Archives pour la catégorie Littérature

NaNoWriMo

Pour peu qu’on s’intéresse à l’écriture, chaque automne marque le retour de ce terme sur nos fils d’actualités : “NaNoWriMo”. Il s’agit d’un mouvement qui, chaque année, propose aux aspirants auteurs d’écrire un roman de 50 000 mots en un mois. Si l’objectif peut paraître intimidant, l’organisation estime à plus de 300 000 le nombre de participants pour chaque édition !

Lancé en 1999 et devenu une association en 2006, NaNoWriMo (National Novel Writing

Month) encourage les motivés à se lancer en proposant des outils, une structure et une communauté. Aujourd’hui, l’organisation met en place des ateliers, des partenariats avec des librairies et des cafés… C’est tout un réseau qui s’est développé autour de ce défi annuel. En France, des sessions d’écriture s’organisent entre amis, entre collègues, mais aussi entre inconnus grâce à des groupes de soutien sur Facebook.

En échangeant avec des participants, on se rend vite compte que c’est l’aspect challenge qui attire : “C’était le côté « défi complètement dingue et impossible » qui m’a attiré, ça et l’envie de me mettre en mode “action” et d’avancer dans mes projets.”

Pour atteindre les 50 000 mots fin novembre, il faudrait écrire 1 667 mots par jour. Ce chiffre paraît inatteignable, mais ce n’est en réalité qu’une base. Beaucoup de participants définissent leurs propres objectifs, ou bien ne s’en fixent pas du tout. C’est le cas de cette membre d’un groupe facebook dédié au NaNoWriMo, qui rassure les intéressés se mettant un peu trop la pression.

Il faut écrire comme on peut, et regarder le nombre de mots après. Ce n’est pas un drame de ne pas réussir. Si tu n’écris pas 1666 mots par jour, ce n’est pas grave. Je trouve que ce défi peut bloquer dès le départ. Il vaut mieux partir d’un chiffre moins élevé sans grande ambition que se dire « il faut absolument que j’écrive 50 000 mots en mois. » »

Si le défi commence le 1er novembre, le mois d’octobre est dédié à la préparation (d’où le terme “preptober” que l’on peut voir passer sur les groupes Facebook des participants au NaNoWriMo).

Pour cet autre internaute, la préparation est la clé du succès :

“Tu utilises octobre pour réellement t’organiser, voire même avant encore. Tu prépares ton histoire, tes personnages, tes environnements ou quels que soient les éléments importants à tes yeux pour que le 1er novembre, tu aies tout pour démarrer sereinement. Bien se préparer, trouver sa routine, s’organiser pour que le NaNo soit TA priorité et s’y tenir. Mais c’est aussi garder de la bienveillance envers soi-même et ne pas oublier que c’est un défi personnel et donc un moment à soi. Il ne faut pas que le NaNo soit une torture.”

Pas envie d’écrire un roman ? Comme avec le nombre de mots, certains modifient l’objectif selon leurs envies.

“Je n’ai pas forcément envie de me lancer dans l’écriture d’un roman, par contre j’écris des chansons et des nouvelles. Ça va être l’occasion pour moi d’arrêter de procrastiner et de me pencher un peu plus sérieusement sur ces projets !”

Après un mois de novembre bien chargé, le repos sera au rendez-vous pour les participants. Puis, certains comptent retravailler leur manuscrit, le faire relire… et, pourquoi pas, se lancer dans l’autoédition ou le proposer à des concours et maisons d’édition. 

Valentine LAVAL

Sources :

https://nanowrimo.org/

Questionnaire posté sur le groupe Facebook

https://www.facebook.com/groups/plumesfrancopholles

La vie éternelle de la bibliothèque

« J’ai toujours imaginé que le Paradis sera une sorte de bibliothèque » ; ainsi disait l’écrivain argentin Jorge Luis Borges. Les bibliothèques sont des lieux uniques dans notre société – elles existent partout dans le monde et, depuis l’Antiquité, elles sont des lieux de connaissance. Cependant – et heureusement – la bibliothèque représente actuellement beaucoup plus que ça. Au fil des ans, elles sont devenues des lieux d’éducation et des centres communautaires, et elles peuvent même présenter des opportunités pour la mobilité sociale. Pour en découvrir pourquoi, il est nécessaire de remonter dans le temps. 

D’une salle d’ardoises à un centre communautaire : le développement de la bibliothèque moderne 

Les bibliothèques existent comme des salles d’archives depuis l’année 650 av. J-C, et elles ont été découvertes en Assyrie et en Babylonie, ainsi qu’en Grèce et en Alexandrie. Pendant l’époque médiévale, les bibliothèques adoptèrent une valeur spirituelle avec l’avènement des communautés monastiques. Les livres furent essentiels pour la vie spirituelle, et la position de la bibliothèque comme centre de la communauté commence à développer. 

