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Le Wakashio, une catastrophe pour l’île Maurice

Le 25 juillet dernier, un navire japonais, le Wakashio, s’est échoué sur le récif corallien mauricien, au large de Pointe d’Esny. La fuite de carburant, commencée le 6 août, constitue une catastrophe environnementale sans précédent pour l’île Maurice. Cette-dite catastrophe crispe encore davantage les critiques des mauriciens envers leur gouvernement. 

Douze longs jours d’attente…

La question se lit sur toutes les lèvres mauriciennes : comment un bateau échoué depuis douze jours à l’entrée du lagon mauricien a-t-il pu causer une marée noire ? « Du 25 juillet (date de l’échouement) au 6 août (quand les premières fuites ont été constatées), les autorités mauriciennes n’ont rien fait », déclare Nad Sivaramen, directeur des publications du groupe de presse La Sentinelle, interrogé par nos soins. « Elles ont invoqué des règlements internationaux qui régissent les activités maritimes, selon lesquels un pays tiers ne peut intervenir sur un bateau battant pavillon étranger (ici panaméen) et que c’est à l’armateur (ici japonais) d’enclencher les démarches avec l’assureur du bateau (également japonais) ». Cette explication ne passe pas auprès de la population locale. « Les mauriciens estiment que le gouvernement aurait du protéger le pays car, dans ce cas précis, le bateau est entré illégalement dans nos eaux territoriales », poursuit Nad Sivaramen. Le gouvernement aurait-il approuvé la présence du vraquier dans ses eaux ? Il est en effet inconcevable de penser qu’un navire aussi imposant aurait pu pénétrer la zone mauricienne sans que les autorités du pays ne réagissent si elles souhaitaient réellement s’y opposer. Le mystère reste encore plus grand sur ces douze jours d’inaction uniquement arrêtés par la fuite d’hydrocarbures du 6 août dernier. 

Boudins fabriqués par des volontaires mauriciens pour endiguer la progression de la marée noire

La société japonaise Nagashiki Kisen, propriétaire du navire, a déjà annoncé qu’elle allait mettre la main à la poche pour subvenir aux dommages financiers causés par la catastrophe. Sur place, les réactions ont été rapides. « Les citoyens ont pris les devants, réalisant qu’ils ne pouvaient pas compter sur les autorités qui ont tardivement, soit le 6 août au soir, lancé un SOS à l’aide internationale. C’était bien trop tard », affirme Nad Sivaramen. Jérémy, un jeune actif mauricien travaillant dans une banque, fait partie des nombreux volontaires mauriciens à avoir apporté leur assistance dans la zone endommagée. « Je n’ai pas hésité une seule seconde à amener ma contribution. Je me suis rendu au plus près, à Rivière des Créoles, pour aller faire des boudins (bouées faites de bagasse de cannes et de bouteilles en plastique) ». Cette vague volontaire venant de toute l’île a été saluée. « Je suis vraiment émerveillé face à cet élan de solidarité et de mauricianisme. Il n’y avait pas de différence de couleurs ! Nous étions un et travaillions ensemble pour le même but », se réjouit Jérémy. Une collecte de cheveux a même été organisée pour fabriquer ces bouées dans le but d’absorber l’huile. Insuffisant cependant. « Heureusement que l’aide française est arrivée, sans tarder, après le SOS du 6 août – avec des bouées bien plus efficaces », souligne le directeur des publications de La Sentinelle. En plus du soutien de la France, d’autres pays ont apporté leur aide à l’île Maurice, comme l’Allemagne et l’Afrique du Sud. « Mais pas les Etats-Unis, ni la Grande-Bretagne avec qui Maurice a un différend autour de Diego Garcia. En revanche, l’absence de l’Inde qui a un intérêt à Agalega (archipel au Nord de l’île Maurice et appartenant à cette dernière, ndlr) fait sourciller plus d’un », note tout de même Nad Sivaramen. 

… et des critiques légitimes

Si la population mauricienne n’a pas hésité à se porter volontaire dans la zone touchée, elle n’a néanmoins pas oublié de critiquer le gouvernement, pointé du doigt avec véhémence depuis le début de la catastrophe. Cette dernière a finalement exacerbé les tensions qui régnaient sur l’île malgré la bonne gestion de la crise sanitaire de la Covid-19. « En sus de la colère, l’incompréhension règne. On est vraiment dépité que le gouvernement ait pris autant de temps pour réagir à cette catastrophe écologique. D’autant plus que la fuite à ce moment-là était belle et bien réelle, car le vraquier se situait dans une zone marine très protégée et très appréciée des locaux. Je pense personnellement qu’on aurait pu éviter ce drame. Nous sommes tous très remontés face aux autorités ! », s’agace Jérémy. Les conséquences politiques seront sûrement dévastatrices pour Pravind Jugnauth, le Premier Ministre qui avait succédé à son père démissionnaire en 2017 avant d’être réélu en 2019. « Neuf mois après sa victoire aux législatives (décembre 2019), le gouvernement de Pravind Jugnauth connaît une baisse de popularité, à écouter ou lire les commentaires de ses propres agents dans la rue et sur la toile. Les élections municipales et villageoises, prévues l’an prochain, confirmeront ou pas cette baisse de popularité », remarque Nad Sivaramen. 

A l’heure où ces lignes sont écrites, Pravind Jugnauth a annoncé que tout le carburant avait été pompé, juste avant que le bateau ne se brise en deux le samedi 15 août. Une nouvelle marée noire a été évitée mais celle ayant sévi à partir du 6 août montre déjà son côté dévastateur. Elle a eu lieu au sud-est de l’île, non loin de Pointe d’Esny. Les 1000 tonnes d’hydrocarbures déversées dans le lagon ont atteint les côtes, polluant toute la zone maritime et les plages de Blue Bay et des alentours de Mahébourg. La célèbre île Mouchoir Rouge et sa case rouge sont atteintes, tout comme l’île aux Aigrettes. La Montagne du Lion veille au loin, semblant assister avec impuissance mais dignité à sans aucun doute la plus grande catastrophe environnementale de l’île Maurice. Il faudra des années à Blue Bay, dont le nom évoque la pureté des eaux turquoises de cet endroit paradisiaque prisé par le cinéma indien, pour retrouver son état normal. En attendant, la faune et la flore ont déjà succombé dans la marée noire, les mangroves si importantes contre l’érosion se retrouvent attaquées par l’huile et des poissons se sont échoués sur les plages noircies. Dans ce triste spectacle, seule reste l’abnégation des mauriciens. Et désormais, une grande méfiance envers leurs autorités. « La population travaille plutôt avec les ONGs, compagnies privées, etc., et ce sont elles qui coordonnent l’ensemble des opérations que les mauriciens peuvent faire (boudins, nettoyage des plage, etc.). On s’adapte aux besoins et changements qu’il y a » explique Jérémy. Il salue également le travail des médias au plus près de la catastrophe. « Heureusement qu’ils sont présents, car ce sont eux nos « voix et porte-paroles ». Sans eux, sans une bonne communication, nous serions dans le pire des cas. Il n’y aurait peut-être pas autant d’actions de notre part. On peut être fier d’eux. Surtout des médias privés »L’Express, qui appartient au groupe La Sentinelle, se retrouve désormais en porte-parole de la contestation, surtout depuis que certains de leurs journalistes se sont vus refuser l’accès à une conférence de presse de Pravind Jugnauth le mardi 11 août dernier, une erreur de plus pour le Premier Ministre mauricien, qui ne semble pouvoir compter que sur la télévision nationale, MBC. 

Une catastrophe environnementale et économique

En plus de la catastrophe environnementale, Maurice redoute désormais les conséquences économiques d’une telle marée noire. Pour les pêcheurs, si nombreux à Mahébourg, le naufrage du Wakashio représente une perte certaine. A vrai dire, les Mauriciens oeuvrant aujourd’hui pour contenir le fioul ayant envahi le lagon s’engagent surtout pour que celui-ci ne se déporte pas vers d’autres zones comme la magnifique île aux Cerfs située un peu plus au Nord. L’île Maurice et ses habitants dépendent beaucoup trop de l’océan Indien pour laisser la vague d’hydrocarbures s’en prendre un peu plus à son littoral. Le secteur du tourisme, déjà soumis à l’austérité forcée à cause de la pandémie en cours, risque de se retrouver un peu plus sous l’eau. C’est ce que craint également Nad Sivaramen. Pour lui, les conséquences économiques se chiffrent « en milliards, certes, mais difficile à chiffrer pour l’heure. Le tourisme – 23 % du PIB – risque de souffrir le plus ». 

La vague d’hydrocarbures a déjà bien endommagé les plages de la zone affectée

Quant à la biodiversité de la zone maritime impactée, le désastre sera impossible à mesurer tant il est grand. La marée noire a touché deux espaces protégés comptant un nombre important d’espèces endémiques. « Quand tout cela sera derrière nous, il faudra analyser froidement tous nos manquements. Sur le plan écologique, le gouvernement a fait preuve d’immobilisme, d’irresponsabilité et d’incompétence. Cela relève-t-il de la négligence criminelle ? On interrogera les organismes internationaux le moment voulu », conclut Nad Sivaramen. 

Crédits photos : Jérémy

Nicolas Mudry

Une relance économique « verte » : les fondations d’un monde nouveau

Les prises de conscience politiques et citoyennes autour de l’environnement ces dernières années traduisent l’envie commune de mettre en œuvre une économie davantage « verte ». Mais le virus de la Covid-19 a entrainé une profonde crise financière nécessitant des plans de relances nationaux et européens attisant ainsi l’inquiétude d’une mise à l’écart des projets écologiques. 

Le ciel rempli d’un océan bleuté, traversé par un soleil de plomb, fut une redécouverte pour de nombreux habitants du monde entier. Le confinement mis en place par des gouvernements aux quatre coins de la planète afin d’éviter une propagation trop rapide du virus de la Covid-19 a sans doute redonné un second souffle à la terre qui subissait les affronts sans jamais rechigner depuis la révolution industrielle. Trop peu de temps pour lui redonner son allure d’antan mais assez pour se rendre compte des méfaits de l’Homme sur un joyau à préserver à tout prix. 

Pourtant, les prérogatives économiques sont vite revenues au galop lorsqu’il a fallu penser à l’après-Covid. La pandémie ayant balayé d’un revers de main toute forme de stabilité économique, cela a provoqué une crise d’une grande ampleur à l’image de celles connues autrefois avec la Grande Dépression de 1929 ou la crise des « subprimes » en 2007-2008. Ainsi, le FMI table désormais sur une récession mondiale de 3%. La production, de même que la consommation, a baissé poussant, de ce fait, les Etats du monde entier à débloquer des sommes pharamineuses pour limiter les dégâts. La question qui se pose ici revêt une importance capitale : n’y a-t-il pas finalement la possibilité de réinjecter cet argent de manière fructueuse à la fois pour l’économie à l’échelle nationale et européenne tout en se conformant aux objectifs prévus initialement en matière écologique ? 

Les pouvoirs publics en première ligne 

Bien souvent dans l’histoire de l’humanité, les grands bouleversements ont eu lieu aux mains des citoyens autrefois membres du peuple : des hommes, des femmes, qui se sont saisis des problématiques de leurs époques respectives pour changer de cap, mettre les voiles vers un monde nouveau. Or, si la place des citoyens n’est pas à négliger dans la protection de l’environnement, la transformation profonde des modèles économiques et sociétaux entourant l’écologie semble indétachable des pouvoirs publics qui ont cette faculté unique de pouvoir inciter et contraindre à la fois. 

