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House by the Railroad, terminus du rêve américain

Joe Biden est élu Président des États-Unis d’Amérique au bout d’une campagne et d’une élection irrespirable. Le pays est définitivement fracturé, encore plus que quatre ans auparavant. Les États-Unis ne font plus rêver. Mais depuis quand ont-ils fait rêver ? Le rêve américain n’est qu’un brouillard épais qui, une fois dissipé, laisse transparaître des défauts incommensurables et des oubliés affamés qui ne goûtent jamais à la liberté si chérie par les Américains. House by the Railroad, le premier chef-d’œuvre d’Edward Hopper, avait déjà vu en 1925 cette double Amérique qui allait se former entre urbanisation et modernité et régions non irriguées par la prospérité d’une nation économiquement sur le toit du monde. Ce tableau, à l’importance capitale dans l’histoire de l’art américain, a servi de matière d’inspiration pour d’innombrables pièces de la culture américaine. Parmi elles, George Stevens et son film Giant (1956), Terrence Malick et son joyau Days of Heaven (1978), et The Lumineers et leur troisième album III (2019). 

La naissance de l’Amérique profonde

Un mythe tenace. L’herbe serait plus verte à l’Ouest, de l’autre côté de l’Atlantique, dans un pays nommé si sobrement America. Pourtant ce rêve américain, si bousculé ces quatre dernières années, a en réalité toujours eu ses détracteurs en son propre sein. La culture américaine a su, depuis l’arrivée d’une certaine consommation de masse, trouver un équilibre entre représenter elle-même l’image d’un rêve, à travers Hollywood notamment, et voir émerger une critique représentant une Amérique profonde délaissée. Dans Giant de George Stevens, nous suivons pourtant des protagonistes aisés sauf un, Jett Rink (James Dean), jusqu’à ce qu’il hérite d’une parcelle de terre a priori inoffensive mais qui se trouve être une réserve de pétrole illimitée. Dans la confrontation des personnages, le scénario de Fred Guiol et d’Ivan Moffat parvient à représenter plusieurs conflits, à la fois géographiques et générationnels. Cet or noir que symbolise le pétrole crée une sorte de ruée vers une Amérique profonde qui servait le plus souvent de vivier alimentaire du pays et qui va devenir la personnification même du self-made man que Jett Rink illustre en tout point, lui parti de rien. Le pétrole apporte donc une mutation spatiale importante avec la multiplication des puits sur des terres autrefois irriguées par une agriculture bientôt en crise. Avant même la catastrophe écologique du Dust Bowl, ces tempêtes de poussière qui détruisent les récoltes, Hopper voit en 1925 dans la demeure victorienne du XIXème siècle un signe du passé qui a fait son temps et qui bientôt ne sera plus. 

Ces maisons de colons, redistribuées entre les grands propriétaires fonciers après la Guerre de Sécession, sont les habitations principales de familles possédant des terrains à perte de vue. C’est bien évidemment la famille Benedict dans Giant dont le patriarche est Jordan (Rock Hudson). Dans Days of Heaven de Terrence Malick, c’est l’énigmatique Sam Shepard qui campe le rôle du fermier, accueillant des travailleurs saisonniers le temps des moissons, dont Abby (Brooke Adams) et Bill (Richard Gere), deux amants ayant fui Chicago où ce dernier, ouvrier, a tué un de ses supérieurs. Il y a donc dans les prémices de ces deux films, deux ambiances plutôt identiques malgré des personnages principaux aux antipodes les uns des autres. Cela est notamment dû à la fameuse maison victorienne, qui a traversé les années pour passer de l’image figée du tableau de Hopper à la réalité des décors de Giant et Days of Heaven qui s’en inspirent largement. Les deux histoires commencent dans le premier tiers du XXème siècle, là où les changements s’engagent sans être définitifs. Là également où les États-Unis s’urbanisent massivement. Après avoir gagné en population au cours du siècle précédent, les villes deviennent ainsi l’épicentre de la réussite économique du pays. Les services concentrés dans des grandes zones urbaines modifient la répartition démographique de l’époque. Dans ce premier tiers de siècle, New-York devient ainsi une métropole mondiale. Avec l’urbanisation galopante, une première fracture s’opère forcément avec les plaines où les grands rentiers ne sont pas seuls. De multiples petites fermes existent également et ne vont pas tarder à être durement frappées par la Grande Dépression et le Dust Bowl. C’est donc dans ce contexte que s’inscrivent à la fois Giant et Days of Heaven et donc l’œuvre dont ils sont influencés, House by the Railroad

Oubliés sur la route de la modernité

Au-delà de cette maison, l’autre élément clé du tableau réside dans cette voie de chemin de fer, à travers laquelle Hopper désigne la modernité, en conflit avec l’ancienne génération, l’époque révolue qui ressort de la demeure. Ce clash se voit de manière pertinente dans Giant où Jordan et Leslie (Elizabeth Taylor) Benedict ne semblent pas comprendre totalement les désirs de leurs enfants. Le train s’avère être un formidable fil rouge dans les trois pièces artistiques que nous avons évoquées jusque-là. Bien évidemment dans House by the Railroad. Mais également dans Giant où il sert de connexion entre le Maryland progressiste et verdoyant de Leslie et le Texas poussiéreux, conservateur et désertique de Jordan. Ou encore dans Days of Heaven où il permet à Bill et Abby de fuir Chicago et de rejoindre les moissons texanes. Le train est la modernité et incarne le changement dans la vie des personnages, un espoir. 

Cet espoir, celui qu’apporte le monde moderne, réside dans la construction d’une maison au style non victorien mais tout de même rappelant drôlement cette House by the Railroad dans le voyage visuel offert par The Lumineers dans III. Il est intéressant d’avoir suivi pendant une décennie l’évolution de ce groupe américain pour comprendre un cheminement qui les a emmenés jusqu’à ce troisième album aux sonorités et aux textes mélancoliques et nostalgiques. Les clips qui accompagnent chacune des dix chansons appartiennent au même univers qui suit la famille Sparks sur trois générations: Donna, Jimmy, le fils, et Junior, le petit-fils. L’espoir, qui n’apparaît que dans les flash-backs narrant la construction de la maison, qui nous sert de décors pour toute la durée de ce court-métrage divisé en dix épisodes, ne reflète en réalité que les désirs de personnages englués dans des problèmes d’argent et gérant leur frustration, pour Donna et Jimmy, par l’alcool. III vient directement après l’extraordinaire Ballad of Cleopatra qui, déjà, présentait un court-métrage. Le dernier son qui fermait l’album (outre la ballade pianistique Patience), My Eyes, renvoyant aux problèmes d’addiction, appelait déjà III et ses thèmes touchant également à l’addiction et sa transmission à travers les générations. Loin des villes, III réactualise l’œuvre d’Hopper à l’heure contemporaine et rappelle ce monde parallèle où des familles se déchirent dans une Amérique délaissée par la mondialisation. Ce rêve est donc là, près des protagonistes, et pourtant ces derniers ne le touchent pas. Ils sont les absents des caractéristiques du monde moderne et contemporain.    

Destins tragiques

Chacune à leur manière, ces trois œuvres se terminent de manière tragique, dans tous les sens du terme. Que ce soit le tragi-comique du final de Giant avec la fin ridicule de Jett Rink, bourré à la célébration de son empire et de sa propre réussite par le Texas et la Nation entière, et de Jordan, battu à plate couture dans son progressisme maladroit par un gérant de diner raciste refusant l’entrée à des individus noirs. Que ce soit également la tragédie plus triste de Days of Heaven où Bill, rattrapé par son passé de meurtrier à Chicago, tue le fermier texan et, dans cette escalade mortelle, finit par mourir lui aussi, après tant d’efforts pour avoir échappé à une condition qui le rattrape finalement. Que ce soit, pour terminer, III et Junior Sparks qui braque une banque pour régler les dettes innombrables de son père avant que celui-ci ne se suicide face à l’arrivée de la police pour laisser le temps à son fils de fuir. 

Oui, dans l’ombre des maisons américaines peuplant les plaines, la tragédie semble frapper à chaque fois dans un déferlement de violence qu’amène cet isolement forcé. La fin ne tombe jamais comme un cheveu sur la soupe, elle n’est que l’apogée d’une série d’événements ayant conduit à cet achèvement. III représente à la perfection ce cheminement, grâce aux différentes générations qu’il dépeint et aux subtils indices glissés dans chaque vidéo. Ces indices montrent la façon dont Jimmy Sparks a pu être élevé, un enfant dont la mère a fui, qui conduit à un père défaillant et alcoolique que sa femme décide de quitter, sans doute en n’ayant pas eu d’autre choix. Junior grandit donc dans un environnement hostile a priori normal pour un adolescent de son âge (thème de la rupture dans It Wasn’t Easy to Be Happy for You) et pourtant si difficile pour un jeune homme en quête de liberté et incapable de partir alors qu’il voit tous ses camarades le faire comme on peut le comprendre avec Left for Denver qui cache un double sens puisqu’il est impossible ici de ne pas penser une seule seconde aux deux membres fondateurs de The Lumineers, Wesley Schultz et Jeremiah Fraites, quittant le New Jersey où ils peinent à percer pour Denver où ils rencontreront Neyla Pekarek pour former The Lumineers et connaître le succès qu’on leur prête. Impossible aussi de ne pas imaginer le frère de Jeremiah et meilleur ami de Wesley, Josh, mort d’une overdose en 2002, au centre de nombreuses des chansons de The Lumineers. III est donc aussi une ode à ceux qui n’ont pas su trouver leur place dans le rêve américain, rêve qui continue à échouer aujourd’hui. 

House by the Railroad, genèse d’une critique contre l’American Way of Life

House by the Railroad poursuit donc son influence dans la culture américaine contemporaine comme ce tableau l’a fait depuis des décennies. Cette influence se mesure d’autant plus que la fameuse American Way of Life s’est exportée à travers le monde et qu’Edward Hopper s’en est emparé pour en faire sa marque de fabrique, à savoir représenter ce mode de vie pour en montrer une face cachée emplie de solitude et de personnages renfermant une grande tristesse mais aussi une étonnante dignité dans leur isolement. L’œuvre du peintre américain qui nous intéresse ici ne comporte aucun personnage, et pourtant elle garde en elle cette caractéristique si particulière de l’art hopperien. Il a fallu House by the Railroad pour voir Nighthawks (1942). La première est un commencement indispensable pour introduire l’immense travail d’Hopper et une condition préalable de ses chefs-d’œuvre suivants mais aussi des pièces étudiées ici. Le pétrole découvert par Jett Rink coule dans la pompe de Gas (1940), autre tableau éminemment célèbre. Edward Hopper a créé un univers singulier dans lequel pouvaient se retrouver à la fois les self-made men et women de l’Amérique prospère et les déçus de celle-ci.

Parmi ces self-made men, Jett Rink. Parmi ces déçus, Bill, Abby, les Sparks. Chacun s’y retrouve avec tous le même espoir de faire partie des gagnants d’un système qui ne réserve que très peu de place aux abandonnés, ceux qui le long d’une voie de chemin de fer voit une demeure victorienne abandonnée, symbole d’une Amérique passée, terminus d’un rêve qu’ils n’effleureront pas, le train étant parti depuis bien longtemps sans les attendre. Mais il y a toujours cette espérance si prégnante, visible dans les paroles de ce qui reste à ce jour l’une des plus belles compositions de The Lumineers, Jimmy Sparks

Jimmy believed in the American way

A prison guard, he worked hard and made the minimum wage

He found his freedom like a man in a cage 

Effectivement, Jimmy croyait dans ce mode de vie américain, travaillant dur pour toucher un salaire basique, touchant du bout des doigts une liberté fragile qu’il n’aura jamais vraiment eu le temps de consommer. Le mythe tient, son tableau s’effrite, ses personnages s’évaporent. 