On pourrait dire que les bibliothèques dans les universités, qui avaient commencé à être fondées pendant le 13e siècle, représente le premier exemple des bibliothèques comme on les comprend aujourd’hui. Les collections privées de livres étaient devenues plus populaires parmi les personnes riches, et ainsi, les bibliothèques universitaires devinrent leurs antithèses. Pendant le Renaissance, l’invention de la presse d’imprimerie ouvrit l’accès aux livres, et ensuite, elle diversifia le type de livre stocké à telles collections, et l’ouverture des bibliothèques académiques explosa, particulièrement en France et en Italie, qui étaient les berceaux du Renaissance. On voit une trajectoire similaire au Moyen-Est, où les bibliothèques commencèrent aussi aux institutions religieuses, et elles ont été compensées par les collections privées. 

Le concept de la bibliothèque nationale commence au 17e siècle. En France, la Bibliothèque du Roi avait été établie en 1461, mais elle n’a été ouverte au public qu’en 1691. D’autres pays en firent autant, et les bibliothèques nationales ouvrirent au public en Prusse et au Royaume Uni. (Après la Révolution française, cette bibliothèque se joignit à d’autres pour créer la Bibliothèque Nationale de la France.)

Cependant, la Révolution française bouleversa la position des librairies en France. À la chute de la monarchie et des familles aristocratiques, leurs collections privées de livres ont été ajoutées aux dépôts littéraires ; c’est-à-dire, aux accumulations des livres. Par la suite, les bibliothèques importantes, remplies de livres de ces dépôts, commencèrent à apparaître dans les grandes villes provinciales. 

Tandis que les bibliothèques grandissaient, les problèmes administratifs et d’organisation se présentèrent ; la croissance avait été si rapide qu’il n’y avait pas de système de classification adéquat. Suivant l’exemple de la bibliothèque de l’Université de Göttingen (l’Allemagne actuelle), qui était exceptionnellement bien organisée, Antonio Panizzi, qui venait de l’Italie, commença en 1831 à réorganiser le système de la bibliothèque à la Musée Britannique, à Londres. Non seulement il fit cela, mais il avait une vision de la potentielle des bibliothèques comme des centres communautaires, ouvertes à tous. Il planifia la salle de lecture à la Musée Britannique, et ses idées influencèrent la Bibliothèque du congrès, à Washington, DC. Ces développements ouvrirent la voie à la provision locale et gratuite des bibliothèques ; en 1850, l’Angleterre adopta une loi semant cette provision.

Les bibliothèques à l’époque contemporaine 

Actuellement, les bibliothèques sont beaucoup plus qu’un lieu où l’on garde les livres. Elles sont des espaces communautaires, les espaces pour les études, les coins où l’on peut lire tranquillement ; quelles qu’elles soient, sans doute sont-elles au cœur de nos communautés. 

En France, les bibliothèques existent partout, et elles sont gérées par l’autorité locale. Il y a environ 16 000 bibliothèques en France, dont 40% sont des bibliothèques traditionnelles (équipées d’un bâtiment autonome), et le reste sont des associations plus petites dirigées par les bénévoles. La plupart des municipalités en France disposent d’au moins une bibliothèque, mais encore 3% des municipalités n’en ont pas une. 

Malgré ces bibliothèques innovatrices et modernes, le taux d’inscription aux bibliothèques est en train de réduire, comme c’est le cas aussi pour les emprunts des livres. Cependant, il devient de plus en plus commun d’emprunter les produits autres que des livres, qui indique un changement profond dans l’utilisation des bibliothèques, coïncidant avec l’avènement des smartphones et d’autres changements technologiques. 

Peut-être que quand on pense aux bibliothèques, on voit en tête les salles de lectures brunes et sombres, les étagères remplies de livres sol au plafond, les plafonds ornés, les lampes qui semblent anciennes. Et c’est ça qu’on trouve dans beaucoup de bibliothèques connues : la Bibliothèque Saint-Geneviève de Paris, la Bibliothèque Bodleian à Oxford, et la Bibliothèque du Rijksmuseum au Pays-Bas, pour ne nommer qu’eux.

La Bibliothèque de Stuttgart, – Stadtbibliothek Stuttgart en allemand – en est un bon exemple, et elle a été reconnue comme telle quand elle a gagné un prix national de « Bibliothèque de l’année » en 2013. A l’intérieur, tout est blanc, et du rez-de-chaussée, tout est ouvert pour que l’on puisse voir chaque étage facilement. Un plafond de verre veut dire que la bibliothèque est toujours lumineuse, et on se sent une connexion au monde dehors.