Inciter par le biais d’aides financières, de subventions et contraindre par des lois, des taxes…etc. Si ces deux possibilités sont envisagées, cela pourrait amener les entreprises et les ménages à produire et consommer différemment, avec une empreinte écologique moindre. Concrètement, ces sommes allouées pour accompagner la transition écologique sont mises en place à trois échelons : au niveau européen, national et local. Evidemment, cette influence des pouvoirs publics n’est pas nouvelle mais aux dires des dirigeants politiques, elles devraient prendre davantage de place avec les ressources financières accordées en vue d’une reprise économique. 

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne depuis 2019, a proposé lors de la COP25 à Madrid le 2 décembre dernier un « green deal » (plan d’investissement durable de 1 000 milliards d’euros) visant à faire de l’Europe « le premier continent neutre » en carbone en 2050. Un projet ambitieux pour l’environnement qui traduisait déjà une volonté de changement profond à l’échelle européenne. 

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Ursula von der Leyen s’est engagée à placer l’écologie au cœur de la relance économique européenne.

L’angoisse est montée quand il a fallu penser au « post-coronavirus » et notamment au fait de limiter les effets d’une crise économique inédite. L’écologie allait une nouvelle fois être sujet aux paroles plus qu’aux actes. Néanmoins, a priori, il n’en est rien. Les promesses doivent être tenues car c’est l’occasion pour l’Union européenne de démontrer son utilité sur le plan économique et environnemental. Combiner les deux branches s’avère très complexe mais rien qui puisse effrayer une présidente convaincue des répercussions positives d’une relance verte. En effet, Ursula von der Leyen compte sur un « futur vert, numérique et résiliant ». Après tout, le Parlement européen a bien réussi à voter l’interdiction du plastique à usage unique le 27 mars 2019 ce qui, il y a encore 10 ans, paraissait inenvisageable. C’est pourquoi, la Commission européenne a proposé un plan de relance économique d’un montant de 750 milliards d’euros qui serait financé par l’endettement de la Commission au nom des Etats-membres. Les pays qui souhaiteraient bénéficier d’une enveloppe devront suivre les règles relatives au « Green Deal ». Cela reviendrait à contrôler l’évolution des pays en accord avec les prérogatives environnementales. 

De même qu’au niveau européen, le gouvernement français ne souhaite pas « botter en touche » l’ensemble des questions environnementales. Apparemment, c’est même le contraire. Les aides allouées devraient s’inscrire dans ce processus de redynamisation des secteurs économiques à travers des projets pour l’environnement. Le président de la République E. Macron a rappelé cela lors de son allocution du 14 juin : « Il nous faut aussi créer les emplois de demain par la reconstruction écologique qui réconcilie production et climat, avec un plan de modernisation du pays autour de la rénovation thermique de nos bâtiments, des transports moins polluants, du soutien aux industries vertes ». Cette relance gravitera autour de trois axes principaux : un développement des bâtiments avec une empreinte écologique quasi nulle ainsi qu’une rénovation des « passoires thermiques », c’est-à-dire des logements très mal isolés et qui polluent beaucoup. Deuxième point, une évolution rapide vers des transports beaucoup moins polluants comme la voiture électrique ou ce qu’on appelle « véhicule propre » ainsi qu’un développement massif des réseaux ferroviaires… Enfin, l’industrie française qui contribue à hauteur de 10% du PIB français, pourrait se voir impactée par les décisions du gouvernement suite à la crise du coronavirus. Une accélération des mesures écologiques au sein de l’industrie française pourrait avoir lieu en même temps que la reprise économique si l’Etat le décidait. En effet, ce dernier est actionnaire dans des entreprises importantes en France comme Air France ou Renault. Une possibilité donc, de guider le secteur industriel vers une transition écologique et durable progressivement. 

Cela devra passer par des actions concrètes au niveau des entreprises où la contrainte (taxes) fonctionne apparemment mieux que l’incitation tandis que les ménages sont, semble-t-il, moins enclin à toutes formes de contraintes. Il apparaît plus opportun d’accompagner les ménages dans leurs transitions écologiques plutôt que de leur mettre une quelconque pression. 

De même, les collectivités territoriales ont un rôle majeur à jouer dans cet objectif de relance verte. Ce sont elles finalement qui font le relai entre des décisions émanant de l’Europe/gouvernement français et les citoyens. De plus, les collectivités peuvent directement insuffler un nouveau modèle économique dont les fondations reposent avant tout sur le respect de l’environnement. C’est par exemple le cas de la ville de Bordeaux qui investit dans des quartiers et plus particulièrement dans des logements aux matériaux écologiques, à l’instar du bois. En 2021, devrait ainsi voir le jour, la plus haute tour (55 mètres) jamais construite en ossature bois : la tour Hypérion. Bordeaux Euratlantique, qui reconfigure le quartier de la gare Saint-Jean et ses alentours, joue largement cette carte du matériau, s’étant engagée à construire 25.000 m² par an en structure primaire bois majoritaire et/ou en matériaux biosourcés pendant 15 ans. La Gironde prend ainsi le parti d’utiliser ses ressources naturelles dont le bois fait partie intégrante pour construire mieux et innover sur le plan du logement écologique. Les changements semblent venir avant tout de l’exécutif local qui a un pouvoir plus important dans une relance verte à son échelle que l’Europe, ne pouvant tout surveiller. 

La production et la consommation au tournant de la transition écologique

De même que les pouvoirs publics, les entreprises et les consommateurs doivent contribuer à sortir de la crise économique. Mais sans omettre un changement de modèle nécessaire à l’heure où les effets du changement climatique inquiètent. Il s’agit a priori simplement de ne pas commettre les erreurs d’autrefois et d’entamer réellement une trajectoire positive pour l’environnement. Mais en réalité, c’est bien plus compliqué que cela. 

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Illustration d’un changement de modèle de production et de consommation autour d’énergies renouvelables

Les consommateurs demeurent le levier de ce processus de relance verte. Les rejets de CO2 ont diminué de 1,1 % par an entre 2015 et 2018 alors que, selon les chiffres fixés par l’Accord de Paris, ils devraient avoir baissé de 1,9 %. La pression s’accentue alors sur les ménages bien plus finalement que sur les Etats et les entreprises. C’est ce qui avait conduit, il y a près de 18 mois, au mouvement des « gilets jaunes » suite à la taxe carbone. 

Les citoyens du monde entier ont de nos jours une véritable conscience écologique qui poussent même certains d’entre eux à descendre dans les rues des plus grandes villes au monde pour manifester contre les inactions politiques en matière environnementale. Il n’y a plus de doutes là-dessus. Mais au-delà des mots, il apparaît aujourd’hui nécessaire de bousculer la demande pour que l’offre évolue et que les producteurs se tournent vers un modèle moins polluant. Pour cela, les consommateurs vont devoir faire un effort important en matière de transports, d’énergies, de logements, de produits alimentaires. Pour se nourrir par exemple, cela signifie se tourner vers du circuit-court, vers une agriculture biologique, réduire sa consommation de viande. 

Sans aucun doute nécessaire, ces changements restent encore très compliqués à mettre en place pour les consommateurs, notamment en terme de logistique, mais plus encore de coûts. Tous ces efforts ont un coût financier relativement élevé et donc possiblement inenvisageable pour des ménages à bas-revenus. Par exemple, faire des travaux pour sa maison dans le but de la rendre moins énergétique coûte cher et les aides accordées pour cela ne représente souvent pas plus de 30 % du coût final des réparations. L’écologie est un facteur d’inégalité car elle creuse un peu plus le fossé entre les plus pauvres et les plus riches. L’Etat ferait alors bien d’augmenter les aides pour encourager cette relance verte auprès des consommateurs car ceux-ci, représentent deux tiers de la croissance du PIB. Néanmoins, l’exécutif n’a pas les poches pleine d’or et doit toujours « jouer l’équilibriste » afin de garder un budget cohérent ce qui s’avère difficile si les dépenses sont trop importantes pour les entreprises et les consommateurs en matière environnementale. 

Produire plus pour gagner plus, tel est le dicton. Pour autant, en 2020, des modèles alternatifs à cela existent et sont tout à fait rentables. Cette première alternative, c’est de produire différemment. De ce fait, les entreprises ont deux voies qui s’offrent à elles actuellement : soit se servir des sommes allouées pour la relance afin de combler leur retard ou prendre davantage d’avance dans certains secteurs suite à la crise. Ou bien, ces dernières peuvent utiliser cet argent pour continuer ou commencer une transition écologique afin de développer de nouvelles méthodes de production et par la même occasion réduire leur empreinte carbone. EDF, entreprise française détenue à 80 % par l’Etat et premier producteur et fournisseur d’électricité en France et en Europe s’engage à suivre le chemin d’une relance verte : « On a tous envie de voir redémarrer les entreprises. Mais on a tous aimé voir baisser les émissions de CO2 ». 

Contrairement aux crises financières précédentes, les technologies « vertes » existent et fonctionnent très bien aujourd’hui à l’image des énergies renouvelables comme les éoliennes, les panneaux solaires, les bâtiments construits à partir de certains matériaux comme le bois qui consomment peu. Les entreprises doivent s’adapter d’abord pour elles-mêmes afin de se diversifier et de proposer des réponses à la crise climatique. Néanmoins changer du tout au tout son modèle de production n’est pas envisageable. C’est pourquoi, les patrons auraient tout intérêt à anticiper sur le moyen-terme et préparer le terrain autour de produits qui répondent aux exigences des directives politiques mais aussi de la demande des consommateurs. Et surtout, l’ensemble des entreprises dans un secteur particulier doit pouvoir suivre la tendance, auquel cas, l’impact sera limité. Un équilibre pour le moins difficile à trouver entre une reprise économique et une baisse des émissions de CO2. 

Si les entreprises ne s’activent pas et relèguent au second plan les questions écologiques, il reviendra aux dirigeants politiques la tâche de coordonner à l’échelle européenne et nationale, des politiques efficaces pour lutter contre une économie « énergivore ». Toutes les entreprises sont bien évidemment concernées par cette relance verte des TPE au PME en passant par les entreprises nationales comme Total. Création de nouveaux métiers, formations, subventions…autant de pistes à étudier pour les entreprises et les pouvoirs publics. 

Point sur la Convention citoyenne pour le climat

Les 150 membres de la convention citoyenne pour le climat, tirés au sort par génération au sein de la société civile

« Cette Convention répond à la double attente des Français.e.s d’aller plus loin et plus vite dans la lutte contre le dérèglement climatique et de donner davantage de place à la participation citoyenne dans la décision publique ». En début de dossier de presse, ce paragraphe donne le ton. L’intention est clair : il faut redonner du pouvoir aux citoyens et agir rapidement contre le réchauffement climatique. A l’issu de 9 mois de discussion, les membres de la convention ont adopté plus de 150 propositions dans le but de réduire les émissions de CO2. Des mesures qui concernent les transports, l’alimentation, le logement… Ces propositions pourront ensuite avoir un caractère contraignant (en droit) si l’exécutif souhaitait par exemple soumettre une des propositions au référendum. Affaire à suivre…


Adrien Chapiron

Les relations entre l’homme et la nature (4/4) : Et ailleurs ?

