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« Tout s’obscurcit au pays des Lumières » explique Mme Panot

En cette fin d’année 2020, le temps est à l’instabilité systémique. Le pays des Lumières est plongé dans une ère de défiance absolue, symptomatique de l’essoufflement démocratique auquel doivent faire face les citoyens français. Entre manifestations historiques et mobilisation sur les réseaux sociaux, l’insatisfaction générale et le désir de renouveau démocratique sont aujourd’hui plus distinguables qu’ils ne l’ont jamais été. Pour cause, la loi de sécurité globale suscite l’indignation des citoyens qui n’ont pas hésité à se lancer dans une lutte acharnée contre cette proposition de loi parlementaire, désireux d’un système en adéquation avec les valeurs d’aujourd’hui. Si ce texte semble être « la goutte de trop » quant au bon déroulement de notre démocratie, Mme Panot, députée et personnalité phare de la lutte pour la protection des droits humains, nous explique la multiplication des failles du système désormais peu glorieux. 

Depuis des semaines maintenant, les Français se battent pour obtenir le retrait de la loi de sécurité globale, mise à l’étude à l’hémicycle depuis le 17 novembre. Comme l’indique Mme Panot, une grande majorité de ce texte est orienté vers la privatisation des missions de sécurité, ce qui signifie qu’une part croissante du pouvoir sera attribuée à des individus qui ne seront formés ni en école de police, ni de gendarmerie, mais qui seront issus de la sécurité privée. Le texte prévoit aussi le développement du policier municipal, ce qui pose problème dans la mesure où si la police nationale est encadrée par la loi, la police municipale obéit, elle, aux ordres des maires. Dans le cas présent, la définition des missions de sécurité est alors foncièrement subjective et ne dépend que de la volonté d’une personne, ce qui peut s’avérer excessivement dangereux comme le souligne Mme Panot. Pour fait, le maire de Béziers, M. Robert Ménard, a décidé en août dernier de plonger la ville de Béziers dans un climat autoritaire peu rassurant en armant sa police municipale de 7.65 automatiques, et ce sans aucune formation technique préalable, ni formation psychologique, malgré la dangerosité de ces armes à feux. Les principales controverses de ce texte portent cependant sur la surveillance généralisée qu’il prévoit et l’atteinte aux libertés individuelles qu’il implique.

En effet, entre utilisation et généralisation des drones, des caméras de surveillance et interdiction de filmer les forces de l’ordre selon l’article 24, cette proposition de loi parlementaire est une énième loi sécuritaire qui, cette fois, se présente comme étant particulièrement liberticide pour les Français et leurs droits fondamentaux. Toutefois, la gravité de ce texte ne réside pas qu’en son interdiction de filmer et sa mise en place d’une surveillance généralisée, mais s’ajoute à ces deux stipulations suffisamment menaçantes le port d’arme généralisé. En effet, la loi de sécurité globale prévoit d’autoriser le port d’arme à tout agent de force de l’ordre qui n’est plus en service, mesure qui n’est pourtant pas en vigueur dans un pays comme celui des États-Unis, populairement à forte tendance policière. Avec l’adoption de cette loi, il sera donc possible qu’un policier soit armé dans un espace accueillant du public, des enfants, même en n’étant plus dans le cadre de ses fonctions. L’augmentation des accidents liés à l’utilisation d’armes à feu est donc envisageable si ce n’est probable, selon un certain fil conducteur qui ne peut être exclu. 

Face à cette mise en danger décomplexée des libertés individuelles, les réactions ne se sont pas faites attendre. En effet, les organisations internationales de défense des droits humains rappellent la France à l’ordre à de multiples reprises, notamment le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies qui avertit une première fois la France le 12 novembre 2020 : « Nous craignons que l’adoption et l’application de cette proposition de loi puissent entraîner des atteintes importantes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales, notamment le droit à la vie privée, le droit à la liberté d’expression et d’opinion, et le droit à la liberté d’association et de réunion pacifique, tels qu’établis dans la Déclaration universelle des droits de l’homme », déclarait le Haut Commissariat de l’ONU dans un communiqué publié sur Twitter. C’est près de 3 semaines plus tard, le 3 décembre, que l’ONU réitère son avertissement à l’encontre du pays des Lumières. Cinq rapporteurs spéciaux demandent effectivement au gouvernement français de revoir l’entièreté du texte de sécurité globale, le jugeant foncièrement incompatible avec le droit international des droits de l’Homme. Selon ces experts, la réécriture de l’article 24 annoncée par le Premier ministre Jean Castex, article principalement controversé dans ce texte de loi, ne suffira pas à rendre l’ensemble de la proposition acceptable dans la mesure où les autres articles qui la composent sont jugés tout autant menaçants que l’article 24. Aux côtés des Nations Unies s’ajoutent nombre d’avocats, de journalistes comme Taha Bouhafs ou encore d’ONG qui luttent activement pour le retrait de cette loi. Les avertissements émis à l’égard de la France quant à l’orientation de ses choix journalistiques et donc de sa démocratie sont très largement pris en considération par les institutions et les organisations qui régissent la bonne exécution du respect des droits humains. De fait, le Conseil de l’Europe pour la protection du journalisme publie un rapport annuel dans lequel le pays des droits de l’Homme figurent aux côtés de pays comme la Turquie ou encore la Russie, au sein de la catégorie des « pays à suivre » quant au respect des libertés journalistiques.

Il semblerait donc que la France se trouve, sous le regard attentif des médias et institutions européennes, sur une pente indéniablement descendante. Les articles qui évoquent une nouvelle forme d’autoritarisme peu à peu mise en œuvre par le Président de la République Emmanuel Macron se succèdent et les médias étrangers pointent du doigt les dérives du gouvernement français. Selon Mme Panot, non seulement le gouvernement français et son Président nous couvrent littéralement de honte à l’international, mais la France va jusqu’à devenir un genre de modèle répressif à l’international. Pour illustrer ses propos, Mme la députée évoque d’abord les manifestations de Hong Kong. Depuis plusieurs mois maintenant, la ville connaît de lourdes manifestations aspirant à s’opposer à l’adoption par le comité permanent de l’Assemblée nationale populaire chinoise de la loi de « sécurité nationale ». Pour dissuader les manifestants, la police chinoise suit un modèle exclusivement français qui se rapporte à l’utilisation de canons à eau fournis par la France, ainsi qu’à la mise en œuvre de techniques exceptionnellement enseignées par la police française à la police chinoise. Selon un même scénario, Mme Panot mentionne ensuite les forces de l’ordre libanaises qui ont, elles, recours à des gaz lacrymogènes spécifiquement français, ou bien encore les forces péruviennes qui utilisent des armes non létales, uniquement françaises encore une fois, et si peu létales qu’elles en ont causé la mort de 3 manifestants. Toutefois, ce ne sont pas seulement les forces de l’ordre étrangères qui s’inspirent du modèle répressif français. En effet, le 21 octobre 2019, le sénateur de droite chilien Rodrigo Galilea justifie l’usage de la violence à l’encontre des manifestants chiliens en rappelant qu’en France, « un pays aussi démocratique que le Chili, les choses ont été résolues de la même manière dont elles doivent être résolues au Chili ». Le sénateur chilien faisait ici référence à la gestion du mouvement des gilets jaunes par le gouvernement français, laquelle a eu de graves conséquences humaines comme le rappelle Mme Panot : 32 personnes éborgnées, 5 mains arrachées et près de 200 journalistes blessés. Lors de ce mouvement, l’ONU avait d’ores et déjà rappelé la France à l’ordre au sujet de la répression inédite exercée à l’égard des citoyens et plus particulièrement des mouvements d’opposition. Pour Rodrigo Galilea, puisque la France, le pays des droits de l’Homme et du citoyen réprime sa population, alors il est possible et même nécessaire de le faire au Chili. La France d’Emmanuel Macron, vraisemblablement propulsée vers les abysses de l’impensable, endosse désormais un rôle indéniable de modèle de répression et d’autoritarisme nouveau, presque dissimulé parmi les justifications successives, entraînant le pays dans une détérioration certaine de son image dont les conséquences pourraient être irréversibles. 