À Singapour, on voit un autre exemple d’une bibliothèque qui contribue à l’urbanisme moderne du quartier. La Bibliothèque Bishan, construit en 2006, a l’intention de ressembler à une cabane dans l’arbre, mais transformée en style contemporain. Il y a de petites capsules qui ressortent du bâtiment, en différentes couleurs, pour créer un effet éclatant de l’extérieur, en fournissant les lieux tranquilles pour lire ou étudier dedans.

  

Bien sûr, les bibliothèques sont beaucoup plus que les bâtiments. Au Kenya, il y a une bibliothèque unique – elle voyage à chameau. Le but est d’atteindre les villages ruraux dans le nord-est de Kenya où le taux d’alphabétisation est bas, et la bibliothèque voyage quatre fois par semaine à cette fin. Pour les enfants qui vivent dans la pauvreté, les livres fournis leur donnent de l’espoir et de l’aspiration. En 2005, la province nord-est avait un taux d’analphabétisme presque trois fois plus élevé que le taux national, qui montre l’urgence de ce genre de travail.  

Pourquoi les bibliothèques sont-elles encore importantes ? 

Loin d’être obsolètes, les bibliothèques se modernisent, comme elles l’ont fait depuis des siècles ; elles répondent aux besoins d’une communauté qui évolue et leurs ressources s’adaptent. Selon une étude britannique, 75% de personnes croient que les bibliothèques sont des services essentiels ou importants. 

Pour le dire simplement, les bibliothèques fournissent des ressources éducatives, gratuitement et sans discrimination. Que ce soit une bibliothèque publique ou une bibliothèque universitaire, elle donne l’accès à l’internet et les livres dont on a besoin. Et cela est sans parler des bibliothécaires – on croit que les bibliothécaires aux États-Unis reçoivent 6,6 millions de questions par semaine. On peut essayer de remplacer les bibliothécaires par les ordinateurs, mais cela ne marche pas, parce qu’ils sont beaucoup plus que des moteurs de recherche. Bien au contraire, ils aident les gens à développer les compétences informatiques et à écrire les CVs, ainsi qu’à trouver les livres dont ils ont besoin. 

Par leur existence même, les bibliothèques promeuvent l’éducation. Au Royaume-Uni, les matinées pour les parents et les bébés sont ordinaires dans les bibliothèques ; on chante les chansons, on lit ensemble et on encourage un amour des livres dès le plus jeune âge. Il y a une raison pour laquelle les écoles primaires, les collèges et les lycées ont des bibliothèques : les livres soutiennent l’éducation, et avoir un lieu pratique où l’on peut trouver les livres, cela transforme la vie des enfants et des adolescents. Selon une étude du « National Literacy Trust » en 2017, 64,1% d’élèves fréquentent leur bibliothèque scolaire au moins une fois par semaine. Elle affirme aussi que les bibliothèques ont un impact positif sur la réussite académique des élèves, leur motivation, et leur estime de soi.  

De plus en plus, les bibliothèques trouvent les manières dont elles peuvent fournir une éducation stimulante et innovative aux enfants et aux adultes. À Neath, au Pays de Galles, il y a un « Technoclub » qui veut encourager les enfants à explorer la science et la technologie dans un cadre éducatif, et il existe en partenariat avec les écoles primaires locales. Les enfants programment les robots, ils utilisent le logiciel en ligne, et ils s’amusent. En Écosse, les projets de cuisine promeuvent l’alimentation saine dès le plus jeune âge, et en Angleterre une bibliothèque à Exeter fournit la technologie de pointe, comme une imprimante 3D, à toute la communauté. 

Les bibliothèques reflètent aussi les communautés où ils se trouvent ; par exemple, dans ma bibliothèque locale, il y a une grande section des livres en urdu et en polonais, pour pourvoir aux besoins de la communauté internationale. À partir de l’enfance, on encourage les enfants à ouvrir les yeux aux autres cultures et langues. La bibliothèque représente un lieu qui accueille tout le monde, ensemble, dans la même espace. 

En France, ce lieu qui accueille toute la communauté a un nom : la bibliothèque tiers lieu. Ces bibliothèques existent pour être les lieux informels et ouverts ; selon la définition ENSSIB, ces lieux « se donnent pour mission d’être des lieux de rencontres informelles et de convivialité, de se situer aux plus près des usages des fréquentants, de mettre en œuvre des fonctionnements participatifs, afin de contribuer à créer du lien social et à favoriser la construction d’une société inclusive. » Un exemple notable est la Médiathèque Nelson Mandela, établie en 2014 à Créteil. Située dans un bâtiment moderne et saisissant, cette bibliothèque contient 140 000 livres, 84 ordinateurs, près de 250 chaises ou fauteuils, et même une salle de musique avec un piano. Après dix mois, la médiathèque avait 11 000 utilisateurs. Ce n’est pas toujours un objectif facile – le bâtiment qui accueille tout le monde se trouve quelquefois monopolisé par les gens qui ne le respectent pas. Malgré cela, suite aux changements organisationnels, ils trouvent toujours un moyen de ne pas perdre leur philosophie.