Note de l’auteur : le cycle d’articles « Les relations entre l’homme et la nature » constitue une reprise partielle mais surtout un prolongement d’une étude collective portant sur la protection juridique de la nature. Je tiens à remercier Lorène Nagelschmit, Nina Ramamonjisoa et Alix Uhring de me permettre de partager ces réflexions.

Notre étude du modèle relationnel entre l’homme et la nature nous a conduits à montrer que le modèle prométhéen occidental est le fruit d’une longue histoire. En cela, il constitue une contingence culturelle et non une nécessité. Dans le présent article – conclusion d’une recherche désormais entamée il y a quelques mois – nous partirons en quête de ce que Pierre Hadot théorisait comme étant le modèle « orphique » de rapport à la nature. Cette thématisation des relations humain-nature ne se fait plus sur un mode hiérarchique. Bien au contraire, les hommes et l’environnement sont compris comme étant sur un pied d’égalité. Si certains éléments de l’histoire occidentale peuvent s’analyser comme la théorisation de ce modèle orphique (nous renvoyons le lecteur intéressé aux écrits de Rousseau), il semble plus pertinent de quitter l’Occident – tant celle-ci est traversée par le modèle prométhéen – pour aller voir comment le modèle orphique se développe et se manifeste ailleurs.

Philippe Descola note ainsi « qu’en dehors de l’Occident, beaucoup de civilisations concevaient [et conçoivent] la nature non pas comme quelque chose d’extérieur aux humains, mais comme quelque chose d’intégré, selon des modalités extrêmement différentes à la sphère humaine ». Il ajoute en substance que notre concept de nature n’est en réalité pas compréhensible pour d’autres systèmes de pensée. Danouta Liberski-Bagnoud fait remarquer que « dans le stock lexical des langues voltaïques, aucun terme ne convient pour traduire le concept occidental de “nature”, dans les différents emplois et les oppositions où celui-ci se trouve engagé » et Augustine Emane de souligner que « dans les différentes langues du Gabon, il n’existe pas de mots correspondants à la nature ». Ces deux auteures font état de l’existence de néologismes pour rendre le concept occidental de nature – weoogo en langue moore et tīgā jam et gāā en kasɩm par exemple – tout en expliquant que ces termes sont soit bien vides de sens dans le système de pensée local, soit ne sont pas aussi absolus dans la séparation qu’ils introduisent entre la nature et ce qui ne l’est pas, que ne peut l’être notre concept occidental. Cette inintelligibilité du concept occidental de nature s’explique in fine par la remarque de Philippe Descola précitée. Les relations entre les humains et la nature sont thématisées de manière très différentes qu’en Occident. Pour en rester pour l’instant à l’aire africaine, Danouta Liberski-Bagnoud explique, qu’au Burkina Faso, les énoncés invoquant l’instance de la Terre « lors de prières sacrificielles, de rites de fondation d’une maison, ou lorsqu’un devin sollicite l’oracle, viennent dire non pas que l’homme la possèdent […] ou l’entretiennent […] mais, à l’inverse, que c’est elle qui est leur “maître” ». Une thématisation semblable est faite au Gabon où notre concept de protection environnementale n’a pas véritablement de sens puisque, « si on ne doit pas exploiter telle ou telle forêt, ce n’est pas du tout par souci écologique, mais tout simplement parce que l’on a aucun droit sur cet espace ». On voit donc bien apparaître un modèle de relation à la nature totalement différent du modèle occidental. Une telle thématisation dans laquelle la nature se trouve soit dominée par les humains soit à égalité avec eux n’est pas une spécificité des systèmes de pensée africains. Philippe Descola fait ainsi remarquer que chez les Achuar d’Amazonie « la plupart des éléments de l’environnement – ce que nous appellerions la nature – étaient conçus comme des partenaires sociaux, avec lesquels les humains entretenaient des relations de coopération, de conflit, de séduction, d’hostilité, etc ». En sanskrit, le terme de prakr̥ti – directement transmis à l’hindi en prenant le même sens que notre concept de nature – dénote plutôt une relation à la nature sur un modèle orphique. Il s’agit d’une nature dont l’homme n’est pas exclu. Annie Montaut explique que prakr̥ti est « avant tout le monde créé tel qu’il est, à quoi appartiennent les hommes comme les autres éléments de la création ». Dans la perspective de ce terme, « la nature est le partenaire de l’homme, qui contient et nourrit l’humanité en fonction du respect qu’elle lui porte ». Notre balayage large mais rapide de différentes aires linguistiques – Afrique, Amérique du Sud et sous-continent indien – montre bien que le concept occidental de nature et donc le modèle de relation à l’environnement qu’il propose, semble plus être une exception qu’une règle. Il est donc bel et bien une contingence culturelle et non une nécessité.

Ce caractère de contingence se confirme quand l’on déplace l’analyse du domaine linguistique au domaine religieux. Les systèmes chamaniques (nous usons ici du terme au sens large) portent une conception orphique des rapports à la nature. Il faut d’ailleurs noter qu’il existe une correspondance géographique entre les systèmes religieux que l’on peut qualifier de chamaniques et les aires linguistiques que nous avons étudiées. Le travail principal du chamane, selon Frederika Van Ingen, est de « réharmoniser les humains avec le monde » et le chamane doit remettre les humains au diapason de la nature et non l’inverse. L’orphisme du chamanisme ne se perçoit pas tant dans les pratiques chamaniques elle-même que dans le système conceptuel qui la sous-tend. Frederika Van Ingen montre bien que l’initiation chamanique se base sur une connaissance existant indépendamment de l’humain. Cette connaissance est présente dans la nature et s’est en s’intégrant à l’environnement que le futur chamane peut apprendre. La plupart des cultures chamaniques font référence à cette « intelligence qui relie et anime le vivant ». A l’opposé de cette démarche très prométhéenne qui voit la connaissance comme une création humaine qui se transmet d’un être humain à l’autre, les systèmes chamaniques se basent sur une conception plus orphique de la connaissance qui provient de la nature et qui nécessite une union humain-nature pour y accéder.

Tout comme la thématisation prométhéenne des rapports à la nature se traduit dans la philosophie, dans le droit et dans la religion, la thématisation orphique se traduit dans le langage et la religion. Sa traduction juridique reste pour l’instant timide mais elle existe. Il convient d’emblée de remarquer que cette manifestation juridique d’une conception orphique des rapports à la nature existe à l’heure actuelle là où préexistait une manifestation religieuse et linguistique d’une telle conception.

Ce que nous appellerons l’orphisme juridique – la traduction juridique d’un rapport à la nature où celle-ci n’est pas dominée par l’homme – se manifeste le mieux dans l’octroi de la personnalité juridique à des éléments naturels. Donner la personnalité juridique à des éléments naturels, c’est faire d’eux des sujets de droit. Cependant, la personne n’ayant jamais étudié le droit ne se trouve pas nécessairement plus avancée par cette remarque. Pour tenter de présenter le plus clairement possible ce qu’est un sujet de droit, nous nous baserons sur le formidable ouvrage « Le sujet de droit : trois hypostases » de Christophe Grzegorczyk paru en 1989 dans les Archives de philosophie du droit. Le sujet de droit – le détenteur de la personnalité juridique – n’est pas nécessairement une personne humaine et n’est pas déterminé par des caractéristiques naturelles de l’humain. En effet, il a existé des cas d’êtres humains qui se voyaient privés de la personnalité juridique : esclaves, étrangers, cas de la mort civile. Le sujet de droit « n’exist[e] qu’en droit, ils possèdent une existence institutionnelle, propre et irréductible aux être qui peuvent leur servir de support physique. […] On n’est pas un sujet de droit en vertu de certaines propriétés intrinsèques, on le devient par l’opération de cette interprétation juridique, qui a pour effet qu’on existe en tant que sujet de droit ». Il n’est donc pas conceptuellement aberrant de se poser la question de l’attribution de la personnalité juridique à des éléments naturels, de faire d’éléments naturels des sujets de droit puisque « le sujet de droit n’est […] pas “quelque chose” que l’on puisse trouver dans la réalité physique, il n’existe qu’en tant que manière de voir juridiquement cette réalité. Il a le même statut conceptuel qu’une figure d’un jeu (par exemple, le roi aux échecs) : sa seule définition passe par un ensemble de postulats précisant son fonctionnement au sein de ce jeu même, en dehors duquel il n’est que morceau de matière (ou pur symbole logique, car certains jeux peuvent se jouer sans aucun support matériel) ». Cependant, plane encore la question de l’utilité d’accorder la personnalité juridique à des éléments naturels. En quoi cela peut-il traduire une thématisation orphique des rapports à la nature ? Selon Grzegorczyk, « de nos jours […] le concept de sujet de droit comporte trois principales dimensions, à savoir la possession, l’acte de volonté, et la responsabilité ». Ainsi, le sujet de droit peut, d’abord, posséder des biens et faire valoir ses droits dessus, il peut, ensuite, accomplir des actes de droit comme passer des contrats, il peut, enfin, être reconnu responsable en justice. Ainsi, faire des éléments naturels des sujets de droit, leur accorder la personnalité juridique, est la manifestation la plus forte de l’orphisme juridique. Cette démarche permet –  entre autre mais principalement pour notre sujet – aux éléments naturels devenus sujets de droit d’ester en justice et donc de demander réparation des dommages qu’ils peuvent subir. En somme, faire des éléments naturels des sujets de droit, c’est répondre à la question de Christopher Stone qui était aussi le titre de son ouvrage : Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ?

Si, pour l’instant, l’idée d’accorder la personnalité juridique à des éléments naturels peine à faire son chemin en Occident, cela est loin d’être le cas ailleurs. En Colombie, la Cour suprême de Justice dans sa décision du 5 avril 2018 décida que l’Amazonie colombienne possédait la personnalité juridique et était donc un sujet de droit. Deux ans plus tôt, en 2016, elle avait déjà reconnu la qualité de sujet de droit au Rio Atrato. L’Equateur et la Bolivie ont fait de Pacha Mama – la Mère Nature – un sujet de droit. Cependant, plutôt que de nous pencher sur les différents exemples possibles les uns après les autres, nous ne présenterons que les exemples indiens et néo-zélandais développés par Victor David. Nous renvoyons le lecteur qui le souhaite à l’article de Franck Laffaille « Le juge, l’humain et l’Amazonie. Le constitutionnalisme écocentrique de la Cour suprême de Colombie (5 avril 2018) » publié dans le volume 43 de la Revue juridique de l’environnement pour une présentation du cas colombien.