Nicolas Mudry

Kamala Harris : L’itinéraire politique d’une candidature historique à la vice-présidence des Etats-Unis (2/2)

La première femme noire élue sénatrice pour la Californie (depuis 2017)

En 2016, lorsque la sénatrice démocrate de l’état de Californie, Barbara Boxer, annonce ne pas se représenter à sa réélection après 24 ans de mandat, Kamala Harris se déclare officiellement candidate. Donnée favorite, elle est soutenue par une grande majorité du parti démocrate et de ses plus grands dirigeants, dont le président Barack Obama et le vice-président Joe Biden. En 2017, elle sera élue sénatrice de l’état de Californie avec 61,6 % des voix, battant ainsi la démocrate Loretta Sanchez. Kamala Harris siégera dès lors au congrès des Etats-Unis au côté de Dianne Feinstein, la deuxième sénatrice pour cet état.

Kamala Harris siège aux comités sur le budget, sur la sécurité intérieure et les affaires gouvernementales (au sous-comité de contrôle des dépenses fédérale et celui sur les affaires de régulation), aux comités sur le renseignement et sur le pouvoir judiciaire (au sous-comité sur la constitution, sur le droit à la vie privée, la technologie et le droit et celui de surveillance, des droits fédéraux et des cours fédérales). Elle rejoint également les caucus afro-américains, asiatiques et celui dédié à la cause féminine.

Dès sa prise de fonction, Kamala Harris s’oppose frontalement au président Donald Trump concernant son décret présidentiel n°13769 qui limite l’immigration des individus venant de pays à majorité musulmane et vote contre la majorité des candidats pour son cabinet. Elle vote contre le candidat à la cour suprême Neil Gorsuch qui sera malgré tout confirmé. 

Très vite, Kamala Harris se fait remarquer pour son style inquisiteur et ses questions intransigeantes lors de l’audition de plusieurs membres officiels du gouvernement, notamment des procureurs généraux tels que Jeff Sessions ou William Barr, et de la secrétaire à la sécurité intérieure, Kirstjen Nielsen, au sujet de la politique d’immigration de l’administration Trump.

Elle vote contre Brett Kavanaugh lors de sa nomination comme juge à la cour suprême, même si celle-ci sera cependant confirmée.

Elle vote pour la condamnation du président Donald Trump lors de son procès d’impeachment pour abus de pouvoir et obstruction du congrès. Il sera finalement acquitté.

Si l’on en juge ses votes mais aussi les lois qu’elle a pu soutenir, Kamala Harris est l’une des sénatrices les plus à gauche de cette institution. Elle est notamment sponsor sur la loi de Bernie Sanders visant à instituer un système de santé universel à payeur unique (Medicare For All) et elle soutient une loi décriminalisant la marijuana au niveau fédéral. Elle a sponsorisé le Green New Deal proposé par Alexandria Ocasio-Cortez et défendu au Sénat par le Sénateur démocrate Ed Markey. Dernièrement, elle a introduit une proposition de loi avec Bernie Sanders qui engagerait l’État fédéral à un versement mensuel de $2000 pour chaque Américain tant que la pandémie de Covid-19 séviera dans le pays.

Candidature à la primaire démocrate (21 janvier 2019 – 3 décembre 2019)

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Longtemps pressentie comme favorite pour les primaires démocrates désignant le ou la candidat.e destiné.e à affronter Donald Trump aux élections présidentielles de novembre 2020, elle annonce sa candidature officielle le 21 janvier 2019, enregistrant un record de donations dans les 24 heures suivant l’annonce de sa candidature, et rassemblant 20 000 personnes lors d’un meeting à Oakland en Californie le 27 janvier 2019.

Son ascension continue après le premier débat des primaires démocrates durant lequel elle accuse Joe Biden de s’être opposé aux mesures de déségrégation lorsqu’il était sénateur et d’avoir fait l’éloge de sénateurs ségrégationnistes. Elle monte alors dans les sondages et est un temps considéré comme l’une des principales rivales de Joe Biden et de Bernie Sanders. 

Lors du second débat en août 2019, Kamala Harris est cependant attaquée par Joe Biden et par la représentante Tulsi Gabbard sur son bilan en tant que procureure générale de la Californie. Elle chute alors dans les sondages et ne parviendra jamais à remonter, faisant face à un électorat de plus en plus conscient et mobilisé sur les questions de réforme du système de justice criminelle. Son bilan en tant que procureure de district et procureure générale de la Californie deviennent dès lors un désavantage, et des erreurs manifestes de campagne avec un programme parfois flou lui feront perdre cette position de challenger (elle reviendra par exemple sur son soutien apporté à un système de santé universel à payeur unique, et indiquera vouloir finalement préserver l’existence d’assurances privées), malgré un soutien notable d’une partie des électeurs démocrates, en particulier des femmes noires.

Elle abandonne le 3 décembre 2019 et annonce son soutien à Joe Biden en mars 2020.

Durant sa campagne, Kamala Harris a défendu des positions plutôt modérées mais jugées plus progressistes que celles de Joe Biden. Elle n’arrivera cependant jamais à convaincre les électeurs de Bernie Sanders et d’Elizabeth Warren, plus à gauche, et l’électorat centriste lui préférera le jeune Pete Buttigieg et l’expérimenté Joe Biden.

Un choix logique comme colistière de Joe Biden

Dès lors qu’il est devenu clair qu’il serait le candidat démocrate faisant face à Donald Trump, Joe Biden s’est engagé à choisir une femme comme candidate à la vice-présidence. Il a alors mis en place une équipe expérimentée chargée d’interviewer et d’enquêter sur plusieurs candidates potentielles. Après la mort de George Floyd et les manifestations Black Lives Matter, mais aussi en raison du soutien déterminant qui lui a été apporté par la communauté noire lors de la primaire, il est de plus en plus appelé à choisir une candidate de couleur. 

Aussi, après avoir hésité entre Kamala Harris, Susan Rice (femme de couleur, conseillère sécurité à la Maison-Blanche sous Barack Obama et ancienne ambassadrice aux Nations-Unies, mais jugée trop inexpérimentée car jamais élue), Gretchen Whitmer (gouverneure du Michigan, état clé pour l’élection de novembre) et Elizabeth Warren (sénatrice de l’aile gauche du parti, candidate aux primaires, qui lui aurait assuré un soutien de l’électorat progressiste), il annonce le 11 août 2020 avoir retenu Kamala Harris.

Ce choix s’explique pour plusieurs raisons. Joe Biden voulait quelqu’un proche de lui idéologiquement, afin d’être sûr d’avoir une partenaire fiable en ces temps de crise, ce qui excluait Elizabeth Warren. Il a voulu choisir une femme de couleur pour répondre aux préoccupations de l’électorat démocrate au sujet du racisme et des violences policières, ce qui excluait la gouverneure Gretchen Whitmer. Il voulait enfin quelqu’un d’expérimenté, ayant eu plusieurs mandats, ce qui excluait Susan Rice. 

Aussi, jamais un choix n’aura été aussi déterminant, puisqu’il est fort à parier que s’il est élu, Joe Biden ne sera pas candidat à sa réélection. Peut-être ne s’agit-il donc que du début de l’ascension fulgurante et historique de Kamala Harris au sein du parti. Difficile d’imaginer en tout cas un scénario où Joe Biden, en raison de son âge avancé, refuse d’être candidat à sa réélection, et où Kamala Harris, devenant alors la candidate naturelle du parti, doit cependant faire face à une primaire. 

Il est donc fort probable que ce choix ne soit pas seulement historique pour la vice-présidence, mais aussi car il implique la probabilité qu’en 2024, Kamala Harris devienne la deuxième candidate d’un des deux grands partis à la présidence des Etats-Unis (après Hillary Clinton) et la première candidate de couleur à la tête d’un ticket présidentiel.

Maxime Col

Kamala Harris : L’itinéraire politique d’une candidature historique à la vice-présidence des Etats-Unis (1/2)

Le 11 août 2020, après des semaines de spéculations et d’entretiens avec plusieurs femmes politiques considérées pour le poste, Joe Biden a enfin annoncé qui il avait choisi pour rejoindre le ticket présidentiel démocrate à ses côtés : il s’agit de Kamala Harris, sénatrice de Californie et ancienne rivale lors les primaires démocrates.

Kamala Harris est seulement la troisième femme candidate à la vice-présidence après Géraldine Ferraro, colistière du démocrate Walter Mondale en 1984, et Sarah Palin, colistière du républicain John McCain en 2008. Elle est également la première femme noire et d’origine indienne à être présente sur un ticket présidentiel d’un des deux principaux partis politiques américains. Aussi, si l’on en croit les sondages, il est fort à parier qu’elle sera la première femme élue à la vice-présidence.

Mais qui est Kamala Harris ? Quel est son parcours et son positionnement politique ? Et pourquoi ce choix s’est-il imposé à Joe Biden ?

Les débuts difficiles mais remarquables d’une fille de parents immigrés

            Née le 20 octobre 1964 à Oakland, en Californie, Kamala Harris est la fille d’une mère indienne, docteure en endocrinologie, ayant immigré aux Etats-Unis en 1960, et d’un père jamaïcain, professeur d’économie, arrivé aux Etats-Unis en 1961. Elle a une soeur cadette, Maya Harris, qui joue un rôle très important dans sa carrière politique. Kamala Harris crédite ses parents pour l’avoir très tôt confrontée à ce monde et ses enjeux, eux qui militaient notamment pour les droits civiques. Ils divorceront lorsqu’elle sera âgée de sept ans.

Kamala Harris grandit tout d’abord au centre de la ville de Berkeley, en Californie, avant de rejoindre le quartier ouest, connu pour concentrer une population majoritairement afro-américaine. A l’époque, les écoles maternelles et primaires étaient en pleine déségrégation. De fait, des enfants, dont Kamala Harris, ont été emmenés en bus dans des établissements scolaires qui accueillaient autrefois 95% de personnes blanches afin de garantir une mixité. Ce vécu difficile fera l’objet, lors des primaires démocrates, d’un échange houleux entre elle et Joe Biden, accusé en tant que sénateur de s’être opposé à ce programme de déségrégation.

A l’âge de douze ans, Kamala Harris et sa sœur suivent leur mère au Québec où celle-ci obtient un poste d’enseignante-chercheuse. Kamala y poursuit sa scolarité dans un collège Francophone appelé Notre-Dame-des-Neiges et obtient son diplôme de fin d’études secondaires au Lycée Westmount.

Elle poursuit ses études à l’Université d’Howard, une université historiquement noire à Washington. Elle fait alors partie de la première sororité afro-américaine : Alpha Kappa Alpha. C’est à cette période qu’elle devient stagiaire pour le Sénateur de Californie Alan Cranston. Elle sort diplômée de cette école en sciences politiques et en économie en 1986.

Kamala Harris retourne ensuite en Californie afin d’y étudier le droit grâce au programme d’opportunité d’obtention d’une éducation juridique destiné à aider et à intégrer les étudiants de milieux défavorisés. Elle y obtient un Juris Doctor en droit en 1989 et est admise au barreau de Californie en juin 1990.

Elle est engagée comme Procureure de District pour le comté d’Alameda en Californie avant d’être nommée en 1994 à ses premiers postes politiques en tant que membre du Comité d’Appel pour l’Assurance Chômage et membre de la Commission d’Assistance Médicale de la Californie.

