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L’accord du Vendredi saint : son passé, son présent et son avenir

Le 10 avril 1998, le Vendredi saint de cette année-là, un accord historique fut signé. Il y a 23 ans, l’accord du Vendredi saint mit fin à plus de 30 ans de conflit entre l’Irlande, l’Irlande du Nord et la
Grande-Bretagne ; une période qui s’appelle « les Troubles », et pendant laquelle presque 3 500 personnes moururent. A présent, l’accord, qui est crédité du maintien de paix en Irlande du Nord, se trouve à un carrefour ; certains soutiennent que les conditions de l’accord ne sont plus en vigueur à cause du Brexit, et que le protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord n’est pas suffisant pour maintenir les termes négociés à cette époque-là. On peut alors se demander quel est l’avenir de l’accord du Vendredi saint, et quel impact cet avenir aura sur le reste de l’Union Européenne.

Le passé : les Troubles et le besoin d’une solution
Les origines de la période des Troubles remontent au 17 ème siècle, mais on peut dire que le conflit commença bel et bien pendant les années 1920, quand l’Irlande du Nord se sépara de la République d’Irlande. Jusqu’à ce moment-là, le Royaume-Uni avait contrôlé l’Irlande, mais cette partition fut le début d’une situation différente : l’Irlande du Nord faisait partie du Royaume-Uni, tandis que la République d’Irlande devint un pays indépendant.

Ce ne fut pas uniquement le pays qui se trouva divisé, mais aussi la population. En Irlande du Nord, on voyait l’émergence de deux groupes : les unionistes (ou les loyalistes), qui voulaient continuer à faire partie du Royaume-Uni, et les nationalistes, qui voulaient que l’Irlande du Nord fît partie de la République d’Irlande et qu’elle se séparât du Royaume-Uni. Il y avait aussi une division religieuse, les unionistes étant principalement protestants et les nationalistes étant principalement catholiques. Les manifestations des deux groupes (contre les difficultés à trouver un emploi) devinrent violentes pendant la fin des années 60. Ce fut le début des Troubles.

A partir des années 1970, la violence entre les deux groupes fut sans répit ; elle mena finalement à plus de 3 000 morts. De plus, la violence ne fut pas confinée à l’Irlande du Nord. L’armée républicaine irlandaise provisoire (le PIRA), un groupe républicain paramilitaire, et dissident de l’IRA, effectua des bombardements au Royaume-Uni, dans les pubs et dans les centres-villes, qui visèrent même les leaders politiques comme Margaret Thatcher, alors Premier Ministre. Une des pires journées pendant le conflit entier fut le 31 janvier 1972, qui devint connu comme « Bloody Sunday » (Dimanche sanglant), lorsque 14 personnes furent tuées lors d’une marche non-violente à Londonderry. Après une journée aussi sanglante et aussi désastreuse, il était difficile de voir une solution au problème de la violence continue.

Cependant, à la fin des années 80 et au début des années 90, les efforts politiques redoublèrent pour chercher à mettre fin au conflit. Après plusieurs années de négociations et de compromis entre le Royaume-Uni et la République d’Irlande, et plusieurs cessez-le-feu ratés, le moment était venu pour un vrai traité de paix : ainsi fut signé l’accord du Vendredi saint.

L’accord : de quoi s’agit-il ?
L’accord du Vendredi saint est en réalité constitué de deux accords : un accord signé par la plupart des partis politiques en Irlande du Nord, et un accord bilatéral entre les gouvernements du Royaume-Uni et de l’Irlande. Les signataires furent le Premier ministre du Royaume-Uni et le Taoiseach (Premier ministre) de l’Irlande, Tony Blair et Bertie Ahern, ainsi que les représentants des groupes nationalistes et unionistes en Irlande du Nord.
L’accord reconnut les tensions entre les deux groupes en Irlande du Nord, affirmant que la majorité des personnes en Irlande du Nord voulaient continuer à faire partie du Royaume-Uni, tandis qu’un groupe plus petit voulait voir leur pays unifié avec l’Irlande. Ces deux points de vue furent légitimisés par l’accord.

Principalement, l’accord consistait en trois éléments. Le premier élément établit une Assemblée de 108 membres, ce qui suspendit temporairement le pouvoir du Bureau pour l’Irlande du Nord. Puis, la deuxième partie créa le Conseil ministériel Nord/Sud, qui s’occupa de la coopération transfrontalière.
Enfin, le troisième élément forma le Conseil britannico-irlandais (British-Irish Council). Ce conseil avait des membres de tous les pays constituants et les partis politiques des Îles britanniques, et cherchait à encourager la coopération et la discussion.

Au début, le PIRA affirma que l’accord n’était pas suffisant, et qu’il ne désarmerait pas. Cependant, au début du mois de mai 1998, Sinn Féin (un important parti politique unioniste en Irlande du Nord qui luttait pour l’unification de l’Irlande et de l’Irlande du Nord) demanda aux sympathisants de soutenir l’accord.
Le PIRA accepta de désarmer et de mettre fin à la violence qui s’était répandue en Irlande du Nord durant les trente dernières années.

Entre autres, l’accord établit une situation de démilitarisation à la frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord. Le mouvement et le commerce entre les deux pays devait être libre, ce qui était très important à la fois économiquement et symboliquement.

L’accord du Vendredi saint ne constitua pas une solution parfaite. Tout le monde ne fut pas d’accord, et les deux gouvernements durent toujours gérer la violence (quoique beaucoup réduite) pendant une décennie après la signature de l’accord. Malgré cela, l’accord fit son travail dans l’ensemble : il commença à y avoir de la coopération entre les deux pays, la frontière fut démilitarisée, et les tensions semblèrent devenir moins évidentes.

Quel avenir pour l’accord du Vendredi saint ?
Comme nous l’avons évoqué, la liberté aux frontières est une partie intégrale de l’accord du Vendredi saint. Le libre mouvement de commerce et de marchandises dépendait de la capacité de traverser la frontière sans difficultés et sans contrôles de douane. Cependant, le Brexit mit alors en péril cette liberté, en retirant le Royaume-Uni du marché unique. Il fallait ainsi trouver une solution qui ne sacrifierait pas cette liberté, mais qui retiendrait aussi la position de l’Irlande du Nord comme faisant partie du Royaume-Uni, et comme étant soumise aux mêmes règles.

Ce problème n’est pas passé inaperçu. En 2019, l’Union Européenne produisit un position paper pour considérer les impacts potentiels du Brexit sur la situation en Irlande du Nord. Le position paper traitait, entre autres, de la manière dont il serait possible d’éviter une frontière matérielle et de retenir un Common Travel Area. On décida que ceux qui naissaient en Irlande du Nord (et qui ont le droit à un passeport irlandais, sous les termes de l’accord du Vendredi saint) auraient le droit de garder leur citoyenneté de l’UE. Cependant, cela ne résolut pas le problème de la frontière entre les pays. Un des signataires originaux de l’accord, Tony Blair, réclama un amendement à l’accord pour prendre en compte les changements que le Brexit apporterait.

Au début, la solution proposée fut le « backstop » irlandais, autrement connu comme le protocole sur l’Irlande du Nord. Dans le cadre de cette idée, l’Irlande du Nord aurait été soumise à certaines règles du marché unique, seulement jusqu’à ce qu’une solution plus permanente fût trouvée. Tandis que le gouvernement de la République de l’Irlande et les nationalistes en Irlande du Nord soutenaient le protocole, les unionistes y étaient fortement opposés. La proposition fut finalement rejetée. En 2019, le « backstop » fut remplacé par un nouveau protocole, qui entraîna la création d’une frontière douanière dans la mer d’Irlande. Cette solution évita la séparation réglementaire entre le Royaume-Uni et l’Irlande du Nord (ce qui aurait été le cas avec le « backstop »), mais elle fut loin d’être parfaite ; en fin de compte, il y a maintenant une frontière où il n’y en avait pas. De plus, pour empêcher une frontière dure entre l’Irlande et l’Irlande du Nord, il y a plus de contrôles sur les marchandises qui vont à l’Irlande du Nord depuis la Grande-Bretagne, tandis que l’Irlande du Nord reste en pratique soumise aux règles du marché unique, bien qu’elle n’ait plus d’influence sur son fonctionnement.

Tous ces problèmes laissent beaucoup de questions sans réponse, tandis que l’on assiste à un renouvellement des tensions qui semblent rappeler les Troubles. En mars 2021, plusieurs groupes
loyalistes retirèrent leur soutien à l’accord du Vendredi saint, prétextant que le Brexit signifie que les termes de l’accord ne sont plus satisfaisants. On craint de voir une reprise de la violence de la part des groupes unionistes. Ces peurs commencent déjà à se réaliser. En Newtownabbey, pas loin de Belfast, la nuit du 3 avril 2021, un groupe de 30 personnes (soupçonnées d’être des loyalistes) ont lancé des bombes incendiaires et ont détourné les voitures pendant une deuxième nuit consécutive de violence. Il n’est ni possible ni juste de spéculer sur la cause exacte de la violence, mais il est clair que les Troubles ne sont pas un souvenir lointain ; le commissaire principal de la police nord-irlandaise, Davy Beck, a affirmé que « personne ne veut un retour aux jours sombres où les émeutes étaient courantes dans les rues de l’Irlande du Nord » (‘No one wants to be dragged back to the dark days when rioting was a common occurrence on the streets of Northern Ireland’).

