dans un film musical ou comédie ».

Ce qui a déchaîné les passions avec Minari, qui avait marqué Sundance en janvier dernier avec le Grand Prix du Jury et le Prix du Public, s’explique notamment par le fait que le film se passe aux États-Unis, qu’il met en scène une famille coréenne tentant d’accrocher le wagon du rêve américain, et qu’il est réalisé par un réalisateur américain né à Denver, Lee Isaac Chung, avec, en vedette, Steven Yeun, acteur américain né à Séoul mais ayant grandi dans le Michigan. Comme le disait Yeun dans une interview, Minari est une histoire typiquement américaine, présentant des immigrants rêvant de réussite aux États-Unis. Hollywood n’a pas tardé à se mettre en émoi et de nombreuses personnalités, de Lulu Wang à Daniel Dae Kim, ont réagi. En réalité, cette « affaire » Minari révèle beaucoup de ce qui est considéré comme américain ou non par la HFPA et, plus globalement, par la société américaine. 

Gérer un entre-deux avec sa binationalité

La décision de la HFPA s’avère blessante. Blessante pour tous les binationaux américains reniés de leur américanité par cette règle décidant qu’un film américain était avant tout un film en anglais. Minari, bien qu’ayant une majorité de dialogues en coréen, a un processus de fabrication et un scénario profondément américains. La langue n’est pas un genre cinématographique et ne dit en rien si un film provient de tel ou tel pays. Elle est un moyen de communication second par rapport au cinéma, langage premier des vecteurs d’émotion. La barrière du langage représente un conflit pour toute personne binationale cherchant à s’intégrer dans un pays. Aux États-Unis, la particularité est ce multiculturalisme et parfois communautarisme dans lequel la langue majoritaire est floue. Il serait très imprudent de vouloir déclarer l’anglais comme LA langue du pays, tant l’espagnol a progressé et que les langues asiatiques, comme le chinois dans les différents Chinatowns du pays, restent majoritaires dans certains quartiers. On se rend alors bien compte que poser l’étiquette américaine uniquement sur les films en anglais empêche la légitimation par les cérémonies de récompenses de nombreuses histoires que partage cette Nation, histoires pas tout le temps en anglais et qui pourtant forgent une idée de ce que sont les États-Unis. 

Ce qui en ressort est donc que Minari se retrouve délégitimé de tout américanisme à cause de la langue de ses dialogues. N’est pas américain, ce qui n’est pas anglais selon la HFPA. Tout comme The Farewell n’a pas été considéré comme un film américain alors même que Lulu Wang dépeignait avec une grande intelligence les différences culturelles entre la Chine et les Etats-Unis et la façon dont les parents de Billie et le reste de la famille toujours en Chine pouvaient avoir de nombreuses divergences sur le sujet. Il y a donc, pour la personne binationale, cette difficulté à trouver sa place avec cette impression toujours prégnante de se situer dans une salle d’attente entre deux mondes, peinant à trouver une légitimité dans un pays qui lui dénie une identité tant qu’elle n’accepte pas certains codes de sa nouvelle société, mais aussi dans un environnement d’où elle tire ses origines et dont l’éloignement peut donc créer une distance avec une partie de la famille, créant une culpabilité et un sentiment d’imposture au moment du retour. Cet entre-deux provoque une difficulté à trouver une identité propre.

La difficile quête d’identité

La binationalité a de compliqué ce choix apparent qu’elle semble offrir au départ. Son existence n’est pas remise en cause jusqu’à ce que l’individu questionne son identité et fasse souvent l’erreur de croire qu’il doit choisir entre deux camps et donc sacrifier l’un. Une erreur involontaire bien sûr. Sa volonté d’adaptabilité dans la société primaire dans laquelle il évolue tend à brouiller son lien d’appartenance à la société secondaire à laquelle il appartient toujours même s’il ne la côtoie que trop peu. Ce conflit, auquel est confrontée n’importe quelle personne binationale et donc en possession d’au moins « deux » identités au mieux proches mais jamais similaires, doit se mesurer selon les codes de la société demandant le plus d’adaptabilité. La France se trouve être un pays très exigeant en matière d’adaptabilité avec une demande particulière, celle de l’universalisme républicain, souhaitant ranger au placard les particularités de ses citoyens. Être binational en France s’avère donc une tâche compliquée où la mise en valeur de certaines origines reste bridée à une évocation souvent vue comme « exotique », un amusement périphérique qui ne saurait remettre en cause l’identité nationale et très républicaine véhiculée par de nombreux symboles. L’école n’est que l’endroit où, débarrassés de leurs particularités, les enfants apprennent ces symboles, rendant l’éloignement de leur « deuxième » communauté plus effectif. Parmi ces symboles, l’apprentissage de la langue française en est le plus douloureux, le marqueur d’acceptation le plus répandu dans cette société, la maîtrise de la langue devenant son cheval de guerre. Il n’y a qu’à voir finalement comment l’apprentissage de l’arabe est un sujet épineux sur lequel peu de personnalités politiques souhaitent se lancer. 

La langue est le nerf de la guerre pour toute nation souhaitant cimenter son peuple à travers un imaginaire qui créerait une cohésion entre ses membres. Tout cela se fait souvent selon une règle d’une langue, un pays. En France, le français, en Italie, l’italien, en Allemagne, l’allemand, etc. Aux États-Unis, terre d’immigration par excellence, la question de la langue est particulière puisque l’anglais fait figure de langue officielle sans être véritablement inscrite comme telle. Pourtant, l’espagnol, deuxième langue la plus parlée outre-Atlantique, représente le moyen de communication de millions d’Américains, tout comme le chinois. En réalité, il est difficile de vouloir faire d’une langue le marqueur identitaire d’un pays, de même qu’il est impensable de vouloir faire de cette même langue, le critère de sélection d’un film dans une catégorie. Il n’y a pas de langues étrangères, simplement des langues, puisqu’après tout, nous sommes tous l’étranger de quelqu’un, comme le rappelait si bien et de manière très ironique le réalisateur mexicain Alfonso Cuaron au moment de recevoir l’Oscar du meilleur film en « langue étrangère » pour Roma en 2019 : « J’ai grandi en regardant des films en langue étrangère, en apprenant tellement d’eux et en étant inspiré par eux. Des films comme Citizen Kane, Les Dents de la Mer, Rashômon, Le Parrain ». Un an après, l’Academy changeait le nom de la catégorie pour « meilleur film international », se rapprochant un peu plus de la fonction de cet Oscar à part, pour des films conçus en dehors des États-Unis. Il apparaissait en effet assez délicat pour 40 millions d’Américains de voir un film en espagnol être reconnu en tant que « Best Foreign Language Film ». 