En 1998, Kamala Harris devient Procureure assistante de District auprès du Procureur du District de San Francisco Terence Hallinan, avant d’y devenir Cheffe de la Division Criminelle. Elle était notamment en charge de poursuivre les cas d’homicides, de vols et d’agressions sexuelles. Après un différend s’agissant de la possibilité de juger des enfants mineurs dans des tribunaux de droit commun et non dans une juridiction spécialisée, option à laquelle elle s’opposait mais défendue par son employeur, elle quitte ce poste et rejoint en août 2000 le cabinet de l’avocate Louise Renne, s’occupant alors des cas d’abus et de négligences envers les enfants.

Lancement officiel de sa carrière politique avec son élection historique en tant que Procureure du District de San Francisco (2004-2011)

Kamala Harris et Nancy Pelosi le 30 mars 2004

            Dès 2002, Kamala Harris ambitionne de se présenter à l’élection de Procureur du District de San Francisco face à son ancien employeur et candidat à sa réélection, Terrence Hallinan. Elle se lance dans la campagne en obtenant que le parti Démocrate s’abstienne de soutenir ce dernier, et doit alors faire face à de nombreux obstacles : la campagne est violente, Kamala Harris faisant l’objet d’attaques misogynes régulières. Elle est par ailleurs condamnée à une amende pour avoir violé les lois de financement de campagnes électorales de la ville, et doit faire face à un déficit de notoriété. Elle arrive cependant à se qualifier au second tour, obtenant 33,6% des voix contre 35,8% pour Hallinan.

Elle décide alors de l’attaquer frontalement, avançant qu’elle avait quitté son poste en raison de disfonctionnements au sein du bureau du Procureur, et que ce dernier avait un bilan désastreux en matière de lutte contre la criminalité, obtenant trop peu de condamnations, et acceptant des négociations de peine, notamment en cas de violence domestique. Elle s’impose au second tour avec 56,5% des voix et devient la première Procureure de District de couleur dans l’État de Californie. Elle se représentera en 2007 sans opposition, et sera ainsi largement réélue à 98,5% des voix.

Durant ces deux mandats, le taux de condamnations augmentera sensiblement, notamment s’agissant du trafic de drogues. Son bilan est contrasté : bien qu’elle ait obtenu l’avancée de certaines causes jugées progressistes (création d’une Unité sur les Crimes Environnementaux, augmentation des condamnations pour les crimes violents, création d’une Unité sur les Crimes commis avec Armes à feu, création d’une Unité sur les Crimes Haineux touchant la communauté LGBT, programme de réinsertion pour les délits non violents commis par une personne âgée de 18 à 30 ans et réduction des récidives, refus de requérir la peine de mort), son bilan est jugé en partie négativement par l’aile gauche de l’électorat et du parti, jugeant notamment qu’elle défend une vision répressive du droit, s’appuyant sur certaines affaires ou initiatives ayant eu lieu sous ses mandats (condamnations pour des infractions en lien avec la marijuana, défense du système de libération sous caution, recours à la « loi des trois coups » déclenchant automatiquement une peine de prison de 25 ans en cas de troisième infraction, poursuites des parents en cas d’absentéisme répété pouvant aller d’une contravention de $2,500 jusqu’à un an d’emprisonnement).

Son élection historique en tant que Procureure Générale de l’État de Californie (2011-2017)

Kamala Harris prêtant serment lors de son inauguration en tant que Procureure Générale de la Californie, le 3 janvier 2011

Le 12 novembre 2008, elle annonce sa candidature au poste de Procureur Général de la Californie. Soutenue par les deux Sénatrices de l’État, Dianne Feinstein et Barbara Boxer, et par la Présidente démocrate de la Chambre des Représentants et élue de Californie Nancy Pelosi, elle gagne la primaire avec 33,6% des voix, et s’impose face au candidat Républicain Steve Cooley avec 46,1% des voix contre 45,3% pour son adversaire.

Elle devient alors, après son inauguration le 3 janvier 2011, la première Afro-Américaine, première Indienne et première femme élue à ce poste. Elle sera réélue en 2014 avec 57,5% des voix face au Républicain Ronald Gold. Son bilan est une fois de plus contrasté.

Elle continue la criminalisation et la poursuite pénale de l’absentéisme chronique, met en place au sein des forces de police une formation sur le biais implicites notamment selon la couleur de peau, tout en généralisant le port d’une caméra pour chaque officier de police et en lançant des investigations en cas de violation des droits civiques.

Elle continue par ailleurs son programme de réinsertion sociale et de diminution du taux de récidive pour les personnes âgées de 18 à 30 ans. Elle refuse cependant de soutenir des propositions ayant pour objet de réformer la justice criminelle et notamment d’éviter des condamnations injustes (elle est accusée d’avoir gardé de nombreuses personnes incarcérées en utilisant des techniques procédurales discutables alors qu’elles étaient innocentes). Elle a fait appel lorsque la condamnation à mort d’un tueur et violeur a été annulée, mais avance n’avoir agi ainsi que pour des raisons juridiques et non pour défendre la peine de mort.

Elle réussit à obtenir plusieurs amendes en matière de fraudes de la part d’assureurs ou de banques, même s’il lui est souvent reproché d’avoir préféré trouver des accords plutôt que de les poursuivre pénalement, allant parfois même jusqu’à refuser les plaintes en la matière, avançant une fois de plus qu’elle ne faisait qu’appliquer le droit.

Elle obtient un engagement des grandes compagnies (Apple, Facebook, Google…) sur la protection des informations privées des utilisateurs, notamment s’agissant des applications et du recueil de données qu’elles exécutent, et obtient plusieurs accords avec amendes pour les entreprises violant ces droits à la vie privée. Elle crée une unité destinée à protéger la vie privée sur le net, à combattre le vol d’identité et à repérer les fuites de données.

Elle refuse de défendre l’amendement de l’État de Californie adopté en 2008 et interdisant de fait le mariage entre personnes de même sexe, avançant en 2013 que cet amendement était inconstitutionnel. En juin 2013, l’amendement est annulé de facto par la Cour Suprême. Elle se bat cependant devant les tribunaux pour refuser d’accorder les soins médicaux nécessaires à une personne transgenre emprisonnée.

Elle obtient de nombreux accords contre des entreprises industrielles ou pétrolières qui acceptent de payer des amendes parfois lourdes pour les dégâts environnementaux causés.

Elle crée une unité spéciale destinée à s’occuper des nouveaux crimes ayant eu lieu sur internet, notamment le harcèlement et le revenge porn. Elle décide de faire tester de nouveau tous les échantillons d’ADN stockés dans les affaires de violences sexuelles non poursuivies jusqu’alors mais pouvant désormais l’être grâce à cette avancée scientifique et technologique.

Enfin, elle poursuit férocement les membres de gangs et trafiquants de drogue, d’armes ou de personnes, requérant dans ces cas des condamnations lourdes, et obtient la signature d’un accord avec le Mexique ayant pour objet le renforcement de la coopération en la matière.

Aussi, bien que de réelles avancées lui soient attribuées durant ses deux mandats (lutte contre les violences sexuelles, programme de réinsertion, avancée en matière de violences policières et de leur recensement, obtention de plusieurs amendes conséquentes envers des assureurs, banques et sociétés industrielles), sa défense assumée de la répression dans certains domaines, son refus de poursuivre pénalement la plupart des grands groupes ou de soutenir des réformes de la procédure pénale lui valent encore aujourd’hui l’inimitié de nombreux démocrates faisant partie de l’aile gauche du parti.

Maxime Col

Alexandria Ocasio-Cortez : la nouvelle icône de la gauche américaine, symbolique du clivage politique aux Etats-Unis

Une élection surprise à la Chambre des Représentants après une campagne de terrain acharnée

Née dans le Bronx le 13 octobre 1989 de parents immigrés de Puerto Rico, Alexandria Ocasio-Cortez, dite AOC, vit dans une famille de classe moyenne dans le Bronx d’abord puis dans la ville de Yorktown. Durant son cursus secondaire, elle se spécialise notamment en microbiologie et obtient à ce titre le second prix de l’ISEF (Intel International Science and Engineering Fair) pour une recherche effectuée sur l’effet des antioxydants, ce qui lui vaudra d’avoir un astéroïde nommé après elle. Elle commence doucement à s’intéresser à la politique durant ses années secondaires et universitaires, faisant notamment un stage auprès du Sénateur démocrate Ted Kennedy, et obtient avec mention en 2011, après un cursus effectué à l’Université de Boston, un baccalauréat universitaire des arts en relations internationales, mineure économie.

En raison de la mort de son père en 2008 d’un cancer des poumons, elle décide durant ses études de retourner vivre dans le Bronx afin d’aider financièrement sa mère (alors femme de ménage et conductrice de bus) en devenant serveuse dans un bar. Cette expérience en tant qu’étudiante de classe moyenne confrontée aux conséquences de la crise de 2008 et aux problèmes du système de sécurité sociale et de la crise de logement est selon elle la principale raison de son engagement politique actif. Elle fait campagne durant les primaires démocrates de 2016 pour Bernie Sanders.

En avril 2018, elle décide de se présenter aux primaires démocrates pour élire la personne représentant le 14ème district de New York (correspondant au Bronx et une partie de Queens, à majorité hispanique), soutenue notamment par plusieurs organisations progressistes souhaitant battre des représentants démocrates installés mais jugés trop modérés. Ce district, jusqu’ici représenté par le démocrate Joe Crowley depuis 1999 qui, en raison de sa puissance grandissante au sein du parti, n’avait pas connu de challenger durant des primaires depuis 2004, lui était notamment favorable en raison de la population hispanique. Jugé trop modéré et loin des aspirations des habitants du district, il était cependant favori en raison du soutien d’une majorité du parti démocrate, et donc notamment d’un financement conséquent. Son manque de notoriété dans son district, ainsi qu’une campagne de terrain remarquée par les progressistes et acharnée menée par AOC, lui feront perdre la primaire à 43,3% contre 56,7% pour Alexandria Ocasio-Cortez. Le district étant majoritairement démocrate, cette victoire aux primaires lui assure une large victoire à l’élection générale, et elle est élue à la Chambre des Représentants avec 78% des voix.

A l’âge de 29 ans, elle devient la plus jeune femme à être élue dans cette chambre du Parlement. Son élection, alors que son rival durant la primaire était pressenti pour monter en rang au sein du Parti démocrate et qu’elle se revendique fièrement comme faisant partie des Democratic Socialists for America (DSA), est l’un des faits marquants des élections des mid-terms de 2018, et poursuit le débat sur un virage à gauche du parti. Sa jeunesse mais aussi son talent oratoire et son programme novateur font vite d’elle une icône des médias.

Un début remarqué au Congrès avec un positionnement politique clair et assumé : le socialisme démocratique

Assumant son positionnement résolument ancré à la gauche du parti démocrate, elle participe avant même sa prise de fonction à une manifestation de jeunes engagés dans la lutte contre le changement climatique, devant le bureau de la chef des démocrates à la Chambre des Représentants Nancy Pelosi, indiquant alors que la lutte pour le climat serait l’une de ses priorités. Elle votera cependant pour elle en tant que Présidente de la Chambre des Représentants, considérant qu’elle est la plus progressiste des candidats. Elle prête serment le 3 janvier 2019, et choisit de siéger dans le Comité sur les Services Financiers (sous-comité sur la protection des investisseurs, l’entreprenariat et les marchés capitaux) et le Comité de Surveillance et de Réforme du Gouvernement (sous-comité sur les droits et libertés civils, sous-comité sur l’environnement).