Par un jugement du 20 mars 2017, la High Court de Nainital reconnaissait au Gange et à son principal affluent, la Yamuna, la personnalité juridique. Le même jour, en Nouvelle-Zélande est approuvé le Te Awa Tupua (Whanganui River Claims Settlement) Bill faisant du fleuve Whanganui un sujet de droit. Si, « les juges de la Haute Cour de Nainital comme le Parlement de la Nouvelle-Zélande sont peu diserts sur les droits concrètement reconnus et se retranchent sur les termes génériques des droits, devoirs et responsabilités reconnus aux personnes légales », ces exemples ont l’intérêt de nous montrer les conséquences de la reconnaissance de la personnalité juridique à un élément naturel. La loi néo-zélandaise dispose que si le fleuve a des droits, il a aussi des devoirs et des responsabilités. Cependant, « il convient d’avoir à l’esprit que la reconnaissance de la personnalité juridique à un élément de la nature ne consiste pas à une mise sous cloche et à une soustraction complète à toute interférence avec les hommes ». En effet, les activités de pêche, les activités à la surface du fleuve Whanganui ainsi que les droits de propriété précédemment acquis et les droits sur la biodiversité du fleuve continuent à être possible et à exister. Cependant, leur mise en œuvre nécessite la compatibilité « avec la personnalité juridique, la santé et le bien-être du fleuve ». Ces deux exemples – indien et néo-zélandais – permettent aussi de régler la question de la représentation des éléments naturels concernés. Il est évident qu’un fleuve ne peut pas plaider et donc le droit est venu construire la « face humaine », pour reprendre l’expression de Victor David, de ces fleuves. La Haute Cour de Nainital nomme le Directeur du programme national de réhabilitation des eaux du Gange, le Secrétaire Général et l’Avocat Général de l’État d’Uttarakhand comme « représentants humains pour protéger et participer aux efforts de conservation des fleuves et leurs affluents ». Leur rôle est de « faire respecter les droits des fleuves Gange et Yamuna et de promouvoir la santé et le bien-être de ces derniers ». Un représentant légal est aussi désigné, l’Avocat Général, « pour défendre et protéger les intérêts des deux fleuves ». En Nouvelle-Zélande, la loi crée pas moins de trois organes pour veiller aux intérêts du fleuve. Le Te Pou Tupua – composé d’une personne nommée par le souverain anglais et d’une personne nommée par les tribus maoris vivant autour du fleuve – représente le fleuve. Il parle et agit pour et en son nom. Ses principales fonctions sont « de protéger la santé et le bien-être du [fleuve], de faire prévaloir le statut, les intérêts et les valeurs de ce dernier ». Ce Te Pou Tupua est assisté du Te Karewao composé d’une personne nommée par le Te Pou Tupua, d’une personne nommée par les tribus concernées par le fleuve – autres que celles ayant nommé l’un des membres du Te Pou Tupua – et d’une personne nommée par les autorités locales. Le rôle du Te Karewao est de conseiller le Te Pou Tupua pour le bien-être du fleuve. Enfin, le Te Kōpuka composé de représentants de personnes physiques et morales, publiques ou privées concernées par le Whanganui doit établir une stratégie pour le fleuve visant à promouvoir sa santé et son bien-être. On voit donc que la personnalisation juridique des éléments naturels visent à protéger ceux-ci et d’ailleurs « les juges de Nainital ont […] considér[é] qu’il était naturel de reconnaître les fleuves comme entités vivantes dotées de droits avant de les protéger ». Faire des éléments naturels des sujets de droit permet de promouvoir leurs intérêts propres face aux intérêts des êtres humains. C’est donner une voix à la nature lui permettant d’exprimer ce qui est le mieux pour elle. C’est en somme la manifestation juridique la plus forte d’un rapport orphique à la nature. L’humain ne domine plus une nature muette mais doit composer avec celle-ci qui désormais peut s’opposer à lui sur un terrain commun.

Cependant, comme le fait remarquer Victor David, « le droit moderne conçoit plus facilement de reconnaître la personnalité juridique à des éléments de la nature et [de] leur conférer des droits propres lorsqu’ils font déjà l’objet d’une personnification (voire divinisation), lorsqu’ils relèvent du sacré, par et pour les populations ». C’est bien ce que montrent les exemples présentés ici. C’est bien ce que montre finalement l’ensemble des articles que nous avons publiés sur le sujet. Notre façon de thématiser le rapport à la nature et ses manifestations est une contingence qui dépend d’un très vaste ensemble d’éléments. L’histoire occidentale ne nous prépare pas à l’orphisme juridique ; cependant, la prise de conscience de la crise écologique actuelle pourrait bien nous pousser à l’adoption d’une telle conception. Si, dans l’ensemble de ce cycle d’articles, nous avons fragmenté les éléments d’une culture pour les étudier les uns après les autres – la philosophie, le droit, la religion – nous avons bien conscience qu’une enquête complète sur les relations humain-nature nécessiterait une étude globale de l’ensemble de ces éléments comme le langage, l’économie, l’organisation sociale, l’organisation spatiale, l’architecture… Nous ne pouvons cependant mener à bien cette étude par manque de temps mais aussi et surtout par manque de compétences. Nous espérons que des gens plus qualifiés que nous saisiront l’occasion d’étudier ces domaines en se posant la question qui était la nôtre et qui nous a guidés tout au long de ce cycle d’articles : quel est le modèle des relations entre l’humain et la nature et comment se manifeste-il ?

Guillaume Garnier

Les relations entre l’homme et la nature (3/4) La responsabilité du christianisme, état des lieux sur la question

Note de l’auteur : le cycle d’articles « Les relations entre l’homme et la nature » constitue une reprise partielle mais surtout un prolongement d’une étude collective portant sur la protection juridique de la nature. Je tiens à remercier Lorène Nagelschmit, Nina Ramamonjisoa et Alix Uhring de me permettre de partager ces réflexions.

Le modèle occidental du rapport humain/nature – ce modèle prométhéen où l’homme se pense comme le maître de la nature – est souvent considéré comme l’enfant des enseignements bibliques. Le premier article de ce cycle montrait bien que Descartes et Locke faisaient explicitement ou implicitement référence à des passages de la Bible. Ce lien entre la Bible et une conception prométhéenne du rapport à la nature conduisit Lynn White à formuler sans détour une violente accusation à l’encontre du christianisme. Il écrivait, en effet, dans son article de 1967 « The Historical Roots of Our Ecological Crisis », que l’une des formes du christianisme « a une lourde responsabilité (bears a huge burden of guilt) » concernant les problèmes écologiques actuels. Nous ne chercherons pas ici à trancher la question de savoir si une telle accusation est vraie ou fausse, il revient à chacun de se forger sa propre opinion sur la question. Notre ambition, dans cet article, sera simplement de présenter des arguments soutenant cette thèse et des arguments l’infirmant sans prendre part au débat, d’apporter des connaissances dans l’optique de donner à tous la possibilité d’avoir un avis, le plus éclairé possible, sur la question.

Descartes et Locke font référence à la Bible de manière différente. Descartes est assez explicite et reprend le verset 28 du chapitre 1 de la Genèse : « Dieu les bénit [l’homme et la femme] et leur dit : « Reproduisez-vous, devenez nombreux, remplissez la terre et soumettez-la ! Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se déplace sur la terre ! » (Gn 1, 28). Ce verset semble très clair quant à l’attitude que doivent adopter les humains à l’égard de l’environnement, ils doivent le dominer. Locke, dans sa référence à la Bible, est beaucoup plus discret. C’est quand il affirme que Dieu a donné le monde aux hommes « pour l’entretien et le réconfort de leur être » qu’il reprend le verset 16 du psaume 115 : « Le ciel appartient à l’Eternel, mais il a donné la terre aux hommes » (Ps 115, 16). Une interprétation littérale de ces passages – donc une interprétation prométhéenne – est rendue possible par plusieurs éléments.

Revenons d’abord au contenu même du premier extrait et revenons donc à l’hébreu puisque « un livre sacré s’adresse d’abord à ceux qui en savent la langue. Il la consacre, il la propage. Mais il ne peut s’empêcher de rayonner plus loin qu’elle. Alors commencent les traductions à leurs risques et périls » comme le faisait remarquer Jean Grosjean. Dans Gn 1, 28, les termes hébreux traduits par « soumettez » et « dominez » sont respectivement kabash et radah. Il faut noter que ces termes sont toujours traduits par des mots ou des expressions exprimant la soumission quelle que soit la langue de traduction. Cette remarque n’a cependant pas beaucoup de poids. En tout cas, elle en a moins que celle qui attire l’attention sur le fait que ces termes peuvent, dans leur langue d’origine, exprimer une relation de subordination particulière qu’est la relation entre le maître et son esclave (2Ch 28,10 ; Né 5, 5 ; Jr 34, 11 et 16 ; Lv 25, 43 ; Lv 25, 46 ; Lv, 25, 53 et Lv 26, 13). De même, kabash peut servir à décrire la domination militaire sur un pays (Nbs 32, 29 ; Jos 18, 1 ; 2S 8, 1 et 1Ch 22, 18). La liste donnée ici est encore sommaire et pourrait facilement être allongée. La conclusion que l’on peut tirer de cette rapide étude est que les mêmes termes servent à décrire la relation que les humains doivent avoir avec leur environnement et la relation entre un maître ou son esclave ainsi que la domination militaire d’une nation sur l’autre. Il est donc bien question de décrire une relation à sens unique possiblement violente et où l’une des parties se voit privée de son droit à la parole. Une interprétation littérale et donc prométhéenne de Gn 1, 28 et de Ps 115, 16 est possible au regard de l’économie générale du texte biblique.

Un autre passage de la Genèse exprime bien cette domination de l’homme sur l’environnement – en l’occurrence sur les animaux. En effet, c’est à l’homme – à Adam – que Dieu confère la tâche de nommer l’ensemble des animaux et des oiseaux (Gn 2, 19-20). Ce ne pourrait être là qu’un détail mais il n’en est rien tant le nom d’une chose a de l’importance dans presque toutes les cultures à travers l’histoire. Le Décalogue (Ex 20, 7) interdit d’invoquer le nom de Dieu « à la légère » (on trouve parfois « en vain » ou « pour la futilité »). Cet interdit montre une sacralité certaine du nom de Dieu mais il montre aussi qu’user du nom de Dieu, c’est le rendre présent, c’est le faire exister dans l’instant. L’invocation du nom de Dieu, l’actualisation de l’existence de Dieu, ne pouvait ainsi se faire que dans un contexte religieux et là encore très précis et exceptionnel. En effet, selon Thomas Römer, on trouve dans la Mishnah – recueil de commentaires traditionnels du Pentateuque et de décisions rabbiniques – une autorisation pour le Grand prêtre de prononcer ce nom sacré dans le saint des saints, le jour du Yom Kippur – fête juive expiatoire et propitiatoire où les croyants doivent respecter certaines règles, mortifier leur personne (Lv 16, 29), pour se rapprocher de Dieu et se laver de leurs fautes. A l’origine, un bouc était lâché vivant dans le désert emportant avec lui les fautes du peuple, le bouc émissaire. Le nom permet bien d’actualiser une présence, de faire exister. Sans nom, les choses n’existent pas et pour montrer cela ainsi que l’importance et la valeur symbolique du nom dans différentes cultures, nous allons quitter quelque peu le contexte biblique et le Moyen-Orient. Jean-Manuel Roubineau fait remarquer, en contexte grec, que Lycurge – législateur mythique de Sparte qui a érigé la première constitution – avait interdit d’inscrire le nom des morts sur la tombe, exception faite de « ceux des hommes tombés à la guerre et des femmes mortes en couches ». On permet seulement de se souvenir, on permet seulement d’exister à des personnes décédées dans le cadre d’activité à très haute valeur sociale. Paul Veyne, toujours en contexte grec, soulignait que la présence de noms dans les mythes – le fait que les protagonistes soient nommés – permettait aux Grecs de croire à leurs mythes en ce sens qu’ils étaient « une vérité altérée par la naïveté populaire » dont les noms des héros et leur généalogie constituent le « noyau authentique ». Ainsi donner à l’homme, à Adam, l’opportunité de nommer l’ensemble des animaux, c’est lui donner la possibilité d’achever leur création et c’est donc lui offrir un contrôle certain sur le processus de création.