Pour Minari, c’est identique. Les Golden Globes continuent à utiliser cette notion si archaïque de langue étrangère, naviguant en eaux troubles et poursuivant ce vieil adage selon lequel ce qui est américain est en anglais. 

Nicolas Mudry

Une décennie de Black Films aux Etats-Unis

Le lundi 25 mai dernier, la mort de George Floyd, assassiné par un policier blanc, a intensifié la fracture présente dans la société américaine depuis des siècles. En France, cet événement a provoqué de vives réactions et un parallèle s’est établi avec les nombreuses bavures policières déplorées sur le territoire hexagonal, dont celle commise à l’encontre d’Adama Traoré en 2016. Dans un système raciste, il devient alors essentiel pour les personnes non-racisées de s’éduquer et de s’instruire afin de comprendre que le racisme n’est pas seulement une affaire d’insultes ou de mots, mais un problème beaucoup plus systémique, ancré dans la société, et qui se combat par un apprentissage minutieux. Aux Etats-Unis, la dernière décennie a vu sortir de nombreux films dénonçant la systématisation du racisme subi par la communauté noire outre-Atlantique. Ces films, portés par des voix de cette communauté, servent de leçon pour aujourd’hui comme pour demain et pour toujours.

Ces films viennent surtout dépasser la vision du racisme détenue par l’imaginaire collectif et présentée parfois dans des white-savior movies, comme The Help (2011) ou Green Book (2018). Ces films réécrivent l’histoire de la lutte des droits civiques menée par les Noirs eux-mêmes. Ils lissent la période de la ségrégation pour mieux satisfaire le public blanc et ne pas le placer dans l’inconfort de devoir se questionner lui-même sur son privilège. Dans ces films, on trouve toujours une scène où le racisme est exagéré afin de bien différencier le personnage blanc principal du personnage blanc raciste et permettre au spectateur blanc de se sentir soulagé de ne pas être ce raciste-là. Et, évidemment, on voit souvent le protagoniste blanc venir se porter en sauveur du personnage noir. Vous lisez beaucoup de fois le terme « blanc » ? C’est normal, car les white-savior movies, censés nous en « apprendre » davantage sur l’expérience de la communauté noire, accordent une grande place… aux Blancs. A la fin de ces films, le spectateur blanc pense avoir vu une oeuvre antiraciste et engagée, mais il a simplement vu une oeuvre statu quo. Dans le même ordre d’idée, dans le langage relatif au contexte actuel, le spectateur va s’émouvoir de la mort de George Floyd, crier au racisme, mais il va émettre un « mais » : « oui, cette mort est triste et rageante mais la violence ne résoudra rien, arrêtez ces émeutes », va-t-il dire. Il se placera alors dans un entre-deux en dénonçant l’acte raciste mais pas le racisme en tant que tel. L’antiracisme ne tient pas à se lever le matin en pleurant la mort de George Floyd, de Pamela Turner, de Breonna Taylor, d’Adama Traoré, d’Oscar Grant, de Michael Brown, de Sandra Bland, de Tony Robinson et de tant d’autres, et à se coucher le soir en oubliant que si des personnes noires non-armées et non-violentes sont tuées par la police, le problème a peut-être des racines plus profondes qu’il faudrait étudier. 

Les white-savior movies sont par ailleurs presque tout le temps réalisés par des personnes blanches. Cela rend l’expérience amoindrie car ces réalisateurs ont une connaissance très pauvre de l’expérience de la communauté noire. Dans ces films, comme nous n’avons pas une dénonciation du racisme systémique, la dénonciation se concentre surtout sur des micro-moments, des actes racistes. Il y aurait donc un racisme supportable et un racisme devenu insupportable et qu’il faudrait dénoncer. Encore une fois, ce sont des personnes blanches qui racontent l’expérience d’individus noirs en édulcorant leurs existences par cette volonté de placer un curseur sur une échelle du racisme, de créer une hiérarchie. Bien que souvent involontaire, cela illustre néanmoins le problème des films Hollywoodiens ou d’autres studios importants qui ne sont finalement que le reflet de ce qui se passe dans la société. Le bilan n’est pas brillant : d’un côté des racistes assumés, représentant la petite partie émergée de l’iceberg, et de l’autre, des libéraux « progressistes » qui dénoncent le racisme en se mouillant suffisamment pour se donner une image antiraciste mais pas assez pour faire changer les choses. Ces derniers représentent la très grosse partie immergée de l’iceberg. Ce sont les deux camps principaux du champ politique américain, ce qui permet de mesurer la colère qui peut régner dans la communauté noire. 

Alors voici une liste non-exhaustive de vingt films américains sortis cette dernière décennie allant plus loin que de la dénonciation d’actes racistes en dénonçant le racisme systémique. Ces films sont des outils nécessaires et indispensables pour dépasser une définition stéréotypée du racisme et replacer l’individu noir au centre de sa propre histoire et de sa propre expérience. Black Lives Matter.     

Avant de commencer, je me permets de partager les comptes Twitter de critiques cinématographiques noirs que je suis. Ces derniers nous permettront d’aller beaucoup plus loin que cette simple liste mais également beaucoup plus loin dans l’apprentissage du cinéma afro-américain dont l’histoire n’a pas débuté cette dernière décennie, et, plus généralement, dans l’apprentissage du Black cinema. Ces critiques sont des aides précieuses dans l’analyse des nombreux films que sort ce cinéma chaque année et dont cette simple liste ne saurait en capter l’essence ni la portée totale. Black Voices Matter :

Robert Daniels @812filmreviews : un de mes critiques préférés et une plume aiguisée et fine qui a publié sur de nombreux sites déjà. Sa critique de The Last Black Man in San Francisco pour ses débuts sur RogerEbert.com est une pépite.   

Carl Broughton II @Carlislegendary : directeur de la publication sur l’excellent Film Daze, Carl Broughton II a également réalisé un merveilleux essai pour One Perfect Shot sur le Black Storytelling en 2019.