Très vite, ses interventions au Congrès sont largement remarquées et deviennent virales, notamment lorsqu’elle met en relief les problèmes éthiques concernant les moyens de financement du Président et des membres du Congrès (la vidéo devient la vidéo politique la plus vue sur Twitter avec 41,6 millions de vues)[2], ou lorsqu’elle interroge l’ex avocat de Donald Trump, Michael Cohen, et obtient de lui des informations sur les arrangements possiblement illégaux du Président[3].

En plus de ce travail remarqué durant les auditions, elle présente le 7 février 2019 son premier grand texte législatif : le Green New Deal. Plan ambitieux dans la lutte pour le climat et la justice sociale, inspiré du New Deal de Roosevelt et prévoyant notamment un plan sur dix ans de mobilisation économique pour cesser l’utilisation d’énergies fossiles et investir massivement dans l’infrastructure du pays, il est vite soutenu par toutes les organisations luttant pour l’environnement mais crée un débat vif, et parfois violent, notamment dans le camp des Républicains. Il est notamment soutenu par le Sénateur Bernie Sanders, la Sénatrice Elizabeth Warren et le Sénateur Ed Markey, trois des sénateurs du caucus démocrate les plus progressistes. Le plan est rejeté au Sénat, à majorité républicaine, le 26 mars 2019, mais demeure une proposition de loi de justice économique et sociale majeure tant elle aura lancé de débats et de controverses, mais aussi inspiré d’autres pays.

Conférence de presse de présentation du Green New Deal, le 07 février 2019

Le progressisme de ses positions, voire leur radicalité, s’étend à tous les domaines politiques : elle est en effet considérée plus à gauche que le Sénateur Indépendant et candidat à la présidentielle Bernie Sanders. Elle souhaite notamment la fin de cette ère de capitalisme financier, la gratuité de l’université pour tous, un système de sécurité sociale à payeur unique tel qu’il existe en Europe, l’annulation des dettes étudiantes. Ces positions sont assez partagées dans le camp progressiste américain et font peu débat en son sein, contrairement à d’autres beaucoup plus controversées : contrôle strict des armes à feu, abolition de l’agence américaine en charge du contrôle de l’immigration et des frontières (ICE) et naturalisation de toutes les personnes immigrées sur le sol américain, abolition ou réforme du Département de la Sécurité Intérieure instauré en 2001 après les attentats du 11 septembre (DHS). Elle compare son projet politique aux pays scandinaves et européens, et assure ne pas être socialiste (le mot étant connoté très péjorativement outre-mer, car associé à Cuba et au Venezuela), mais socialiste démocratique. Ce positionnement assumé lui vaut d’être l’une des figures politiques les plus attaquées, parfois même dans son propre camp.

L’illustration de la violence du débat politique américain depuis la présidentielle de 2016

            Dès son élection, elle fait l’objet d’attaques vives et gratuites, parfois sexistes, de la part du camp Républicain, notamment lorsqu’ils diffusent une vidéo d’elle dansant sur un toit lorsqu’elle était plus jeune, pensant la ridiculiser mais la rendant sympathique envers une bonne partie de la jeunesse. Le parti démocrate et ses officiels décident un temps de l’ignorer, considérant son élection et donc son importance politique comme mineures : Nancy Pelosi qualifiera de manière méprisante le Green New Deal « the green dream or whatever » (« le rêve vert ou je ne sais quoi »). Ce comportement change dès lors qu’elle prend de l’importance sur la scène politique, et malgré des divergences majeures et toujours présentes (notamment lorsqu’elle vote différemment des consignes du parti ou soutient des candidats se présentant dans des primaires face à des élus démocrates), ses relations avec le parti sont aujourd’hui davantage apaisées, même si son positionnement politique reste jugé minoritaire par le parti et la plupart des officiels et parfois qualifié durement.

AOC et la Présidente démocrate de la Chambre des Représentants Nancy Pelosi

Elle fait cependant l’objet d’attaques incessantes de la part des Républicains. C’est ainsi qu’elle et les membres du « Squad » (un groupe de quatre représentantes au Congrès, progressistes et de couleur dont elle fait partie) sont attaquées par le Président Donald Trump dans un tweet du 14 juillet 2019, dans lequel il affirme notamment qu’elles devraient « retourner dans leur pays d’origine et les aider » au lieu de critiquer le gouvernement, alors que trois de ces quatre femmes sont nées aux Etats-Unis. Ces propos feront l’objet d’une résolution de condamnation, votée et approuvée par la Chambre des Représentants le 15 juillet 2019.

Après des propos comparant les centres de détention pour personnes migrantes illégales à des camps de concentration ayant fait polémique, elle y effectue une visite en juillet 2019, durant laquelle elle atteste notamment que certaines femmes sont forcées de boire l’eau des toilettes afin d’avoir accès à de l’eau. Ces propos sont moqués et ridiculisés par le parti républicain qui remet notamment leur véracité en cause, mais confirmés par celle-ci sous serment lors d’une audition au Congrès.

Le 21 juillet 2020, il est rapporté qu’elle a été confrontée par deux membres de la Chambre des Représentants républicains, Ted Yoho et Roger Williams, qui lui ont dit qu’elle était « dégoutante » et qu’elle avait perdu l’esprit, après des commentaires qu’elle avait fait faisant le lien entre criminalité et pauvreté. Alors qu’elle s’en allait, Ted Yoho l’aurait alors insulté de « fucking bitch ». Il s’excuse sans la nommer le 22 juillet au sein de la Chambre, et elle lui répond le lendemain en faisant un discours devenu viral sur le privilège masculin et le caractère systémique des comportements sexistes.

Vers un destin politique d’envergure ?            

Soutien de Bernie Sanders en 2016 et en 2020, elle fait désormais partie d’une task force ayant pour objet de préparer l’hypothétique future administration du candidat démocrate à la présidentielle Joe Biden. En juin 2020, elle gagne haut-la-main sa primaire avec 72% des voix, lui assurant d’être réélue en novembre à la Chambre des Représentants. Tandis que certains la voient comme la Secrétaire au Travail ou ambassadrice à l’ONU dans une administration Biden, il est peu probable qu’elle soit retenue pour un tel poste, tant les divergences entre les deux sont nombreuses, bien qu’elle le soutienne officiellement (elle a indiqué que si le système américain avait plus de deux partis viables, ils ne seraient pas dans le même). Il est plus sûr de parier sur une candidature en tant que Sénatrice de New York, Maire de la ville ou Gouverneure de l’Etat : avant peut-être une candidature à la présidentielle, une fois qu’elle aura dépassé 35 ans ? En attendant, elle a formé des comités de soutien destinés à faire émerger de nouveaux candidats partageant ses positions, parfois dans le cadre de primaires face à des élus démocrates, ce qui continue de lui assurer l’inimitié de nombreux de ses collègues.

Maxime Col

Qui est Joe Biden, candidat démocrate à la présidentielle américaine de novembre 2020 ?

L’itinéraire politique d’un démocrate centriste et modéré

Joe Biden est né le 20 novembre 1942 à Scranton, en Pennsylvanie, dans une famille de classe moyenne supérieure. Il obtient en 1965 une licence en histoire et en science politique à l’université du Delaware, avant d’obtenir un diplôme en droit en 1968. Il commence la politique en 1969 après son élection au conseil municipal de New Castle et continue d’exercer en parallèle son métier d’avocat privatiste. Il se présente en 1972 aux élections sénatoriales pour l’Etat du Delaware, menant une campagne plutôt progressiste mais souffrant de manque de moyens. Il est néanmoins élu de peu le 7 novembre 1972. Cette même année fut marquée par un tragique accident de voiture qui tua sur le coup sa femme et sa fille d’un an et blessa gravement ses deux fils survivants. 

Sénateur du Delaware, Joe Biden s’intéresse d’abord à la protection des consommateurs et aux enjeux environnementaux, se décrivant libéral s’agissant des droits civiques et de la protection sociale, mais conservateur sur des thèmes tels que l’avortement. En 1981, il intègre le Comité Judiciaire du Sénat et soutient de nombreuses réformes répressives dans la lutte contre la criminalité, qu’il dit regretter aujourd’hui. Il vote de nombreuses lois ouvertement hostiles aux homosexuels telles que the Defense of Marriage Act de 1996 qui interdisait au gouvernement de reconnaître le mariage entre deux personnes de même sexe (loi jugée inconstitutionnelle en 2015).

Du Sénat et de l’échec de plusieurs campagnes présidentielles à la Vice-Présidence

Joe Biden va se lancer dans les primaires démocrates en vue de l’élection présidentielle de novembre 1988. Il est d’abord considéré comme favori en raison de sa position centriste, de la qualité de ses discours, mais également en raison de son rôle au Sénat et de sa participation dans la non-confirmation du candidat Robert Bork à la Cour Suprême. Il est cependant accusé en pleine campagne d’avoir plagié un de ses discours ainsi que d’avoir exagéré son rôle dans le mouvement des droits civiques. Ces incidents ont conduit Joe Biden à se retirer des primaires démocrates le 23 septembre 1987. Celles-ci seront alors remportées par Michael Dukakis.

En 1991, Joe Biden, président du comité judiciaire du Sénat entre 1987 et 1995, tente, sans succès, de bloquer la nomination du juge Clarence Thomas à la Cour Suprême, accusé d’harcèlement sexuel par Anita Hill. Il semble toutefois que le comité judiciaire du Sénat aurait négligé d’entendre les témoignages d’autres femmes qui auraient pu conforter celui d’Anita Hill et remettre en cause la nomination de Clarence Thomas. Par ailleurs, le comportement controversé de Joe Biden lors de l’audition d’Anita Hill lui sera reproché à plusieurs reprises tout au long de sa carrière.

Joe Biden soutient des lois répressives telles que la Violent Crime Control and Law Enforcement Act of 1994, tout en menant des combats progressistes pour la cause des femmes avec notamment la Violence Against Women Act of 2000. Il devient président du comité des affaires étrangères du Sénat entre 2001 et 2003 où il défend le multilatéralisme et l’interventionnisme. Il votera pour la guerre d’Afghanistan en 2001 puis pour celle d’Irak en octobre 2002.

Le 13 janvier 2007, Joe Biden se lance de nouveau dans la course à la présidentielle en annonçant sa candidature aux primaires démocrates, face notamment à Hillary Clinton et Barack Obama. Mais impacté par des remarques jugées racistes contre Barak Obama et les Indiens d’Amérique, Joe Biden ne disposera plus de soutiens financiers suffisants pour faire décoller sa campagne. Il finira de fait cinquième au caucus de l’Iowa, le 3 janvier 2008, et mettra fin à sa campagne le soir même.

Intéressé par l’attrait qu’il avait pour la classe ouvrière, souvent blanche, et voyant en lui l’incarnation d’une position modérée pouvant lui apporter du crédit sur les sujets de politique extérieure, Barack Obama le choisit en tant que vice-président durant ses deux mandats (2008-2016). Joe Biden sera, entre autres, chargé de s’occuper des relations avec l’Irak, du plan de relance et d’infrastructure voulu par le Président pour sortir de la récession, et du budget. Les deux hommes s’entendent parfaitement et il est souvent admis que cette complicité fut déterminante dans les grandes avancées obtenues à cette période. Tout en demeurant interventionniste et modéré en économie, Joe Biden va évoluer sur les questions de mœurs en soutenant notamment le mariage homosexuel et le droit à l’avortement.

Barack Obama remettant la Presidential Medal of Freedom à Joe Biden, plus haute distinction, le 12 janvier 2017

Un début difficile aux primaires avant de s’imposer comme le choix rationnel pour faire face à Donald Trump

Pressenti pour se présenter aux primaires démocrates pour l’élection présidentielle de 2016, Joe Biden refuse néanmoins suite au décès de son fils et donne son soutien à Hillary Clinton.