Finalement, l’avenir de l’accord du Vendredi saint reste incertain. On ne sait pas s’il y aura une intensification des tensions, ou si une solution sera trouvée. On ne peut ni changer la position géographique de l’Irlande du Nord, ni désamorcer les tensions qui remontent à près d’un siècle ; ainsi, ignorer le problème n’est pas une solution.

Jenny Frost

En Italie, 30 ans après la Cosa Nostra, la ‘Ndrangheta rejoue l’histoire

Elle était encore inconnue du grand public il y a dix ans. Cachée dans l’ombre de ses aînées que sont la Cosa Nostra sicilienne et la Camorra napolitaine, la ‘Ndrangheta est aujourd’hui en pleine lumière. Cette mafia, d’origine calabraise (petite région qui constitue la pointe de la botte italienne), s’est développée en silence et dans la discrétion pendant les trois dernières décennies. Elle a su profiter des remous provoqués par les deux principales organisations criminelles d’Italie pour asseoir sa puissance et sa domination à l’abri des regards et de la répression policière. On estime son chiffre d’affaires annuel à plus de 50 milliards d’euros, et on la retrouve aux quatre coins du globe, du Canada à l’Australie, en passant par la Colombie et le Togo. Aujourd’hui, alors que la Cosa Nostra n’est plus que l’ombre d’elle-même et que la Camorra pâtit de son organisation anarchique, la ‘Ndrangheta est devenue la mafia la plus puissante d’Italie — si ce n’est d’Europe. À ce titre, le procès géant qui s’est ouvert à son encontre le 13 janvier dernier à Lamezia Terme, en Calabre, est historique.

Des centaines d’associés

Plus de 300 accusés. 900 témoins, 400 avocats, et 2 ans de procès en prévision. Un demi-millier de policiers pour assurer la sécurité et le bon déroulement de ce procès hors-normes. Les chiffres donnent le tournis. Pourtant, en dépit des apparences, ce n’est pas la ‘Ndrangheta dans son ensemble qui est jugée, mais une seule des nombreuses familles qui la composent : les Mancuso et son chef, Luigi, qui règnent en maîtres sur la province de Vibo Valentia depuis des décennies. Si ce procès a pu voir le jour, c’est grâce au procureur en chef de la région de Catanzaro, Nicola Gratteri. Arrivé dans la région en mai 2016, il s’attelle, dès sa prise de fonction, à mettre en place une action de grande envergure contre cette mafia jusqu’alors peu inquiétée par les autorités. Son choix se porte sur la famille Mancuso, connue pour avoir des ramifications jusqu’en Amérique du Sud. Trois ans d’enquête sont nécessaires pour mettre au jour l’immense réseau que dirige la famille. L’opération, baptisée « Rinascita Scott », culmine, le 19 décembre 2019, avec l’arrestation de plus de 300 personnes, la plupart en Calabre mais également dans le nord de l’Italie, en Allemagne (où la ‘Ndrangheta s’était fait connaître en 2007 avec la tuerie de Duisbourg, qui avait causé la mort de six personnes), en Suisse et jusqu’en Bulgarie. Rien que dans la péninsule, ce sont plus de 3000 carabinieri (les gendarmes italiens) qui participent à l’opération. On n’avait pas vu un coup de filet pareil depuis les arrestations massives visant la Cosa Nostra dans les années 1980.

Le procureur Nicola Gratteri, à l’avant-veille de l’ouverture du procès de la ‘Ndrangheta, le 11 janvier 2021 à Rome. AFP/Archives

Si ce procès est si important, ce n’est pas uniquement au vu de son ampleur et du nombre d’accusés. Il met la lumière sur le type de fonctionnement de la ‘Ndrangheta et sur la facilité avec laquelle cette mafia a infiltré toutes les couches de la société italienne. Nicola Gratteri va jusqu’à parler de « rapport systémique » entre les hauts fonctionnaires italiens et la mafia. Sur le banc des accusés se retrouvent aujourd’hui, aux côtés des mafieux, des entrepreneurs, des avocats de la région, des syndicalistes, des policiers. Aucune administration italienne n’est épargnée : parmi ceux arrêtés lors du coup de filet de 2019, on voit apparaître des noms comme celui de Giancarlo Pittelli, ancien parlementaire et ex-coordinateur régional de Forza Italia (droite italienne) ou celui de Gianluca Callipo, élu de centre-gauche et président régional de l’association des maires. Même les forces de l’ordre se voient mises en cause : le commandant de la police municipale de Vibo Valentia et un colonel des carabiniers de la région font partie des arrêtés. Avec la famille Mancuso, c’est tout une partie de la société civile de la région qui tombe sous le coup de la loi. « C’est un procès très important car la famille Mancuso est l’une des plus importantes de Calabre. Elle est active dans le trafic de drogue, mais aussi dans l’immobilier, dans le tourisme, dans le recyclage d’argent sale, et elle est bien implantée hors de Calabre et à l’étranger » souligne l’historien de la criminalité organisée Enzo Ciconte.

Les liens du sang

Par sa présence au sein des institutions et de l’économie de la région, la ‘Ndrangheta rappelle la Cosa Nostra sicilienne à sa grande époque, dans les années 1970, lorsque celle-ci comptait dans ses rangs magistrats, policiers, hommes d’affaires et politiciens locaux. Si l’entrée dans la ‘Ndrangheta est conditionnée à l’appartenance filiale, ses associés, eux, représentent une vaste partie de la société italienne, et le nombre d’inculpés extérieurs à la famille Mancuso montre à quel point cette mafia a réussi son implantation dans le monde « normal ». Le procès de Lamezia Terme permet à la justice italienne de porter un coup aux fondations légales de la ‘Ndrangheta en inculpant tous ceux gravitant autour d’elle et qui profitaient de ses activités. C’est aussi une première dans l’histoire de cette mafia si fermée et hermétique au monde extérieur, et qui n’aurait pas été possible sans le nombre étonnant de « repentis » qui ont accepté de témoigner : 58, du jamais vu concernant la ‘Ndrangheta. S’il est si difficile de trouver des personnes ayant quitté le monde mafieux et qui sont prêts à coopérer avec la justice, c’est parce que la structure de la ‘Ndrangheta repose sur une conception purement familiale. Il n’y a que par le sang qu’un homme puisse l’intégrer. « Lorsque l’un de ses membres est arrêté, il ne trahit pas ses cousins, son père ou ses frères » rappelle Nicola Gratteri. Encore plus particulier, la ‘Ndrangheta n’a, pour mode de fonctionnement, ni la forme pyramidale avec un « Capo dei Capi » (chef des chefs) propre à la Cosa Nostra, ni le système anarchique et chaotique de clans qui se haïssent de la Camorra. Elle combine ces deux systèmes en une structure à la hiérarchie basée sur des familles (les ‘Ndrine) et regroupements de familles (les locali) au niveau local, qui elles-mêmes répondent selon les circonstances à la « Crimine », au niveau provincial et dont le chef est élu chaque année en août. La Crimine intervient pour gérer les implantations éloignées de la ‘Ndrangheta (au Canada, en Afrique, en Australie…), pour régler les litiges et pour décider des clans à intégrer dans l’organisation. Mais chaque famille et chaque locali fonctionne de manière complètement autonome, ce qui réduit fortement les chances de faire tomber la ‘Ndrangheta dans son entièreté en arrêtant son chef, comme ce fut le cas pour Cosa Nostra. 