Tambay Obenson @TambayObenson : critique pour le site réputé Indiewire, Tambay Obenson a récemment publié sur ce même site un top 10 des films à voir pour soutenir la lutte des Noirs américains pour leurs droits civiques et leur libération. 

Soraya Nadia McDonald @SorayaMcDonald : présente sur The Undefeated, Soraya Nadia McDonald est une voix incontournable sur les questions d’intersectionnalité et de culture. Répertoriant son travail sur son site personnel, on peut également la retrouver dans un essai du livre Believe Me. How Trusting Women Can Change The World.  

Hunter Harris @hunteryharris : journaliste pour Vulture et le New-York Magazine, Hunter Harris est une autre voix immanquable dans le paysage des film writers. Parmi ses récents travaux, sa réflexion sur la fin de Marriage Story pour Vulture est brillante. 

Valerie Complex @ValerieComplex : ayant collaboré pour différents sites dont Variety, Pride ou encore AwardsWatch, Valerie Complex est une voix engagée qui a également animé de nombreuses séances de questions et réponses avec des personnalités du cinéma comme Céline Sciamma ou Leslie-Ann Brandt. Sur AwardsWatch, ses critiques de Portrait of a Lady on Fire de Céline Sciamma et d’Atlantics de Mati Diop sont notamment à lire.

@DarkSkyLady : présente sur Wear Your Voice Mag, Nerdist et Medium, elle a d’ailleurs posté sur son compte Medium un article sur le BlackOutTuesday et la problématique qu’il a représenté, un texte plus qu’intéressant sur le rôle des alliés et leur comportement. 

Pariah (2011), Dee Rees

Tiré du court-métrage éponyme de Dee Rees, Pariah est une histoire brillamment mise en scène et interprétée. On y suit Alike (Adepero Oduye), une jeune afro-américaine de 17 ans qui tente de dissimuler sa lesbianité à sa famille pour ne pas être rejetée, se rejetant elle-même par l’identité qu’elle essaie de se donner devant ses parents et celle qu’elle aborde avec ses amis ou au lycée. Commentaire puissant sur l’homosexualité dans la communauté noire, Pariah est illuminée par les non-dits entre Alike et ses parents, silences qui trahissent l’adolescente et font comprendre à ses parents son orientation sexuelle sans qu’Alike ne l’évoque explicitement. Porté par une performance extraordinaire d’Adepero Oduye et par la photographie inspirée de Bradford Young, le film de Dee Rees explore les liens étroits entre le passage à l’âge adulte d’une adolescente et l’affirmation d’une identité sexuelle, le tout formant une pression encore plus intense à supporter pour la protagoniste. Pariah s’avance comme une pièce rare dans le paysage cinématographique afro-américain en abordant un thème jusqu’ici marginalisé. La suite de la décennie a montré que l’oeuvre de Dee Rees fut une pionnière dans le genre. Pour le lien entre minorités et lesbianité, un approfondissement peut être mené à travers l’article de Salima Amari, « Intersectionnalité, lesbianité et postcolonialisme » (Les Cahiers du CEDREF, 21 – 2017) portant sur « l’expérience de la lesbianité chez des femmes d’origine maghrébine en France ».  

Fruitvale Station (2013), Ryan Coogler

Grand Prix à Sundance, Fruitvale Station est un grand moment de la décennie. Marquant les débuts sur grand écran de Michael B. Jordan et réalisé par Ryan Coogler, ce long-métrage raconte l’histoire vraie d’Oscar Grant, tué par balle dans le dos par un policier à Oakland alors qu’il était maîtrisé au sol. Dans ce film, Ryan Coogler décide de raconter les 24 heures précédant le meurtre, montrant des moments de vie rares jusqu’au drame. Film puissant, Fruitvale Station humanise ses personnages afin de voir plus loin que le stéréotype qui peut être présenté dans les médias. Il rend alors un vibrant hommage à Oscar Grant mais également à toutes les victimes de bavures policières. Ce film s’inscrit bien évidemment dans le contexte actuel brûlant et permet de comprendre qui se cache derrière les victimes : des êtres humains, tout simplement, à qui l’on dénie toute justice. 

12 Years a Slave (2013), Steve McQueen

Un des films les plus célèbres de cette liste. Réalisé par Steve McQueen, 12 Years a Slave a démystifié l’esclavage comme il était représenté habituellement au cinéma. L’article d’Hélène Charlery, paru dans Transatlantica en 2018, (« « Queen of the fields » : Slavery’s Graphic Violence and the Black Female Body in 12 Years a Slave ») est particulièrement intéressant pour comprendre en quoi l’histoire de Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor), violoniste noir réduit en esclavage pendant douze ans, est toujours aussi pertinente aujourd’hui. La distinction que fait Hélène Charlery entre l’esclave « temporaire » qu’est Northup et l’esclave « permanente » qu’est Patsey (Lupita Nyong’o) est brillante et montre le désespoir pouvant régner chez l’individu noir. Solomon Northup, malgré sa volonté de ne pas se rebeller, de faire ce que ses maîtres lui demandent, se retrouve sans cesse ramené à sa condition d’homme noir. La résistance pacifique trouve ici une critique et une limite, mais elle peut également se retrouver dans la façon dont Northup s’accroche à la vie, souffre souvent en silence. Le protagoniste attend que son injustice trouve réparation, mais elle ne semble jamais la trouver puisque cette injustice est une blessure indélébile qui marquera à jamais son expérience. 12 Years a Slave est un film indispensable sur l’histoire de la communauté afro-américaine aux Etats-Unis, un passage inoubliable de la dernière décennie pour poser les bases des problèmes actuels. 