 

Les bibliothèques de nos jours ne ressemblent guère celles d’il y a 3000 ans. Loin des lieux poussiéreux qui entrepose les collections livresques de l’élite, ils sont pour tout le monde, peu importe leur âge, leur position et leurs raisons. On peut y apprendre à utiliser la technologie, découvrir de nouveaux auteurs, ou juste rencontrer des amis du quartier local. Pendant cette époque de modernisation, l’esprit des bibliothèques reste le même au cœur : ils promeuvent l’éducation et ils encouragent l’alphabétisme. Elles sont les outils puissants pour le changement social, et c’est pour ça qu’elles sont maintenant plus essentielles que jamais. 

Jenny Frost

Pour en savoir plus… 

https://www.theguardian.com/world/2015/may/02/france-libraries-social-workshops-meeting-hub

https://www.enssib.fr/services-et-ressources/questions-reponses/presentation-des-activites-innovantes-en-mediatheque

https://www.archimag.com/le-kiosque/guides-pratiques/pdf/gp-62-pdf

https://www.theguardian.com/world/2005/dec/04/davidsmith.theobserver

https://www.newsweek.com/2020/03/06/most-innovative-libraries-around-world-1489549.html

https://www.theguardian.com/public-leaders-network/2014/sep/01/four-of-the-uks-most-innovative-libraries

Rentrée littéraire : le business du livre

Tous les ans, fin août/début septembre, les livres font leur rentrée en même temps que le reste des Français. La fin des vacances et des livres de détente sur la plage signent le commencement d’une autre forme de littérature, plus intellectuelle, mais souvent décriée. Qu’est-ce que la rentrée littéraire ? Retour sur un phénomène qui exaspère autant qu’il fascine.

À partir du 15 août, on n’en finit plus d’entendre parler de cette rentrée littéraire. “Focus sur le dernier Laurent Binet”, “rien de passionnant pour cette rentrée littéraire” ou encore des articles qui vous dirigent vers les “pépites” à ne surtout pas manquer. La rentrée littéraire est avant tout un événement marketing pour les maisons d’édition. C’est le moment de l’année où leurs choix éditoriaux sont mis en valeur et où l’un de leurs auteurs va peut-être remporter le fameux prix Goncourt. La plupart des prix littéraires sont en effet décernés pendant l’automne et piochent généralement dans la cuvée de cette fameuse rentrée. Cette année, ce ne sont pas moins de 500 romans dont presque 200 traduits qui entrent en compétition dès la fin de l’été pour remporter les sésames des prix littéraires.

La rentrée littéraire est donc l’occasion de profiter d’un engouement commercial pour les livres, surtout quelques mois avant la période de Noël. Un livre qui a beaucoup fait parler de lui en septembre a des chances de se retrouver emballé sous le sapin. 

Certains auteurs s’offrent également un bon coup de pub à cette occasion, à l’instar de Yann Moix, dont le livre “Orléans” fait beaucoup parler depuis quelques semaines et arrivera certainement dans le top des ventes. La polémique a toujours fait vendre…

La rentrée littéraire met en avant des livres en format broché. Rares sont les gros lecteurs qui préfèrent les brochés aux poches et cela pour plusieurs raisons. Lire beaucoup représente un budget et un livre de poche est en moyenne moitié moins cher qu’un broché. Deuxième raison, plus pratique cette fois : un livre de poche prend moins de place dans une bibliothèque. Mais alors, à qui s’adresse la rentrée littéraire si ce n’est pas à un public averti et dévoreur de PAL (comprenez “pile à lire”) ? 

La rentrée littéraire cible essentiellement des lecteurs ponctuels, qui lisent de temps à autre et qui sont attirés par le nom célèbre d’un homme politique qui fait des confidences ou par celui d’un acteur qui se lance dans le style romanesque. Parfois aussi, on rencontre dans les librairies des lecteurs un peu vantards qui ne peuvent s’empêcher de se targuer d’avoir “déjà” lu le dernier Nothomb. Pour finir, la rentrée littéraire s’adresse aussi et surtout aux lecteurs qui n’apprécient pas forcément les romans et qui préfèrent les autobiographies, les études introspectives, les romans d’apprentissage et autres styles un peu particuliers qui sortent de la norme du roman à proprement parler.

Et vous, qu’allez-vous lire pendant les prochains mois ?