Le 25 avril 2019, il annonce sa candidature aux primaires démocrates pour l’élections présidentielle de 2020. Depuis lors, il mène une campagne modérée, bien que plus à gauche que ses positions habituelles en raison du climat politique au sein du parti et de la campagne énergique et progressiste du sénateur Bernie Sanders. La campagne de Joe Biden sera néanmoins ternie par des interrogations sur ses capacités cognitives et son âge ainsi que par des accusations de comportements inappropriés envers des femmes, et les liens que lui et l’un de ses fils entretiendraient avec l’Ukraine.

Bien que jugé favori dans les sondages, Joe Biden finit cinquième au caucus du New Hampshire, quatrième au caucus de l’Iowa et deuxième au caucus du Nevada. La Caroline du Sud, dont l’électorat est majoritairement afro-américain, lui a cependant permis d’obtenir une victoire écrasante face à Bernie Sanders. Par la suite, le retrait de candidats démocrates tels que la sénatrice Amy Klobuchar et le maire Pete Buttigieg, ainsi que l’implosion de la campagne du milliardaire Michael Bloomberg, a permis à Joe Biden de remporter dix Etats lors du Super Tuesday.

En juin 2020, Joe Biden devient officiellement le seul candidat démocrate en lice pour faire face à Donald Trump aux prochaines élections présidentielles. Sa victoire aux primaires s’explique par la formation d’une coalition d’électeurs comprenant les personnes âgées, les adultes afro-américains, la classe ouvrière et la moyenne blanche, dont le principal objectif est la défaite de Donald Trump. La fidélité de l’électorat afro-américain, son image d’homme de la classe ouvrière ainsi que la nostalgie de la présidence de Barack Obama ont permis à Joe Biden de battre Bernie Sanders, qui disposait d’un électorat majoritairement jeune et latino, et ce malgré une campagne timide. Il sera désormais déterminant pour Joe Biden de former une nouvelle coalition en attirant les électeurs qui ne le soutenaient pas, par le biais de nouvelles propositions et par le choix crucial de sa vice-présidente, puisqu’il s’est en effet engagé à ce que ce soit une femme.

Un candidat modéré, pour quel programme politique ?

Joe Biden appartient à la branche modérée du parti démocrate, certains le qualifient même de conservateur ou de centriste. Sa victoire à la primaire semble en contradiction avec l’évolution actuelle du parti, incarnée notamment par la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez. Aussi, contrairement à ce que l’on pourrait penser, son programme pour les primaires et les présidentielles, bien que modéré, est plus à gauche que les programmes passés des candidats démocrates. Cette évolution du parti vers la gauche a dû être pris en compte par les candidats, et se décline également dans d’autres élections, notamment législatives. Joe Biden a donc adopté une position de centre gauche, acceptable par une majorité de démocrates mais n’aliénant pas les électeurs indépendants et les Républicains modérés.

Sur le plan judiciaire, déterminant en raison des positions controversées qu’a eu Joe Biden par le passé, mais également en raison du climat régnant dans le pays après la mort de George Floyd et de tant d’autres, le candidat démocrate est pour l’abolition de la peine de mort, la libération sous caution, l’instauration de peines minimums obligatoires et les prisons privées. Il soutient une refonte de la procédure pénale, notamment des lois répressives, dont celles qu’il avait soutenu en tant que sénateur. Il n’est pas contre la légalisation du cannabis mais il considère que ce choix doit se faire au niveau des Etats. Enfin, il souhaite accorder la citoyenneté aux dreamers, c’est-à-dire les enfants de personnes immigrées nés aux Etats-Unis et disposant d’une protection spéciale.

Sur le plan économique, Joe Biden est pour l’instauration d’un revenu minimum au niveau fédéral de $15 de l’heure. Il souhaite instaurer des congés payés et des arrêts maladie, revenir sur les baisses d’impôts des plus fortunés et des entreprises, et investir dans l’infrastructure afin de créer des emplois. Il se dit favorable à l’étude de réparations pour l’esclavage. Enfin, il soutient les accords de libre-échange et veut revenir sur les tarifs imposés par Donald Trump à la Chine et soutenir le traité transatlantique révisé.

Sur le plan médical, Joe Biden défend la jurisprudence Roe vs. Wade sur l’avortement, souhaite étendre l’accès à la sécurité sociale en reprenant la politique Obamacare et souhaite la baisse du prix des médicaments et son contrôle. Il demeure néanmoins opposé à un système universel à payeur unique de sécurité sociale comme nous l’avons par exemple en France.

Sur le plan éducatif, Joe Biden est contre les écoles sous contrat faisant du profit. Il est pour la gratuité des deux premières années d’études supérieures, souhaite étendre les mécanismes de soulagement des dettes étudiantes, et augmenter le salaire des professeurs.

Sur le plan écologique, Joe Biden souhaite rejoindre les accords de Paris sur le climat. Il est pour le maintien du nucléaire en développant parallèlement les énergies renouvelables mais il est contre le gaz de schiste. Il demeure interventionniste, soutient le multilatéralisme, souhaite augmenter le budget de la défense et continuer les guerres en cours.

Enfin, Joe Biden soutient la vérification des antécédents pour les achats d’armes à feu ainsi qu’un programme de rachat volontaire de celles-ci. Il souhaite créer un registre national les concernant. 

Nul doute que ces positions feront l’objet d’un débat virulent avec son adversaire à la Maison Blanche, et sera actualisé en raison de la crise du coronavirus et de la récession économique qui s’annonce.

Maxime Col

La présidence de Donald Trump menacée, la destitution sur impeachment aux Etats-Unis

Ce mercredi 18 décembre, la Chambre des Représentants a adopté les deux chefs d’accusation à l’encontre de Donald Trump retenus par le Comité judiciaire à la suite des auditions menées par le Comité spécial permanent sur le renseignement. Ces deux chefs d’accusation sont l’abus de pouvoir et l’entrave à la bonne marche du Congrès. Donald Trump devient ainsi le troisième Président américain jugé sur impeachment. Cette procédure de l’impeachment n’existant pas dans le système français, cet article en fera une explication et présentera l’affaire pour laquelle Trump est mis en accusation.

La procédure d’impeachment, une spécificité américaine

Le terme impeachment signifie « mise en accusation », c’est pour cela que l’on parle de destitution sur impeachment : c’est une destitution sur mise en accusation. Cette procédure est prévue par l’article II section 4 de la Constitution américaine. Cet article dispose que « le Président, le Vice-Président et tous les officiers civils [all civil Officers] des Etats-Unis seront destitués sur mise en accusation et condamnation pour trahison, corruption ou autres crimes et délits majeurs ». Cette procédure peut donc porter sur des positions autres que celle de Président. Dans les faits, ce mécanisme de l’impeachment fut mis en œuvre contre deux Présidents, un sénateur, un membre du gouvernement et quinze juges. Cependant, cette section ne suffit pas pour connaître la mise en œuvre de la procédure d’impeachment. Il faut en effet lire le paragraphe 5 de la deuxième section de l’article I et les paragraphes 6 et 7 de la troisième section du même article de la Constitution américaine pour comprendre la procédure dans son ensemble. Le paragraphe 5 de la deuxième section de l’article I réserve le pouvoir d’impeachment à la Chambre des Représentants. C’est donc la chambre basse du Congrès américain qui initie la procédure de mise en accusation. Le paragraphe 6 de la troisième section de l’article I donne au Sénat le pouvoir de juger les personnes mises en accusation par la Chambre des Représentants. Ce paragraphe précise qu’une condamnation ne peut être prononcée que si celle-ci emporte l’approbation de la super-majorité, c’est-à-dire des deux tiers des membres du Sénat. Le paragraphe 7 de la troisième section de l’article I de la Constitution dispose que les seules sanctions qui peuvent être prononcées au terme d’une procédure d’impeachment sont la destitution et « l’interdiction d’occuper tout poste de confiance ou d’exercer toute fonction honorifique ». En résumé, la procédure de mise en accusation est initiée par la Chambre des Représentants. Si celle-ci accepte à la majorité simple (218 représentants) les chefs d’accusation retenus, le Sénat, sous la direction du président de la Cour suprême, doit juger la personne ainsi mise en accusation. Si les deux tiers des sénateurs (67) reconnaissent la personne coupable, celle-ci ne peut qu’encourir une destitution de la fonction qu’elle occupe ainsi que « l’interdiction d’occuper tout poste de confiance ou d’exercer toute fonction honorifique ».

Présentée ainsi, la procédure d’impeachment ne semble soulever aucun problème. Cependant, des questions lourdes de conséquences se posent. La plus importante de toutes est celle de déterminer les actes pouvant être considérés comme des « crimes et délits majeurs [high Crimes and Misdemeanors] ». Si les termes de « trahison [Treason] » et « corruption [Bribery] » ne posent pas de problèmes quant à leur définition, les termes de « crimes et délits majeurs » sont beaucoup trop vagues pour que l’on puisse a priori déterminer ce que la Chambre des Représentants considérera comme tel. Le quatrième président de la Cour suprême américaine, John Marshall, justifiait le flou inhérent au texte constitutionnel en affirmant que la Constitution prétendait perdurer pendant des générations et que donc ce flou permettait de l’adapter à toutes les circonstances des affaires humaines. Dans leur commentaire de la quatrième section de l’article II, Neil J. Kinkopf et Keith E. Whittington rappellent la position de Gerald Ford sur ce point quand il était représentant. Il affirmait alors que les infractions pouvant mener à la procédure d’impeachment sont tout ce que la majorité de la Chambre des Représentants considérera comme tel. C’est une définition totalement subjective de ce qui peut entraîner une mise en accusation. Ce serait à ceux qui veulent mettre en œuvre une telle procédure de convaincre les autres que les faits en question justifient un impeachment. Si une telle interprétation de la quatrième section de l’article II de la Constitution américaine a le mérite de la plasticité, Kinkopf considère tout de même que celle-ci va trop loin et qu’elle ignore le texte constitutionnel et sa structure. Cependant, il refuse de donner une définition a priori des « crimes et délits majeurs » pouvant conduire à une mise en accusation.

Les questions soulevées par la procédure d’impeachment trouvent leur source dans la rareté de la mise en œuvre de cette procédure. En effet, celle-ci ne fut utilisée que 19 fois en 232 ans d’existence de la Constitution américaine et elle ne fut menée à son terme que huit fois. En clair, seules huit personnes furent destituées, il s’agissait de huit juges. Le fait que ce ne soient que des juges qui furent destitués s’explique largement par des éléments politiques et notamment par l’attachement à la démocratie. En effet, quand Andrew Johnson, en 1868, échappa d’une voix à la destitution, les prochaines élections présidentielles allaient se tenir dans quelques mois et certains sénateurs n’ont pas voulu se retrouver liés à la destitution d’un Président. Clinton échappa de même à la destitution parce que plusieurs sénateurs considéraient qu’il n’était pas possible de destituer un Président qui avait été réélu deux ans plutôt. La procédure d’impeachment est en effet très politique, c’est une justice politique. D’une part, parce que les seules sanctions possibles sont des sanctions en lien avec la politique – la destitution et l’impossibilité d’occuper certaines fonctions –, d’autre part, parce que la procédure est menée par un organe politique – le Congrès. Ainsi, il n’est pas question seulement de qui a la majorité dans quelle chambre mais aussi de savoir quel est le contexte et les conséquences politiques d’une telle procédure.

Pourquoi Trump est-il visé par une procédure d’impeachment ?