Un autre élément autorisant une interprétation prométhéenne de Gn 1, 28 et de Ps 115, 16 et de l’ensemble du texte biblique est la nature même de l’entité divine dont il est question. Le Dieu chrétien est transcendant, or, comme le fait remarquer Jacques Trublet, « plus on affirme la transcendance de Dieu par rapport à la nature, plus celle-ci est à l’usage exclusif de l’homme ». Dire de Dieu qu’il est transcendant, c’est dire qu’il est au-delà de tout. Il faut cependant noter que le terme de transcendance/transcendant ne se trouve pas en tant que tel dans le texte biblique. On trouve simplement des éléments qui ont pu donner appui à la construction du concept de transcendance par les penseurs chrétiens. Certains passages semblent exprimer cette idée tel que Isaïe 40, 22 ou Job 11, 7-8. La transcendance de Dieu culmine dans Deutéronome 4, 15-18 où Dieu interdit sa représentation sous quelque forme que ce soit. Une autre marque de cette transcendance absolue se lit en Gn 1, 1 : Dieu crée le ciel et la terre alors qu’il n’y avait rien. Dieu existe, selon le texte, en dehors de toute autre création et précédemment à toute création. Il n’est pas lié au monde. Mais cette absence divine dans le monde laisse celui-ci entre les mains des humains. Si Dieu n’est pas là pour gérer le monde quelqu’un doit le faire et le texte biblique semble indiquer que ce rôle revient aux êtres humains.

Voici donc des arguments allant dans le sens d’une lecture prométhéenne et anthropocentrée de la Bible. Cependant, il est ici question d’interprétation donc du fait de donner un sens parmi d’autres à un objet dont l’explication n’apparaît pas de manière évidente pour paraphraser la définition donnée par le CNRTL. Il est donc tout à fait possible de lire la Bible avec un autre regard ouvrant la porte à une lecture non prométhéenne du texte et s’il existe plusieurs arguments en faveur d’une lecture donnant à l’humain le contrôle de la nature, il en existe tout autant en faveur d’une lecture équilibrant les rapports entre les hommes et leur environnement. D’ailleurs White lui-même prenait acte de la possibilité d’une lecture plus orphique de la Bible en attirant l’attention sur François d’Assise qu’il proposait comme saint-patron des écologistes.


La place de l’homme au sein de la création vient tempérer les possibilités d’une compréhension prométhéenne du texte biblique. L’humain n’est pas en réalité fondamentalement différent du reste de la création. Il est créé le cinquième jour comme l’ensemble des animaux (Gn 1, 23-31) et, en plus de cela, il est fait de la même matière que les animaux. Ainsi, dans le Livre de Job, Dieu s’adresse à l’homme en lui disant « voici l’hippopotame, à qui j’ai donné la vie comme à toi ! » (Jb 40, 15). Dans l’Ecclésiaste – livre approximativement daté du IIIe siècle AEC et influencé par les philosophies grecques –, aussi appelé Qôhèlet, on peut lire que « tout a été fait de la poussière, et tout retourne à la poussière » (Ec 3, 20). Il n’y a ainsi pas de différence de nature entre les humains et les autres créatures vivantes. Pourquoi l’homme serait-il appelé à dominer quelque chose dont il n’est pas différent ? D’autant que l’Ecclésiaste, considéré comme une réflexion sur le sens de la vie, affirme explicitement que « la supériorité de l’homme sur la
bête est nulle » (Ec 3, 19). De plus, le destin eschatologique des humains et des animaux est semblable. Les animaux semblent avoir autant de droit au Salut que les humains. Dieu n’exclut pas les animaux de son alliance. Cette alliance (notion qu’il faudrait étudier pour elle-même dans le cadre d’un autre article) peut se comprendre comme le pacte par lequel Dieu prend les hommes en charge pour en assurer la perpétuation et le Salut. Puis, du fait de cette prise en charge, il est en droit d’exiger des hommes une obéissance totale. Lorsque Dieu renouvelle son alliance avec Noé, il précise bien que cette alliance est établie avec Noé et sa descendance ainsi qu’ « avec tous les êtres vivants qui sont avec [eux donc dans l’arche], tant les oiseaux que le bétail et tous les animaux de la terre, avec tous ceux qui sont sortis de l’arche, avec tous les animaux de la terre » (Gn 9, 8-10). Il faut aussi bien noter que l’humain est le dernier jalon de la création, rien n’est plus créé après lui. On peut interpréter cette place comme une perfection atteinte qui ne pourra donc pas être dépassée mais on peut aussi donner un autre sens à cette arrivée tardive de l’humain dans le monde. Arrivant dans un monde déjà constitué, l’être humain se voit imposer un ordre qu’il ne peut modifier. Il doit se soumettre à l’état de la création au moment de son arrivée. Il doit donc avoir un respect certain pour ce qui lui préexistait.


Le texte biblique intime d’ailleurs à l’humain d’être respectueux des animaux dont il use pour l’agriculture ainsi que de la terre qu’il exploite pour vivre. En effet, différents passages ordonnent aux humains l’ordre de laisser un temps de repos aux animaux agricoles et à la terre cultivée. Ainsi, l’Exode au chapitre 23 – celui des règles morales – dit à l’humain qu’il travaillera la terre pendant 6 ans puis s’abstiendra de le faire la septième année et ce pendant un an pour donner du « répit » à la terre et la laisser « en repos » (Ex 23, 10-11). De même, le Lévitique – le livre enseignant les voies pour vivre comme un saint – prévoit que cette septième année soit « un temps de repos pour la terre » (Lv 25, 3-7). Ainsi, même dans l’hypothèse où les humains devraient dominer, avec toute la violence que porte ce mot, cette domination ne pourrait jamais s’actualiser en ce sens que les humains doivent faire preuve d’un respect certain envers la terre. Dans son Israel: its life and culture – étude anthropologique et sociologique définissant concepts caractéristiques et principes d’organisation sociale de l’ancien Israël – Johannes Peder Ejler Pedersen fait remarquer que « la relation entre la terre et son propriétaire […] c’est une relation d’alliance, une communauté psychique, et le propriétaire n’est pas le seul à prévaloir dans la relation. La terre a sa propre nature, qui la rend elle-même sensible, et exige le respect. Il est important de la traiter en conséquence et de ne pas la maltraiter ». Il semblerait ainsi aberrant qu’une société qui thématise sa relation avec le monde sur un pied d’égalité inscrivent dans son livre sacré un modèle relationnel aussi différent. Si la terre a droit au repos, les animaux dont se servent les hommes dans le cadre de leurs activités agricoles y ont aussi droit. En effet, si l’homme ne travaille pas au bout de 6 jours
de travail et ce durant une journée c’est évidemment pour se reposer mais aussi pour que « [s]on bœuf et [s]on âne aient du repos » (Ex 23, 12). L’homme doit ainsi tenir compte des besoins de la terre et des animaux, il doit les respecter.


La prétention de cet article n’était pas, comme nous l’avons dit, de trancher la question de la responsabilité du christianisme dans la crise écologique actuelle. Nous voulions simplement présenter des arguments allant dans ce sens ainsi que des arguments réfutant une telle accusation. La réponse à cette question ne peut se faire qu’à partir d’une interprétation du texte biblique et l’activité d’interprétation est nécessairement subjective. Il faut néanmoins prendre en compte tous les éléments donc le texte, certes, mais aussi son contexte : historique, anthropologique, sociologique. Nous avons bien conscience que les arguments que nous avons présentés ne sont pas les seuls mobilisables et que même dans ceux que nous présentons, des nuances supplémentaires pourraient toujours être apportées. D’autres passages pourraient être cités encourageant, pour certains, une lecture prométhéenne du texte biblique et, pour d’autres, une lecture plus orphique.
Notre prochain article clôturera l’examen du modèle de relation humain-nature que nous accomplissons désormais depuis quelques mois. Cet article sera l’occasion de quitter le monde occidental pour présenter d’autres façons de thématiser les relations entre l’être humain et son environnement.

Guillaume Garnier

Les relations entre l’homme et la nature (2/4) Perspectives juridiques

Note de l’auteur : le cycle d’articles « Les relations entre l’homme et la nature » constitue une reprise partielle mais surtout un prolongement d’une étude collective portant sur la protection juridique de la nature. Je tiens à remercier Lorène Nagelschmit, Nina Ramamonjisoa et Alix Uhring de me permettre de partager ces réflexions.

Une culture étant un système – ces éléments communiquant nécessairement les uns entre les autres –, il ne peut être surprenant de constater que les positions philosophiques étudiées dans le premier article de ce cycle connaissent une traduction juridique. Nous nous limiterons ainsi à l’étude du droit français qui est grandement influencé par les positions prométhéennes émergeant à l’époque moderne. Cette enquête juridique aura donc pour but de montrer que le droit reprend et institutionnalise les positions cartésienne
et lockienne – la supériorité de l’humain sur son environnement. Cette institutionnalisation des relations entre l’humain et son environnement se fait à travers un axe principal qu’est le droit de l’environnement.
En effet, l’analyse de ce droit relativement récent montre que la nature en tant que telle se voit nier tout droit. Elle n’est qu’un objet que les hommes peuvent s’approprier et elle n’est protégée – juridiquement – que quand les intérêts de son propriétaire sont menacés. Elle n’est pas une personne juridique, elle n’est qu’un objet.

Avant de s’intéresser au contenu des normes portant sur l’environnement, il convient de s’interroger sur la définition que le droit retient de l’environnement. Dans leur Lexique des termes juridiques, Serge Guinchard et Thierry Debard précisent que ce terme est « dépourvu d’un contenu juridique précis » et qu’il « fait image pour désigner le milieu naturel, urbain, industriel (parfois aussi économique, social et politique) au sein duquel vivent les hommes ». Cette définition appelle deux remarques : d’une part, le terme juridique « environnement » est un terme parapluie dont la définition est quasiment identique à celle du terme du langage courant ; d’autre part, l’humain fait partie intégrante de la définition de l’environnement, le second ne semble pas pouvoir exister sans la présence du premier. On repère donc ici une belle manifestation d’anthropocentrisme – conception du monde à partir de l’Homme et pour l’Homme. La définition de Guinchard et Debard se poursuit : « pour protéger [les Hommes] contre les nuisances et pollutions engendrées par ce milieu, des réglementations très diversifiées ont vu le jour. »
C’est ici une position très étonnante qui est exposée. L’environnement engendrerait des « nuisances et pollutions » qui menacent les hommes ce qui justifie de protéger l’environnement. En d’autres termes, l’environnement est protégé pour éviter qu’il ne produise des nuisances et pollutions qui ont des conséquences négatives sur les intérêts humains. On est donc ici sur une traduction parfaite des positions philosophiques étudiées dans le premier article de ce cycle, l’environnement ne mérite pas d’être protégé pour lui-même mais seulement quand l’humain se trouve menacé par les nuisances et pollutions engendrées. De plus, le rôle de l’homme comme acteur principal – sinon exclusif – de la pollution est ici totalement effacé. L’environnement semble produire de lui-même de la pollution. Il apparaît donc difficile d’envisager une prise en compte de l’environnement autrement qu’au travers d’une conception prométhéenne puisque le problème se situe au niveau de la définition du terme. On peut d’emblée remarquer que le problème semble insoluble, il n’est pas simplement question de changer des normes pour que, par miracle, nous abandonnions notre vision anthropocentrique des rapports à la nature. Le fruit est ici pourri dès l’origine, dès le bourgeon. Cette définition adopte clairement un point de vue prométhéen qui, nous allons le voir, se retrouve nécessairement dans les différentes normes juridiques.