Ludivine PASCUAL

Le Printemps Italien : le festival de la littérature italienne à Bordeaux

Comme Goethe et les Italiens le disent si bien “ la vita è troppo breve per mangiare e bere vin mediocri ”. En d’autres termes, la vie est beaucoup trop brève pour boire et s’alimenter d’une piètre façon. Autant dire que l’Italie a raison sur ce point, et pas seulement sur sa culture gastronomique mais sur sa culture au sens général. Que la vie serait bien terne sans les joies d’un patrimoine artistique au sens où elle est un rattachement à ses valeurs traditionnelles ! C’est exactement ce que le Printemps italien a souhaité faire partager au cours de ce festival de la littérature italienne à Bordeaux du 14 au 16 mars 2019. Organisé par l’association Notre Italie, ce festival littéro-musico-cino est digne des couleurs du drapeau italien qui rappelle à travers le domaine des arts, les  richesses d’un pays et d’une population aujourd’hui ancrée dans notre belle France. Comme l’a si bien mis en lumière notre collègue, Axel David, rédacteur à Ap.D Connaissances, dans son article L’immigration italienne en France et son apport à la culture française, l’alliance entre la France et l’Italie est indissociable et surtout, les portes de la Dolce Vita ne connaissent aucune frontière.


La littérature italienne, bene. Mais le sens et le but de la littérature, c’est quoi ?

Dès la soirée d’ouverture, les écrivains Marco Magini, Paolo Di Paolo et Frank Iodice ouvrent le bal avec la dédicace de leur roman. Un débat sur la vie et la littérature s’enchaîne très rapidement. Se mêle alors au cours de la soirée une ambiance musicale rythmée par un mini concert de jazz du quartet AJP. Cette ambiance conviviale et familiale nous entraîne vers un voyage sans escale dans ce beau pays qu’est l’Italie. Entre atelier découverte d’œnologie au Château Bardin à Cadaujac et haltes gustatives aux saveurs françaises et italiennes, les invités sont plongés dans la vita Italia ! Parce que oui, l’Italie ne serait pas l’Italie sans sa gastronomie. Cependant, outre le côté festif propre aux Italiens, le festival renferme une certaine profondeur où les questions de société sont mises au centre des travaux littéraires.

“La littérature est l’expression de la société, comme la parole est l’expression de l’homme.”

Louis de Bonald, les pensées sur divers sujets (1817)

A travers leurs œuvres, littéraires ou documentaires, les artistes italiens présents au festival traitent de plusieurs thèmes de société. L’idée d’enfermement est un des premiers sujets abordés. L’écrivain Sandro Bonvissuto, diplômé en philosophie a d’ailleurs placé ce thème au centre de son livre “Dedans” avec lequel il a reçu le prix Premio Chiara en 2013. “Dedans” retrace en trois récits trois moments de la vie d’un homme en commençant par l’âge adulte où le protagoniste a une certaine maturité, 40 ou 50 ans,  en passant par l’adolescence et ensuite l’enfance. Dans la première partie, l’écrivain évoque le milieu carcéral avec une écriture sèche et une certaine dose d’humour. Un milieu d’isolement total sur le plan physique et psychique, un état dans lequel le narrateur analyse ses pensées sur la société qui l’entoure et sur lui-même. Ces questionnements se retranscrivent dans les deux derniers récits en évoquant des sentiments d’étouffement et de pression que la société et les autres nous infligent depuis notre plus jeune âge. En d’autres termes, il n’y a pas qu’en prison qu’on peut rencontrer des murs. Pour l’écrivain, la littérature devient un outil de dénonciation mais aussi un moyen d’introspection pour lui-même et ses lecteurs.  

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Rencontre avec l’écrivain Sandro Bonvissuto sur son livre “Dedans” et première page de couverture du livre en italien “Dentro”.
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Et l’enfermement physique, est-ce qu’on en parle ? Et bien oui, un sujet qu’il est important de traiter et que Simonetta Hornby a choisi de partager avec son roman « Nessuno può volare (Personne ne peut voler) ». Une histoire autobiographique projetée à l’écran dans un film documentaire de Riccardo Mastropietro qui porte le même titre que le roman. Son histoire ? Simonetta et son fils atteint de sclérose en plaque décident d’entreprendre un voyage dans deux villes d’art de l’Italie centrale, Rome et Florence, avant de rejoindre la Ligurie et les vertes collines piémontaises. A travers l’art et les rencontres avec des personnes atteintes de différents types d’handicaps, les deux protagonistes ont essayé de mieux comprendre la maladie et le regard de la société sur la différence.

« L’écriture surtout au début était l’unique chose qui me faisait oublier la douleur de la maladie de mon fils. »

Un témoignage touchant et poignant mettant en avant l’importance de l’écriture dans le processus de vie avec la maladie. L’écriture délivre des maux et permet de comprendre ses émotions, en les voyant noir sur blanc. Bien que l’écriture ait aidé Simonetta et son fils, leur but et leur combat premier sont surtout de faire réagir la société sur la perception du handicap et aussi d’améliorer les aménagements sociaux pour les personnes à mobilité réduite. Une rencontre marquante du festival.