Toutefois, la dégradation progressive de la qualité démocratique française ne se fait pas seulement sous une surveillance internationale accrue. En effet, elle se fait aussi et surtout au détriment des citoyens français qui sentent l’étau d’un système défaillant se resserrer autour d’eux. Il est clair dans tout esprit cartésien qu’une démocratie ne se porte bien que lorsqu’elle est accompagnée d’une union citoyenne certaine, qui ne s’affilie cependant pas à une pensée uniforme. Les opinions peuvent et doivent diverger, mais les citoyens ne doivent représenter qu’une seule et même force, celle d’un peuple uni pour la tenue d’un système débattu et choisi. Idée soutenue et défendue par Mme Panot, cette dernière met pourtant en lumière son défaut d’application par les dirigeants du pays en racontant les discussions du texte de sécurité globale tenues à l’Assemblée Nationale. Selon la députée LFI Val-de-Marne, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin s’est montré particulièrement catégorique quant à la division de la République française et au choix d’un camp lorsqu’il déclarait devant l’hémicycle : « Moi, je suis fier d’être du côté des forces de l’ordre ». On en saisit alors une division évidente entre citoyens français et forces de l’ordre.

La thèse portée par M. Darmanin est soutenue par M. Didier Lallement, préfet de la police de Paris, qui s’exclamait à l’occasion d’une interpellation durant le mouvement des gilets jaunes : « Madame, nous ne sommes pas du même camp ». Alors que les dirigeants politiques de la Nation sont en devoir de montrer l’exemple, ces derniers privilégient vraisemblablement la voie du séparatisme citoyen en proclamant la thèse des camps républicains. Plus encore qu’une division consternante de la population française, le jeune éditorialiste Pablo Pillaud-Vivien analysait il y a quelques semaines sur la chaîne de radio RTL le manque de communication dont fait preuve le gouvernement français. En effet, ce dernier soulignait très justement que, depuis le gouvernement de Daniel Vaillant en 2002, aucun ministre de l’Intérieur n’a publiquement pris la parole pour rassurer les Français quant au rôle de la police. Au contraire, depuis 2002, ceux-ci ne s’adressent qu’à la police et uniquement à la police. Les discours de défense prolifèrent tandis que les discours d’apaisement se font inexistants au fil du temps. Les représentants de la France eux-mêmes font régner un danger considérable autour du fondement propre de la République, l’union, et provoquent la dérive du pays vers un genre d’esprit de guerre civile, promouvant constamment le confrontationnel. Les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre sont donc à leur apogée. Le nombre de blessés du fait des forces de l’ordre lors de manifestations n’a jamais été aussi élevé que depuis le mouvement des gilets jaunes, qui a marqué le début de la décomplexification de la violence policière. Le 12 décembre 2020, alors que les manifestations d’opposition à la loi de sécurité globale se multiplient sur tout le territoire français, Pablo, un jeune street medic, évoque la violence inédite dont il est témoin lors de ses interventions en publiant sur les réseaux sociaux : « En tant que street medics, on n’avait jamais vu autant de crânes ouverts que cette après-midi dans Paris ».

Pourtant, Mme Panot rappelle qu’il était dévoilé il y a quelques semaines que sur près de 400 enquêtes menées sur les manifestations gilets jaunes par l’IGPN, la police des polices, celle-ci n’avait formulé que 2 demandes de sanctions pour un nombre de violences avérées beaucoup plus important. Les institutions supposées limiter et sanctionner les dérives policières s’inscrivent alors dans une démarche d’efficacité moindre, démarche que Mme Panot qualifierait de blanchisserie. Un travail de réforme massif de l’IGPN s’impose alors comme étant nécessaire pour une première avancée vers la réconciliation des citoyens et des forces de l’ordre, et donc vers la stabilisation démocratique. Mme Panot propose à ce titre l’intégration de sociologues, de chercheurs, de magistrats ou encore de citoyens à l’IGPN, selon un modèle britannique considérablement glorieux. Seulement, la confiance des Français envers le système ne saura être rétablie qu’avec la seule mise en place d’une réforme massive de l’IGPN. Cette mesure doit être accompagnée d’une réforme plus générale de la vie politique, sécuritaire et juridique, de sorte à faire renaître la démocratie française. Si de multiples propositions de lois en adéquation avec les valeurs citoyennes d’aujourd’hui sont adressées au gouvernement comme le précise Mme Panot, ce dernier s’entête à vouloir gouverner seul en ne réagissant à aucune des propositions, ainsi qu’à aucun des rappels à l’ordre adressés par les différentes institutions. Si pour le moment le mandat d’Emmanuel Macron met l’accent sur le « tout sécuritaire » avec 7 lois de sécurité en 3 ans de pouvoir, il est, selon Mme Panot, grand temps de proposer une réécriture complète de la constitution qui repenserait l’ensemble des règles qui régissent notre société, de sorte à rappeler que ce sont les citoyens qui ont le pouvoir en démocratie. Les Français ne doivent pas seulement retrouver confiance en leurs forces de l’ordre, mais ils doivent aussi pouvoir regagner confiance en leur système politique et juridique. Entre plaintes qui se succèdent à l’encontre des dirigeants politiques et impunité persistante au sein du système juridique et judiciaire, la confiance des Français est mise à rude épreuve et les sentiments d’injustice s’accroissent indéniablement. Alors que l’hyper-défiance règne sur la Nation, il est nécessaire de faire rebasculer la France vers une démocratie sans faille et sans autoritarisme dissimulé, qu’il soit sécuritaire, politique ou juridique, pour redonner au pays des droits de l’Homme et du citoyen la dignité et la légitimité d’un tel nom. 

Article réalisé en collaboration avec la députée LFI Val-de-Marne, Mathilde Panot.

Léna BARZIC 

Marguerite André : Une ébéniste parmi les hommes

Marguerite André est en apprentissage chez les Compagnons du Devoir à Toulouse. Aspirante ébéniste, la jeune femme parvient à s’imposer dans un métier souvent associé à un travail masculin.

Son geste ne laisse pas de place à l’erreur. Chaque millimètre compte dans le façonnage du meuble que doivent réaliser les apprentis. Marguerite André, seule femme du groupe, déambule dans l’atelier de menuiserie de la maison des Compagnons du Devoir et du Tour de France. Cette passionnée a trouvé sa voie : l’ébénisterie. Un art qui associe finesse et technique. Expérimentée, elle a déjà validé un CAP de menuiserie avant son entrée en décembre dernier chez les Compagnons. « Les bases, je suis la seule dans le groupe qui les maîtrisent déjà » affirme-t-elle. À plusieurs reprises, Mathias âgé de 18 ans se réfère à son ainée et l’interroge : « comment tu fais pour savoir où couper ? » La jeune fille de 22 ans pose un regard bienveillant sur ses camarades. Toujours disponible pour le guider dans leurs ouvrages.

Seulement 10 % de femmes sur le Tour de France 

Pour tailler sa place parmi les Compagnons, Marguerite a dû passer un test écrit et un entretien individuel. L’institution accueille seulement depuis 2002 les jeunes femmes. Aujourd’hui, Marguerite est aspirant compagnon et alterne entre apprentissages théoriques, à Toulouse et pratique en entreprise, à Rodez. Du chantier à la salle de classe, la jeune fille a depuis longtemps remarqué la sous-représentation des femmes dans les métiers manuels. « Je ne me sens pas illégitime, c’est même parfois gratifiant d’être la seule fille. » Pionnière dans le milieu, elle estime que sur le Tour, elles doivent être 10% au total. « Ceux de la vieille école se disent que les filles n’ont pas les épaules, l’énergie pour porter des choses » justifie-t-elle. 

Née dans un village près de Bordeaux, Marguerite a d’abord obtenu un baccalauréat en graphisme artistique. Sa fibre créatrice, elle la doit à son père comédien. Enfant, elle se lance dans le théâtre. Sans succès. « J’ai horreur de monter sur les planches et d’être le centre de l’attention » rougie-t-elle. Sa vocation, c’est au fond de la scène qu’elle va la trouver. Dans la fabrication des décors. « J’aidais toujours mon père pour les décors de ces pièces de théâtre, ce qui m’a beaucoup influencé. » De la scénographie à l’ébénisterie, l’écart est mince. Très rapidement, elle se plonge dans l’univers de la restauration des meubles anciens et le travail du bois. 