La procédure de mise en accusation à l’encontre de Donald Trump fut initiée le 24 septembre 2019 par la Présidente démocrate de la Chambre des Représentants (Speaker of the House) Nancy Pelosi. Cette annonce fait suite à une plainte au Congrès de Michael Atkinson, inspecteur général de la communauté du renseignement américain, sur les agissements de Trump vis-à-vis de la présidence ukrainienne. Trump est accusé d’avoir gelé une aide militaire de 391 millions de dollars destinée à l’Ukraine ainsi que d’avoir annulé une visite à la Maison Blanche du président ukrainien Volodymyr Zelensky. Il aurait consenti à débloquer cette aide et à accepter cette visite à la Maison Blanche si le président ukrainien acceptait d’enquêter sur Joe Biden – candidat et favori à la primaire démocrate de 2020 et donc adversaire politique de Donald Trump – et d’affirmer que c’était l’Ukraine et non la Russie qui avait interféré dans la campagne présidentielle de 2016. Pour résumer, Trump est accusé d’abus de pouvoir pour son bénéfice personnel et politique.

A la suite de la mise en œuvre de la procédure d’impeachment, le Comité spécial permanent pour le renseignement procéda à plusieurs auditions tant privées que publiques. Environ une vingtaine de témoins fut entendue pendant plus de 130 heures. A la suite de ces auditions, le Comité judiciaire de la Chambre des représentants approuva deux chefs d’accusation (articles of impeachment) à l’encontre de Donald Trump. Le Président américain est ainsi accusé par la Chambre des représentants d’abus de pouvoir et d’entrave à la bonne marche du Congrès (Obstruction to Congress).

Sous la dénomination d’abus de pouvoir, la Chambre développe l’idée que, usant – abusant – de sa position de Président, Donald Trump aurait invité un gouvernement étranger à interférer dans les élections de 2020, en demandant à l’Ukraine une enquête sur Joe Biden, à son bénéfice personnel. De ce fait, il aurait mis en danger la sécurité nationale et compromis le processus démocratique. Il aurait ainsi ignoré et lésé les intérêts de la nation américaine. La Chambre retient aussi comme abus de pouvoir la volonté de faire endosser à l’Ukraine l’interférence dans les élections présidentielles de 2016.

L’accusation d’entrave à la bonne marche du Congrès ne figurait pas dans la plainte ayant conduit à mettre en place la procédure d’impeachment, elle résulte de l’attitude adoptée par Donald Trump au cours des auditions et de l’enquête menées par le Comité spécial permanent pour le renseignement. Trump a en effet empêché certains témoins appelés à comparaître par le Congrès de le faire et il a aussi fait en sorte que les documents demandés par le Congrès ne soit pas transmis. Dans son commentaire des articles of impeachment, Peter Baker fait remarquer que cette argumentation avait déjà été adoptée par le Congrès dans les affaires d’impeachment de Nixon et Clinton. L’argument se résume à dire que s’opposer à une enquête du Congrès dans une procédure de mise en accusation est en soit an impeachable offense, c’est-à-dire un fait pouvant justifier la mise en œuvre de la procédure d’impeachment.

Les deux chefs d’accusation ont été approuvés par la Chambre des représentants, dominée par les Démocrates. Le premier – l’abus de pouvoir – fut accepté par 230 voix contre 197, le second – l’entrave à la bonne marche du Congrès – par 229 voix contre 198. Comme attendu, aucun des représentants républicains n’a voté pour les articles of impeachment. Cependant, quelques surprises sont venues troubler les prévisions quant aux votes des démocrates. Deux représentants démocrates se sont opposés à ces chefs d’accusation : le représentant du Minnesota, Collin Peterson, et le représentant du New Jersey, Jeff Van Drew. Le représentant démocrate du Maine, Jared Golden, a pour sa part approuvé l’abus de pouvoir mais refusé l’entrave à la bonne marche du Congrès. La représentante de Hawaii, Tulsi Gabbard – démocrate en course pour les primaires de 2020 – a voté « present ». Elle ne s’est donc pas opposée aux chefs d’accusation mais elle ne les a pas approuvés non plus. Ce vote a grandement surpris Nancy Pelosi, Speaker (Présidente) de la Chambre. En effet, sur les images de l’annonce des résultats du vote, on peut voir ses lèvres s’entrouvrirent de surprise.

Maintenant, le Sénat va devoir juger Donald Trump. Ce procès est attendu pour le courant du mois de janvier 2020. Si Trump est reconnu coupable, il sera destitué et pourrait même être interdit de se présenter aux prochaines élections. Le Vice-Président américain, Mike Pence, prendrait alors la place de Donald Trump en tant que chef d’Etat. Cependant, une telle issue – la destitution de Donald Trump – semble plus qu’improbable. En effet, la destitution ne peut être prononcée que si 2/3 des sénateurs l’approuvent. Or, les Républicains ont la majorité au Sénat et il faudrait que vingt sénateurs républicains se rallient aux Démocrates. Une telle chose a très peu de chances d’arriver, les sénateurs républicains s’étant pour l’instant montrés déterminés à faire échec au projet démocrate.

Guillaume GARNIER

Les États-Unis et l’Amérique des années 1910 à 1945 : entre pérennisation d’un modèle impérial et renouveau panaméricain

 Les États-Unis se définissent primordialement à l’aune de leur appartenance continentale, comme l’affirme la doctrine Monroe énoncée en 1823 selon ces termes : “Nous sommes nécessairement plus intéressés par ce qui se passe sur notre hémisphère”. La doctrine aboutit, comme l’énonce Aïssatou Sy Wonyu dans Les États-Unis et le monde au 19eme siècle à “la formation d’une entité visuelle, l’hémisphère occidental, séparé de l’Ancien Monde par l’océan atlantique, et surtout par un gouffre philosophique : le Nouveau Monde incarnant l’avenir, le progrès, les institutions républicaines, la liberté, alors que l’Ancien représentait le passé, la décadence, les institutions monarchiques, le despotisme.” Par conséquent, le continent américain partagerait uniformément ces valeurs quelles que soit les appartenances nationales. Toutefois, des velléités expansionnistes américaines s’affirment par le biais d’une mission civilisatrice et d’intérêts variés. Tout deux sont alors éminemment tentés de paternationalsime à l’égard du reste de l’Amérique. Bien plus, la présence des États-Unis revêt une multiplicité d’aspects (économiques, spatiaux, gravitation politique), mettant en valeur la prépondérance du pays sur le continent à l’aune de la Première Guerre Mondiale.

La Doctrine Monroe (1823) caricaturée

Source : La doctrine Monroe (caricature par Louis Dalrymple, 1905)

Une Mexamérique ? 

Un renouveau dans les relations interaméricaines s’amorce au début des années 1910. Celui-ci se caractérise par une dynamique d’inclusion et d’exclusion des Amériques grâce à la constitution d’une Mexamérique au cours des années d’entre-deux-guerres. Théorisée par le journaliste américain Joel Garreau dans son ouvrage intitulé The Nine Nations of North America (1981), la Mexamérique est un espace frontalier qui s’affirme progressivement comme une interface américaine stratégique. En effet, comme l’énonce Ayse Ceyhan dans son article États-Unis : frontière sécurisée, identité(s) contrôlée(s) ? (1997, Cultures & Conflits), la frontière mexico-américaine ne peut uniquement être perçue comme “une ligne de séparation, de démarcation, elle renvoie plutôt à une « jointure », c’est-à-dire un lieu de rencontre non seulement économique mais aussi socio-culturel”. La frontière se révèle être un lieu de rencontre entre deux entités culturelles distinctes : l’Amérique anglo-saxonne et l’Amérique Latine. L’existence de flux interaméricains entre le Mexique et les États-Unis met en valeur l’idée selon laquelle l’Amérique vient aux États-Unis. La frontière est de cette manière perçue comme une zone et non pas comme une ligne. Zone qui est traitée indépendamment de l’immigration européenne. 


Couverture de l’ouvrage The Nine Nations of North America, Joel Garreau, 1981

Le Rio Grande avec ou sans laissez-passer ?

Bien plus, l’immigration en provenance d’Amérique centrale oscille entre inclusion et exclusion. En effet, les quotas de 1921 et 1924 ne concernent pas les Mexicains. L’immigration est libre si ce n’est un test d’alphabétisation qui est demandé aux migrants mexicains depuis l’approbation du Literacy Act de 1917. Les Mexicains doivent donc de facto s’assimiler à l’Amérique anglo-saxonne, c’est-à-dire aux WASP (White Anglo-Saxon Protestant) par la langue. 

L’approbation du Volstead Act de 1919, qui renforce la Prohibition aux États-Unis, contribue à modifier l’intensité des flux migratoires entre le Mexique et les États-Unis. Dans ces conditions, la Mexamérique devient un espace extraterritorial dans lequel il est permis de s’affranchir de la Prohibition. La ville de Tijuana devient une ville frontalière symbolique où la contrebande s’épanouit. Pour autant, dès 1924, l’immigration mexicaine est contrôlée par l’instauration de la Border Patrol. Ces mesures seront infléchies par l’administration américaine elle-même qui, en 1942, encourage de nouvelles vagues migratoires via le programme Bracero, série de lois de travail. Ces textes favorisent l’immigration d’ouvriers mexicains pendant la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, cette Mexamérique s’étend au-delà de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, officiellement définie en 1848 par le traité de Guadalupe Hidalgo. Elle constitue une Frontière de verre, à l’instar de l’ouvrage de Carlos Fuentes, dans la mesure où cet espace illustre l’interdépendance asymétrique des Amériques. La Mexamérique se révèle être une interface culturelle, même s’il convient de relativiser la latinisation de la population américaine à cette époque. 

L’immigration ouvrière mexicaine : les braceros  

L’esquisse d’un anti-américanisme 

Cette dynamique d’inclusion et d’exclusion de l’Amérique Latine se perçoit également à travers l’affirmation d’un anti-américanisme qui semble, dans un premier temps, émerger de ces “zones satellites”. Ainsi, comme le rappelle Serge Ricard dans Les États-Unis, démocratie Impérialiste. Essai sur un dessin manifeste : “placées, contre leur gré, en situation de dépendance, les républiques latino-américaines deviendront des foyers d’anti-américanisme”. C’est pourquoi la politique impérialiste américaine est décriée par le Guatémaltèque Juan José Arévalo qui assimile les rapports entre les États-Unis et les pays d’Amérique Latine à ceux du “requin et des sardines” dans son ouvrage Le Requin et les sardines, en 1956. Autrement dit, les rapports interaméricains sont perçus à travers un rapport animal, un rapport de force. Par conséquent, alors que les frontières géographiques tendent à se clarifier, les frontières humaines deviennent de plus en plus poreuses, notamment entre l’Amérique anglo-saxonne et l’Amérique Latine. 


Les États-Unis : un futur hegemon latino-américain ? 

Le positionnement des États-Unis à l’égard de l’Amérique se perçoit désormais à travers un rôle de leader et/ou d’hégémon de 1914 à 1945. Ce désir hégémonique se voit conforté par un rapport de centre et de périphérie qui s’affirme pendant ces périodes de Guerres mondiales. Le positionnement de l’Amérique (entre neutralité et interventionnisme) pendant les guerres apparaît en grande partie dû au positionnement stratégique des États-Unis vis-à-vis des événements européens. Dans ces conditions, l’Amérique s’en va en guerre sous l’égide des États-Unis, perçu comme porte parole diplomatique. En effet, le consensus neutraliste de l’Amérique Latine, observé en août 1914, ne résiste pas à l’entrée en guerre des États-Unis. Ainsi, ne convient-il pas d’énoncer que l’Amérique s’en va en guerre sous les directives des États-Unis ? Comme l’énonce Olivier Compagnon dans son article Entrer en guerre ? Neutralité et engagement de l’Amérique latine entre 1914 et 1918 publié dans Relations internationales, Presses Universitaires de France, en 2009 : “l’entrée en guerre de ces pays ne saurait être assimilée à un choix délibéré de politique étrangère, mais illustre plutôt la dépendance politique et diplomatique à laquelle l’interventionnisme nord américain les a réduits depuis la définition de la destinée manifeste [théorisée par Sullivan] au tournant des années 1880 et 1890”. 