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(Ci-dessus: Affiche et première de couverture de «Nessuno puo volare» ainsi que la rencontre avec l’écrivain à l’UTOPIA pour la projection du documentaire pendant le festival.)

Les évènements du festival s’accumulent et nous permettent d’entrevoir de nouveaux côtés de la culture italienne comme l’Histoire, la politique ou encore la langue. Le romancier et professeur Marco Balzano, dans son roman Je reste ici, dépeint une société qui fait face à des événements historiques et politiques indépendants de leur volonté. A travers le regard de Trina, qui écrit une longue lettre à sa fille absente, l’histoire d’un petit village du Tyrol du Sud qui se nomme Curon est mise en lumière. Petit village qui, a priori, est perçu comme totalement banal mais qui, pourtant, à cause de sa situation géographique, va subir des événements violents. Les habitants de ce village vont vivre le fascisme du Duce Mussolini puis le nazisme du Führer Hitler et enfin la construction d’un barrage par l’entreprise Montecatini. Ces trois événements vont changer leur vie à jamais.

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(Rencontre avec Marco Balzano à la librairie Georges à Talence)


Marco Balzano choisit un récit qui mélange à la fois histoire réelle et histoire fictionnelle. Il nous transporte à travers le temps pour parler d’immigration, de l’importance des langues et des idées puis du dilemme de partir ou de rester. Il a construit cette histoire grâce à un lieu touristique, le lac de Résia, et comme tout touriste, il a vu au milieu de ce lac un clocher immergé. Après des recherches et des réponses à ses questions, il se rend compte que les personnes qui s’y promènent ne réalisent pas où elles se trouvent et il estime que c’est dramatique.

Ainsi, se développe chez lui un intéressement entre le dessus et le dessous de ce lac. Il décide donc de parler d’une petite histoire qui n’est pas dans les livres d’Histoire mêlée à de grandes histoires en arrière-plan. L’immigration en est un sujet qui se traduit par un désir légitime tout en étant bercé d’illusions de partir vers un endroit où il fait mieux vivre. A la fois instrument de pouvoir et instrument de liberté, le problème de la langue est au cœur de ce roman : les personnages sont obligés d’apprendre et de parler l’Italien tout en apprenant et en parlant l’Allemand, leur langue maternelle, en toute clandestinité.

« Mais l’Italien et l’Allemand constituaient des murs de plus en plus élevés. Désormais les langues étaient des signes raciaux. Les dictateurs les avaient transformées en armes et en déclarations de guerre. » Marco Balzano, Je reste ici.

Le festival met également la langue à l’honneur mais cette fois, ce sont les langues régionales, minoritaires en Europe qui sont mises en valeur. Dans un monde où les langues régionales sont persécutées, moquées et en voie de disparition, elles persistent tout de même grâce à des femmes et des hommes, tout âge confondu, par leurs associations. C’est pourquoi, en Europe, il y a toujours des personnes qui parlent l’Occitan, le Basque et le Catalan, langues de nos ancêtres. Face à l’unité persistante de la langue française et de la langue italienne notamment, elles persévèrent afin de perdurer dans le but de transmettre des origines, des traditions aux futures générations. L’importance de connaître son passé et la vie de nos ancêtres pour savoir peut-être au final qui on est.

De fait, en France, en 2017-2018, 39% des enfants en primaire se forment au Basque en bilingue ou en immersif. De plus, si vous apprenez l’Occitan en France, vous pourrez parler et comprendre aisément ceux qui parlent Occitan en Italie.

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(Rencontre avec Alberto Garlini à la librairie Georges à Talence)

(Rencontre avec Alberto Garlini à la librairie Georges à Talence)

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(Elsa Martin et Stefano Battaglia)

(Elsa Martin et Stefano Battaglia)

L’histoire de l’Italie avec un grand H continue grâce à l’écrivain Alberto Garlini en mettant en avant dans son roman Le temps de la fête et des roses les années 80, très tendance en ce moment. Garlini se concentre lui aussi sur la société suivant le parcours de quatre jeunes. Entre amour et adolescence, les déboires et la débauche sont au sommet dans ce roman. La Dolce Vita chamboulée par les problèmes de la vie …

Mais le chant d’Elsa Martin accompagné par le piano de Stefano Battaglia clôture en beauté ce festival et permet un réconfort douillet. Car oui la poésie fait partie de l’envoûtante culture italienne et les deux auteurs s’inspirent de celles de Pasolini, de Cantarutti, de Cappello, de Giacomini et de Maria Di Gleria. Sa voix et les notes du piano résonnent comme un écho dans une atmosphère douce, tranquille et intimiste afin que plus tard, dans les bras de Morphée, nous soyons emportés dans un voyage onirique à travers l’Italie profitant de sa gastronomie, sa culture, sa langue chantante et sa chaleur.