Notre étude des normes juridiques françaises concernant le droit de l’environnement suivra la hiérarchie classique des normes. Nous commencerons donc par les normes constitutionnelles avant d’en venir aux normes législatives. Concernant les normes constitutionnelles, l’absence d’une référence à l’environnement et à sa protection dans le texte de la Constitution du 4 octobre 1958 peut, au premier abord, choquer. Cependant, cette omission s’explique par le fait que la Charte de l’environnement de 2004 fait partie du bloc de constitutionnalité depuis deux décisions de 2008 : la décision Loi relative aux OGM du Conseil constitutionnel et Commune d’Annecy du Conseil d’Etat. Quelles sont les conséquences de cette introduction de la Charte de l’environnement dans le bloc de constitutionnalité ? Les dispositions de la Charte de l’environnement, en prenant place au sein de cet ensemble de textes, deviennent ainsi des normes de référence auxquelles les normes inférieures (lois, décrets, règlements et autres) doivent se conformer pour pouvoir être appliquées. Il s’agit donc d’un texte d’une importance primordiale qui conditionne le contenu du droit français. La lecture de cette Charte révèle que celle-ci est imprégnée d’une conception prométhéenne des rapports entre l’humain et la nature. Le préambule de cette Charte affirme ainsi que « que l’environnement est le patrimoine commun des êtres humains ». Suivant la définition que Guinchard et Debard donnent de la notion de « patrimoine commun de l’humanité », on peut dire que cette disposition du préambule définit l’environnement comme un « espace […] insusceptible d’appropriation parce que considéré comme appartenant à [tous les êtres humains] ». On reste donc dans cette perspective prométhéenne où la nature se trouve soumise à l’humain. L’environnement n’est ici que la propriété des Hommes. Il n’est pas conçu en dehors de l’être humain. Cette perspective se retrouve ainsi dans les normes inférieures à la Constitution.
Concernant les normes législatives, il est nécessaire de se tourner vers le Code de l’environnement qui, dans le point II de son article L.110-1, affirme que la protection de l’environnement est « d’intérêt général et concour[e] à l’objectif de développement durable ». On semble donc s’éloigner de la conception prométhéenne des rapports entre l’humain et la nature. Cependant, il n’en est rien. En effet, ce même article, L.110-1, définit le développement durable comme la satisfaction des « besoins de développement et la santé des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Le Code de l’environnement affirme donc clairement que la protection de la nature ne se fait pas pour elle-même mais pour le bien-être et la survie de l’espèce humaine. L’article L.161-1 du même code qui définit les dommages causés à l’environnement reprend cette conception prométhéenne. En effet, le premier des dommages mentionnés est celui qui fait courir « un risque d’atteinte à la santé humaine ».
Seuls les points 3 et 4 du premier alinéa de l’article en question font mention de dommages à la nature même ainsi qu’à son équilibre. La protection de l’environnement, même dans la Code de l’environnement, semble, en droit français, inenvisageable pour elle-même. Il est nécessaire qu’un intérêt humain soit menacé pour pouvoir mettre en œuvre une telle protection. Cette vision des choses se retrouve dans un autre domaine du droit qu’est le domaine des biens publics. Etant donné la technicité de ce droit, nous ne ferons que l’effleurer et synthétiserons les choses au maximum. Dans le cadre de ces dispositions, les biens environnementaux faisant partie du domaine public des personnes publiques ne sont protégés – juridiquement toujours – que quand les intérêts du gestionnaire sont menacés. On reste donc dans cette optique de ne protéger l’environnement que quand les humains y ont un intérêt direct.
Ainsi donc, les positions philosophiques prométhéennes connaissent une traduction juridique très fidèle en ce sens que la nature est toujours considérée comme étant inférieure à l’humain. Ce sont les besoins de l’humain ou les dangers menaçant l’humain qui vont justifier de protéger la nature. Elle ne semble pas mériter une protection pour ses qualités propres. Nous n’avons ici abordé qu’un aspect évidemment partiel de la question du statut de la nature dans le droit, d’autres manifestations des conceptions philosophiques prométhéennes peuvent être décelées dans des domaines très divers du droit.
Il est même possible de repérer, parfois, des évolutions vers une conception plus orphique de nos rapports à la nature où celle-ci serait protégée pour elle-même. Il faut ici citer le droit européen très en avance sur la question de la protection de l’environnement qui n’est pas d’abord protégé dans l’optique de bénéficier aux humains. Nous étudierons cependant davantage le droit européen ainsi que d’autres systèmes culturels plus orphiques dans le quatrième et dernier article de ce cycle mais, pour l’instant, il conviendra de s’interroger, dans notre prochain article, sur l’origine – religieuse en l’occurrence – de ces conceptions
prométhéennes.

Guillaume GARNIER

Les relations entre l’homme et la nature (1/4) Perspectives philosophiques

Note de l’auteur : le cycle d’articles « Les relations entre l’homme et la nature » constitue une reprise partielle mais surtout un prolongement d’une étude collective portant sur la protection juridique de la nature. Je tiens à remercier Lorène Nagelschmit, Nina Ramamonjisoa et Alix Uhring de me permettre de partager ces réflexions.

Avec ce premier article, il s’agira d’ouvrir un cycle de quatre articles portant sur les relations entre l’être humain et la nature. Chacun des quatre articles prendra un point de vue différent sur le modèle occidental de rapport à l’environnement : philosophique, juridique, généalogique et comparé. Dans ce premier article, les relations entre l’humain et la nature seront étudiées du point de vue de la philosophie. Il s’agira de chercher des penseurs emblématiques du modèle occidental de rapport à la nature. Le deuxième article présentera l’état du droit français et européen sur la question. Il s’agira donc d’étudier l’image que se fait le droit de la nature via une analyse du droit de l’environnement. Le troisième article cherchera à retrouver l’origine du modèle occidental de rapport à la nature. Remontant les sources des philosophes étudiés dans ce premier article, il s’agira principalement de présenter les différentes thèses autour de la question de savoir si le christianisme est responsable de la crise écologique actuelle ainsi que Lynn White le pensait. Le quatrième article quittera le monde occidental pour présenter un autre modèle tant philosophique que juridique de relation à la nature.

Commençons donc notre enquête de l’histoire philosophique de notre modèle de rapport à la nature, notre conception des relations que nous avons avec notre environnement. Nous n’avons pas la prétention de balayer les 2600 ans d’histoire de la philosophie, d’une part, parce que nous n’en n’avons pas la compétence et, d’autre part, parce que nous n’avons pas le temps, dans un article si court, de le faire. Nous nous concentrerons donc sur les philosophies des XVIIe et XVIII siècles qui sont les plus pertinentes pour notre étude puisque cette période est celle de la naissance des sciences modernes.

Le modèle occidental de relation humain-nature, largement développé par une très large partie de la philosophie moderne à l’exception de Rousseau, est qualifié, par Pierre Hadot, d’attitude prométhéenne en référence à Prométhée, titan de la mythologie grecque passant pour l’inventeur de la technique puisqu’il vola un secret divin – le feu – pour en faire cadeau aux mortels. Cette attitude peut se définir comme une violence à la nature pour la comprendre et l’utiliser. C’est cette attitude qui fut véhiculée lors de la révolution scientifique du XVIIIe siècle qui ne regarde et n’étudie la nature que dans l’optique de sa pure utilisation. Si, dans l’Antiquité, Héraclite proclamait que « la Nature aime à se voiler », les penseurs de la période moderne vont s’attacher à lui arracher ce voile, à la « surprendre » selon l’expression en vogue au XVIIIe siècle qui n’est en fait qu’un euphémisme de « violer ». Cette violence faite à la nature – cette attitude prométhéenne – se lit dans L’Encyclopédie, document majeur et emblématique de la pensée du XVIIIe siècle. A l’article « Expérimental », on peut lire que l’expérience « cherche à […] pénétrer [la nature] plus profondément, à lui dérober ce qu’elle cache ». Ce même article montre bien la nouveauté de cette attitude affirmant que « les anciens ne par[a]issent pas s’être fort appliqués à cette dernière physique, ils se content[a]ient de lire dans la Nature ». Si les Anciens respectaient le voile dont la Nature se pare, les modernes n’ont pas tant de scrupules. Ils déchirent ce voile pour s’approprier la nature et l’utiliser, ils se considèrent donc comme supérieurs à celle-ci. C’est ici qu’est la définition de ce modèle occidental de rapport à la nature, de cette attitude prométhéenne : l’être humain se conçoit comme supérieur à la nature et de ce fait, il se considère comme en droit de l’utiliser.

L’un des premiers philosophes et l’un des plus connus à émettre l’idée d’une supériorité de l’humain vis-à-vis de la nature est Descartes, invitant, par sa fameuse formule, à « nous rendre comme maître et possesseur de la nature » à l’aide des connaissances que l’étude de cette même nature permettrait de constituer. Cette invitation va de pair avec et fait suite à une étude approfondie du corps de l’homme et de celui de l’animal pour mettre en exergue la différence fondamentale entre les deux. Descartes commence par étudier le corps de l’animal et il refuse de considérer, comme cela était la position majoritaire de l’époque, que les animaux ont une âme. Descartes affirme alors que le corps n’est que matière et qu’ainsi, il est « une machine qui se remue de soi-même ». Le corps bouge tout comme une horloge bouge ; celle-ci bouge parce que les mécanismes, les rouages sont bien construits et sont tous au bon endroit et il en va de même pour le corps. C’est ainsi que Descartes en arrive au concept d’animal-machine. De son observation du corps animal, Descartes passe à celle du corps humain et ce qui est vrai du corps animal devient vrai du corps humain. Les fonctions du corps humain – digestion, battement du cœur, croissance des membres ou encore respiration – ne sont dues qu’à « la seule disposition de [ces] organes » ainsi que Descartes l’affirme dans son Traité de l’homme. Descartes rapproche donc l’humain et l’animal sur la question proprement corporelle. Les corps humain et animal fonctionnent de la même façon, le corps humain est réduit au corps animal lui-même réduit à une machine. Descartes exprime sa position mécaniste. Le mécanisme est une philosophie expliquant l’ensemble des phénomènes par les lois de cause à effet, par les lois du mouvement matériel. Il s’agit d’une pensée révolutionnaire à l’époque puisqu’elle ne dispose pas de précurseurs directs autre que Descartes qui reste le mécaniste le plus célèbre mais évidemment pas le seul. C’est une philosophie largement liée aux avancées scientifiques de l’époque mais qui a aussi permis de nouvelles découvertes en introduisant une nouvelle conception de la nature. Mais revenons-en à notre propos. Il existe une différence fondamentale entre l’humain et l’animal même si leur corps fonctionne de la même manière. L’être humain, contrairement à l’animal, ne se réduit pas à son corps. Il possède une âme complètement extérieure à la matière du corps et dont le seul office est de penser. C’est là la différence entre l’homme et l’animal, l’homme possède un esprit. Il est doué de raison et de volonté. Il a conscience qu’il existe parce qu’il pense. L’animal, pour Descartes, ne possède rien de tout cela. Selon lui, l’animal n’agit que poussé par la disposition de ses organes. L’animal ne raisonne pas, il vit et survit parce que la Nature fut suffisamment prévoyante, qu’elle l’a correctement adapté à son milieu. Ainsi, si hommes et animaux se retrouvent sur la question corporelle, ils restent cependant fondamentalement différents parce que « les bêtes n’ont pas moins de raison que les hommes, elles n’en ont point du tout » comme Descartes l’écrit dans son Discours de la méthode. Etant ainsi différent des animaux, il n’y a qu’un pas à franchir pour considérer que l’homme leur est supérieur et entrer ainsi dans un « rapport de pure utilisation qui caractérise le rapport moderne à la nature » ainsi que l’écrit Bernard Feltz.