Une dépendance diplomatique et militaire

L’Amérique ne semble pouvoir exister sans les États-Unis sur le plan diplomatique et militaire, ce qui tend à renforcer la prépondérance et le leadership américain sur le continent. Bien plus qu’un leader, les États-Unis semblent jouer le rôle de l’hégémon grec, le chef militaire, celui qui littéralement marche en avant. Il apparaît ici que les États-Unis donnent le ton et le pas militaire. De ce fait, l’impérialisme américain peut être perçu comme une réappropriation de l’impérialisme spartiate, selon Aïssatou Sy-Wonyu dans Construction nationale et construction impériale aux États-Unis au XIXe siècle. Les paradoxes de la république impériale, publié dans Cités : “L’empire a le double inconvénient de coûter cher et de nécessiter la mobilisation de troupes, ce qui, par ricochet, ressuscite le spectre de la militarisation excessive menaçant la république et la démocratie. À cet égard, la référence classique n’est plus Athènes la démocratique, ni Rome la républicaine mais Sparte la militaire”. 


Conforter le mouvement panaméricain

Ce leadership est également visible à travers le mouvement panaméricain initié au début du XXème siècle. La quatrième conférence des Etats américains à Buenos Aires, en juillet 1910, aboutit à la création de L’Union Panaméricaine voulue par les États-Unis. Il s’agit de rallier l’Amérique sous leur égide tout en impliquant les États indépendants des Amériques. C’est ainsi que les États-Unis manifestent leur prépondérance “en établissant les ordres du jour et en y orientant les débats” lors des conférences panaméricaines (Jean Gérald Cadet). L’Oncle Sam rallie les etats américains et devient un père pour l’Amérique, de la même manière que Simon Bolivar souhaitait rallier l’Amérique du Sud sous son étendard au XIXème siècle. Cette dépendance face au leader américain se voit par ailleurs confortée par le programme prêt-bail de 1941, programme d’armement, dont seront bénéficiaires certains pays d’Amérique Latine. 


Vers une Pax Americana ? 

Il convient dès lors de percevoir les années 1930 à l’aune des prémices d’une “Pax Americana”. Les États-Unis semblent initier une nouvelle dynamique latino-américaine et proposer une égalité entre les Amériques. À la la dynamique impérialiste américaine existante s’adjoint une volonté de coopération interaméricaine. On assiste à un renouvellement du paradigme entretenu par les États-Unis à l’égard de l’Amérique. La politique dite “du bon voisinage” est étendue sous la présidence de Franklin Delano Roosevelt (1933-1945) qui contribue, selon Yves-Henri Nouailhat dans Les États-Unis et le monde, de 1898 à nos jours, “à modifier l’attitude des Américains qui devient moins agressive et moins envahissante” à l’attention des pays d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. De ce fait, F. D. Roosevelt promeut une politique nouvelle dans laquelle les États-Unis s’engagent à renoncer aux interventions armées et à la mise sous tutelle des pays situés au sud du Rio Grande. 

Le bon voisin en visite, FD Roosevelt en représentation devant un couple mexicain

Source : Doyle, Jerry. « Good Neighbor Goes Visiting ». Philadelphia Record (April 21, 1943) The Basil O’Connor Collection, Franklin Delano Roosevelt Presidential Library, Box 46.

Il s’agit désormais pour les Américains de s’extraire quelque peu des affaires latino-américaines. L’ingérence américaine est notamment atténuée par l’abrogation de l’Amendement Platt, à Cuba, le 29 mai 1934, ce qui met fin à la mise sous tutelle de l’île initiée en 1901. La politique latino américaine de F.D. Roosevelt apparaît de ce fait constituer une rupture majeure comme le rappelle Jean-Gérald Cadet dans Les États-Unis et l’Amérique Latine. De Monroe à l’initiative pour les Amériques, ou de l’hégémonie totale à la volonté de partenariat : ”Sa présidence a été caractérisée par certains analystes latino-américains comme la première véritable relation amicale entre les États-Unis et ses voisins latino-américains”. 

De même, cette Pax Americana et cette politique de bon voisinage se voient confortées par la 7ème conférence interaméricaine de Montevideo, en Uruguay en 1933. Les États-Unis y manifestent une volonté tacite d’équilibre et d’égalité. La “convention sur les droits et devoirs des États” dont l’article 8 précise “(qu’) aucun État n’a le droit d’intervenir dans les affaires intérieures ou extérieures d’un autre État” illustre ce renouveau dans la mesure où une scission entre les États-Unis et l’Amérique s’instaure. Cette convention semble dès lors entrer en écho avec la doctrine Monroe de 1823 puisqu’il s’agit de théoriser les relations interaméricaines indépendamment des relations européennes. Le leader américain compose alors avec une Amérique différente de celle de 1823. Les États-Unis semblent désormais vouloir inclure les pays américains et non plus seulement les supplanter ou s’ingérer dans leurs affaires internes. Néanmoins, l’aube de cette “Pax Americana” s’affirme par son inachèvement.

Une politique du bon voisinage portée par le président Franklin Delano Roosevelt 

Source : Wikipedia, politique de bon voisinage, Le dictateur brésilien Getúlio Vargas (à gauche) et le président des États-Unis Franklin Delano Roosevelt (à droite) en 1936

Inès Delépine

BIBLIOGRAPHIE : 

  • Juan José Arévalo, Le Requin et les sardines (1956)
  • Jean-Gérald Cadet, Les États-Unis et l’Amérique Latine. De Monroe à l’initiative pour les Amériques, ou de l’hégémonie totale à la volonté de partenariat (2000)
  • Ayse Ceyhan, États-Unis : frontière sécurisée, identité(s) contrôlée(s) ? (1997, Cultures & Conflits)
  • Olivier Compagnon, Entrer en guerre ? Neutralité et engagement de l’Amérique latine entre 1914 et 1918 publié dans Relations internationales, Presses Universitaires de France (2009)
  • Carlos Fuentes, Frontière de verre (1995)
  • Joel Garreau, The Nine Nations of North America (1981)
  • Yves-Henri Nouailhat, Les États-Unis et le monde, de 1898 à nos jours (2015)
  • Serge Ricard, Les États-Unis, démocratie Impérialiste. Essai sur un dessin manifeste (2016)
  • Aïssatou Sy-Wonyu, Construction nationale et construction impériale aux États-Unis au XIXe siècle. Les paradoxes de la république impériale, publié dans Cités (2004)
  • Aïssatou Sy-Wonyu, Les États-Unis et le monde au 19eme siècle (2004)

Ces femmes afro-américaines qui ont marqué l’histoire de la conquête spatiale

« Everything was so new – the whole idea of going into space was new and daring. There were no textbooks, so we had to write them » (Tout était si nouveau – l’idée même d’aller dans l’espace était innovante et audacieuse. Il n’y avait pas de manuel, tout restait encore à écrire) – Katherine Johnson, mathématicienne retraitée de la NASA.

Si dans l’actualité récente l’anniversaire du premier pas de l’Homme sur la Lune est apparu à de multiples reprises, c’est sans oublier les efforts fournis par toutes celles appelées « travailleuses de l’ombre », qui ont participé à l’envoi de la navette Apollo 11 dans l’espace. 

Katherine Johnson, Mary Jackson et Dorothy Vaughan sont des noms qui résonnent aujourd’hui, notamment depuis la sortie du livre en 2016 « Hidden figures » (les figures de l’ombre) de Margot Lee Shetterly, qui fut d’ailleurs adapté en film par le réalisateur Theodore Melfi la même année. 

Leurs parcours impressionnent et inspirent notamment puisque ces femmes afro-américaines ont laissé leurs empreintes au sein de la NASA aux grands moments de la conquête spatiale, et ce, dans un contexte de politique de ségrégation raciale. Elles ont su faire preuve de persévérance, d’intelligence et de rigueur dans leurs recherches afin de réaliser un travail éblouissant et minutieux qui serait aujourd’hui effectué à l’aide de diverses machines.

Les trois mathématiciennes ont dès leur plus jeune âge fait preuve de capacités impressionnantes dans le milieu scolaire. Dorothy Vaughan obtint son diplôme du lycée à l’âge de 15 ans et bénéficia d’une bourse d’études pour poursuivre vers une licence de mathématiques, Mary Jackson excellait elle-aussi à l’école et obtint une licence de mathématiques et sciences physiques, tandis que Katherine Johnson décrocha son baccalauréat à 14 ans, obtint son diplôme de mathématicienne dès 18 ans, et fit preuve d’une assiduité et de capacités si impressionnantes que son professeur de mathématiques lui créa un programme d’études avancé.

Seulement, les possibilités d’emploi après avoir obtenu un diplôme en mathématiques restaient assez limitées pour les jeunes femmes noires, elles ne pouvaient quasiment que prétendre à un emploi d’enseignante dans une école ou une université pour personnes de couleur.

Des possibilités d’emploi s’offrirent finalement sur le site de Langley au sein d’une unité appelée « Calcul Ouest » (West Area Computers). Ce groupe était réservé aux mathématiciennes de couleur et était rattaché à la NACA (le Comité consultatif national pour l’aéronautique). Les membres du Calcul Ouest étaient surnommés les « ordinateurs » en ce qu’elles effectuaient des calculs complexes afin d’obtenir des données précises, ce qui nécessitait des compétences pointues en mathématiques, ce travail est d’ailleurs aujourd’hui réalisé à l’aide de machines électroniques. 

Dorothy Vaughan fut nommée à la tête de l’unité du Calcul Ouest et acquit en 1949 le titre de superviseur de l’unité. En 1958, la NACA se lança dans la course de la découverte aérospatiale et fut rebaptisée NASA (Administration nationale de l’aéronautique et de l’espace). Dorothy fut dès lors affiliée au domaine du calcul électronique. Elle supervisait la nouvelle unité appelée « Division d’analyse et de calcul » réunissant des calculatrices noires et blanches au sein de la même équipe pour travailler à l’aide de calculateurs électroniques et permettre ainsi la transition vers les premiers outils informatiques. 

Mary Jackson, quant à elle, travaillait dans le bâtiment réservé aux recherches concernant la soufflerie supersonique auprès de l’ingénieur Kazimierz Czarnecki. Elle obtint un diplôme d’ingénierie en mathématiques et sciences physiques après avoir suivi des cours du soir à l’université de Virginie ce qui fit d’elle la première femme afro-américaine de la NASA à obtenir le titre d’ingénieur. 

De son côté, Katherine Johnson fut affectée au sein de la division de recherche concernant les vols spatiaux, elle calcula la trajectoire des appareils de la mission Mercury-Redstone 3 de 1961 et de la mission Mercury-Atlas 6 de 1962. Elle effectua, pour la mission Apollo 11, des calculs cruciaux de trajectoires de rendez-vous entre le module lunaire et le module de commande lorsque l’appareil spatial de Neil Armstrong se posa sur la Lune pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le 20 juillet 1969. Elle était l’unique femme noire de son unité.

Si ces femmes ont dû se battre pour s’imposer dans un milieu jusqu’alors majoritairement composé d’hommes, elles ont également dû faire preuve de ténacité pour lutter contre les différences de traitement dont elles faisaient l’objet en raison de leur couleur de peau. Katherine Johnson obtint en 1939 une autorisation spéciale du Gouverneur de l’Etat de Virginie pour suivre les cours d’été de l’université de Virginie occidentale réservée aux personnes blanches. Mary Jackson, de son côté, obtint l’autorisation de suivre les cours du soir de l’université de Virginie occidentale et devint en 1958 la première femme noire ingénieur au sein de la NASA grâce à cette formation.