De la scénographie à l’ébénisterie…  

Les machines grondent dans l’entrepôt des Compagnons du Devoir. La jeune ébéniste s’applique, deux morceaux de chêne entre les mains et un crayon à papier noyé dans ses cheveux.  Aux yeux du formateur, Marguerite est une apprentie comme les autres. « Il ne me demande pas si c’est trop lourd ou si je suis capable de porter une pièce, il est hyper juste avec moi » félicite-t-elle. Une fois son travail accompli, elle range soigneusement son matériel dans sa large sacoche. Scie japonaise et équerre sont délicatement conservées dans des pochettes en cuir usées, qu’elle a confectionné. Dans les chambres de la maison des Compagnons, Marguerite porte aussi bien le costume d’artisan que ses collègues masculins. 

Mérième Stiti

Danger des armes nucléaires : l’IPPNW tire la sonnette d’alarme

« Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison ».

De tels mots, écrits par Albert Camus dans le journal Combat en réaction à l’attaque nucléaire d’Hiroshima du 6 août 1945 trouvent encore écho aujourd’hui. Après le retrait des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire Iranien le 8 mai 2018 et la constante modernisation des armes nucléaires par les pays dits proliférants, la course aux armements atomiques ne cesse d’inquiéter.

Lors d’une interview, une étudiante en médecine, représentante étudiante de la branche française de l’IPPNW, nous a alarmés sur les risques de l’utilisation de telles armes.

Peux-tu nous expliquer ce qu’est l’IPPNW ?

L’IPPNW est l’association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (International Physicians for the Prevention of Nuclear Weapon). En France, elle est appelée AMFPGN. Cette association est présente dans toute la France, pas seulement à Lille. Il n’y a pas beaucoup d’étudiants mobilisés en France sur ce sujet, nous ne sommes que deux, alors qu’en Allemagne, le nombre d’étudiants est beaucoup plus conséquent, ils sont au moins 100.

Comment as-tu été amenée à rejoindre cette association ? 

Après un congrès international en Angleterre, il y a trois ans, j’ai découvert le travail fourni par l’IPPNW et j’ai rencontré des étudiants de la branche allemande et d’autres pays, qui sont très actifs sur ce sujet. J’ai beaucoup apprécié le thème de ce congrès qui portait, non seulement sur les problématiques liées aux armes nucléaires, mais également sur les questions de climat, d’inégalités hommes-femmes, etc. Ces sujets ramenaient tous à la question des violences de l’Homme sur les autres et des dominations sociales ou genrées.

Est-ce que la question du danger des armes nucléaires a toujours été une évidence pour toi ou as-tu vécu une sorte de déclic sur le sujet ? 

Je ne m’étais jamais trop posé de questions sur ce sujet avant, ce n’est pas un sujet de débat en famille ou entre amis. Mais en m’y intéressant de plus près, j’ai constaté que c’était surtout un raisonnement logique, on est forcé de constater l’immensité du danger et les preuves irréfutables de l’impact que provoquerait l’utilisation d’armes nucléaires. 

L’ensemble des scientifiques s’accordent pour dire que l’emploi d’une arme nucléaire entraînerait des dégâts humains irréversibles, mais aurait également des conséquences désastreuses sur le climat et l’environnement. 

Peux-tu nous expliquer l’impact concret que produirait l’utilisation d’une arme nucléaire ? 

Sur Lille, par exemple, si une bombe était lancée comme la W39 (une bombe américaine de 4 méga-tonnes), elle produirait au moment de son exposition des effets extrêmes et distincts à plusieurs niveaux.

La première échelle de destruction se produirait sur une superficie de 9 km2. La bombe produirait un effet de « boule de feu », appelé fire ball, qui détruit absolument tout, que ce soit l’environnement ou les humains sur cette superficie de 9 km2. Autrement dit, si cela touchait l’épicentre de Lille, cela tuerait tout le monde dans un rayon de 10 kilomètres, tous les immeubles exploseraient et il n’y aurait plus rien à faire pour revenir en arrière. 

Au-delà de cette superficie soumise à l’effet du fire ball, à une seconde échelle plus éloignée, l’explosion est dite « modérée » et rayonne sur une distance de 11 kilomètres. L’explosion modérée s’étendrait alors sur une superficie de 400 km2, c’est-à-dire à l’agglomération lilloise sur des villes comme Roubaix, Tourcoing, etc. Les immeubles s’effondreraient, des incendies se propageraient si rapidement qu’il serait impossible d’intervenir, d’autant plus que les casernes de pompiers auraient sûrement explosé aussi. 

À une troisième échelle, plus étendue, les personnes présentes au-delà des périmètres d’explosion modérée auraient des brûlures du 3ème degré. Ces brûlures sont des atteintes profondes de l’épiderme qui détruisent les vaisseaux, les nerfs et qui engendrent des conséquences irréversibles. La seule solution, dans ce cas, serait une greffe mais dans le cas présent, il n’y aurait rien à sauver. Il faudrait alors amputer, mais jusqu’à quelle distance ? C’est toujours la question…

À une quatrième échelle, dans un rayon de 34 kilomètres, qui correspond à une superficie de 3000km2, la bombe nucléaire provoquerait un effet de Flash, c’est-à-dire une explosion qui briserait toutes les vitres des bâtiments, blessant certainement les personnes qui s’y trouvent. Si la bombe atomique était utilisée en plein centre de Lille, elle atteindrait donc des villes plus lointaines comme Douai ou encore des villes Belges.

Au total, en une journée, il y aurait 500.000 morts qui seraient tués à l’instant même où la bombe exploserait, 800.000 blessés et plus de 2 millions de personnes touchées. En sachant que les effets indésirables que produirait l’utilisation d’une telle arme sur les 20 ou 30 années à suivre sont difficiles à prédire puisque cela dépend notamment des mesures qui seraient mises en place par l’Etat, mais de nombreux cas de cancers, leucémies, ou malformations surviendraient sûrement. 

À ton avis, les hôpitaux et services publics pourraient-ils être préparés aux conséquences d’une telle attaque ? 

Non, c’est justement le problème. Ou alors, il faudrait des abris anti-nucléaires dans tous les hôpitaux, mais cela ne paraît pas réalisable. En Suisse, il y a un abri anti-nucléaire dans chaque quartier. Encore faut-il avoir le temps de rejoindre ces abris. En plus de cela, une bonne partie des soignants seraient sûrement morts, que ce soit les infirmiers, les médecins ou les pompiers en ce qui concerne les incendies. 

En plus de cela, les hôpitaux ne sont pas assez équipés pour faire face à une telle attaque. Il n’y a qu’une vingtaine de lits disponibles au C.H.U. pour accueillir les personnes brûlées au 3e degré, donc sur 800.000 blessés, il serait difficile de faire face à un tel flux de patients. 

Quel serait, en ton sens, la solution pour lutter contre l’utilisation de ce type d’armes ? 

Les solutions ne sont pas nombreuses et il paraît difficile de sensibiliser ou de faire changer l’opinion publique sur ce sujet, notamment en France. La seule solution qui paraît viable, pour l’AMFPGN, est la ratification du Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN). Il faudrait que 45 pays le ratifient pour qu’il entre en vigueur, il obligerait alors les pays détenteurs de l’arme nucléaire à les supprimer et à s’en débarrasser. Mais, de nombreuses questions se poseraient alors sur comment donner effet aux obligations d’un tel traité, à savoir est-ce que les Etats qui ne s’y soumettraient pas pourraient être traduits devant un tribunal international ou être soumis à des sanctions économiques. Cela apparaît très difficile à mettre en place sur le long terme, mais pour ratifier, il faudrait déjà sensibiliser l’opinion publique sur le sujet pour faire évoluer les mentalités et générer une prise de conscience des risques de telles armes.  

Qu’est-ce qui, selon toi, explique la difficulté à convaincre les Etats d’interdire ce type d’armes ? 

En France, l’argument souvent utilisé est celui de la force de dissuasion. L’idée étant que si l’on possède une telle arme, on ne sera pas attaqué. Mais cette idée n’est pas crédible puisque même si un autre Etat était touché par une telle arme, que cela soit en Inde ou aux Etats-Unis, l’humanité entière en souffrira. Un hiver nucléaire aurait pour conséquence qu’il n’y ait plus de nourriture, ni d’espace agricole cultivable et plus d’animaux. Se prémunir contre l’utilisation de ce type d’armes est nécessaire à la survie de l’humanité. 