Une mafia qui ne tue plus

Beaucoup de commentaires et d’analyses tendent à faire le rapprochement entre ce procès et le « maxi-procès » de Palerme, entre 1986 et 1987 et qui avait marqué le début de la fin pour la mafia sicilienne. Mais, en y regardant de plus près, les différences sont notables et il n’y a guère que l’ampleur et la forme des procès qui peuvent être comparés. Le maxi-procès de Palerme jugeait Cosa Nostra dans son ensemble, ses parrains et sa tête pensante, Salvatore « Toto » Riina (bien que celui-ci soit alors en fuite). Aujourd’hui, à Lamezia Terme, seule la famille Mancuso est inquiétée : les autres se contentent de faire profil bas et de laisser passer la tempête. « Il est excessif de comparer ce procès au maxi-procès de Palerme de 1986. En Sicile, il s’agissait du procès de tous les parrains qui dominaient l’île et même l’Italie, alors qu’aujourd’hui on juge une seule famille calabraise, celle des Mancuso », relativise l’historien Enzo Ciconte. De plus, il est important de rappeler que Cosa Nostra a eu le malheur de voir arriver à sa tête, dans les années 1970, un homme pensant pouvoir faire plier l’État par la violence, et dont la soif de sang a entraîné toute la mafia dans une guerre suicidaire. La ‘Ndrangheta ne fonctionne pas de cette façon, et n’a aucun intérêt à agir de même. Tuer ne rapporte plus, comme le remarque Nicola Gratteri : « La Mafia n’a plus besoin de tirer ou de brûler des voitures. Il suffit de payer – et l’argent de la drogue en est le carburant. La ‘Ndrangheta a toujours avancé masquée. Elle n’a jamais recherché l’affrontement. C’est une organisation solide, granitique, patriarcale. Elle cultive le lien du sang pour perdurer. » 

L’intérieur du bunker-cour de justice où s’est déroulé le maxi-procès de Palerme, en 1986

Ce procès est un premier coup donné à cette mafia surpuissante, et le nombre de repentis qui ne cesse d’augmenter témoigne d’une certaine nervosité au sein des familles qui la composent. Le crime organisé est puissant et implanté en Italie et risque de perdurer encore longtemps, car il se nourrit des périodes de crises comme celle que nous vivons. Mais il importe de se souvenir de ces propos du juge Giovanni Falcone, à l’origine des procès de Palerme et assassiné en 1992 par la Cosa Nostra : « La Mafia est un phénomène humain et comme tous les phénomènes humains, elle a un commencement, une évolution et elle connaîtra aussi une fin. » 

Isalia Stieffatre

Sources : 

Il y a 150 ans : « l’Année terrible »

L’Année terrible, expression reprise par des hommes politiques ou des hommes de lettres comme Léon Gambetta ou Victor Hugo qui en a fait un recueil de poèmes, désigne la guerre de 1870 qui opposa la France, de l’Empire puis de la IIIe République, à la Prusse du roi Guillaume Ier.

Une guerre oubliée ?

La guerre franco-prussienne est une guerre brève et limitée dans le temps puisqu’elle éclate le 19 juillet 1870 et s’achève le 10 mai 1871. Elle semble d’ailleurs avoir une moindre place dans les mémoires collectives. Ce quasi oubli s’explique par le fait qu’elle a lieu dans une Europe du XIXe siècle secouée par des évolutions majeures, tant sur les plans économiques et techniques, du fait de l’industrialisation, que politiques et sociaux. Des révolutions jalonnent ce siècle : le Printemps des peuples (1848) en Europe, les Trois Glorieuses ( juillet 1830), Trois Piteuses (février 1848) et les évènements de la Commune (de mars à mai 1871) en France. La guerre de 1870 est également éclipsée par les grandes guerres napoléoniennes du début du siècle et la Première Guerre Mondiale, guerre totale d’ampleur mondiale, responsable de près de dix millions de morts. 

La guerre de 1870 se solde par la capitulation de la France. Aussi, cette guerre a été plus facilement occultée du roman national français au profit d’évènements plus glorieux, telle que la Grande Guerre. 

Déclenchement : l’affront de la dépêche d’Ems

En juin 1870, l’Espagne n’a plus de roi. Le chancelier prussien Otto von Bismarck propose la candidature d’un cousin du roi Guillaume Ier. Pour l’Empereur Napoléon III, cette candidature est impensable : la France serait alors encerclée par la Prusse et ses alliés. Cette disposition géopolitique raviverait alors dangereusement la mémoire de l’empire de Charles Quint du début du XVIe siècle. La France engage alors des négociations avec la Prusse dans le but d’obtenir le retrait de cette candidature. Bismarck, chancelier belliqueux qui ambitionne d’unir la Prusse et l’Autriche par le sang et le fer (« durch Blut und Eisen » en allemand), tronque les propos de son souverain. Dans un premier temps, il ajoute au télégramme qui résume l’entrevue entre l’ambassadeur de France et Guillaume Ier que ce dernier avait délégué les pourparlers à un aide de camp. Puis Bismarck diffuse cette dépêche, la dépêche d’Ems dans la presse française. Le ton humiliant du texte soulève les passions en France. Si des hommes politiques comme Adolphe Thiers tentent d’apaiser les esprits, la guerre est votée le 19 juillet 1870.

Cette guerre, qui n’était pas prévue, est mal préparée. Les cartes topographiques de l’État-major ne sont pas à jour, les uniformes français tiennent plus à des uniformes d’apparat qu’à des vêtements fonctionnels, les armes viennent à manquer et la mobilisation des hommes est lente et fastidieuse. L’un des principaux avantages militaires de la France sur la Prusse réside dans l’utilisation des fusils Chassepot, qui sont les premiers à se recharger dans la culasse et non plus par la bouche. Au début du conflit donc, la France oppose 265 000 hommes à 600 000 soldats prussiens. 

« Ça tombe comme à Gravelotte »

La première bataille éclate le 4 août à Wissembourg, en Alsace, et se solde par une défaite française. Les armées prussiennes pénètrent alors rapidement sur le territoire français. Les batailles en Lorraine – Borny, Mars-la-Tour et Gravelotte – se révèlent être sanglantes. En effet, on compte 5 300 soldats prussiens morts et 14 500 Prussiens blessés, contre 1 200 soldats français morts, 6 700 blessés et 4 420 disparus, d’où l’expression « ça tombe comme à Gravelotte ».

Le 1er septembre, c’est l’Empereur Napoléon III qui capitule à Sedan. Cette défaite marque la chute de l’Empire et la mise en place de la IIIe République. Le Gouvernement de la Défense nationale est alors présidé par le général Trochu. Les Prussiens assiègent des villes, comme Metz, Paris ou Strasbourg. La vie des assiégés est difficile : les températures chutent de façon drastique, les épidémies se répandent très facilement et les famines émergent. D’ailleurs, dans leurs carnets de routes, les soldats sont nombreux à raconter qu’ils en sont réduits à manger leurs propres chevaux. Le maréchal Bazaine capitule à Metz le 29 octobre 1870 et les 130 000 soldats français présents sont envoyés en Prusse. Dans la capitale, des tensions politiques apparaissent,  ce qui mène le 31 octobre à une journée révolutionnaire. Les soldats français organisent en vain à plusieurs reprises des sorties de Paris. Le 18 janvier 1871, l’empire allemand est proclamé dans la Galerie des Glaces à Versailles. 

Proclamation de l’empire Allemand le 18 janvier 1871, Anton von Werner, 1885, huile sur toile, Musée Bismarck, Friedrichsruch

Le 26 janvier 1871 est signée une armistice qui offre le temps au gouvernement français d’organiser des élections afin que la Prusse engage des négociations avec un gouvernement légitime. Au début du mois de février, un cessez-le-feu dans l’Est est instauré. Le 26 février sont signés les Préliminaires de Paix. L’article 1 octroie l’Alsace et la Moselle au nouvel empire allemand. De plus, la France, en qualité de perdante, se voit dans l’obligation de payer des indemnités d’un montant de 5 milliards de francs à la Prusse. Enfin, l’article 6 stipule que les prisonniers de guerre seront libérés dès la ratification de ces préliminaires. C’est le Traité de Francfort du 10 mai 1871 qui met définitivement un terme à la guerre de 1870. Il offre la possibilité à la population alsacienne et mosellane d’opter, c’est-à-dire choisir, pour la conservation de la nationalité française et, le cas échéant, de déménager sur le sol français. 

Bilans

En comparaison avec le bilan humain des guerres du XXe siècle, les pertes humaines de l’année 1870-1871 peuvent paraître faibles. En tout, on compte 51 000 soldats allemands tués, dont près de la moitié à cause d’épidémies. En France, ce sont près de 139 000 soldats français qui ont péri pendant cette guerre. Il faut ajouter que le nombre de prisonniers de guerre est inédit : près de 500 000 soldats, dont des centaines de civils, ont été faits prisonniers et envoyés en Allemagne. D’ailleurs, rien qu’après la défaite de Sedan, 75 000 français ont été faits prisonniers, soit près de 30% des effectifs mobilisés. 

La perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine est mal acceptée et constitue un terreau politique et idéologique favorable à la thèse de dégénérescence morale de la société et à l’idée de Revanche qui se développe à la fin du XIXe siècle et jusqu’au début de la Grande Guerre. La France et l’Allemagne sont alors présentées comme des ennemies héréditaires. En 1914 donc, les soldats français ont en tête de venger la perte de l’Alsace et de la Moselle. 

La tâche noire, Albert Bettanier, 1887, huile sur toile, Deutsches Historisches Museum, Berlin

Nina Viry

Lettre à ma douce Bologne

Chère Bologne,

J’ai décidé de t’écrire une lettre, car je reviens de quelques jours passés en ton sein. Quelle ville magnifique tu es ! On te surnomme la Datta (la savante), la Rossa (la rouge) et la Grassa (la grasse), je peux dire que tu portes bien tes surnoms. Savante tu l’es, car c’est ici que la première université est apparue, rouge tu l’es par la couleur de tes maisons et de tes bâtiments, et grasse par ta nourriture. Ville savante, tu as vu ta première université créée en 1088 avec pour devise Petrus ubique pater legum Bononia mater (Saint Pierre est partout le père des lois, Bologne en est la mère). L’université atteint son apogée au début du XIIIe siècle. Tu accueilles beaucoup d’étudiants et pour les loger les bâtiments doivent être agrandis, ce qui donne naissance aux portiques. Ils te définissent, car dans chaque rue ils sont là, abritant les piétons de la pluie et donnant un peu d’ombre en été. À l’université on enseigne le droit, mais aussi la médecine, la philosophie, l’arithmétique, l’astronomie, la grammaire, le grec, l’hébreu et bien sûr la théologie.