Cette conception déséquilibrée des relations homme-nature où l’homme se conçoit comme supérieur à son environnement reste encore implicite – ou du moins non absolue – chez Descartes. Il n’appelle en effet qu’à se considérer « comme maître et possesseur de la nature ». Postérieurement, on trouve des philosophes qui se montrent bien plus explicites dans leur conception des relations homme-nature et dans leur appel à accepter la supériorité de l’homme. Il faut aller chercher Locke et le chapitre V de son Second Traité du Gouvernement Civil où il parle de « la terre et [de] toutes les créatures inférieures […] [qui] appartiennent en général à tous les hommes ». La perspective est ici totalement différente de chez Descartes qui étudiait le corps de l’animal pour comprendre le corps de l’homme. Locke cherche à penser les conditions permettant la propriété privée. Cette appropriation n’est possible que parce que « la terre et toutes les créatures inférieures […] appartiennent en général à tous les hommes ». Locke justifie ce droit d’appropriation de l’homme sur la nature en affirmant que « la terre, avec tout ce qui y est contenu, est donnée aux hommes pour leur subsistance et pour leur satisfaction ». Selon lui, Dieu a donné la terre aux hommes pour qu’ils croissent et s’y développent. Cette position a des bases clairement religieuses sur lesquelles nous reviendrons en détails dans le troisième article de ce cycle. Donc Locke pose Dieu comme le véritable « maître et possesseur de la nature » et Dieu a, en cette qualité, décidé de donner la nature aux hommes pour qu’ils se développent. En cela, il donne aux hommes un droit de supériorité à la nature puisque celle-ci n’existe que pour les hommes, elle n’existe pas pour elle-même.

Nous n’avons ici présenté que deux auteurs qui sont représentatifs du rapport prométhéen à la nature, nous aurions pu en présenter d’autres tant les XVII et XVIIIe siècles sont imprégnés de ces conceptions. Il faut néanmoins souligner que certains penseurs modernes ont conceptualisé, repris, une autre attitude vis-à-vis de la nature où l’homme est sur un pied d’égalité avec celle-ci. Il s’agit d’une attitude plus contemplative, qu’Hadot qualifie d’orphique. On peut notamment citer Rousseau qui est un représentant majeur de cette attitude contemplative. Il invite à respecter les secrets de la nature et à la regarder croître librement, sans la forcer. Cependant, nous ne développerons pas ici ses propos et laisserons à d’autres le choix de le faire.

Guillaume GARNIER

Suicidaire jusqu’au bout ? Partie 1

Augmentation des inégalités, diminution des rendements agricoles, dégradations climatiques, individualisme et extrémisme en progression sont autant de crises interconnectées fragilisant nos sociétés modernes. Que nous attend si nous ne changeons pas de cap ? Comment étudier ces crises et ses effets ?

Un mot: Collapsologie. De l’anglais « to collapse » – s’effondrer – est d’après l’un de ses initiateurs, Pablo Servigne, « l’étude scientifique de l’effondrement de notre civilisation, notre civilisation thermo-industrielle».

Ingénieur agronome, il a avec Raphaël Stevens popularisé ce terme de collapsologie à partir de 2015 en publiant en particulier deux livres : « Comment tout peut s’effondrer » ainsi que « une autre fin du monde est possible ».

Ce n’est pas une science à proprement parler, mais plutôt un regroupement de domaines et de thèmes : finance, agriculture, santé, politique, anthropologie etc.

Il est évidemment impossible de traiter tous les aspects de la collapsologie en si peu de lignes.

C’est pourquoi il y aura une suite à cet article.

Si notre société venait à s’effondrer, dans tous les sens du terme, ce ne serait pas la fin du monde, mais plutôt celle d’un monde, celui que nous connaissons

Mais tout d’abord, qu’est ce que l’effondrement? Depuis plusieurs années, experts et scientifiques essayent de trouver une définition à ce terme. Celle la plus souvent citée est celle donnée par Yves Cochet, ancien ministre de l’écologie. Pour lui, un effondrement serait le processus à l’issue duquel, les besoins de base de la population ne sont plus fournis par des services encadrés par la loi et de façon durable.

L’effondrement en lui-même est déjà là. Nous sommes très sûrement au tout début du déclin, nous amorçons inéluctablement notre descente.

Il y a plusieurs exemples qui le montre :

-Les populations d’oiseaux s’effondrent (1/3 d’oiseaux en moins depuis le début du siècle dans nos campagnes), de même pour les insectes.

-Les inégalités économiques dans le monde sont, elles, de plus en plus présentes. En moyenne un patron du CAC 40 touche 400 fois plus que le plus bas salaire de la firme. Selon Ford lui même, l’écart entre le salaire du patron et de l’ouvrier ne devait pas dépasser un rapport de 1 sur 40, pour éviter toutes grèves ou violences.

-Le nombre de personne qui souffrait de la faim était en nette diminution jusqu’à il y a quelques années, cela semble aujourd’hui être reparti à la hausse.

Dans tous les domaines, le constat est le même. Nous consommons plus de jour en jour, les investissements n’ont jamais été aussi nombreux. La consommation d’engrais, de papiers et d’eau sont en augmentation constante.

Au niveau écologique, il n’y a jamais eu autant de CO2 dans l’atmosphère qu’aujourd’hui, de même pour les températures au dessus des océans et continents et bien d’autres problèmes exposés dans ce tableau :

Il n’est évidemment pas possible de continuer ainsi. Comment tous les secteurs peuvent avoir une croissance exponentielle dans un monde fini? Nous avons qu’une planète, il n’y a pas de plan b. Si nous continuons à consommer et à vivre ainsi, il n’y a pas de back-up possible. Notre société fonctionne à flux tendu, elle est très peu résiliente. Elle est puissante mais en même temps faible, un simple shutdown pourrait tout faire basculer.

Nous ne savons pas quel sera le premier élément déclencheur, même si l’agriculture et la finance sont privilégiés. Cependant, pour Jared Diamond il y a cinq critères que l’on retrouve dans les effondrements de civilisations : guerres d’invasion, catastrophes climatiques…

La 5ème est commun à tous les effondrements de civilisations (maya, romaine) . C’est les mauvaises décisions des élites économiques et politiques quand l’on arrive près du « précipice ». Les élites sont dans une bulle de confort, ils ne voient pas ce qui se passe autour d’eux, d’après Pablo Servigne.

Cet article s’est voulu plutôt introductif, exposant des faits, pas toujours gais à entendre.

Un deuxième article sur la même thématique lui fera suite, abordant la question du pétrole et des énergies (dépendance, remplacement possible) qui seront sûrement le point déclencheur de l’effondrement. La question de la datation sera aussi abordé, ainsi que des conséquences probables et comment y faire face.

Benjamin Abgrall

Liens utiles : 

Interviews Pablo Servigne

Vidéo d’Absol vidéos traitant d’effondrement.

Mobilisations pour le climat : le réveil d’une conscience écologique à l’échelle mondiale

À l’heure où le G.I.E.C. (groupement d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) tire la sonnette d’alarme sur la situation climatique planétaire et réclame une action efficace de la part des gouvernements, des milliers de citoyens se mobilisent dans les rues pour manifester leur mécontentement contre l’inaction des pouvoirs publics et pour exprimer leur volonté de changement immédiat.

Depuis le 20 septembre, des millions de personnes se sont rassemblées dans les rues de centaines de pays à travers le monde pour exprimer leur soutien à la lutte contre la détérioration du climat. « Aller dans la rue constitue un véritable moyen d’action, c’est un acte citoyen comme voter » déclare Clément, présent lors de la marche pour le climat à Lille ce samedi 21 septembre. Pour lui, la mobilisation par le nombre est également un moyen de faire augmenter la légitimité du mouvement face aux pouvoirs publics. 

Ces mobilisations sont le résultat d’un long processus de prise de conscience écologique à l’échelle planétaire qui commença dès le XIXe siècle. Les premières études relatives à l’écologie datent majoritairement de cette période, il s’agissait principalement d’études de terrain qui révélaient l’impact de l’action humaine sur les milieux naturels. 

Pour l’historien Donald Worster, l’entrée dans « l’âge écologique » s’est faite notamment par la constatation des dégâts provoqués par l’explosion de la première bombe atomique, qui eut lieu au Nouveau Mexique à la suite du projet Manhattan de 1942, et du constat de la dévastation des villes d’Hiroshima et Nagasaki après les bombardements atomiques du 6 et 9 août 1945. Ces premiers événements et les études scientifiques qui y ont été menées ensuite sur le terrain ont révélé la dangerosité et l’ampleur de l’impact que les produits issus de la fission nucléaire pouvaient produire sur un écosystème et sur la population humaine. 

Lors de la Guerre du Vietnam de 1954 à 1975, les destructions écologiques causées par l’utilisation de produits chimiques extrêmement nocifs affectant les sols de manière durable, et la catastrophe nucléaire de Tchernobyl du 26 avril 1986, ont également participé, au regard de l’ampleur des dégâts, à l’émergence d’une pensée « écologique » et « éco-responsable ». 

Cette prise de conscience a mené au premier Sommet de la Terre à Stockholm en 1972, qui visait l’adoption de politiques mondiales en matière de développement durable. Lors de la troisième édition du Sommet de la Terre à Rio en 1992, les Etats ont reconnu l’impact de l’action humaine sur l’environnement et ont posé la thématique de protection du climat et de la biodiversité au centre des discussions. En 1997, lors de la Conférence de Kyoto, les Etats ont pour la première fois posé l’objectif de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre afin de lutter efficacement contre le réchauffement climatique. 

À l’échelle nationale, une étude récente démontre que 45 % des Français pensent agir comme ils peuvent pour protéger l’environnement, néanmoins une bonne partie ne se sent pas assez impliquée et a le sentiment que peu importe l’importance et la qualité des efforts qu’ils entreprendront, cela n’aura pas pour effet de réduire de manière significative la destruction climatique mondiale. 