Selma (2015), Ava DuVernay

1965. En pleine lutte des droits civiques, Martin Luther King, récent Prix Nobel de la Paix, se rend à Selma. Un an auparavant, à Birmingham, l’attentat mené par le KKK contre l’Eglise baptiste de la 16ème rue tue quatre petites filles noires. Dans son film, Ava DuVernay remet brillamment en contexte les événements historiques de Selma, n’oubliant ni les luttes internes entre les partisans d’une révolte pacifiste et ceux d’une révolte plus violente, ni l’implication des hautes sphères politiques américaines. La réalisatrice américaine souhaite ainsi montrer l’institutionnalisation du racisme aux Etats-Unis. Au travers d’une pertinente reconstitution historique, affichant l’influence de Martin Luther King, Selma sert de témoin à la lutte sans merci et répressive qu’ont pu mener l’Etat d’Alabama et d’autres Etats américains face à la lutte pacifiste et non-armée de nombreux Noirs. Ces derniers ont pu s’assurer le soutien et l’affection de plus en plus de Blancs pour parvenir à l’obtention de nouveaux droits civiques, comme le droit de vote. Accompagnée d’un casting irréprochable et de la photographie toujours aussi talentueuse de Bradford Young, Ava DuVernay réussit sa démarche éducative qui rappelle à la fois les sacrifices d’une communauté pour son progrès et ce qu’il reste encore à adopter du discours de Martin Luther King. 

13th (2016), Ava DuVernay

Après Selma, 13th est finalement une logique dans la filmographie d’Ava DuVernay. Avec ce documentaire, la réalisatrice américaine parvient à replacer les violences policières actuelles envers les Noirs américains dans un contexte historique remontant à l’esclavage. Tout part d’un amendement constitutionnel : le 13ème. S’il abolit l’esclavage, il instaure une exception pour les criminels. Cette exception donne alors la possibilité de réduire en esclavage des prisonniers et de les faire travailler sans salaire tout en supprimant leurs droits civiques. Alors que Martin Luther King, Coretta Scott King, Annie Lee Cooper, John Lewis, Andrew Young et tant d’autres ont franchit le pont Edmund Pettus il y a plus de cinquante ans pour revendiquer leurs droits civiques, certains Noirs sont encore aujourd’hui privés du droit de vote parce qu’ils ont été condamnés pour un crime. Dans cet essai relevant, Ava DuVernay retrace l’histoire de ce « prison-industrial complex » (PIC) qui profite à de grands groupes capitalistes et qui targette des communautés entières sous prétexte d’une « guerre » contre la criminalité. Elle revient également sur la construction du mythe du Noir criminel à la sortie de la guerre civile. Ce mythe perdure encore aujourd’hui et offre un cadre meurtrier légal à la police mais également à n’importe quel citoyen, notamment avec la stand-your-ground law (« loi Défendez votre territoire »). En 2012, cette loi s’est retrouvée au centre des débats après le meurtre du jeune Trayvon Martin, non armé, poursuivi et abattu par George Zimmerman sur une simple suspicion de ce dernier, qui fut par la suite acquitté. De Jim Crow au Law & Order de Nixon, repris par Reagan et Clinton, en passant par le Crime Bill de 1994, 13th raconte l’histoire d’une Amérique qui a utilisé ses prisons pour poursuivre ce qu’elle ne pouvait plus faire par la ségrégation. The New Jim Crow: Mass Incarceration in the Age of Colorblindness (2010), de Michelle Alexander, qui intervient d’ailleurs dans le documentaire, est un ouvrage à lire afin d’approfondir ce sujet.

I Am Not Your Negro (2016), Raoul Peck

I Am Not Your Negro est un merveilleux essai illustré à partir de plusieurs textes de l’écrivain James Baldwin, dont un est resté inachevé : Remember This House. A travers ce dernier, le réalisateur haïtien Raoul Peck parvient à monter différentes images, récentes ou anciennes, afin de mettre en lumière le racisme envers la communauté noire aux Etats-Unis, la façon dont celui-ci s’est institutionnalisé et ses origines. Les paroles de James Baldwin résonnent aujourd’hui encore de manière pertinente et questionnent, dans I Am Not Your Negro, l’allié empoisonné que peuvent être les libéraux blancs. La pertinence du documentaire réside dans l’évocation des assassinats de trois amis de James Baldwin : Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King. Il s’agit de trois moments brutaux et de rupture dans ce récapitulatif de l’histoire de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis menée par les Noirs américains. A tous ceux qui pensent que des progrès ont été effectués, I Am Not Your Negro vient rappeler avec éclat le long chemin restant encore à parcourir. 

Fences (2016), Denzel Washington

Fences est un film particulier. On y sent l’empreinte théâtrale de la pièce du même nom d’August Wilson dont il est tiré. Il n’y a rien de cinématographique à tirer de Fences, mais il y a un message puissant à sortir de cette oeuvre. Celle-ci évoque davantage le racisme à travers la vie tumultueuse d’une famille à Pittsburgh dans les années 1950, plutôt qu’à travers une opposition directe entre Noirs et Blancs. Le film raconte la vie de Troy (Denzel Washington) qui n’a pas été un long fleuve tranquille : une fuite de sa maison à 14 ans pour échapper à son père abusif, un passage en prison pour meurtre et une carrière dans la Negro League de Baseball sans avoir l’opportunité d’évoluer dans la Major League à cause de la ségrégation. Tyrannique, il ne laisse que peu de place à sa femme, Rose (Viola Davis), et à son fils, Cory (Jovan Adepo), qui souhaite devenir footballeur professionnel mais qui se heurte au refus de son père, encore traumatisé par son expérience avortée de joueur professionnel de baseball. Il y a l’épouvantail de la ségrégation qui règne, sans être brandi, sur toute l’atmosphère du film et qui bride le développement des protagonistes. Si j’ai pu avoir du mal avec le côté trop théâtral du film, sa place dans cette liste est indiscutable. 

Moonlight (2016), Barry Jenkins

Doit-on encore présenter Moonlight ? Le chef d’oeuvre de Barry Jenkins, Oscar du meilleur film, du meilleur acteur dans un second rôle (Mahershala Ali) et du meilleur scénario adapté en 2017 est, comme Fences, adapté d’une pièce de théâtre : In Moonlight Black Boys Look Blue de Tarell Alvin McCraney. D’une délicatesse rare, Barry Jenkins raconte le développement de Chiron, qui découvre sa sexualité au milieu d’un environnement parfois hostile, pendant trois périodes cruciales de sa vie. A l’instar de Pariah, Moonlight s’empare du thème de l’homosexualité dans la communauté noire, mais également du thème de la masculinité toxique. Le film tente d’universaliser à partir de l’expérience d’un individu de la communauté Noire. Sans jamais tomber dans l’écueil du cliché, Moonlight est d’une puissance singulière dont les moments nombreux de silence en font la force : ils disent tout de la souffrance de la vie de Chiron, de ce qu’il a enduré. A travers le titre de la pièce de théâtre dont est tiré le film, qui est une réplique prononcée par Juan (Mahershala Ali), Barry Jenkins évoque l’identité noire et, avec le personnage de Chiron, la façon dont les individus s’approprient leur couleur de peau dans une société raciste où celle-ci paraîtrait être un fardeau. Moonlight est une oeuvre immanquable. Robert Daniels l’a d’ailleurs classée en première dans son top 20 des meilleurs films de la dernière décennie réalisés par un réalisateur ou une réalisatrice noire.  