Nous avions espéré que les pays scandinaves, en tant que « modèles européens » ratifient ce Traité, mais cela n’a pas été le cas. La Suède par exemple, avait émis la possibilité de ratifier le TIAN mais s’était ravisée. Ce pays est, en quelque sorte, protégé par la Norvège, qui détient elle-même un dispositif anti-nucléaire. La Suède subit également des pressions des autres pays proliférants qui la « protège » si elle ne ratifie pas le traité. 

Es-tu plutôt optimiste sur la possibilité d’interdire de telles armes ? 

À long terme, je pense que ce sera possible, mais cela prendra beaucoup de temps. Je pense que l’opinion publique devra faire pression sur la politique pour ne serait-ce que lancer la discussion sur le sujet. 

Il y a encore peu de temps, le président Emmanuel Macron parlait encore de dissuasion nucléaire. Mais il serait dans l’intérêt des Etats eux-mêmes d’interdire l’arme nucléaire. En France, des milliards d’euros sont investis dans le nucléaire militaire, alors qu’une telle somme pourrait être utilisée pour d’autres services publics. 

Que pouvons-nous faire, à notre niveau, pour lutter contre l’utilisation de ce type d’armes ? 

L’idée de l’AMFPGN était de sensibiliser sur ces questions. Les populations les plus jeunes doivent surtout être alertées d’une telle situation, en discuter, faire évoluer le débat, qui est pour l’instant inexistant alors qu’il pourrait être abordé comme un autre sujet de conversation. 

Il s’agit également d’un débat social, l’idée étant de convaincre des municipalités françaises, comme la ville de Lille, de se prononcer en faveur du Traité d’interdiction des armes nucléaires et de faire remonter cette question jusqu’aux plus hautes autorités de la politique. Plusieurs lettres ont été envoyées par l’AMFPGN au président de la République qui sont d’ailleurs restées sans réponse. 

Si l’IPPNW ne cesse d’alarmer sur les risques de l’utilisation des armes nucléaires et a d’ailleurs reçu en 198,4 le prix Unesco de l’éducation pour la paix et en 1985, le prix Nobel de la paix en raison des efforts fournis par ses campagnes d’information et de sensibilisation. La question de l’utilisation des armes nucléaires reste encore un tabou aujourd’hui et gagnerait à être discutée par chacun d’entre nous, sans ignorer les conséquences de l’utilisation de telles armes. 

Clara MATHIS

Quand la jeunesse s’investit pour son avenir

2020, 2021 et bientôt 2022 ! Nos trois prochaines années vont être ponctuées d’échéances électorales. Année après année, élection après élection, un constat semble émerger. Les jeunes correspondant aux 18-25 ans selon la catégorie de l’INSEE, s’éloigneraient de la politique et des élections. 

Ce constat n’est pas nouveau, cela fait plusieurs élections qu’il est observé ; pour autant, les dernières élections européennes auraient pu marquer un potentiel changement de tendance. En réalité, les jeunes ne semblent pas particulièrement éloignés de la politique, mais uniquement des partis politiques traditionnels et du vote.

Dès lors, interroger des jeunes qui, justement, s’investissent dans le monde politique mais en dehors des partis politiques tels que nous les connaissons est intéressant. 

Après plusieurs demandes réalisées auprès de divers jeunes de divers horizons politiques, l’un d’entre eux a accepté de répondre aux questions, Gaulthier Lenôtre, président des « Jeunes Normands Conquérants ». Dans les mois à venir, nous essaierons de rencontrer d’autres jeunes qui s’investissent également pour qu’ils puissent exprimer leurs motivations.

D’où t’est venu l’idée, et pourquoi avoir créé les Jeunes Normands Conquérants ?

Tout est venu de mon engagement au “ Parlement des étudiants ”, au bureau national en charge de la communication. Je me suis rendu dans différents campus universitaires pour valoriser l’action des sections locales, et je me suis rendu compte, en échangeant avec les différents participants, qu’ils avaient une réelle envie de participer à la chose publique et de se faire entendre. On m’a souvent dit « Je m’engage au Parlement des étudiants mais ça ne restera qu’au Parlement des étudiants, puisqu’à côté, nous ne sommes pas écoutés et on a beau avoir une volonté, une ambition, on est totalement marginalisés ». Je me suis donc renseigné sur la question durant un stage. J’ai pris le temps de la réflexion et j’ai remarqué que depuis 40 ans, la tranche d’âge la plus touchée par l’abstentionnisme est celle des 18-25 ans. En parallèle de mon stage, il y a eu des débats concernant la loi NOTRE, l’organisation des nouvelles régions. Et je me suis dit qu’il fallait que la jeunesse s’intéresse à la politique mais aussi au fonctionnement de la politique de leur région.

Comment peuvent-ils faire entendre leur voix ? J’ai donc décidé de créer les jeunes normands conquérants, un groupe de jeunes qui peut faire entendre leur voix avec un rapport remis au président de région Hervé Morin. C’est donc ça mon idée, se rassembler, discuter, et aussi peser en quelque sorte, sur le façonnement de la Normandie de demain.

Toi personnellement, pourquoi penses-tu que les jeunes de notre âge s’éloignent de la politique ?

C’est une bonne question, je pense qu’ils s’éloignent de la politique parce que beaucoup ne se reconnaissent plus dans le système politique actuel, et avec ce qui se passe actuellement, ils se disent « Non ce n’est pas ma manière de voir la politique ». Après de manière plus générale, il y a un sentiment, le fait qu’il y ait une déconnexion entre les élus et les jeunes. Beaucoup de jeunes n’osent pas s’exprimer, je le vois même au sein des Jeunes Normands Conquérants. Certains m’ont concédé « ah oui ce sujet j’aimerai y travailler mais je ne me sens pas compétent » ou « j’ai peur de proposer des idées qui soit irréalistes ». Je pense qu’il y a aussi une peur qui vient peut-être du discours qu’on a souvent entendu « t’es trop jeune, tu ne connais pas grand-chose à la politique ». Alors qu’au contraire, moi je pense sincèrement que bien qu’on soit jeunes, et que nous n’ayons pas autant d’expérience que nos aînés, nous avons toute notre place à prendre part au débat public.

Du coup, si l’on parle de ton initiative, en quoi consiste « les Jeunes Normands Conquérants » ?

Cela consiste à recentraliser la parole de la jeunesse en Normandie, et faire en sorte que cette parole recentralisée puisse avoir un écho au sein des institutions politiques. Pour ça, il y a 3 axes : premièrement, chaque mois, nous organisons des rassemblements régionaux sur une thématique en lien avec les compétences de la région. Nous rencontrons un élu de la majorité puisque les jeunes normands conquérants restent reliés à la majorité, et donc, on discute pendant 1 heure et demi, 2 heures avec l’élu en question qui nous présente les politiques mises en place par la région. De notre côté, nous venons pour échanger avec l’élu sur nos travaux, puisque nous avons créé des comités de réflexion pour imaginer la mise en place de nouveaux projets. Pour le deuxième axe, qui est relié au premier, en amont ou en aval des rencontres avec les élus de nos rassemblements régionaux, nous allons à la rencontre des acteurs économiques, sociaux et culturels normands pour répondre à trois objectifs : 1- que les jeunes qui s’engagent se rendent compte des potentialités de son territoire. La Normandie, ce n’est pas que les vaches et les pommiers. C’est aussi les industries, des start-up, des associations. 2- aller à la rencontre d’hommes et des femmes qui s’impliquent sur le territoire afin de découvrir l’action de ces derniers. Cela permet à travers cet échange, de saisir les problématiques qu’ils rencontrent. 3-permettre aux jeunes qui travaillent au sein des comités de pouvoir rendre réalisables leurs propositions. Le troisième axe des Jeunes Normands Conquérants est de faire en sorte que toutes les propositions que l’on fait rédiger soient présentées dans un rapport général d’idées remis à Hervé Morin, le président de la région Normandie et chef de file de la majorité régionale de la Normandie Conquérante .