Pour terminer cet article, voici un proverbe italien : « Chi cava il sonno, non si cava la fame » ce qui signifie « On peut résister au sommeil, mais pas à la faim », ce que nous, deux rédactrices, comprenons comme : allons manger une bonne pizza italienne !

Megan Boutboul et Sarah Dieu

Nicolas Mathieu : qui est l’auteur du Goncourt 2018 ?

Le 7 novembre dernier, Nicolas Mathieu a reçu le prix Goncourt 2018 pour son roman Leurs enfants après eux. Déjà auteur d’Aux Animaux la Guerre (2014) qui a fait l’objet d’une adaptation pour la télévision en 2018, Nicolas Mathieu vient réellement de se faire un nom dans la littérature française. Mais qui est cet auteur que l’on a vu sur tous les plateaux de télévision et entendu dans toutes les émissions de radio ? Pourquoi son roman a-t-il reçu le Goncourt, prix littéraire français le plus prestigieux à ce jour ?

Né en 1978 à Épinal dans les Vosges, Nicolas Mathieu porte d’emblée un bagage social qui lui pèsera lourd. Le Grand-Est est aujourd’hui une région en difficulté. Au deuxième trimestre 2018, elle comptabilise un chômage de 8,6%. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, et la Lorraine était autrefois une région de presque plein emploi, notamment grâce aux industries textile et métallurgique pendant les Trente Glorieuses. À la fin des années 1980, les industries s’essoufflent, la mondialisation et les délocalisations prennent un essor grandissant et les hauts fourneaux lorrains s’éteignent peu à peu, laissant des milliers de personnes sans emploi et de nombreux jeunes sans avenir. C’est cette situation que Nicolas Mathieu nous décrit dans son livre Leurs enfants après eux. Ayant grandi en Lorraine dans les années 1990, l’auteur connait parfaitement son sujet et il a pour ambition de rendre ce qu’il a connu et observé de la manière la plus juste possible. Leurs enfants après eux dépeint donc cette France « d’en bas », celle du chômage et de la misère sociale. À travers les vies de plusieurs adolescents et sur plusieurs étés, 1992, 1994, 1996 et 1998, Nicolas Mathieu nous raconte comment ces jeunes veulent sortir de la situation sociale dans laquelle ils sont, et nous montre que c’est impossible. Finalement, ils connaissent la même vie d’échecs que leurs parents.

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Lors d’une rencontre avec les étudiants de l’Université Jean Moulin Lyon III, le 26 novembre, Nicolas Mathieu a expliqué qu’ « écrire, c’est aussi faire la guerre à la vie » et l’auteur a « des coups à rendre » au monde actuel dont il ne parvient pas à se satisfaire. L’écriture de Mathieu est toute à la fois incisive, calme et coléreuse. Il arrive à nous transmettre tous ces ressentiments contre la société actuelle, notamment grâce à la diversité de registre de langue qu’il utilise : dans la peau de ses personnages, le langage est familier, vulgaire mais réel, et quand il décrit les interactions sociales ou les paysages meurtris de cette vallée à l’arrêt, Mathieu utilise une langue beaucoup plus soutenue qui amène un équilibre dans le récit et apaise les passages de colère de ces personnages. Par ailleurs, une notion très forte se trouve au cœur de ce roman à succès : la découverte. C’est la découverte de soi grâce à la découverte de l’autre. Anthony tombe amoureux d’une jeune fille, Stéphanie, malheureusement inaccessible pour lui car elle fait partie d’un milieu plus aisé. Anthony n’a d’abord pas conscience de la distance qui les sépare, puis réalise le fossé social entre eux. Celui-ci lui renvoie sa propre image et le rend conscient de sa situation. En la désirant, Anthony se découvre. Il découvre ses goûts, ses pulsions, ses rêves, ses ambitions. Il découvre aussi qu’un autre monde peut l’attendre, un monde de la réussite et il désire ardemment s’y créer une place. Mais le roman traite aussi de la reproduction sociale théorisée par Pierre Bourdieu : ce mécanisme qui fait qu’un enfant a toujours une plus forte chance de suivre le chemin de vie de ses parents que de s’en éloigner. La reproduction sociale, c’est quand un fils de cadre devient cadre à son tour, ou qu’un fils d’ouvrier devient également ouvrier. Un vaste sujet qui ouvre à débat et qui pose des questions politiques au sein même de la République. L’éducation permet-elle réellement l’égalité des chances ou est-ce un idéal impossible à réaliser ?