Chaque rue nous fait traverser un peu de ton histoire, c’est à la piazza Maggiore, dans ton cœur historique que l’on peut voir les siècles de ton histoire s’entrechoquer. La fontaine de Neptune rencontre le monument aux morts de la Seconde Guerre mondiale avec les visages des milliers de personnes qui sont mortes. Ta cathédrale domine cette place où les habitants se rejoignent et où les touristes sont nombreux. Ton histoire est comme de nombreuses villes d’Italie, marquée par le Risorgimiento.  Période qui a vu la péninsule italienne s’unir pour former l’Italie. Les noms des grands acteurs de cette unification résonnent dans les rues où s’élèvent leurs statues. Si l’on descend par la via Ugo Bassi, on arrive directement vers les deux tours, qui sont aussi un de tes symboles. Tours jumelles et véritable emblème, les tours Asinelli et Garisenda s’élèvent respectivement à 97.2 et 48 mètres de hauteur. Aujourd’hui on peut seulement gravir les 498 marches de la tour Asinelli qui nous offre une vue imprenable sur ta beauté.

Les tours Asinelli (à droite) et Garisenda (à gauche) et la vue depuis la tour Asinelli.

Parlons de la nourriture, celle qui a fait toute ta réputation. La région dans laquelle tu te situes, l’Émilie-Romagne, est une région reconnue comme le ventre de l’Italie. La piadina, un mélange entre la pizza et la crêpe, chaude ou froide et avec des ingrédients de toutes sortes aussi bien sucrés que salés, est un vrai régal. Les tagliatelles al ragnu, un délice qui constitue un plat emblématique. On trouve aussi du vin, des glaces, du vinaigre balsamique, de l’huile d’olive et bien évidemment du fromage.

Malgré toutes tes qualités tu restes moins connue que Florence, Rome ou Venise, tu as pourtant un charme qui n’appartient qu’à toi, et comme le dit le proverbe : « Rome la sainte, Bologne la docte, Gènes la superbe, Florence la belle, Venise la riche. » Tu mérites ta place parmi les grandes villes d’Italie. Tu es souvent sous-estimée et même parfois inconnue, mais tu n’as pas à rougir de ça, car tu n’en es que plus adorable.

Au plaisir de revenir te voir,

Avec tout mon amour.

Anne-Laure Querré. 

La petite Venise, via Piella .

Les croisades du Nord oubliées : la christianisation des Lituaniens

Au recensement de 2011, plus de 80% de la population lituanienne se définissait comme chrétienne, pourtant l’on comptait une très faible minorité de païens, d’un peu plus cinq mille personnes. La conversion de beaucoup de lituaniens à leur ancienne religion a résonné jusque dans les couloirs du Parlement où la question de la reconnaissance du mouvement Romuva, néo-païen, comme religion était disputée. Il fut un temps où la Lituanie était le plus grand État d’Europe faisant barrage à la puissance russe, mongole et tatare du XIIIe au XVIIIe siècle. Bien qu’aujourd’hui, les craintes de Vilnius portent sur l’appétit russe dans les pays baltes, le danger venait auparavant, à l’aube du deuxième millénaire de notre ère, du sud. Tout le monde connaît les Croisades pour la reprise de la Terre Sainte des turcs du XIe au XIIIe siècle cependant celles-ci éclipsent les Croisades du Nord, ordonnées par le Pape Célestin III contre les peuples baltes, païens en 1195. Dernière nation d’Europe à avoir embrassé le christianisme en 1387, le souvenir de la christianisation forcée de la Lituanie a fait naître depuis le XIXe siècle un sentiment d’insoumission, de résistance et de puissance de Vilnius qui, pour certains, appelle à un retour aux sources pré-christianisation.

La Lituanie pré-chrétienne à la croisée des chemins

Les peuples baltes composés actuellement des lituaniens et des lettons (les estoniens étant finno-ougriens) se sont divisés en tribus durant le premier millénaire de notre ère, les deux peuples précités divergeant autour du VIIe siècle, allant de l’actuelle de Poméranie où l’on trouvait à l’époque les vieux-prussiens jusqu’à Moscou où vivaient les galindiens avant l’arrivée des slaves. 

La Lituanie se trouve au milieu de ce continuum et n’échappait pas à la division en tribus. Toutefois, un des facteurs unificateur des peuples lituaniens autre que la langue fut la religion dotée d’une mythologie axée sur la nature et les astres. Bien qu’un dieu suprême fût vénéré, Dievas, de nombreux autres dieux représentaient les éléments du monde ainsi que certaines notions abstraites : le destin avec l’équivalent des moires grecques, les deivės valdytojos, la morale etc. On retrouve aussi dans le folklore lituanien actuel des éléments qui permettent de mettre en lumière les croyances de l’époque pré-chrétienne avec en scène des créatures, ni bonnes, ni mauvaises, qui peuplent le monde : les esprits de la nature, les lutins, les gnomes et les fantômes. 

Lituaniens vénérant un serpent — Olaus Magnus, Historia de gentibus septentrialibus, 1555

Une deuxième catégorie de divinités existait, elles étant maléfiques. Le pendant de Dievas était Giltinė (« l’éventresse »), déesse de la mort et de la maladie, accompagnée par Baubas le croque-mitaine, des diablotins et des sorcières. Les bonnes âmes que Giltinė avait fait sortir de leurs corps allaient au Dangus, un jardin verdoyant entre deux fleuves, parsemé de pommiers dorés, gouverné par Vėjopatis, le dieu du vent. 

Toutefois, la position stratégique de la région baltique exposait les différents peuples à des raids vikings du IXe au XIe siècle, puis slaves à partir du Xe siècle. Plusieurs tribus devenaient tributaires de la Rus’ de Kiev, et face à l’insécurité constante, au XIIe siècle se déroulèrent les premières révoltes des tribus lituaniennes contre les pouvoirs étrangers. La tendance se renversa et les peuples baltes effectuaient des raids contre les puissances voisines comme la République de Novgorod, et les colonies allemandes en Prusse. 

Durant toute cette période d’insécurité et d’affirmation militaire des lituaniens, plusieurs tentatives de christianisation des peuples baltes étaient réalisées sans forcément de succès. On note particulièrement une agressivité de ces peuples face aux missionnaires envoyés par les danois, les suédois et les allemands, l’exemple-type est celui de la décapitation du missionnaire Bruno de Querfurt à la frontière entre la Prusse et la Lituanie en 1009.

 

Les vains efforts de christianisation par les ordres face à la vive résistance des lituaniens

Alors que les tensions émergeaient, le Pape Célestin III prononce en 1195 une bulle marquant le début des croisades contre les peuples baltes. Ainsi, l’Ordre livonien et encore plus l’Ordre teutonique sont sollicités pour christianiser la région car en effet, il apparaît dans les statuts notamment de ce dernier que le but de l’Ordre est de guerroyer contre les non croyants et de les convertir. Cela légitime ainsi les invasions à suivre bien que le fond reste éminemment    politique : les Ordres livonien et teutonique possédaient les terres prussiennes, lettones et estoniennes, séparées en deux par la bande côtière lituanienne. Les deux ordres cherchaient alors à dominer la région afin de permettre une continuité territoriale sur ces terres stratégiques.

Désormais unifiées pour faire face aux attaques de l’extérieurs, les premiers affrontements ont lieu avec l’Ordre livonien au nord en 1202. La pression de plus en plus forte, vingt ducs et une duchesse choisissent de s’unir en 1219 aux termes d’un traité. L’un d’entre eux, Mindaugas, finit par s’imposer et devient Grand-duc de Lituanie. L’Ordre teutonique commence ses incursions en Lituanie après que Konrad de Masovie (Pologne) lui demande de protéger sa frontière est des incursions des prussiens et des lituaniens. Cet ordre gagne en puissance après la défaite de l’Ordre livonien à la bataille de Saule devant les samogitiens (lituaniens de l’ouest). Cette défaite marque en effet une incorporation de l’Ordre livonien à l’Ordre teutonique et aboutit à la cession de toutes les terres à ce dernier, renforçant la pression sur la Lituanie désormais en danger sur ses frontières nord et ouest. 