Comment considères-tu les jeunes normands conquérants, un parti ou un « think tank » ?

C’est plutôt un club dans le sens ou c’est ouvert à tout le monde. C’est un club apartisan mais il faut soutenir la majorité régionale. Après, bien évidemment, il y a quand même un objectif lointain, de longue durée. Pour gagner en visibilité, nous jouons vraiment sur la communication sur les réseaux sociaux. Nous utilisons énormément les réseaux sociaux, et notre communication repose sur des supports ludiques, notamment sur l’aspect vidéo.

Et pour toi, quel est l’intérêt de « s’investir pour son avenir ? » 

Aujourd’hui on est jeunes citoyens de demain ! S ’investir pour son avenir en se mobilisant, en rédigeant des propositions, c’est utile. On a une manière d’être acteurs, d’être des bâtisseurs de la société de demain. Pouvoir participer dès à présent au façonnement de la région dans laquelle nous allons vivre est un apport considérable pour la Normandie et pour la société de demain.

Pour terminer, si tu avais un message à délivrer aux jeunes, un message concernant la politique ?

Mon message, ce serait de véritablement s’engager et de croire en soi, de ne pas se considérer comme illégitime. On a tous une compétence, quelque chose à dire, bien sûr nous n’avons pas une connaissance aiguisée de tous les sujets mais on a forcément une attirance pour un sujet quel qu’il soit. Nous avons tous une idée de ce que nous souhaitons pour notre société, je dis qu’il ne faut pas avoir peur de s’exprimer et de faire entendre ses idées auprès des aînés.

Hugo RENART

Plumavitae : une plateforme littéraire pour aider à la démocratisation de l’édition ?

A l’heure du numérique, le marché du livre ainsi que sa consommation évoluent. Internet a apporté ce que l’on nomme la démocratisation de la littérature, et avec elle, celle de l’édition. De l’apparition des livres numériques aux maisons d’éditions alternatives, en passant par la création du contrat auteur, ces différentes démarches permettent d’assouvir cette soif, ce souhait de voir son livre édité, et pourquoi pas trôner sur les vieilles planches de nos bibliothèques.  Mais de quoi parle-t-on lorsque nous évoquons la démocratisation de l’édition ? S’agit-il d’ouvrir complétement le marché de l’édition en bannissant par le biais des nouveaux acteurs du numérique, la fameuse et magnifique souscription d’ouvrage ? Non, il n’est pas question de cela bien sûr, cependant faire sauter le verrou de l’entre-soi des maisons d’éditions classiques, en proposant des alternatives crédibles ainsi qu’un accompagnement digne de ces maîtres artisans ? Oui. 

Nous allons donc aborder le débat avec Kevin Bilingi, fondateur de Plumavitae, une plateforme collaborative pour les auteurs. Dans cette jungle de l’édition numérique, il souhaite poser les bases d’un futur artisanat de l’édition numérique.

Salut, rassure-toi, si je t’écris, ce n’est pas pour te faire la morale. En fait, il serait plus simple de s’asseoir tous les deux autour d’un verre, ou plusieurs verres même soyons fous, et de conter ensemble nos histoires ainsi que ces visages sans noms qui hantent nos journées. Mais cela est impossible, nous le savons toi et moi, alors j’ai décidé de t’écrire directement et frontalement. Écrire, c’est encore la chose que je sais le mieux faire dans ce monde, même sûrement l’une des rares choses que je maîtrise et dans laquelle je trouve du plaisir. Là où je trouve le vrai plaisir, celui qui est pur, sans artifice et sans attente. Ça tombe bien, ce que je voulais te dire concerne l’écriture. Enfin, ça concerne l’art en général, mais je veux parler de ce domaine noble qu’est l’écriture. Je veux parler de cette plume qu’on laisse et que l’on blesse. Cette plume qui est ici et nulle part ailleurs, cette même plume qui nous sépare des autres animaux. L’écriture de nos jours, c’est se risquer à la honte et non plus se risquer à l’inconnu. Car malheureusement, notre plume semble s’être fanée de nos jours ou du moins, elle se cache. Je te l’ai dit, rassure-toi, je ne vais pas te faire la leçon, je veux juste parler avec toi de ces mots qui réchauffent les cœurs cachés. Nous sommes dans une société où pour la première fois l’art se démocratise par le numérique donnant ainsi une chance à tout le monde de se réaliser. Mais en même temps, cette démocratisation de l’écriture débouche sur des problématiques nouvelles où les garde fous semblent dépassés. Les mammouths de l’édition, maître artisan de cet art, sauront-ils s’adapter et accompagner l’ère du temps, pour éviter une ouverture vers le bas comme il est souvent le cas lorsque nous parlons de démocratisation de l’art. Pour ma part, je suis du genre septique et frileux sur l’édition numérique ou de livre numérique. Pour cause, la lecture de plusieurs « contrats d’auteurs » qui circulent dans beaucoup de maisons d’éditions du numérique, qui stipulent une participation pécuniaire de l’auteur. Vient se rajouter à cela, le côté romantique du livre, son touché, sa forme et son odeur. Cependant, on ne peut nier l’importance que prend le numérique dans le marché de l’édition et cette ouverture qu’internet a apporté. Toi ta vision sur l’état actuel de cette démocratisation ça te dit quoi ?

 – « Salut, Baptiste ! Tout d’abord merci encore pour cette opportunité. Comme j’aime bien le dire, Plumavitae n’est qu’un gros bébé de deux ans et la base d’un projet beaucoup plus grand ! Peut-être pourrais-je t’en parler un jour. Quoi qu’il en soit, je tiens à être transparent avec toi (Valeur trois chez Plumavitae) : je suis un pur autodidacte dans l’édition mais je crois profondément à tout ce que je vais te dire, même si c’est idiot. Sur ce, c’est parti ! 

Tout dépend de ce que tu entends par démocratiser. Si la démocratie de l’édition signifie supprimer la place des éditeurs et des professionnels, il suffit de voir du côté de Wattpad ou de l’autoédition. Cependant comme l’autoédition regroupe tout et n’importe quoi, le lecteur se moque et boude les autoédités. Chez Plumativae, nous pensons que la démocratie ne doit pas passer par une suppression d’acteurs ou une diminution des exigences, mais dans une facilitation de l’accès aux outils de la réussite. C’est pour cela que nous proposons des critiques gratuitement et négocions des prix avec des graphistes et bientôt des traducteurs. Donc, si les éditeurs alternatifs veulent vivre de leur travail, voire évincer leurs confrères plus traditionnels, à un moment donné ils devront respecter les règles du jeu classique ».

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Donc pour toi, la démocratisation de l’édition ne doit pas vouloir dire un abaissement de la qualité des œuvres publiées, cependant la demande est tellement forte et le marché tellement juteux que bons nombres de maisons d’éditions alternatives n’ont pas de scrupules à publier le maximum d’auteurs en proposant des contrats douteux. C’est un peu le revers de la médaille et le grand risque pour les auteurs qui souhaitent à tout prix être publiés, non ?

« Simple : autant être autoédité. C’est peut-être parce qu’en France ça rime avec arnaque ou travail de moins bonne qualité. Mais quand je vois combien d’euros payent certains auteurs juste pour avoir le droit de vendre eux-mêmes le fruit de leur travail contre 10% de droits d’auteurs, autant l’investir dans une bonne formation sur l’édition et prendre en main sa carrière seul. Après, je vais encore une fois jouer l’avocat de ces éditeurs : n’est-ce pas la faute des auteurs qui ne lisent pas les contrats, ne s’informent pas et sont prêts à tout pour être édités ? Enfin, je m’accorde un droit de changer d’avis : de nombreux auteurs autoédités m’ont prouvé qu’il était possible de vivre sans éditeur. Si des maisons d’édition à compte d’auteur permettent l’émergence d’artistes qui vivent même mieux que la moyenne des auteurs, je reverrai mon jugement.