Ces dernières années ont marqué un tournant décisif dans la prise de conscience de la nécessité de protéger le climat, depuis notamment la remise du Prix Nobel de la Paix au G.I.E.C en 2007, la conférence de Paris de 2015, et les interventions de nombreux militants écologiques de plus en plus médiatisées. La proportion de citoyens français qui trouvaient que les menaces liées à la situation environnementale étaient surfaites et exagérées a largement diminué entre 2005 et 2016.

Source : graphique issu de l’étude du Commissariat général au développement durable, avril 2018, Ministère de la transition écologique et solidaire

Voici les réponses données à l’enquête de l’ADEME (agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) sur les représentations sociales du changement climatique de 2001-2017, lorsque qu’il a été demandé aux individus ce qui était à l’origine, selon eux, des désordres climatiques tels que les inondations et tempêtes en France de ces dernières années :

Cette étude démontre donc une prise de conscience significative de la population sur les enjeux relatifs au climat et à ses impacts sur notre vie quotidienne.

La France a mis en place, après l’Ontario, la Colombie-Britannique, les Pays-Bas et la Belgique, une Convention citoyenne pour le climat, qui a débuté dès le vendredi 4 octobre 2019, qui vise à discuter de manière directe avec la population pour tenter de trouver comment réduire de plus de 40% l’émission de gaz à effet de serre en France avant 2030. Ce travail se déroulera sur 6 semaines, chaque week-end, et réunira 150 citoyens tirés au sort. Cette convention n’est pas inédite puisqu’elle fait écho aux conseils citoyens qui prenaient déjà place à l’échelle des villes et des quartiers, pour améliorer les pratiques et politiques locales en matière climatique.

Un bon nombre de pratiques éco-citoyennes et éco-responsables prennent ainsi place dans les villes, sous l’initiative des communes ou des habitants, preuves que ces derniers consacrent une grande importance aux questions relatives à la préservation de l’environnement et à l’écologie. Cette prise de conscience individuelle passe également par l’émergence de nouveaux modes de vies, plus éthiques qui visent à agir pour réduire la production de déchets, à prêter plus attention à la consommation d’électricité, de gaz et d’eau, à limiter les trajets en voiture, mais également la consommation de viande ou de produits issus de modes de production non-durables.

Cependant, si la prise de conscience est une chose et que beaucoup de personnes se déclarent soucieuses d’agir pour protéger l’environnement, en réalité le nombre d’actions entreprises ne s’avèrent pas suffisantes pour lutter de manière durable pour la préservation de l’environnement. 

De plus, à la suite de la COP 21 et des accords de Paris sur le climat de 2015, la population s’est sentie désavouée et lassée des promesses floues qui ne mènent à aucune action concrète et suffisante pour réduire de manière significative la pollution climatique. 

Dans ses mots du 23 septembre 2019 pour le Sommet des Nations Unies pour le climat, la militante écologique Greta Thunberg n’a pas hésité à pointer du doigt la responsabilité des Etats avec un discours plus qu’alarmant dans lequel elle exprimait sa rage et sa révolte face à l’inaction des pouvoirs publics face à la destruction du climat. Son discours percute, indigne et inspire à l’action. 

Comme elle l’a exprimée face aux dirigeants des Etats du monde : « Le monde se réveille, et le changement arrive, que cela vous plaise ou non ». La prise de conscience climatique des individus est en marche.

Clara Mathis

Bibliographie

Patrick Matagne, Aux origines de l’écologie, Innovations, 2003

Site géo.fr, article « Le sommet de la Terre, qu’est-ce que c’est? »

Etude Commissariat général au développement durable, avril 2018, Ministère de la transition écologique et solidaire 

L’Obs, « Vous avez volé mes rêves, lance Greta Thunberg aux dirigeants du Monde », article du 23 septembre 2019

20 minutes, « Convention citoyenne pour le climat : Des citoyens tirés au sort pour sortir de l’impasse, un pari déjà tenté ailleurs », article du 4/10/2019

Le peuple des Samis menacé par l’appétit économique de l’Europe du Nord

Chapô : Face à un projet d’exploitation du territoire arctique, le peuple Sami élève la voix, au nom des droits de l’Homme et de l’environnement.

Les Samis peuvent être définis comme une communauté d’individus unis par le territoire qu’ils ont toujours investi (les terres ancestrales Sápmi), leur culture ou différentes langues communes.

Sami citoyen de Norvège, en habits traditionnels. Photo prise dans un élevage touristique de rennes, dans la région de Tromsø (Norvège). Crédit photo : Jeanne Lepère

Ils seraient aujourd’hui entre 80.000 et 100.000 individus répartis entre la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie.

Les trois premiers pays cités sont bien souvent des exemples de bien-être ou de progrès social. Pourtant, la vie des Samis s’y résume en une action : faire perdurer leur culture face à ces nations dont le seul vœu est la prospérité économique.

Le couloir de l’Arctique, un projet économiquement alléchant

Avec la fonte des glaces, une nouvelle route commerciale plus rapide entre l’Asie et l’Europe s’ouvre dans l’océan Arctique.

Schéma synthétisant les projets pour relier le cercle Arctique à l’Europe. Source : https://arcticcorridor.fi/

De nombreux projets ont alors vu le jour dont le but commun est de créer un couloir de circulation.

Le gouvernement finlandais a donc lancé il y a quelques années l’idée d’une ligne de chemin de fer reliant Kirkenes (en Norvège) à Helsinki (Finlande), permettant au pays de se connecter à l’océan et de devenir un acteur du corridor de l’Arctique. Cette ligne aurait notamment pour objectif de faciliter le transport minier et d’hydrocarbures.

Il y a quelques mois, le ministère des transports finlandais avait pourtant déclaré ce projet « non viable économiquement ». Mais début mai, un nouvel investisseur privé, Peter Vesterbacka (co-fondateur de l’entreprise déjà chargée de la construction du tunnel entre Tallinn et Helsinki), a annoncé qu’il financerait de nouvelles études afin de concrétiser le projet pour 2030.

Un autre acteur soutiendrait le projet : Vladimir Poutine. Le président russe avait annoncé en 2018 vouloir multiplier par quatre, d’ici à 2025, le volume du trafic de fret transitant par la voie maritime du Nord. Pour la Russie, le développement économique de l’Arctique serait une priorité nationale.

De gros acteurs politiques et financiers sont donc en train de peser dans la balance.

Problème : les 495 kilomètres de voies du couloir de l’Arctique traverseraient le territoire ancestral des Samis, où se trouvent leurs élevages de rennes.

Un projet qui signerait la dégradation de tout un espace

Même si seuls 10 % des Samis pratiquent encore l’élevage de rennes, cette pratique est devenue l’un des symboles de leur culture. La réduction de l’espace dédié aux animaux et la modification des routes de migrations pourraient mettre en péril cet héritage.

La question environnementale est également en droit d’être posée. L’Arctique se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète et les Samis voient augmenter le nombre de prédateurs naturels de leurs rennes tandis que leur nourriture est plus difficile à trouver.

Le Conseil Sami, une organisation représentant les intérêts du peuple des quatre pays, a donc commandé une étude préliminaire pour identifier les éventuels impacts environnementaux du projet de chemin de fer. Le couloir de l’Arctique rimerait avec plus d’exploitation minière, plus d’énergie fossile, abattre des arbres, déplacer des débris et ouvrir des carrières de roche… Cela aurait globalement un impact sur des centaines de kilomètres d’écosystèmes arctiques.

Suohpanterror, les représentants de Finnish Sámi Youth et Greenpeace revendiquent donc un message de contestation clair : « Pas de consentement, pas d’accès ».


L’ignorance des Samis, tradition des gouvernements

A cette résistance, les porteurs du projet répondent que le couloir ne viserait nullement à créer de nouvelles exploitations mais à optimiser celles existantes avec le train, un moyen de transport « respectueux de l’environnement ». Timo Lohi, porte-parole du projet du couloir de l’Arctique a même assuré que si le projet commençait demain, la première étape serait de négocier avec les Samis. Mais ces derniers ne possèdent pas les terres sur lesquelles ils élèvent leurs rennes, qui appartiennent pour la plupart à l’État… La négociation s’annonce donc relativement compliquée.  Si la justice donne parfois raison aux Samis (consulter la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones), les enjeux économiques du couloir de l’Arctique semblent peser trop lourds.

Dans la petite ville norvégienne de Kirkenes, les habitants espèrent que la voie ferroviaire du couloir  relancera l’économie régionale, fragilisée par la fermeture de la mine de fer de la ville. Et c’est plutôt ce genre d’avis que les gouvernements semblent vouloir mettre en valeur dans leurs prises de décisions, sans établir une participation ascendante avec les Samis.

Ce comportement fracture les Samis des autres citoyens des quatre pays nord européens. Et cette conséquence désastreuse sur le plan humain n’est que l’action d’un perpétuel renouvellement.

Jusque dans les années 1950, l’État norvégien saisissait les terres des Samis ; expliquant leur impuissance actuelle. Une politique de “norvégianisation” interdisait aux Samis d’acheter des terres s’ils ne parlaient pas norvégien. Les enfants étaient envoyés en pensionnat, pour les forcer à désapprendre leur langue maternelle, le same.

Et les Samis restent visiblement aujourd’hui toujours opprimés par les politiques norvégiennes. Seules quelques municipalités du Nord rural respectent les dispositions mises en place pour leur intégration et la préservation de leur culture. Et ces municipalités sont généralement critiquées. La ville de Tromsø par exemple, en se désignant région des Samis, a vu ses panneaux bilingues (Norvégien/Same) criblés de balles.

Il est indéniable qu’aujourd’hui les Sámis doivent faire abstraction de leur identité et de leur langue pour participer à la société et à l’économie norvégiennes. Ils se sont d’ailleurs largement reconvertis pour devenir des professionnels du tourisme, proposant des découvertes  « authentiques » de leur culture.

Les sites d’élevages Samis sont désormais ouverts au public, comme dans la région de Tromsø où les touristes peuvent nourrir les rennes. Crédit : Jeanne Lepère

Dans cette reconversion, ils ont néanmoins trouvé une certaine reconnaissance de leurs pairs, heureux du profit tiré de l’exhibition de leurs traditions.

Comme ils tireront sûrement profit de l’exploitation de leurs terres pour le projet du couloir de l’Arctique si le projet est déclaré comme viable.

Jeanne Lepère

Sources :

https://metsat.greenpeace.fi/blog/building-the-arctic-railway-would-be-violation-of-human-rights-greenpeace-stands-with-sami-communities

https://reporterre.net/En-Suede-les-mines-et-le-changement-climatique-menacent-l-elevage-ancestral-des

https://reporterre.net/Finlande-le-peuple-des-Samis-se-bat-contre-une-ligne-ferroviaire-vers-l fbclid=IwAR3iY_FLX8SzgOaE478Del3_rGJKIOUtN5KgLnf_FoSxti3Pch2j1c9io5c

https://www.lesechos.fr/2018/03/le-projet-fou-de-ligne-ferroviaire-dans-larctique-986279

https://reporterre.net/Avec-le-changement-climatique-la-Russie-colonise-l-Arctique

https://psmag.com/environment/kirkenes-proposed-railway-from-europe-to-asia-investors-excited-indigenous-groups-terrified

https://www.courrierinternational.com/article/analyse-non-tout-nest-pas-idyllique-en-norvege