Cependant, les attaques teutonnes jusque-là justifiées par un but de christianisation perdent tout leur sens lorsque Mindaugas choisit de se faire baptiser en 1250, décision qui n’est pas suivie par la noblesse et le peuple. Reconnu roi par le Pape Innocent IV, il agrandit son royaume à l’est et au sud et mate ses rivaux. Toutefois, l’Ordre teutonique persévère et échoue en 1260 à la bataille de Durbe (aujourd’hui en Lettonie) à conquérir la bande côtière. Cette nouvelle défaite entraîne le soulèvement de plusieurs peuples baltes notamment les prussiens (jusqu’en 1274) et Mindaugas retourne à sa foi originelle. Son fils Vaišvilkas lui succède en 1264 après son assassinat. Converti à l’orthodoxie, sa décision reste personnelle et n’a aucun effet sur les lituaniens. 

Les chevaliers teutoniques — Wojciech Kossak

La révolte des vieux-prussiens est matée en 1274, et la Prusse est définitivement conquise par les teutons en 1683, ce qui accroît la menace sur la Lituanie. En effet, plusieurs incursions sont réalisées par l’Ordre en terre lituanienne culminant à des invasions ponctuelles de la Prusse par les Grand-ducs en 1303, 1311 et 1315. En réponse, les chevaliers de l’Ordre teutonique ne faiblissent pas et multiplient les attaques au nord et à l’ouest pour contrôler la Basse-Lituanie, réussissant en 1328. Après chaque conquête, le baptême de la population était systématique comme en témoigne la prise de la forteresse de Medvėgalis en 1329 aboutissant à la conversion forcée de la population locale. Cependant, au départ des chevaliers en 1330 du fait des troubles en Pologne, les lituaniens retournèrent au paganisme. 

Le harcèlement d’incursions et d’attaques repris dès la fin de l’instabilité en Pologne, et l’Ordre teutonique multiplia les victoires comme en 1336 à Pilėnai où la très grande majorité de la population choisit d’incendier les biens et se suicider. Cette victoire ouvrit une période de construction de bases teutonnes en Lituanie avec l’installation de commerçants et ecclésiastiques. D’autres batailles ont été gagnées comme à la Strėva en 1348 où en réalité, la peste affecta la population et l’Ordre après la victoire ce qui n’a pas permis de réel changement dans la situation. La résistance commença à plier à partir de 1370 où la défaite des lituaniens affaiblit considérablement l’armée du Grand-duché. 


L’adoption du catholicisme romain comme acte volontaire du souverain

Bien que perdant sur les fronts de l’ouest, la Lituanie s’imposa comme le plus grand État d’Europe avec le Grand-duc gédiminide Algirdas, étendant son pouvoir jusqu’en Ukraine actuelle. À sa mort en 1377 pourtant, la société lituanienne se fractura encore plus du fait d’une crise de succession entre son frère Kęstutis, son neveu Vytautas et ses fils. Jogaila, un des fils de Algirdas et héritier légitime du trône, voulu conclure un traité de paix avec les teutons. Profitant du désordre politique, l’Ordre choisit pourtant d’attaquer par surprise et d’envahir toute la Basse-Lituanie en 1383. Jogaila et son cousin Vytautas s’allièrent alors pour reprendre la région et envahir la Prusse, déclenchant encore une nouvelle guerre entre la Lituation et les teutons. 

L’année suivante, la Pologne devenant hostile aux chevaliers de l’Ordre, décida de prendre parti et d’aider Jogaila uniquement s’il acceptait de se convertir au catholicisme et de se marier avec Jadwiga, princesse polonaise fille du roi Louis Ier de Hongrie-Pologne. Acceptant la décision, le baptême et le mariage eu lieu en 1386. Jogaila a alors été reconnu conjointement avec Vytautas comme Grand-ducs de Lituanie et fut couronné roi de Pologne sous le nom de Władysław II. Suivant ce mariage, six frères de Jogaila (sur onze) se baptisèrent tout comme trois de ses huit sœurs (le reste d’entre elles se convertissant à leurs mariages).

La bataille de Grunwald — Jan Matejko, 1878 ; en rouge Vytautas triomphant

Sur la période qui suivit ce changement radical, seules les élites étaient converties. La plupart de la population lituanienne restait païenne ce qui justifiait les nouvelles invasions teutonnes sur la Lituanie bien que son roi devint le dernier souverain européen chrétien. Ce conflit prit fin à la bataille de Grunwald en 1410 de quoi la Lituanie sortir vainqueresse. La Paix de Thorn, signée l’année qui suivit, obligea les teutons à renoncer à la Basse-Lituanie et à s’abstenir de convertir les lituaniens qui, de fait, commençaient à recevoir l’influence catholique par la Pologne. Non contents, les chevaliers relancent leurs attaques dès 1414 mais finissent par renoncer perpétuellement à leurs prétentions en Lituanie par la Paix du Lac Melno. 


La lente réception du christianisme par la population lituanienne

Bien que le roi et les élites furent chrétiens, la population prit plus de temps à adopter le catholicisme. Seuls les slaves du Grand-duché furent pleinement orthodoxes tandis que les lituaniens continuaient leurs pratiques ancestrales, parfois par syncrétisme avec le christianisme. Cependant, la Réforme de Luther atteint la Lituanie par la population allemande/germanophone urbaine, et progressivement la noblesse vient à se convertir au calvinisme. Le pouvoir politique embrassa lui aussi rapidement le protestantisme à la fin du XVIe siècle, et la population lituanienne se fractura entre catholiques, protestants et païens. Les efforts de la Contre-réforme dans l’Union de Pologne-Lituanie a cependant totalement maté l’expansion protestante au milieu du XVIIIe siècle, déjà en déclin en Lituanie à la fin du XVIIe siècle. Cette « re-catholicisation » de la population a mis un coup d’arrêt aux pratiques païennes sans pour autant empêcher la survivance des croyances lituaniennes dans les contes et dans les festivals liés aux solstices, encore aujourd’hui. 

Augustin Théodore Pinel de la Rotte Morel

Pise l’étonnante : entre art, culture et histoire

Pise est une ville de Toscane en Italie, avec une population de 90 000 habitants. Que vous soyez déjà parti à Pise ou non, vous connaissez forcément cette ville, connue dans le monde entier pour sa tour penchée, mais elle ne se résume pas qu’à cela, elle a d’autres atouts. Pise fut une des villes les plus importantes de la Renaissance, elle fut le lieu de naissance de Leonardo Fibonacci, de Pisanello et de Galileo Galilei. À Pise, vous découvrirez de l’architecture gothique et romane, mais aussi de l’art contemporain si vous vous arrêtez au Palazzo blue. 

La Piazza dei Miracoli

C’est sur cette place que vous verrez la fameuse tour penchée de Pise à un angle de 3,59 degrés vers le sud. L’inclinaison de la tour est due à un affaissement du sol, mais des travaux ont été entrepris pour éviter l’effondrement de la tour. Depuis, la tour se redresse. Sa construction débuta en 1173 et dura deux siècles. Cette place est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO pour l’ensemble des édifices qui sont devenus des emblèmes pour la ville. 

Outre la tour, on trouve sur la Piazza dei Miracoli la cathédrale Notre-Dame de l’Assomption, aussi appelée Duomo. C’est une basilique romane de marbre blanc à cinq nefs conçues par l’architecte Buscheto. Sa construction débuta en 1063, elle aussi est classée  au patrimoine mondial de l’UNESCO. Pour rentrer, vous devez passer la Porta di San Ranieri en bronze où vous pouvez contempler des scènes de la vie de la Vierge et du Christ, et à l’intérieur, vous verrez le chaire de Giovanni Pisano. De plus, la cathédrale est ouverte le dimanche matin et la messe est accessible à tous (pensez néanmoins à vous couvrir les épaules et les jambes pour pouvoir y accéder). 

Le Battistero di San Giovanni est le plus grand d’Italie. Construit entre 1152 et 1363, il est un exemple du mélange d’architecture romane et gothique, car chaque niveau est construit dans un style différent. 

Le camposanto (cimetière d’une valeur architecturale gothique) est frappé par une légende locale selon laquelle « l’archevêque de Pise Ubaldo de Lanfranchi (1108-1178) rapporta dans cinq navires, au cours de son retour d’une de ses croisades, une cargaison de terre sacrée prélevée au Golgotha (mont du Calvaire). Celle-ci fut mélangée à la terre du cloître où de nombreux Pisans ont été enterrés. Les murs étaient à l’origine couverts de fresques, mais au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’artillerie alliée a détruit plusieurs de ces fresques, mais quelques-unes ont été récupérées et sont maintenant exposées dans la Sala Affreschi (salle des fresques). La plus célèbre est le Triomphe de la Mort (1336–1341), une illustration remarquable de l’enfer attribuée au peintre du XIVe siècle Buonamico Buffalmacco. »

Inscription funéraire sur le sol du camposanto

L’église Santa Maria della Spina

C’est une petite église située sur la rive gauche de l’Arno et en bord de route, de style gothique richement ornée. Elle doit son nom à l’épine (spina) de la couronne du Christ qui fut amenée à Pise depuis la Terre sainte. 