Valeur deux chez Plumavitae : Audace. Vous voulez juste écrire un roman pour vous et votre entourage ; écrivez du mieux que vous puissiez et envoyez-leur. Vous voulez écrire une série de best-sellers mondiaux et détrôner JK Rowling : arrêtez de lire cet article, coupez votre téléphone et ouvrez enfin Word ! Si vous y allez à fond, bossez dur et apprenez les règles du jeu quand on veut devenir écrivain, ça ne peut que marcher. Et surtout, lorsque quelqu’un vous donne son avis, posez-lui la question « pourquoi ? ». Plus vous comprendrez les attentes des lecteurs plus vous deviendrez un meilleur écrivain, car comme on dit chez Plumavitae « qui mieux que les lecteurs pour dire aux auteurs ce qu’ils aimeraient lire ? ».

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Du coup le rapport de force reste encore tronqué entre maison d’édition classique et alternative numérique ?

« Les rapports de force sur un marché ne peuvent pas être équitables, sinon il n’y a plus d’intérêts pour les clients. C’est un faux problème. Si on veut que les maisons 100% numériques puissent se développer, voire mieux que les éditeurs classiques, il faut qu’elles prouvent par leurs projets et concepts qu’elles peuvent apporter plus que le confort du papier. Par exemple, le nombre de sorties annuelles ou le prix. En 100% numérique, un éditeur peut publier autant d’ouvrages qu’il le souhaite, avec des nouveautés toutes les semaines, sans souci de place ou de temps de livraison des stocks. Ou même proposer des séries-feuilletons qu’on recevrait chaque semaine ou chaque jour sur une application. (Concept en pleine explosion en Asie, par exemple)

De même, je crois aussi à une révolution par les acteurs privés de la chaîne autour des éditeurs comme Youboox.fr ou Audiolib qui proposent des modèles possibles uniquement en numérique, comme l’accessibilité à moins de 10€ à plusieurs milliers d’ouvrages qui tiennent tous dans notre poche. Et qu’est-ce qui va se passer un jour ? Un Netflix du livre émergera et publiera des ouvrages si bons qu’ils gagneront le Goncourt, comme l’américain qui gagne des prix à Cannes.

Les deux types d’édition ne s’opposent pas mais doivent plutôt se compléter pour proposer une expérience encore plus immersive. Si chacun joue sur ses atouts, tous les acteurs y gagneront.

Avec internet et toutes les plateformes d’autoédition, je pense que l’édition s’est plus que démocratisée : chacun peut écrire ce qu’il veut et l’envoyer à qui il veut. A chacun de se donner les moyens d’écrire les meilleures histoires possibles. Comme pour tout marché, plus on sera nombreux à écrire et plus j’attends des éditeurs qu’ils soient plus sévères et me proposent des lectures qui me feront oublier mes jeux-vidéos et mon abonnement Netflix, car en tant que lecteur j’ai des exigences et eux doivent y répondre. Donc le meilleur moyen de démocratiser l’édition est simple : faciliter la professionnalisation des auteurs et de leurs écrits pour créer des œuvres d’exception. C’est une de nos missions chez Plumavitae et celle qui me passionne d’ailleurs le plus : l’éducation des auteurs. On peut jeter la pierre aux éditeurs, mais si chacun dans la chaîne se demande comment il peut devenir meilleur, nous en bénéficierons tous. »

Ce contexte de grande démocratisation de l’édition ressemble toujours à un cimetière de rêves et de promesses trompées. Le numérique a certes permis de répondre à cette forte demande présente sur le marché de l’édition. Cependant là où autrefois le rêve de devenir écrivain passait par le rasoir d’Ockham des maisons d’édition, internet est venu compliquer le cheminement, en rajoutant des possibilités ne débouchant bien souvent que sur le même constat qu’au départ : l’édition résulte de la plume et d’une certaine forme de chance. 

Le numérique ne pourra pas apporter cette grande démocratisation de l’édition seule, il devra être accompagné par les mammouths, les grosses maisons d’éditions qui détiennent le savoir-faire et la qualité de l’artisan. Cependant, Kevin Bilingi met le point sur un aspect essentiel et universel dans notre société : l’audace. Les portes ne seront pas plus faciles à ouvrir et le chemin ne sera pas moins long, mais avec un peu de persévérance et de folie, les passions semblent moins inaccessibles.

Pour autant, cette question de démocratisation semble être un faux débat. L’écriture a ce côté romanesque, bien plus que n’importe quelle autre forme d’art. La honte d’être un raté du cœur hante chaque écrivain et ça il en est de tout temps. On ne peut cesser de voir dans ce terme de démocratisation de l’édition une envie d’aller plus vite, une envie coûte que coûte de publier une œuvre qu’importe sa qualité, perdant alors cette substance romantique que possède le livre. Or, il existe à travers le monde bien plus de poètes cachés que d’écrivains adulés, et ça rien ne pourra le changer. Alors écrivons frénétiquement, sans vergogne. Continuons encore et encore à user nos doigts sur les notes de clavier de nos ordinateurs comme des pianistes. Continuons à nous faire rêver, à aspirer de conter nos histoires, à parler par le biais de l’écriture. Mais gardons-nous de toute prétention, de toute vanité, car la noblesse de l’art et de l’écriture se trouvent dans la simplicité de nos actes. Pensons d’abord à écrire, le chemin se dessinera par la suite devant nous. 

Et si par la suite l’envie d’avoir des retours sur vos écrits se fait forte, pensez à Plumativae et à ces centaines de personnes qui, comme vous, cherchent à peindre le monde de leur romantisme.

Baptiste Teychon

Entretien avec Clémence de Blasi : journaliste indépendante

A l’occasion d’une intervention dans le cadre d’une conférence organisée par l’académie ESJ de Lille, j’ai pu échanger de manière très riche avec Clémence de Blasi. Cette journaliste indépendante, passée par Sciences Politiques Bordeaux et diplômée de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille évoque son parcours très riche ainsi que l’avenir du métier. Retour sur l’interview.

Quelles sont les raisons personnelles qui vous ont orientées vers la presse écrite ?

Cela a été progressif. De base, je cherchais un job d’été dans la Creuse. Je n’ai pas trouvé. Toutefois, j’ai eu une expérience bénéfique dans le journal PQR La Montagne où j’ai rencontré de nombreuses personnes. Mais il a fallu des années pour que je me rende compte que je voulais faire du journalisme mon métier.  Mes expériences à intervalles réguliers tous les étés garnissaient mon carnet d’adresses. A 23 ans, j’ai décidé de faire du journalisme mon métier malgré la question du statut précaire qui se posait régulièrement dans mon esprit et qui revient parfois.


Le quota d’articles que vous avez à rédiger est-il quantifiable ? Si oui est-il variable ?

Ce nombre demeure très variable.  En fait, cela dépend de ce que je propose.  C’est très intéressant puisque je peux travailler dans des registres différents. Je suis en mesure de me lancer dans des domaines variés selon mon envie, tout dépend ensuite de la demande de la part des différents partenaires médiatiques.

Comment rester dans une démarche qualitative quand le temps manque et que l’information doit être transmise rapidement ?

Etant journaliste indépendante, cette problématique ne me concerne pas vraiment contrairement aux journalistes en rédaction qui ont des quotas d’articles à fournir. Je bénéficie de plus de recul pour traiter une actualité plus « froide » et non dans l’immédiateté. Par conséquent, un arbitrage en termes de volume horaire est à faire. L’avantage de prendre plus de temps est, comme je l’ai dit, le fait d’analyser le sujet en profondeur. Néanmoins, il est évident qu’en tant qu’indépendant, on ne compte pas ses heures. La frontière entre vie privée et publique est assez poreuse. Personnellement je ne me sens pas faite pour être dans une rédaction et les contraintes engendrées, je préfère de loin la liberté que me permet ma situation. Je conseille à ceux qui veulent devenir indépendants de mettre minimum 3000 euros de côté. Les premiers mois ne sont pas les plus simples mais tout finit par rentrer dans l’ordre.

Dans quelle mesure le développement du numérique a-t-il impacté votre profession ainsi que votre manière de procéder ?

Ma profession n’a pas tellement de rapport avec le numérique dans la mesure où l’essence de mon travaille s’effectue sur le terrain, ma manière de procéder n’est donc pas très impactée par l’avènement du numérique.

Dans un contexte de coupes budgétaires et de manque de moyens dans la presse (L’AFP compte économiser sur la masse salariale), le métier n’est-il pas exposé à plus d’instabilité qu’auparavant ?