Mudbound (2017), Dee Rees

Quatrième long-métrage de Dee Rees, Mudbound est un excellent film abordant l’expérience post-traumatique de soldats après la Seconde guerre mondiale. En s’intéressant à ce syndrome et en le liant à l’expérience d’un individu noir de retour dans le Mississippi, Mudbound offre une représentation des Noirs américains engagés dans la Seconde guerre mondiale. Le racisme que subit Ronsel Jackson (Jason Mitchell) est un obstacle supplémentaire dans sa reconstruction d’après-guerre. Après avoir frôlé la mort en Europe, il se retrouve une nouvelle fois menacé aux Etats-Unis à cause de sa couleur de peau. Porté par la photographie magnifique de Rachel Morrison et par la composition sublime de Mary J. Blige, Mudbound a été le premier film référence pour Netflix dans sa conquête cinématographique. C’est avant tout un film qui redonne un mérite aux soldats noirs américains ayant servi sous le même drapeau, mais n’ayant pourtant pas été reconnu de manière identique par rapport aux soldats blancs. La dernière demi-heure du film met l’Amérique face à son passé ségrégationniste, une dernière demi-heure qui se veut ouverte et interrogative face au présent. 

Get Out (2017), Jordan Peele

Get Out a été un moment fort de l’année 2017. Oscar du meilleur scénario original en 2018, il est désormais un classique de la décennie. Jordan Peele a créé une oeuvre complexe sur l’Amérique d’aujourd’hui. L’histoire suit un jeune homme noir, Chris Washington (Daniel Kaluuya), invité à passer un week-end chez les parents de sa copine blanche. Ce week-end tourne au cauchemar lorsqu’il découvre le véritable projet raciste de sa belle-famille. Get Out innove d’abord dans sa façon de présenter le racisme. Dans ce film, les racistes ne sont pas des campagnards, des « rednecks » ou des ignorants comme décrits habituellement dans les white-saviors movies, mais bien des gens riches. Get Out se trouve être une métaphore sur la complaisance blanche. Ici, le tout est exagéré pour faire passer le message. Jordan Peele ne veut pas seulement mettre les racistes assumés mal à l’aise. Il s’en prend également aux libéraux blancs et à la façon dont ces derniers peuvent se retrouver dans une position raciste et faire vivre un enfer aux Noirs en étant hypocrites. Le renversement final permet également de tordre le cou au mythe du Noir docile.   

Black Panther (2018), Ryan Coogler

Un film de super-héros avec un casting composé presque à 100% d’acteurs noirs. Décrire Black Panther ainsi serait réducteur. Pourtant, c’est ce que l’on a entendu le plus souvent de la part d’une presse libérale. Mais Black Panther est plus que ça et c’est pour cela qu’il est une oeuvre essentielle dans le paysage cinématographique noir américain de la dernière décennie. En présentant des caractéristiques culturelles telles que des rites traditionnels, des costumes traditionnels grâce au travail de Ruth E. Carter, et en critiquant le vol par l’Occident de trésors culturels africains, Black Panther place les Noirs, et pas seulement les Afro-américains, dans une histoire qui date de plusieurs siècles et qui possède une identité. L’identité est d’ailleurs un thème fort du film. Black Panther est une réussite dans sa façon de faire d’une histoire et d’un univers fictifs un témoignage vibrant de l’expérience de la communauté noire aux Etats-Unis. Il réussit avec brio à associer l’expérience et les critiques décoloniales émanant d’Afrique, mettant dos au mur tout l’Occident. Ryan Coogler a amené ce projet à la hauteur des espoirs d’une communauté, en dirigeant un casting cinq étoiles (Chadwick Boseman, Lupita Nyong’o, Michael B. Jordan, Forest Whitaker, Danai Gurira, etc.). Black Panther est une porte d’entrée bienvenue pour replacer les problèmes rencontrés par la communauté noire américaine dans le contexte plus international de la manipulation et de la colonisation de l’Afrique par l’Occident.    

The Hate U Give (2018), George Tillman Jr. 

Il s’agit du film le plus cité depuis le meurtre de George Floyd et l’on comprend pourquoi. Non seulement The Hate U Give se rapproche beaucoup de l’actualité, mais il offre également des éléments éducatifs très intéressants pour avoir une approche du racisme institutionnalisé, du racisme caché et de l’escalade accompagnant le meurtre d’une personne noire aux Etats-Unis. Tiré du roman du même nom d’Angie Thomas (2017), l’histoire raconte comment Starr Carter (Amandla Stenberg) voit son meilleur ami se faire tuer par un policier et doit gérer les événements qui suivent cette mort. En étant le seul témoin du meurtre, elle devient une voix privilégiée pour s’exprimer mais elle craint une exposition médiatique trop forte. Grâce à la nuance de l’interprétation d’Amandla Stenberg, on comprend le dilemme qui se joue entre la peur de parler, les répercussions que cela peut avoir et la rage qui l’anime, notamment lorsqu’elle affronte le racisme de ses camarades de classe dans une école privée où dominent les jeunes blancs privilégiés. La confrontation avec sa meilleure amie offre des séquences percutantes sur la façon dont les blancs peuvent faire preuve d’hypocrisie en soutenant une cause sans comprendre le racisme caché derrière certains de leurs comportements. Cependant, la séquence la plus pertinente est, à mon avis, la discussion entre Starr et son copain blanc juste avant le bal de fin d’année, dans la voiture. Ce dernier, pensant soutenir Starr, lui dit qu’à ses yeux, il n’y a pas de couleurs, tout le monde est semblable car tout le monde est humain. Derrière ces bons sentiments se cache un problème car tout le monde n’a pas le privilège de dire que les couleurs de peau ne comptent pas. La réponse de Starr est l’une des meilleures répliques de la décennie au cinéma : « if you don’t see my blackness, you don’t see me ». En effet, déclarer que tous les individus sont semblables et qu’il n’y a pas de blanc, noir, jaune ou marron, c’est nier les expériences subies par les minorités à cause de leur couleur de peau et refuser toute l’histoire ayant construit leur communauté depuis des siècles. Après tout cela, et cela n’en dit même pas un tiers du film, il semble inutile de préciser que The Hate U Give est une oeuvre urgente à (re)voir, peut-être encore plus dans le contexte actuel. 