La Piazza dei Cavalieri

Sur cette place se trouvait à l’origine le Palazzo Anziani (Palais des Anciens). C’est l’architecte Giorgio Vasari qui modifia le palais en 1562, en le reconstruisant pour créer le Palazzo della Carovana, où avaient lieu les cours de chevalerie de l’Ordre Saint-Etienne. Aujourd’hui et depuis 1810, le palazzo est le lieu de la Scuola Normale Superiore, fondé par Napoléon. Sur la place se trouve une statue de Cosme Ier. 

Les thermes de Néron

Seul vestige de la période romaine à Pise, ces thermes sont conservés à l’intérieur de la muraille de la ville et datent du Ier siècle de notre ère.

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La muraille médiévale

Vous pouvez vous promener sur la muraille pour surplomber la ville, une balade d’environ deux kilomètres vous attend. De là, vous pourrez admirer la ville et voir la Piazza dei Miracoli depuis les hauteurs. 

Se perdre dans les rues…

Pour visiter une ville comme Pise, qui reste plus petite que Florence, le meilleur moyen est de se balader sans but précis, et apprécier les petites ruelles colorées et les chemins qui bifurquent. Loin de la foule touristique de la Piazza dei Miracoli, la ville devient plus calme et vous découvrez un autre univers typiquement italien, où les draps sèchent accrochés entre les fenêtres. 

Querré Anne-Laure

https://generationvoyage.fr/visiter-pise-faire-voir/

http://www.italia.it/fr/decouvrez-litalie/toscane/pise.html

Marche contre l’islamophobie : une réalité et des polémiques

Si beaucoup de choses ont été dites sur la marche contre l’islamophobie, nombreuses également sont les personnes qui ont défilé à Paris ce dimanche 10 novembre pour dire « stop à l’islamophobie » pointant dans une tribune publiée dix jours plus tôt, les « invectives et polémiques relayées par certains médias, participant ainsi à leur stigmatisation grandissante. »

Lors de la marche contre l’islamophobie à Paris, dimanche 10 novembre. Ap.DConnaissances.

Une assez forte mobilisation

C’était une date à retenir, les organisateurs l’avaient prévu. Ce sont près de 13500 personnes qui ont manifesté de Gare du Nord jusqu’à Place de la Nation à Paris selon un comptage réalisé par le cabinet Occurrence pour un collectif de médias. Du coté de Madjid Messaoudenne, co-signataire de la tribune parue dans Libération et Médiapart, c’est « entre 40 000 voire 50 000 personnes » qui se seraient déplacées. La foule, emmenée en partie par Taha Bouhafs du haut d’un camion, scandait des slogans tels que « Solidarité avec les femmes voilées » ou encore « Laïcité on t’aime, tu dois nous protéger ». Les noms du polémiste Eric Zemmour, de la présidente du Rassemblement National (RN) Marine Le Pen, celui de Zineb El Rhazoui ou bien de Jean-Michel Blanquer ont été vivement hués tout au long de la marche.

A noter, ces pancartes, au milieu de drapeaux français, qui appelaient au vivre ensemble ou au danger d’une stigmatisation des musulmans. « Halte à tous les racismes », « vivre ensemble, c’est urgent », « Français et Musulmans, fiers de nos deux cultures » pouvait-on lire en tête du cortège.

Selon une récente enquête réalisée par la Fondation Jean Jaurès pour l’IFOP, institut de sondage, 40% des personnes de confession musulmane, majoritairement des femmes, déclarent avoir déjà subi des comportements ou remarques racistes. Ce nombre grimpe jusqu’à 63% lorsqu’il s’agit de femmes portant le voile.

Des polémiques  avant et après

« C’est plus qu’une réussite, c’est inespéré » s’est félicité l’élu de Saint-Denis, M.Messaoudenne au micro d’ApD.Connaissances, « on savait que ça allait bien se passer » poursuit-il.  Mais si la manifestation s’est déroulée dans le calme et sans aucun accrochage, il n’en reste pas moins que cette marche a suscité une vague de réactions importantes dès la semaine dernière du fait d’une part des signataires de l’appel. Beaucoup ne sont pas d’accord sur les propos de la tribune qualifiant de « lois liberticides » celles concernant le voile à l’école et l’interdiction de dissimulation du visage dans l’espace public. La présence notamment du CCIF (Conseil Contre l’Islamophobie en France), soupçonnée d’être proche de l’organisation des Frères Musulmans, ou bien celle de l’imam Abou Anas Nader qui avait tenu des propos plus que controversés sur le viol conjugal ont fait débat. 

Le terme même d’islamophobie est remis en cause au sein de la classe politique, pour Aurore Bergé, porte-parole de LREM, cette notion est « utilisée à des fins politiques ». Le chef de file des « insoumis », Jean-Luc Mélenchon, a quant à lui estimé lors d’une conférence de presse peu avant la marche que « dans des moments comme cela, il ne faut pas confondre quelques personnes avec la valeur de la cause qui est servie ».

Par ailleurs, seulement quelques heures après la fin de la manifestation, c’est une photo d’une petite fille portant une étoile jaune à 5 branches sur laquelle est écrit « muslim » à côté d’un croissant jaune, qui a retenu l’attention des médias et des personnalités sur les réseaux sociaux faisant ainsi référence à la situation des juifs dans les années 30. L’enfant était aux côtés d’Esther Benbassa, sénatrice EELV de Paris et d’autres manifestants. La sénatrice s’est défendue en affirmant que « le seul but de certains semble être de salir une marche réussie, fraternelle, chaleureuse où chacun a publiquement appelé à une cohabitation heureuse entre musulmans, juifs, chrétiens, athés ».

Le 10 novembre 2019 à Paris. ApD.Connaissances

Un grand absent

Ce sont ces incessantes polémiques qui ont divisé une partie de la classe politique, dont le PS, qui n’était pas présent. Son premier secrétaire, Olivier Faure refuse d’associer son parti à un rassemblement « initié par le Collectif contre l’islamophobie en France et des individus qui ont des revendications qui ne sont pas les nôtres » ajoute-t-il.

D’autres comme Yannick Jadot (EELV) ou François Ruffin (LFI), pourtant signataires, ont pris leur distance avec le texte et avaient annoncé qu’ils ne viendraient pas marcher dimanche.

Plusieurs figures de la gauche étaient là, Eric Coquerel, Clémentine Autin, Danièle Obono ou encore Alexis Corbière venu lui en tant que « citoyen » pour La France Insoumise, tous autour de J-L Mélenchon. Ian Brossat du PCF, Esther Benbassa (EELV), Olivier Besancenot (NPA) et le (très) discret Benoit Hamon ont tous manifesté. On peut également souligner la participation de différents syndicats, dont la CGT de Philippe Martinez.

Pour Marine Le Pen, les participants de la marche ont été « main dans la main avec les islamistes » ciblant ici principalement l’extrême-gauche.

Une suite possible ?

Enfin, si cette marche du 10 novembre s’est avérée « un grand succès » pour ses organisateurs, de nombreuses questions restent en suspens. Ce mouvement souhaite-t-il s’installer dans la durée ? Proposera-t-il des solutions pour apaiser ce climat qu’il qualifie d’« insoutenable » envers les musulmans ?

Les responsables politiques, majoritairement tous pas très à l’aise avec la communication qui a été faite de la part des organisateurs tiendront-il les mêmes positions ?

Une chose est sûre : cette question de l’islam continuera à exister dans le débat politique.

Nehla El Majdi

Brexit, la catastrophe Cameron ?

Si l’issue incertaine du Brexit s’inscrit encore dans l’actualité brûlante et divise toujours autant le peuple britannique ainsi que son paysage politique (qui n’a pas entendu parler de la quasi-désertion du parti conservateur, dont le dirigeant actuel Boris Johnson a essuyé la perte de sa majorité parlementaire en plein discours ?), quid de sa genèse ? Pour appréhender l’ampleur de cette crise, il serait judicieux de saisir les mécanismes à son origine et les multiples facteurs aboutissant à cet imbroglio politique. Si l’idée d’accuser et de porter David Cameron en justice (BBC QT 12/09/19) fait sourire, que peut-on réellement reprocher à l’ancien Premier Ministre conservateur anglais (2010-2016) ? Dans un contexte politique d’euroscepticisme bruyant et grandissant dont il a échu, sa responsabilité serait-elle à nuancer ? Où se trouvent les racines d’un euroscepticisme latent qui a progressé de manière exponentielle ces dernières années ?


Les racines du sentiment britannique eurosceptique 

La création d’une Union européenne ou, comme Churchill l’a appelée à l’époque lors de son discours de 1940 à Zurich, les États Unis d’Europe, a longtemps été tournée vers l’idéal d’une relation appuyée franco-britannique à l’issue de la WWII. Mais si le Royaume-Uni a assuré son soutien à la création d’une union européenne, il s’est farouchement opposé à son adhésion. Pour l’Europe, pas dans l’Europe. Les raisons de ce refus s’articulent autour de la perte de souveraineté nationale (au coeur des arguments utilisés lors de la campagne Vote Leave de 2016) ainsi que par l’émergence du marché commun, modèle trop libéral pour le goût du parti travailliste à la tête du gouvernement en 1952. Ironie saumâtre lorsqu’on sait qu’une partie de l’opinion publique qualifie l’Europe comme trop sociale et régulariste de nos jours. De plus, le Royaume-Uni était galvanisé par ses relations avec le Commonwealth et ses colonies, et convoitait le maintien d’une relation privilégiée entre “vainqueurs” de la WWII avec les Etats-Unis. 