Il y a indéniablement moins d’argent dans le milieu. Après, je pense que ce métier ne peut pas disparaître. La presse n’a jamais été bénéficiaire, ni rentable. L’accès à l’information relève de l’intérêt général.

Pensez-vous que le rapport entre le journaliste et la société a changé ? Si oui est-il inquiétant ?

Les gens ne nous font plus confiance car une partie d’entre nous s’est détournés du cœur du métier.   Le bâtonnage de dépêche et le manque de mobilité contribuent à déliter notre rapport avec la société et à rester dans un entre-soi.


Votre pire expérience journalistique ?

J’ai subi du harcèlement lors de ma première pige lorsque la personne que j’ai interviewée me faisait des approches forcées et incessantes, heureusement j’ai appelé ma rédaction et tout s’est bien terminé.

Votre meilleure expérience journalistique ?

Je n’en ai pas une en particulier. Cela fait peut être très cliché mais je me lève tous les matins avec 1000 choses à faire avec impatience tant j’aime mon métier !

Milan Busignies

International Lille Tattoo Convention : le rendez-vous des peaux encrées à ne pas rater

Pour la 4ème année consécutive, s’est tenue la Convention Internationale du Tatouage à Lille. Cette dernière a eu lieu du vendredi 25 au dimanche 27 janvier. Plus qu’un simple salon, c’est un réel événement centré autour du tatouage avec plus de 350 tatoueurs de tout horizon (France, Belgique, Italie, Allemagne, Angleterre, Pays Bas ou encore Russie) mais aussi d’un point de vue artistique :  old school, néo-traditionnel, minimaliste ou encore traditionnel thaïlandais et bien d’autres encore.

On retrouve aussi de nombreuses boutiques en tout genre (vêtements, livres, bijoux, etc) mais aussi une programmation complète sur ces 3 jours pour faire découvrir l’univers du tatouage (mais pas que) comme des expositions, spectacles de BMX, concerts ou encore battle de tatouage. Cette année encore la convention aura accueilli plus de 18 000 tatoués et curieux en tout genre.

Ces événements de grandes ampleurs permettent d’ouvrir le milieu du tatouage, souvent enfermé dans des stéréotypes, à un public plus diversifié. C’est à travers les différents stands que les visiteurs peuvent déambuler, s’informer auprès des tatoueurs, passer sous les aiguilles ou tout simplement assister aux concours de tatouage comme le Best of day où, dans la soirée, deux groupes de tatoueurs sont départagés sur un tatouage fait sur scène durant la journée.

J’ai pu aller à la rencontre d’une jeune tatoueuse venant du bout de la France, Océane Razowskin qui a pu m’éclairer sur son parcours professionnel et sur les obstacles à dépasser en tant que femme dans le monde du tatouage.

Depuis quand exercez-vous le métier de tatoueuse ?

Océane : Ça va faire 3 ans le 1er avril.

Quel a été votre parcours pour devenir tatoueuse ?

J’ai commencé à m’intéresser au tattoo quand ma sœur s’est fait tatouer chez David (Salon David Tattoo), j’avais 14 ans. En même temps, je cherchais un stage de 3ème et du coup, ma sœur m’a demandé « Pourquoi tu ne le ferais pas là-bas ? » et c’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser au métier du tattoo. J’ai fait mon premier stage d’observation à 14 ans. Ensuite, j’ai fait un stage l’année d’après. Au lycée, j’ai décidé de m’orienter en arts appliqués et après le lycée, je suis partie 2 ans dans une école d’art à Lyon.

Vous avez pu ensuite ouvrir votre propre salon ?

J’ai commencé chez David et je suis toujours chez David. On est 7 à tatouer là-bas.

Sinon plus personnellement, votre entourage a-t-il eu du mal à accepter vos tatouages ou votre métier ?

Non, parce que ça fait depuis 14 ans que je leur en parle, ils ont compris que ce n’était pas juste une lubie. En plus, mon père voulait faire du tennis en professionnel et ses parents n’ont jamais voulu, donc le fait que je trouve une voie artistique, je crois que ça lui plaisait bien. J’ai vraiment eu un entourage qui m’a encouragée à fond.

On voit énormément d’hommes dans le monde du tatouage et est-ce qu’en tant que femme cela a été simple de se faire sa place dans ce milieu ?

Il faut juste passer outre. C’est un milieu un peu « macho » mais moins qu’avant quand même, je suis dans une bonne génération pour le tattoo, il n’y a pas trop de problème mais ça reste quand même un peu macho donc c’est sûr que si tu n’aimes pas les blagues misogynes, ça va être compliqué de passer une journée sans te prendre la tête avec les tatoueurs. Il faut garder son objectif, qui est de faire des tattoo et de ne pas s’embêter avec les mecs. Il y a beaucoup de femmes qui se servent de leur corps pour faire des tattoo, elles sont prises dans des shops, font des conventions, etc mais c’est vraiment le mauvais plan. Mon patron m’a toujours dit « Il faut te faire connaître pour ton dessin, pas pour ton cul. », je pense que ça résume bien la chose. Après, c’est malheureux de devoir en arriver là mais ce n’est pas à cause des femmes mais c’est à cause des mecs. Le milieu se féminise de plus en plus et d’ailleurs, la clientèle est de plus en plus féminine. Et je pense que c’est l’un des rares métiers où quand tu es une femme tu ne gagnes pas moins qu’un homme. On est tous indépendants, la hiérarchie reste présente mais c’est la même que tu sois homme ou femme.

Et si vous avez malheureusement raté la convention du tatouage de Lille vous pouvez toujours la retrouver l’année prochaine pour sa 5ème édition du 31 janvier au 2 février ou alors vous rendre au Lille Tattoo Festival les 4 et 5 mai prochain !


Océane Pirot

La Palestine à Tourcoing ou la Beauté en exil

                Depuis le 15 septembre 2018, l’Institut du monde arabe de Tourcoing présente sa deuxième exposition temporaire : Pour un musée en Palestine.  Des œuvres en provenance du monde entier font une halte à Tourcoing avant d’atteindre leur destination finale : Jérusalem-Est.

Un projet en construction depuis 2009

       Les vers de Mahmoud Darwich (1941-2008) résonnent : « La Palestine est belle, variée, riche en histoire. ». Les portraits du poète palestinien sont nombreux dans l’exposition pensée par son traducteur Elias Sanbar, l’artiste Ernest Pignon-Ernest et Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe.

        C’est en 2009 que le projet commence à se dessiner. Inspirés par le « Musée de l’Exil » dénonçant l’apartheid en Afrique du Sud dans les années 80, les trois initiateurs ont pour objectif la création d’un « Musée d’art moderne et contemporain en Palestine ». Mais le projet rencontre une série d’obstacles, parmi lesquels la difficulté d’accès à un terrain libre à Jérusalem. C’est pourquoi, ce n’est que six ans plus tard, le 16 octobre 2015, que le partenariat est signé entre Jack Lang et Elias Sanbar.

Un « musée pour la Palestine » et non « de la Palestine »

         Elias Sanbar s’attache à cette distinction. En effet, le musée n’entend pas transmettre la culture palestinienne, ni traduire la question palestinienne. Bon nombre de musées ayant cette fonction existent déjà. Celui-ci fonctionne grâce à la coopération, la solidarité et surtout les dons d’artistes européens et arabes qui se sentent concernés par la création d’un musée national dans la capitale : Jérusalem-Est. Parmi eux, Jean-Luc Godard, qui a offert son dernier film Le Livre d’image (2018) à la collection du musée.

Voyage au cœur de l’exposition

             

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1- Portrait de Mahmoud Darwich, 2008, Dessin sur papier, Ernest Pignon-Ernest / 2 – Portrait de Yasser Arafat, 2004, Lithographie et dessin du papier, Ernest Pignon-Ernest

           La voix d’Elias Sanbar introduit l’exposition. Il parle d’un « lieu de beauté et d’esthétique » susceptible, à terme, de devenir un « lieu de réconciliation ». Le traducteur de Mahmoud Darwich nous dirige vers un portrait du poète situé à côté d’un second de Yasser Arafat (1929-2004), tous deux réalisés par Ernest Pignon-Ernest ; deux hommes qui ont consacré leur vie à la Palestine et aux Palestiniens.