Mary Jackson resta par ailleurs particulièrement impliquée dans la lutte contre les inégalités raciales, elle quitta son poste d’ingénieur pour travailler dans le bureau de promotion des minorités et pour l’égalité des chances de la NASA.

Ces trois mathématiciennes, ainsi que les autres calculatrices afro-américaines qui travaillaient au sein de la NASA dans les années 1960, ont su faire preuve de courage et d’audace pour s’imposer dans un univers majoritairement composé d’hommes où les préjugés sur les femmes et sur les personnes de couleur n’étaient pas si évidents à occulter.

Ces quelques lignes ne peuvent pas suffire à décrire l’ampleur du travail effectué par ces femmes aux grands moments de la découverte de l’espace, il faut retenir qu’elles ont su briser les codes de l’époque pour produire un travail scientifique d’une qualité rare qui fait encore écho aujourd’hui. 

Clara Mathis

Le vestige français aux États-Unis, la Louisiane : rêve ou réalité ?

L’anglais est aujourd’hui la langue la plus utilisée dans le monde bien qu’il fût un temps où le français occupait cette place. Langue des élites, de la littérature, de la philosophie des Lumières, espace colonial immense propageant l’idiome aux quatre coins du globe, serait-elle aujourd’hui mondialement en déclin ? Cette domination ancienne peut être retracée depuis approximativement le XIIe siècle lorsque le français (en réalité le normand) devint la langue officielle de l’Angleterre pour ensuite être adoptée dans toutes les cours d’Europe (jusqu’en Russie). Le phénomène de la colonisation a aussi joué un très grand rôle, et il y a lieu de distinguer le premier espace colonial (sous la monarchie) du second (principalement sous les IIIe et IVe Républiques). Le premier des deux suit les grandes découvertes de deux siècles et est caractérisé notamment par une présence très importante en Amérique, du delta du Mississipi à l’embouchure du Saint-Laurent. Ces territoires immenses constituant la Nouvelle-France ont été pourtant très facilement perdus au profit des Anglais (Québec actuel, par le traité de Paris de 1763) et des Américains (vente de la Louisiane de 1803 par Napoléon Bonaparte). Pourquoi si peu de résistance à ces cessions ? Cela peut s’expliquer par un très grand déséquilibre démographique entre les régions qui pouvaient être très peuplées (autour du Saint-Laurent, embouchure du Mississipi) ou presque vides de Français, laissant ces terres aux Amérindiens. Mais qu’est-il advenu de ces populations francophones après la perte de la région par la France ? La langue française en Amérique est souvent perçue comme le dernier vestige de la colonisation française, qu’en est-il de sa situation en Louisiane qui, précédemment, allait de l’embouchure du Mississipi aux Grands-Lacs ? 

L’installation de la langue française en Louisiane

Si le français québécois est aujourd’hui très vivace, peut-être peut-on suggérer que c’est grâce à une installation plus ancienne que celle de Louisiane. En effet, Québec est fondée par Samuel de Champlain en 1608 tandis que Biloxi (Mississipi) est fondée en 1699 et la Nouvelle-Orléans en 1718, et devient la capitale de la Louisiane française en 1722 ; en réalité les différentes tentatives ont été mises en échec par les peuples natifs, en particulier les Natchez, totalement éradiqués en 1731. Les Français affluaient surtout depuis la Bretagne, l’actuel Poitou-Charentes, Paris, la Normandie, le Maine et l’Anjou et certains aussi loin que la Suisse. Or, le français à l’époque n’était pas une langue unifiée, et on peut penser qu’un « choc des patois » a eu lieu comme au Québec (selon Barbaud et Wittman). Selon Wittman, les différentes variétés du français se sont entrechoquées ensemble, coexistaient dans un cadre privé sûrement, ce qui a forcé l’usage du français « standard » dans les relations publiques. Toutefois, la colonie manquant de femmes, dès 1704 débarquent à Mobile puis Biloxi les filles de la cassette sur demande des autorités pour accroître le nombre de colons. Orphelines, prostituées et autres, venant en majorité de Paris (et de manière restreinte de l’Ouest) ont contribué à la diffusion du français standard dans la Louisiane (leurs équivalentes au Québec sont les filles du Roy) par les mariages qu’on leur imposait, et par conséquent la langue maternelle des colons des deuxièmes et troisièmes générations se débarrassait des patois. 

D’autres évènements contribuèrent à la francisation de la région malgré les difficultés. D’abord est survenu le Grand dérangement de 1755 désignant la déportation des Acadiens (l’Acadie se trouve sur le territoire actuel de la Nouvelle-Écosse) par les Anglais lorsque ceux-ci ont envahi le Québec durant la quatrième guerre intercoloniale (1754-1760). Aujourd’hui les descendants des Acadiens en Louisiane sont appelés les cadiens ou cajuns, installés principalement en Acadiane, dans vingt-deux paroisses de l’ouest de la Louisiane. Le français était toujours enseigné dans les écoles et utilisé dans les institutions, cependant l’impact de l’arrivée en masse des Acadiens a eu pour effet de changer la langue d’usage quotidien. En effet, les patois semblaient écartés, toutefois le français cadien s’est doucement posé comme la langue des gens. 

Le deuxième grand évènement est celui de l’arrivée des réfugiés de Saint-Domingue (colonie française jusqu’en 1804), blancs comme noirs, arrivant en masse en Louisiane, fuyant dès 1793 la Révolution haïtienne mais le pic se situe de 1806 à 1810, augmentant considérablement la démographie louisianaise et par conséquent le nombre de francophones. Leur arrivée se double de leur savoir-faire qui se transmet à la Louisiane dans la culture du sucre et du coton, et fait de la Nouvelle-Orléans un port très important dans le sud des États-Unis. 

La créolisation de la société louisianaise

Le phénomène de la colonisation de l’Amérique s’accompagne cependant du sort tragique des noirs réduits en esclavage. Leur enlèvement en Afrique était suivi de leur vente notamment à Saint-Domingue, plaque tournante de l’esclavage entre les Antilles et la Louisiane. Ceux-ci étaient ensuite achetés par des blancs, notamment en Louisiane dès 1710, on comptait deux milles africains emmenés en Louisiane entre 1717 et 1721. L’arrivée des esclaves a été constante, et s’est accentuée durant l’émigration depuis Saint-Domingue. Cependant du point de vue linguistique, tous les africains déportés ne parlaient pas la même langue et ne parlaient pas le français. Ainsi, un phénomène de créolisation de la langue française i.e l’émergence d’une langue mélangée ayant une base stable (ici le français) et des influences sur la grammaire, la phonologie ou le vocabulaire. Le créole louisianais est un créole proche du créole haïtien, et il permet de déterminer quelles langues ont contribué à la créolisation du français et a fortiori de l’origine des noirs réduits en esclavage. 

En effet, la majorité des influences viennent de langues mandées (sud de l’Afrique de l’Ouest) comme le malinké ou le bambara. On trouve cependant d’autres langues avec une influence perceptible : l’ewe (parlé au Togo), le yoruba et l’igbo du Nigéria (gombo est appelé okra en créole louisianais, venant de okuru en igbo), le fon du Bénin surtout pour les rites religieux (on trouve l’oungan et la mambo dans le vodou louisianais, mots venant respectivement de oungan, prêtre, nanbo prêtresse et vodún esprit), mais aussi le kikongo (Congo actuel, ayant donné par exemple le mot zombie de nzumbi, le cadavre). Des langues amérindiennes ont aussi contribué à la création du créole, notamment le chacta léguant les mots bayuk (sinueux) et chawi (raton laveur) que l’on retrouve en français louisianais et en créole sous « bayou » et « chaoui ». 

Le créole louisianais était au départ une forme de communication entre les blancs et les noirs, mais peu à peu ce créole s’est transmis aux enfants d’esclaves et de maîtres, et de ce fait une diglossie s’est mise en place : le français était utilisé dans le cadre officiel, le français cadien était utilisé entre les blancs pour communiquer de manière informelle, et le créole était utilisé pour les relations avec/entre les esclaves. De plus, une généralisation du créole s’est aussi fait au niveau de la société blanche avec le système de plaçage : la pénurie de femmes blanches amenait parfois les hommes blancs à prendre des femmes noires comme épouses informelles, ce qui a pu dans certains cas constituer une bourgeoisie noire ou métisse d’esclaves libérés. La créolisation de la société, i.e le mélange, passait non seulement par la langue mais aussi par la société constituant une mixité au sein de la Louisiane. 

L’américanisation de la société 

La domination espagnole de 1764 à 1800 n’a pas semblé laisser de traces linguistiques notables. Certains colons espagnols ont fondé des villes comme la Nouvelle-Ibérie en 1779 mais l’afflux constant de francophones empêcha une hispanisation de la Louisiane. Le changement commence à partir de la vente de la Louisiane par Napoléon Ier en 1803, devenant en 1812 le dix-huitième État des États-Unis. Avant la vente, quelques familles allemandes s’étaient établies sur les rives du Mississipi, et dès 1840, de nombreux anglais, irlandais et américains arrivèrent à la Nouvelle-Orléans, devenu un port majeur, en plus d’imposer l’anglais dans l’administration. Puis, après la Guerre de Sécession, les États-Unis supprimèrent les droits des francophones à parler leur langue imposant l’anglais dans les écoles (sous peine de punition des élèves), dans le commerce et l’administration. L’anglais s’imposa progressivement, le seul vecteur de la langue française fut l’Église catholique et les écoles privées mais ces dernières n’étaient pas accessibles à tout le monde. L’anglais devint la langue de prestige et de ce fait, beaucoup de francophones ont abandonné leur langue tout comme les anciens esclaves qui ont délaissé le créole louisianais qui les stigmatisait dans la nouvelle société américaine. Ainsi, l’usage du français louisianais et du créole louisianais a drastiquement baissé, laissant certaines familles au pire bilingues. 

Un renouveau francophile 

Derniers héritiers de la culture louisianaise, ces familles ont préservé le français et le créole jusqu’à nos jours. À partir de la deuxième moitié du XXe siècle, la volonté de promouvoir le français s’est accru, surtout avec la création du Council for the Development of French in Louisiana qui a pour mission de préserver et promouvoir la francophonie dans Louisiane. Dans les années 1990 ont été mises en place les signalisations bilingues dans plusieurs villes comme la Nouvelle-Orléans ou Lafayette et le secteur du tourisme a commencé à demander de plus en plus de francophones. Ces efforts de préservation du français ont mené à la création d’écoles francophones ou bilingues dans dix paroisses de Louisiane en 2011, suivant le Louisiana French language services Act, désignant l’usage du français dans un but culturel et patrimonial. Plus récemment en 2018, plusieurs chaînes de radios et de télévisions passent des programmes en français, tout comme certains journaux. 

Toutefois malgré ces efforts, le français n’est plus la langue principale sinon la langue seconde dans la majorité des cas, apprise à l’école et peu transmise. En 2000, 4,7% de la population louisianaise déclarait parler français dans leur foyer, et en 2010, l’on comptait 115.183 francophones (surtout des immigrés) sur quatre millions de louisianais. Le statut du créole louisianais, lui, reste très incertain, et peu d’efforts de revitalisation sont mis en place. On en compterait moins de dix milles locuteurs mais il apparaît que si aucun effort n’est fait pour le préserver, il pourrait à terme disparaître et emporter la culture créole louisianaise avec lui. 

Augustin Théodore Pinel de la Rôte Morel