Cependant, cette position têtue et méfiante (n’oublions pas leur refus de joindre la CECA en 1952 !) va graduellement se muer en inquiétude de rester en marge sur la scène internationale, principalement dictée par les mastodontes américain et soviétique. Après avoir essuyé deux refus cuisants en 1963 et 1967 (opposition par droit de veto par le général de Gaulle), le Royaume-Uni élargit finalement les rangs de la CEE (Communauté économique européenne) en 1973. Décision néanmoins bien vite remise en question car deux années plus tard, en 1975, un référendum sur l’appartenance du pays au sein de l’UE fut organisé (le parti travailliste au pouvoir en 1974 souhaitait revenir sur certains accords menés sous le gouvernement conservateur précédent). Ce référendum revêt un caractère fédérateur pour le parti travailliste en crise, qui, alors divisé sur la question, s’est finalement réunifié en acceptant le résultat (à 67%) du maintien du pays dans l’Union. C’est avec une certaine pointe d’ironie qu’on peut souligner l’activisme de Margaret Thatcher à l’époque en faveur du maintien de Royaume-Uni au sein de l’Union Européenne.

Le bras de fer entre Thatcher et l’Europe 

Le sentiment européen d’intégration et de cohésion va cependant vite s’essouffler, et la scène politique transatlantique néo-libérale portée par les dirigeants Thatcher (Première Ministre du parti conservateur de 1979-1990) et Reagan (président américain de 1981-1989) nourrit le rejet européen chez les anglais. Le parti d’opposition travailliste, Michael Foot, va jusqu’à plaider pour la sortie de la CEE en 1983. Toujours est-il que selon Thatcher, l’Union européenne devait être utilisée comme un outil pour atteindre la prospérité économique, et ne pas constituer une fin en soi. Son tempérament téméraire s’est particulièrement illustré en 1990 lorsqu’elle s’est opposée (« No, no, no! ») aux propositions en faveur d’un pouvoir accru du Parlement européen et de la Commission européenne. De plus, elle a farouchement négocié une contribution financière britannique amoindrie au sein du budget européen, éructant le célèbre “I want my money back” en 1984. Elle obtient finalement gain de cause au terme de cinq années de discussions. Le sentiment acerbe se retrouve lors de son opposition à Jacques Delors sur la question d’une Europe fédérale à Bruges en 1988. Si sa position conflictuelle paralysait souvent le dialogue européen, il est crucial de noter que Thatcher a été, avec Jacques Delors, une pierre angulaire dans la ratification de l’Acte unique européen de 1986. Ce dernier a ouvert la voie au marché unique (qui sera achevé en 1992). Thatcher a donc modéré son euroscepticisme pour saisir l’opportunité économique libérale qu’offre l’idée du marché unique. 

Si le désamour britannique fut donc sévèrement accru pendant ces années difficiles d’adhésion européenne sous Thatcher, les deux premier ministres suivants, John Major (1990-1997) et Tony Blair (1997-2005) se démarquèrent par un comportant embrassant l’idée européenne. 


Les rapprochements pro EU de John Major et Tony Blair

Après la chute et démission en 1990 de Margaret Thatcher, trahie au sein de son parti conservateur, John Major a pris les rênes du pays et sa politique européenne s’est distinguée de sa prédécesseure par son attitude relativement plus positive et incline au dialogue. C’est notamment sous son mandat que le traité de Maastricht de 1992 a pu être signé, et ainsi amorcer une relation plus apaisée. Ce traité a divisé le parti conservateur, dont les plus réticents ne cachèrent pas leur dédain envers une Europe supranationale qui remettrait en question la souveraineté du pays. Sous la pression eurosceptique, John Major a garanti le maintien du opt-out, la clause d’exemption, qu’il peut utiliser lors des discussions pour bloquer les projets de l’Europe et a également menacé de démissionner pour que l’accord soit ratifié au Parlement. Cette clause d’exemption a par ailleurs permis au Royaume-Uni de rejeter la monnaie commune. 

Ce pouvoir a été aboli plus tard en 1997, sous un autre Premier Ministre favorable au projet européen, Tony Blair. Sous Blair, la Grande Bretagne s’est harmonisée sur le plan social avec les directives européennes (création d’un salaire minimum en 1997). Si le dialogue s’est amélioré jusqu’à parler de négociations pour que le Royaume-Uni adopte l’euro après un référendum, son hiatus sera provoqué par la crainte de voir l’investissement et l’économie britannique, alors florissante, impactés négativement par l’alignement monétaire avec des économies plus ralenties (française et allemande). Comment analyser les mandats Blair sans souligner la dégradation des relations franco-britanniques suite à la décision britannique d’intervenir militairement en Irak en 2003, à l’encontre des préconisations de l’ONU ? Malgré la volonté enthousiaste du Premier ministre, le pays gardera son étiquette d’une certain anticonformisme européen… Statut confirmé lors des élections européennes dès 2004 dont le parti UK Independent Party (UKIP), prônant le retrait au sein de l’UE, obtint un score relativement élevé.


La menace Farage – Hit or miss : une promesse de campagne 

Même si le parti eurosceptique UKIP (anciennement mené par Nigel Farage) est souvent pointé du doigt comme la principale cause qui a mené au Brexit, vous savez que cette affirmation doit être tempérée car l’euroscepticisme a toujours été peu ou prou présent dans le paysage politique anglais. Néanmoins, le parti l’a exacerbé de manière décomplexée, et son influence a gagné une partie de l’électorat anglais initialement pas particulièrement préoccupé par la problématique européenne. En effet, en 2011 une pétition fit l’objet de discussions au sein du Parlement sur un référendum concernant la sortie du pays de l’UE, cependant, cette dernière ne comptabilisait que 100 000 votes. De plus, les sondages organisés par YouGov en 2015 sur les dossiers politiques jugés primordiaux et prioritaires révèlent que la question européenne n’apparaît qu’en septième position dans la liste, après celle de l’économie, la santé, l’immigration ou encore l’éducation.

Les prémisses d’un référendum remonte plus précisément au 23 janvier 2013, lors du discours de David Cameron qui en promet l’organisation si son parti remporte les élections législatives de 2015, afin de s’assurer le plus de votes possible (auprès de l’électorat UKIP compris). Courant 2014, lors des élections européennes, les bons résultats du parti UKIP relèguent piteusement le parti Conservateur au troisième rang. Un tel changement est symptomatique de la montée eurosceptique chez les citoyens britanniques. Le 8 mai 2015, le parti Conservateur sort victorieux des élections face aux partis travailliste et des libéraux-démocrates. David Cameron s’en va donc le mois même débuter ses négociations avec l’Union européenne pour tenter de conclure un marché favorable pour le Royaume-Uni (ce marché ou deal est composé de réformes et compromis plus ou moins légers qui s’appliqueraient si le pays restait dans l’UE).

En août 2015 survint la crise migratoire de réfugiés de guerre (de Syrie notamment), qui devient rapidement source de tension et accroît le sentiment anti-migratoire de certains. La réponse de l’UE face à cette crise est jugée comme déplorable et renforce de facto l’argument à l’encontre d’un maintien dans l’Union. Nigel Farage, chef du parti UKIP s’empare régulièrement du sujet pour étayer sa vision politique. 


Go hard or go home : la démission comme fracture finale

Le jour du référendum (23 juin 2016) a donc été l’apothéose de l’effervescence engendrée par une campagne acharnée, agressive et controversée. Le climat des trois mois de campagne entre le camp Vote Leave and Remain a été particulièrement anxiogène et marquée par des scandales (une affiche anti-migratoire du UKIP jugée raciste, des poursuites engagées contre l’organisation Vote Leave pour avoir excédé le budget autorisé pour la campagne) et tragédies (comme l’assassinat moins d’une semaine avant le vote d’une membre de Parlement travailliste, Jox Cox).

La division idéologique s’est franchement opérée lorsque six membres du Cabinet de David Cameron lui ont tourné le dos et ont rejoint le camp de Vote Leave. Parmi eux, Michael Gove, ancien ministre de l’éducation et de la justice, figure emblématique du parti conservateur et ancien ami de Cameron. La trahison hautement symbolique s’est également traduite par la position, certes plutôt indécise au départ, de Boris Johnson qui a finalement choisi de faire campagne pour la sortie du pays de l’Union européenne aux côtés de Gove.

David Cameron a défendu les négociations qu’il a obtenu en amont avec les 27, promettant une réforme avantageuse pour le pays au sein de l’Union. Son deal prévoyait une limitation des droits des Européens qui habitent au Royaume-Uni et l’exemption de respecter les règles européennes sur certaines aides sociales pour les nouveaux migrants. La campagne de Cameron fut jugée par certains comme faible, avec l’hypothèse que Cameron fut trop confiant d’obtenir la même issue que lors du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse organisé en 2014.