 

Le photographe Bruno Fert était aussi l’invité de l’IMA-Tourcoing ce samedi 13 octobre.

Dans sa série de photographies intitulée Les Absents (2016), il s’intéresse à l’absence des réfugiés palestiniens en Israël. Quarante-neuf paysages, vestiges de villages palestiniens dépeuplés en 1948 sont photographiés : un vide qui témoigne d’une réalité glaçante.

Une touche d’espoir teintée de fraternité. Ainsi peut être décrite l’œuvre que Claude Viallat offre au musée. L’artiste a pris le soin de la diviser en deux. La partie ci-dessous reviendra au musée national de la Palestine, à Jérusalem-Est. L’autre partie, selon ses déclarations, s’installera en Israël.

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Claude VIALLAT
435a/2015
2015, Nïmes
Acrylique sur doublure de rideau

Entretien avec Elias Sanbar

Né à Haïfa en 1947, Elias Sanbar est un historien, poète, essayiste et traducteur palestinien. Sa famille s’installe au Liban dès la proclamation de l’Etat d’Israël (14 mai 1948). Depuis 2012, il est Ambassadeur, Délégué permanent de la Palestine auprès de l’UNESCO.

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Elias Sanbar à l’UNESCO, fr.unesco.org

Vous voulez situer le musée à Jérusalem-Est, ville actuellement occupée, quelles ont été les démarches pour mener à bien ce projet ?

Il n’y a pas de démarche. C’est une ville occupée. Il faut qu’elle soit libérée et elle deviendra à un moment donné la capitale de la Palestine. C’est normal qu’un musée national soit dans la capitale !

Avez-vous dû demander des autorisations pour organiser ce projet ?

Je ne demande pas d’autorisation à l’occupant. Je suis l’organisation palestinienne. Je suis l’ambassadeur de la Palestine à l’UNESCO, c’est une décision souveraine palestinienne et le musée sera dans la capitale.

Mahmoud Darwish a dit « Nous aussi nous aimons la vie quand nous en avons les moyens.» Est-ce que la création de ce musée et son implantation à Jérusalem-Est pourrait contribuer à donner, encore plus, les moyens aux Palestiniens d’ « aimer la vie » ?

D’abord, il faut être modeste et préciser que nous n’avons pas attendu le musée pour aimer la vie ! Donc c’est une chose permanente, constante.

Mais, c’est sûr qu’un musée comme celui-ci est un défi, une preuve que nous aimons la vie et qu’à un moment donné, nous savons que la vie sera plus forte que l’occupation et tout le cauchemar quotidien que nous voyons aujourd’hui.

Lors d’une interview sur France Culture, vous aviez parlé d’un musée « en exil » et non pas un musée « de l’exil ».

Pour le moment ce musée est exilé. Un musée de l’exil aurait permis de raconter l’exil, les camps de réfugiés et il faudra le faire ! Je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas le faire, au contraire, il faudra le faire !

Mais, le musée dont nous parlons est fondamentalement un musée qui est aujourd’hui en exil parce qu’il n’est pas encore chez lui. Mais c’est un exil très temporaire. Il va repartir chez lui et sera dans la capitale.

Le musée pourrait-il être « un lieu de réconciliation » ?

Je pense que l’art peut être un lieu de réconciliation car c’est un lieu de vie. La guerre, les conflits sont des lieux de mort. Bien sûr, défendre une cause juste n’enlève rien à sa justesse. Mais, il est certain que la création artistique, le fait que des artistes se rencontrent peut devenir un lieu de réconciliation et donc un lieu de vie et de futur possible.

 

Anaïs CHETARA

 

« L’Ultime offensive », retour sur la Première Guerre mondiale

Ces samedi 6 et dimanche 7 octobre 2018 se tenait sur la commune d’Armentières, en l’honneur du centenaire de la Grande Guerre, une reconstitution historique. Après avoir longuement discuté avec les participants, tous relatent la même chose : il est important de se souvenir des soldats tombés au combat car chacun d’entre nous a forcément quelqu’un de sa famille ayant combattu.

L’importance de ce type d’évènement

Depuis 2014 et le début du centenaire de la Première Guerre mondiale, une multitude d’évènements se sont tenus à travers la France et l’Europe. L’engouement fut important et chaque commune prit part au jeu car la Première Guerre mondiale a concerné l’ensemble du territoire et des citoyens français. Chacun d’entre nous, en cherchant bien, a un ancêtre soldat tombé au front ou revenu vivant.

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Affiche de l’évènement Ultime Offensive

Pour Cédric, figurant français membre du groupe « Les diables bruns », l’organisation de ce type d’évènements est nécessaire. « Il y a quelques années, une transition s’est effectuée, on est passé de la mémoire avec les derniers Poilus vivants à l’histoire pure 100 ans après, ce n’est plus forcément concret pour les jeunes générations. Ces évènements sont importants car l’histoire ne passionne pas forcément les jeunes générations. Un musée est moins attractif alors que là, ils peuvent toucher le matériel et le voir en action, ce qui est beaucoup plus ludique et touche plus de monde ».

Une véritable passion

En plus d’être un évènement important pour la préservation de la mémoire historique et pour montrer ce qu’est la guerre au grand public, les participants sont aussi là pour leur plaisir. Un plaisir ou plutôt une passion que chaque participant partage, mais cette passion parfois prenante les a conduits de fil en aiguille à organiser des reconstitutions historiques. De même, la quasi-totalité des membres présents sur place sont également des collectionneurs d’objets de guerre en rapport avec la Première Guerre mondiale, mais collectionneur ne signifie pas militariste.

Parmi les figurants, on retrouve Jean-Luc jouant le rôle d’un soldat prussien et appartenant aux groupes « GTRH 40 », dont la passion s’est déclenchée il y a moins de 10 ans. « La passion m’est venue récemment, en 2011, mais j’étais collectionneur depuis tout petit. Puis un jour, j’ai fait une rencontre et une personne m’a proposé de participer à un campement de reconstitution. J’ai dit oui, et depuis 2011, je suis là ».

A l’inverse, Alexandre représentant l’unique figurant américain et membre des « Poilus d’Ile-de-France », est tombé dedans dès son plus jeune âge : « la passion vient un peu de la famille chez qui j’ai retrouvé des documents. Et avant tout, je suis collectionneur. Le problème c’est qu’on est des grands enfants ; lorsqu’on voit un uniforme, on se dit j’aimerais bien en avoir un et on voit des gens qui le font en dehors, alors on les contacte ».

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Les tout premiers masques à gaz, le modèle ci-dessus est originaire d’Ecosse

Une jeunesse faiblement représentée

Mais tous les membres présents font la même remarque : malgré les célébrations du centenaire commencées il y a 4 ans, les jeunes restent encore faiblement présents et parfois même peu intéressés par le sujet. Pour autant, un travail avec les institutions et l’Etat a eu lieu de manière importante pour sensibiliser le jeune public mais comme le constate Fred, représentant le groupe « Flowers Jocks », et figurant Ecossais :« A part Call of Duty, les jeunes sont moins dans le trip, on ne leur demande pas d’être patriote mais de se souvenir de ces gars-là. Malgré tout, cela se perdra mais c’est bien aussi ; on ne peut pas prendre cela comme de la sinistrose et être toujours dans l’ancien temps. Il faut être optimiste et voir devant ».

Pour Alexandre, c’est « Non ! J’ai 23 ans, je me considère jeune et j’ai fait mes études il n’y a pas très longtemps, mais on n’apprend plus rien en histoire. J’ai aucun souvenir sur mon cours d’histoire de la Première Guerre mondiale. Toutes les connaissances que j’ai acquises actuellement, c’est de la documentation et de la passion. Les jeunes, on n’en voit plus beaucoup, environ 50% je dirais sont des personnes âgées et environ 30% de personnes entre 30 et 40 ans ».

Le 11 novembre 2018, auront lieu les commémorations du centenaire de la Grande Guerre. Néanmoins, celle-ci semble lointaine pour les générations actuelles, mais en histoire, un siècle ce n’est rien. Et comme le disait Winston Churchill, « un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre ».

Remerciements à Fred des Flowers Jocks, Cédric des Diables Brun, Jean-Luc du GTHR40, et Alexandre des Poilus d’Ile-de-France d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Hugo Renart