Sorry To Bother You (2018), Boots Riley

Un de mes films préférés de 2018. Sorry To Bother You est une oeuvre singulière et piquante. L’intelligence de Boots Riley se situe dans le lien qu’il souligne entre les luttes raciales et le capitalisme, rejoignant la pensée d’Angela Davis. En d’autres termes, en quoi le capitalisme et le racisme sont liés ? Le film raconte l’histoire de Cassius Green (Lakeith Stanfield) qui rentre dans une société de télémarketing. Très rapidement, en adoptant une voix de « blanc » au téléphone, il parvient à se faire remarquer en vendant beaucoup. Il arrive alors dans un cercle fermé de télémarketeurs hors-normes. Le dilemme commence ici : Cassius doit-il soutenir ses camarades en grève ou poursuivre sa carrière et quitter sa classe sociale ? Lutte raciale et lutte des classes, une association intéressante qui montre que l’ascension sociale d’un Noir rencontre toujours à un moment l’obstacle des racines. Dans sa nouvelle classe, Cassius est ramené à sa couleur de peau et aux stéréotypes qui y sont associés. Dans son ancienne classe, il est considéré comme un traître. Sorry To Bother You souligne ce lien très clair entre une société capitaliste qui accentue les inégalités et une société raciste qui se sert de ces dernières. Le système s’auto-entretient en utilisant des personnes comme Cassius pour prouver qu’il existerait une méritocratie et en créant des divisions parmi les dominés pour qu’ils se retournent contre eux-mêmes et non contre les dominants. Il s’agit de diviser pour mieux régner, en quelque sorte.   

If Beale Street Could Talk (2018), Barry Jenkins

Adaptation du roman éponyme de James Baldwin, If Beale Street Could Talk démontre toute la maîtrise de la sensibilité par Barry Jenkins. Clementine (Kiandra Layne) se bat avec force pour faire reconnaître l’innocence de son copain, Alonzo (Stephan James), accusé à tort de viol. Avec la photographie lumineuse de James Laxton, Barry Jenkins présente un univers à la fois doux, faisant triompher l’amour si pur entre Clementine et Alonzo, et amer, par la rage qui anime les protagonistes dans leur quête de justice. La fin brutale vient rappeler qu’il n’y a que très rarement de happy ending pour les Noirs américains. Cette fin s’inscrit dans une réalité, d’hier et d’aujourd’hui, tout aussi brutale. If Beale Street Could Talk est une oeuvre immanquable traitant de l’injustice du système judiciaire américain qui livre les Noirs à leur propre défense.

BlacKkKlansman (2018), Spike Lee

BlacKkKlansman se rapproche de Sorry To Bother You dans sa capacité à questionner un individu Noir sur son sentiment d’appartenance à une communauté. Ce film retrace l’histoire vraie d’un policier noir, Ron Stallworth (John David Washington), et de son incroyable infiltration du KKK avec l’aide d’un policier blanc, Flip Zimmerman (Adam Driver). Ron sera tout au long du film tiraillé entre son appartenance à la communauté noire et son engagement dans la police, d’autant plus que sa copine, Patrice Dumas (Laura Harrier), le questionnera à ce sujet. Spike Lee offre là une oeuvre qui sort de son registre habituel et présente un regard sur son propre art : le cinéma. A travers des références, subtiles ou non, il remet en perspective l’histoire du cinéma et la façon dont cet art a minimisé l’expérience des Noirs américains en les présentant dans des rôles secondaires, éloignés de leur réalité, ou bien tout simplement en ne les faisant pas apparaître. 

Blindspotting (2018), Carlos Lopez Estrada

A trois jours de la fin de sa liberté conditionnelle, Collin (Daveed Diggs) assiste au meurtre d’un Noir par un policier. Blindspotting, coécrit par les deux protagonistes du film, Daveed Diggs et Rafael Casal, revient sur les expériences de ces derniers dans les quartiers pauvres d’Oakland. Le film est un message d’amour. Blindspotting est une oeuvre unique prenant ses sources dans différents genres comme la comédie musicale avec des scènes rapées. Elle est une réflexion intéressante sur la gentrification, sur l’appropriation d’une culture urbaine par de nouveaux arrivants. Blindspotting différencie également les expériences des deux protagonistes, dont l’un est blanc et l’autre noir, dans ces quartiers difficiles où tout n’a pas la même signification pour eux, comme une arme à feu. Choc, le film ne laisse pas indifférent et permet de comprendre la singularité de l’expérience d’un individu noir dans un quartier défavorisé, celle-ci ne sachant être confondue avec n’importe quelle expérience. Ainsi, la solidarité de classe ne doit pas masquer les différences de couleur qui forgent les caractères et parcours de chaque individu.   