A la suite des résultats, David Cameron a annoncé sa démission en tant que Premier ministre en même temps que celle du meneur du parti conservateur. S’ensuivit la décision de Boris Johnson de ne pas se présenter candidat pour le remplacer, traversant lui même une période de crise avec son ancien allié Michael Gove, lui-même candidat. Theresa May, pourtant ancienne partisane du parti Remain, fut élue Première ministre et a fermement promis de délivrer un Brexit dans le cadre d’un deal très favorable pour le Royaume-Uni. « Brexit means Brexit ». La tâche se révélera pourtant corsée et pleine de rebondissements…


Keeping up with the Conservatives

Bien loin de la réunification du parti politique au pouvoir à la suite du référendum, comme en 1975, celui de 2016 a accentué les divergences et la discorde. Le paysage politique conservateur actuel peut être aujourd’hui résumé en plusieurs factions : Néo-Conservateur issue de la branche Thatcherite, plutôt en faveur du Brexit car las de l’immigration et de l’agenda social européen. On retrouve par exemple Jacob-Rees Mogg et le ERG (European Research Group), qui cherchent à préserver la tradition britannique. L’autre groupe Thatcherite du New Right, les Néolibéraux, sont eux assez favorables à l’Union Européenne et à l’avantage du vaste marché économique qu’il offre. Les partisans du One-Nation Conservatism sont plutôt contre un no-deal Brexit, se tournant vers l’idéal d’un pays unifié où les divisions (nord/sud, remain/leave, les riches/pauvres) soient atténuées. Cette dernière branche politique reste assez vague car même Boris Johnson, qui avait pourtant longtemps porté le projet d’un Brexit dur, se targue d’être un membre embrassant le concept du One-Nation Conservatism.

Chercher à savoir qui a initié et jugé légitime la tenue du référendum, dans le seul but de blâmes et fustigations, déplace le fond du problème de l’euroscepticisme latent qui s’est emparé des 17,4 millions votants. Il a été notamment nourri par le sentiment nationaliste, anti-migratoire, anti-élites européennes bureaucratiques, la nostalgie d’un impérialisme déchu. Sans oublier comme réponse au régime d’austérité post-crise économique de Cameron, qui pèse sur les classes moyennes et ouvrières et qui n’arrangent en rien les inégalités. Pour certains, les plus crédules et/ou ceux qui ne s’intéressent pas énormément à la politique, leur choix aurait pu se faire à la suite de mensonges assénés à répétition, exploitant le sentiment de peur et l’ignorance du fonctionnement et rôle de l’Union européenne. 

Océane GUYARD

Pour aller plus loin: 

Retour sur le référendum de 1975: http://news.bbc.co.uk/onthisday/hi/dates/stories/june/6/newsid_2499000/2499297.stm

L’étroite corrélation entre la nostalgie de l’impéralisme et l’issue du Brexit:

http://theconversation.com/brexit-how-the-end-of-britains-empire-led-to-rising-inequality-that-helped-leave-to-victory-116466:

Tony Blair et l’Europe, un enthousiasme politique bridé:

https://www.robert-schuman.eu/fr/supplements-lettre/0197-la-grande-bretagne-de-tony-blair-et-les-enjeux-europeens-bilan-et-perspectives

Transports gratuits au Luxembourg, une première mondiale

La nouvelle est peut-être passée inaperçue pour une partie d’entre nous, mais en mars 2020, le Luxembourg deviendra le premier pays européen à établir la gratuité des transports publics à l’échelle du pays.

Alors qu’en France le débat fait rage pour ou contre la gratuité des transports publics dans les métropoles, le Duché du Luxembourg a fait le choix politique de rendre effective la gratuité sur l’ensemble de son territoire.

Cette décision promesse de campagne est approuvée par toute la classe politique. Après avoir pris du recul sur l’annonce et analysé la décision, essayons de la comprendre et de la décortiquer.

Les origines de la mesure

Le choix d’appliquer la gratuité à l’ensemble des transports luxembourgeois est une promesse de campagne, proposait par l’actuelle coalition gouvernementale composée des socialistes, démocrates et écologistes.

A travers le monde, plusieurs villes ou territoires ont fait le choix de la gratuité, mais jamais ce choix ne fut projeté à l’échelle d’un pays entier.

Vu par bon nombre comme une mesure écologique, le gouvernement luxembourgeois se défend d’en faire tout d’abord une mesure sociale, et écologique dans un second temps.

Cette mesure censée voir le jour en mars 2020 suit un calendrier précis comprenant également divers plans d’investissements. Dans un premier temps, la gratuité sera appliquée, et par la suite le renouvellement d’une partie du réseau pour intégrer un bon nombre de nouveaux véhicules plus propres, entre autres des véhicules électriques.

En parallèle, les infrastructures vont être revues, avec une suppression des guichets, et une requalification des employés dont les missions ont vocation à évoluer.

De nos jours, seuls 17% des déplacements se font en transport en commun au Luxembourg ; objectif de la mesure : les augmenter considérablement. 

Comme l’indique également le gouvernement, « si les finances vont bien alors il est nécessaire que les citoyens puissent en profiter ».

Rendre les transports gratuits mais pour quelles raisons ?

Rendre les transports publics gratuits est avant tout une mesure sociale comme l’indique François Bausch, ministre de la mobilité et des travaux publics, celle-ci permettra de voir de manière différente la mobilité.

Derrière cette mesure se cache un raisonnement économique, puisque l’Etat prend en charge le coût des transports donc les citoyens investiront ailleurs dans l’économie.

Pour finir, rendre les transports gratuits permet d’améliorer la qualité de vie des Luxembourgeois, le projet ambitionne de faire baisser la part des déplacements en véhicule. Le projet de gratuité doit désengorger les axes de circulation et de facto réduire les émissions de Co2 rejetées par les véhicules routiers. Chaque jour, ce n’est pas moins de 20 000 frontaliers qui viennent travailler dans le pays ; si demain ce nombre est réduit grâce à la gratuité des transports, alors tout le monde sera gagnant.

La réduction du trafic routier est censée accroître la mobilité des citoyens et par conséquent, désengorger les axes de circulation, baissant ainsi les émissions de Co2 du pays.

La mise en place de la gratuité ne se fera pas de manière dégradée. Pour autant, celle-ci suscite quelques inquiétudes dans les régions frontalières du pays, mais également au sein même du Luxembourg. 

Les opposants à la gratuité

Bien que la mise en place de la gratuité soit plébiscitée par une majeure partie des citoyens, elle fait aussi des inquiets avec les salariés des transports mais aussi chez quelques usagers.

Tout d’abord, la question du coût financier de la mesure est mise en cause. D’ici à 2023 les dépenses engagées par l’Etat Luxembourgeois vont être conséquentes. Tout d’abord, la gratuité coûtera aux alentours de 41 millions d’euros par an à l’Etat. En parallèle, 2 milliards d’euros vont être dédiés au secteur ferroviaire. 

Pour une infime partie des citoyens, la critique vient également du coût. Avec la gratuité, l’usager ne paie plus mais c’est désormais le contribuable qui paye et ce même s’il n’utilise pas les transports publics. La mesure peut donc être perçue comme injuste.

Mais au-delà des usagers, c’est le personnel des transports qui s’inquiète pour leur avenir. Même si aucun licenciement n’est à prévoir, la question des futures missions provoque des inquiétudes. 

Pour le cas des CFL (l’équivalent de notre SNCF), ce sont 16 agents qui seraient touchés. Autrefois concernés par la vente de billets, ils s’interrogent désormais sur leurs nouvelles missions.

Enfin, parmi les oppositions relevées, la qualité du réseau est discutée. Tout d’abord, pour le cas des CFL, la gratuité met fin aux guichets de vente, cette fin des guichets entraîne des inquiétudes notamment celle de gares fantômes sans personnel. La fin des points ventes provoque aussi la question des liaisons vers les autres pays, les voyageurs devront se rendre à Luxembourg ville, Belval-Université ou alors en ligne uniquement. Cependant, le contact humain est souvent plus appréciable que l’interface numérique.

Pour les transports urbains, les utilisateurs s’interrogent sur des actes de vandalisme, les transports gratuits déresponsabiliseraient les utilisateurs. Mais cela reste à prouver. 

Enfin, les usagers ne payant pas pour le service ne peuvent donc plus se plaindre du prestataire. 

La mesure est plébiscitée dans son ensemble, même si des inquiétudes persistent les pouvoirs publics s’efforcent de rassurer les utilisateurs.

Si, à l’échelle d’agglomération comme Dunkerque ou Niort, le système semble faire ses preuves pour le moment, la gratuité peut-elle fonctionner à l’échelle d’un pays ? Le Luxembourg n’est peuplé que de 600 000 habitants soit le triple de l’agglomération dunkerquoise.

Mais est-ce envisageable à l’échelle de grands pays comme l’Espagne, la France, l’Autriche ou encore l’Italie ?

Hugo Renart