The Last Black Man in San Francisco (2019), Joe Talbot

Dans le genre gentrification, The Last Black Man in San Francisco est une oeuvre à voir. Il s’agit du seul film de cette liste réalisé par une personne non-racisée. Néanmoins, Joe Talbot a coécrit le scénario avec Jimmie Fails, protagoniste du film, ce qui lui a permis de recueillir la voix d’une personne concernée. Avec une photographie et une musique irréprochables, ce film est l’un de mes préférés de 2019. On y voit Jimmie (Jimmie Fails) et Montgomery (Jonathan Majors) vagabonder dans la banlieue de San Francisco. Ils viennent de temps à autre rénover une maison cossue occupée par un vieux couple riche. Le père de Jimmie lui a raconté que cette maison a été construite par son grand-père, en 1946, et que sa famille a ensuite dû migrer en périphérie de la ville. Le thème de l’identité y est très fort. L’enracinement est très discuté dans TLBMISF parce que Jimmie n’a pas de véritable maison. Il vit chez Montgomery, lui-même habitant chez son oncle. Cette maison, qu’il souhaite avoir par dessus-tout et qu’il possède pendant une courte période après le départ du couple, est le rêve d’un enracinement pour lui, de trouver un chez soi. Seulement, le quartier ne lui ressemble pas et les jeunes hommes qui y habitent lui font comprendre que son obsession est vaine, qu’il se prend finalement pour un autre. Il ne se sent pas non plus à l’aise dans son propre quartier, tout comme Montgomery. Son oncle lui raconte qu’il s’habille parfois comme un blanc et essaie, devant son miroir, d’adopter le même langage que les jeunes qu’il croise chaque jour. The Last Black Man in San Francisco met en lumière la dure tyrannie de l’immobilier où les Blancs définissent les prix des biens et déterminent qui a le droit d’habiter tel quartier. Jimmie est cet individu rêvant d’échapper à cette tyrannie et de fuir sa condition, son quartier, tandis que Montgomery, plus résigné, accepte finalement son sort, rendant la fin absolument déchirante. Robert Daniels cite à juste titre l’essayiste Ta-Nehisi Coates qui, dans The Case for Reparations (2017), déclare que le droit de propriété est un droit sacré aux Etats-Unis mais qu’il n’a pas été attribué aux Noirs.  

Queen & Slim (2019), Melina Matsoukas

Il s’agit du premier film de Melina Matsoukas, qui avait réalisé auparavant de nombreux clips musicaux. S’appuyant sur un scénario de Lena Waithe, Queen & Slim est l’histoire de la cavale de Queen (Jodie Turner-Smith) et de Slim (Daniel Kaluuya) après que ce dernier ait tué un policier blanc par légitime défense. Au gré de rencontres, toutes plus inspirantes les unes que les autres, nous suivons ce couple attachant, criminels par la loi mais sans l’être vraiment au plus profond d’eux. Leur fuite fait l’objet de tensions dans tout le pays, créant des manifestations de soutien à l’encontre des deux jeunes protagonistes. Chaque moment de vie capté par Melina Matsoukas est brillant, Queen et Slim profitant de chaque instant comme s’il pouvait être le dernier. Alors qu’ils sont jugés comme criminels, Melina Matsoukas s’attache à montrer toute l’humanité des deux personnages, reconnus partout où ils passent. Il rencontreront des personnes qui comprendront leur geste et d’autres qui n’hésiteront pas à les dénoncer, le film jouant sur ces ambiguïtés. Queen & Slim questionne également le genre auquel il emprunte, et qui a vu passer des Bonnie & Clyde ou des Badlands et encore des Thelma & Louise. Alors que l’Amérique a pu fanatiser les cavales de criminels, Queen & Slim vient avec pertinence interroger les raisons de ce romantisme criminel et si, avec des protagonistes noirs, ce romantisme s’achève. La façon dont Queen & Slim est passé en-dessous des radars, notamment en France, donne sans doute raison à sa réalisatrice. Il y a une réflexion encore plus profonde et métaphorique sur la façon dont Queen et Slim vivent constamment dans la peur d’être rattrapés par la police. Ce qui est présenté dans le film est finalement la peur de n’importe quel individu noir, vivant chaque jour dans la peur d’être arrêté ou tué par la police sans même avoir été coupable d’un crime. 

Clemency (2019), Chinonye Chukwu

Grand Prix à Sundance en 2019, Clemency est un formidable plaidoyer contre la peine de mort. Le film cache également une très bonne réflexion sur les injustices du système judiciaire et carcéral américain. On y suit Bernardine Williams (Alfre Woodard), directrice d’une prison où une injection létale se déroule mal. Le prochain nom sur la liste est Anthony Woods (Aldis Hodge), accusé d’avoir tué un policier, bien que de courts moments dans le film montrent qu’il n’y a pas de certitudes qu’il soit bel et bien le coupable. A vrai dire, Clemency n’essaie pas de savoir si Woods est innocent. Chinonye Chukwu s’intéresse plutôt à l’injustice du régime de la peine de mort. Un Noir ayant tué un policier est condamné à mort mais un policier blanc ayant tué un Noir ne l’est jamais. A partir du moment où les meurtres sont catégorisés, et que certaines catégories de personnes comptent plus pour la loi que d’autres, alors le régime de la peine de mort est injuste et le sera tout le temps. En liant ce régime injuste de la peine de mort aux injustices raciales, Clemency se montre d’une grande pertinence et l’émotion affichée par Bernardine Williams à la fin du film, elle qui apparaissait si froide, est un moment-clé de compréhension pour la protagoniste. 

Luce (2019), Julius Onah

« Why do we have to be perfect to be accepted? ». Cette phrase, sortie de la bouche de Luce (Kelvin Harrison Jr.), est ce qui pourrait résumer un problème potent dans la société pour n’importe quelle minorité. S’intégrer ou périr. Être un modèle ou sombrer. C’est exactement le dilemme de Luce. Il est un modèle pour son lycée, pour ses parents, pour ses professeurs. Athlète, éloquent, il est un jeune lycéen noir venu d’une Erythrée en guerre, adopté par des parents blancs à l’âge de sept ans. « Son parcours est brillant et force le respect. Mais lorsque sa professeure d’histoire, Harriet Wilson (Octavia Spencer), lit son essai sur Frantz Fanon qui fait une apologie de la violence comme moyen de résistance à l’oppression, le monde de Luce s’effrite. Il offre alors une double image qui laisse son entourage soucieux. Le film, tiré d’une pièce de théâtre de JC Lee, s’inscrit parfaitement dans le thème du « Black Excellence » et souligne la pression des jeunes personnes noires qui portent sur leurs épaules autant de responsabilités par rapport à leur communauté mais également par rapport à la communauté blanche. C’est cette dernière qui maîtrise les règles du jeu. Si l’individu noir se comporte tel que l’individu blanc l’exige, alors tout ira bien. Sinon, il sera puni. Le choix d’une professeure d’histoire noire paraît également judicieux par rapport à une audience blanche. Néanmoins, l’intelligence de Julius Onah est aussi de laisser des portes ouvertes sur la vraie nature de Luce. Etrangement, il y a ce besoin voyeuriste de savoir s’il est un manipulateur ou non. Ce besoin est-il lié à sa couleur de peau ? A-t-on besoin de savoir qu’on peut lui faire confiance à tout prix, de le croire coûte que coûte ? Serions-nous tentés de faire la même chose avec un lycéen blanc ? Luce est un merveilleux outil de déconstruction qui incite à nous demander si l’importance accordée à la couleur de peau, chose  souvent reprochée aux antiracistes et décoloniaux, n’est finalement pas l’obsession des personnes dont émanent ces reproches dans leur quête absolue de placer chaque individu dans des boîtes. 

Nicolas Mudry

Netflix fait son cinéma

La plateforme Netflix s’impose comme un nouvel acteur incontournable du cinéma. Une stratégie pour contrer la venue des studios hollywoodiens sur le marché du streaming vidéo, de plus en plus disputé.

Netflix avance ses pions dans le septième art. Le numéro 1 mondial du streaming vidéo a misé 175 millions de dollars pour The Irishman, la dernière livraison de Martin Scorsese. À titre de comparaison, en 2015, le blockbuster Jurassic World avait coûté 150 millions de dollars au studio Universal Pictures. En choisissant trois poids lourds du box-office américain, Robert De Niro, Al Pacino et Joe Pesci, Netflix affirme sans ambiguïté sa volonté de bousculer les grands studios de production américains, jusque-là incontournables dans cette industrie.

La plateforme a déjà quelques jolies prises à son tableau de chasse. Lors de la 91e cérémonie des Oscars, elle a empoché trois statuettes avec le film d’auteur Roma, d’Alfonso Cuaron. Incontestablement, l’arrivée de Netflix bouleverse le modèle économique traditionnel du cinéma. La plateforme fait flamber les budgets de production, forte des recettes récurrentes tirées de ses 150 millions d’abonnés. 

Toutefois, le site de streaming peine à s’intégrer au modèle européen, caractérisé par un financement public de soutien à la création. « Le but de Netflix est de faire du chiffre, pas de l’art. Comme producteur, c’est la mort de l’économie de proximité. Les recettes d’un film ne seront plus réparties entre les producteurs et distributeurs », affirme Raluca Calin, sociologue spécialiste du cinéma européen. 

D’autant plus que sur le marché hollywoodien, la stratégie Netflix est à nuancer. Elle n’atteint pas encore le budget fastueux de certains films. En 2018, Avengers : Infinity War avait coûté entre 320 et 400 millions de dollars, selon les estimations.  

Attirer les grands réalisateurs

Son succès, Netflix le doit à ses séries en créations originales telles que Black Mirror, Stranger Things ou La Casa de Papel. En trois ans, son budget dédié à ce type de productions a triplé. Il est passé de 5 milliards de dollars en 2016, à 15 milliards, cette année. De l’autre côté de l’échiquier, Disney, Warner Media et NBC Universal sont bien décidés à rendre coup pour coup en  s’introduisant ces dernières semaines, sur le marché du streaming vidéo. De son côté, Netflix va chercher ses concurrents hollywoodiens sur leur marché traditionnel : la production de films grand public. Elle a déjà débauché de grands réalisateurs comme Martin Scorsese, Steven Soderbergh ou Guillermo del Toro. 

Une diversification vitale pour la plateforme qui perdra bientôt les droits d’exploitation de quelques-unes des séries qui ont fait sa notoriété. D’après une étude du cabinet 7 Park Data, 80 % des programmes diffusés par Netflix ne lui appartiennent pas. Ces contenus ont été produits par ses concurrents qui ne vont pas tarder à les récupérer. Cet appauvrissement prochain de son catalogue se traduit notamment par le départ de séries cultes comme Friends ou The Office qui retourneront chez NBC Universal en 2021 et Grey’s Anatomy, qui appartient à Disney. 

La nature ayant horreur du vide, Netflix compensera cette perte de contenu par une prochaine superproduction. Six Underground, signé par Michael Bay et doté de 150 millions de dollars de budget sera mis en ligne le 13 décembre prochain.

Mérième Stiti

La belle nostalgie

Dans son nouveau long métrage La belle époque, présenté hors compétition au Festival de Cannes 2019, Nicolas Bedos remet en scène la nostalgie et trouve son style. 

Dans La belle époque, Nicolas Bedos nous plonge dans une mise en abyme du cinéma. Dès les premières minutes, on comprend que le personnage principal, Victor (Daniel Auteuil) est résigné. Dessinateur de presse mis au placard, il vit dans un monde hyperconnecté, où on ne fume plus mais on vapote. L’électrochoc arrive lorsque sa femme Marianne (Fanny Ardant) le jette dehors, exaspérée par « ces pantalons de vieux con. » Le sexagénaire va alors rebondir grâce à l’expérience proposée par l’entreprise que dirige d’une main de fer, Antoine (Guillaume Canet). La formule : faire revivre une époque, un événement historique ou un souvenir. Victor opte pour le 16 mai 1974, dans le bistrot lyonnais « La Belle époque. » Le jour de sa rencontre avec sa femme. A l’époque de son grand amour,  l’étudiante en médecine, fougueuse et impertinente. Dans cette grandiose mise en scène, l’homme se prend au jeu grâce à l’actrice-caméléon Margot (Doria Tillier). L’illusion est parfaite et la fiction va même dépasser la réalité. 

A la manière de Woody Allen dans Midnight in Paris, Nicolas Bedos raconte un homme qui s’échappe, angoissé par le présent. L’usure du couple, thème fétiche et déjà présent dans M. & Mme Adelman, signe le style de Bedos. Une intrigue rythmée, une esthétique colorée et des répliques travaillées. Autre caractéristique notable : la présence de Doria Tillier. Sa muse, une inspiration que l’on retrouve dans le scénario de La belle époque. Canet y joue le rôle du metteur en scène dédaigneux, un personnage inspiré par Bedos lui-même. Caricature gênante, mais heureusement rattrapée par l’intrigue principale, et le couple Fanny Ardant et Daniel Auteuil. 

La Belle Époque, comédie de Nicolas Bedos, avec Daniel Auteuil, Doria Tillier, Pierre Arditi, Fanny Ardant, Guillaume Canet. Durée 1 h 55. Sortie en salle le 6 novembre 2019.

Mérième Stiti.