Le Goncourt de cette année est donc un roman extrêmement social qui décrit une France que l’on tait, dont on a honte peut-être, et qu’on connait finalement mal tout en sachant qu’elle existe et qu’elle souffre. Nicolas Mathieu, par son souci du réel et du vrai, a réussi à rendre visible cette société alors que la littérature avait tendance à la minimiser ou à la caricaturer. Loin de cette littérature française d’aujourd’hui où les auteurs se racontent, Mathieu parvient à nous faire comprendre que l’important est de raconter les autres et que l’écriture a un but plus noble que le simple récit de soi. Déjà gagnant du Goncourt, le roman est aussi en lice pour de nombreux autres prix littéraires : le prix du roman des étudiants, le Goncourt des Lycéens, le Choix de la Pologne, de la Suisse, de l’Orient, de la Belgique et de la Roumanie. Une aventure littéraire à suivre…

Ludivine PASCUAL

« Khalil », le nouveau roman de Yasmina Khadra

Qui est Yasmina Khadra ?

Derrière ce pseudonyme, se cache Mohammed Moulessehoul. Il a choisi ce pseudonyme pour son épouse à laquelle appartient ces 2 prénoms. Yasmina Khadra est un écrivain algérien, connu pour ses nombreuses œuvres, dont certaines ont été adaptées au cinéma, notamment « Ce que le jour doit à la nuit » qui a été réalisé par Alexandre Arcady.

Son dernier livre, « Khalil » est publié le 16 août 2018 aux éditions Julliard.

9782260024224

Rencontre avec Yasmina Khadra à la Fnac de Lille

Pourquoi avoir choisi ce titre de roman ?

Tout simplement parce que « Khalil » est le surnom d’Abraham, voulant dire le confident.

Nous sommes dans le contexte des attentats de novembre 2015 qui ont touché la France, et à travers ce roman, Yasmina Khadra explique comment un jeune, Khalil, a pu finir avec une ceinture d’explosifs autour de la taille.

L’argument avancé par Yasmina Khadra repose sur l’idée selon laquelle, c’est toujours un problème familial qui est au commencement, une personne qui n’a pas le sentiment d’avoir auprès de lui des parents qui lui donnent satisfaction. Le jeune va donc chercher sa famille ailleurs, et cet ailleurs, c’est la rue. Dans la rue, le jeune va avoir des rencontres malheureuses. Souvent, c’est un jeune très fragilisé, qui va avoir besoin d’une certaine forme de reconnaissance, de visibilité, et tous les êtres humains ont besoin d’une visibilité.

Ainsi, dans son roman, le personnage Khalil va prendre la voie des intégristes. Ce jeune Khalil a deux amis, Driss et Ryan, qu’il a connu à l’école. Ryan a une maman qui s’occupe de son fils, qui le motive à aller à l’école, une mère très attentive qui voulait faire de lui quelqu’un. Pour le cas de Driss, il a suivi le même chemin que Khalil, qui est celui de la radicalisation.

Pourquoi ces jeunes tombent dans l’endoctrinement ?

Yasmina Khadra nous explique que c’est tout un processus, un jeune ne devient pas radical du jour au lendemain. Comme dit plus tôt dans l’article, on va donner de la visibilité à ce jeune pour qu’il puisse se sentir exister. On va dire à ce jeune que ce n’est pas lui qui est mauvais, mais la société.

Souvent, les personnes qui viennent interférer dans l’esprit de ces jeunes les fascinent, ils ont un certain charisme, et apparaissent alors comme des sauveurs, des héros, des modèles à suivre… C’est un travail de longue haleine.

Pour exemple, certains jeunes qui sont allés en Syrie, devaient au départ y aller, non pas pour faire la guerre, mais pour « aller aider des « frères » qui sont blessés », « qui ont besoin de soins, de nourriture, de logistique… ». Ils vont d’abord aller les aider, puis un jour, on leur donnera une arme et ils iront au front.

Les raisons de l’écriture du roman « Khalil »

Yasmina Khadra est parti d’un fait réel pour écrire son livre. Son ambition est de rendre les lecteurs humains. Pour lui : « on ne réfléchit plus, on a peur ! Mais peur de quoi ? Peur de quelque chose qui n’existe pas. »

Ce livre a été écrit pour deux projets :

Tout d’abord pour sensibiliser ; c’est un livre qui s’adresse aux jeunes, l’écrivain souhaiterait qu’il soit enseigné aux élèves, notamment pour éloigner les jeunes de la radicalisation.

Puis, pour lutter contre le courant intellectuel (rassemblant des politiques, des philosophes…) qui essaie de déplacer le problème, qu’est le terrorisme. Ce courant va accuser l’Islam, le Coran, les musulmans. « C’est un courant qui veut le malheur des peuples. Il veut donner à la population un ennemi, et lorsqu’on a un ennemi, on va l’attaquer. Il veut juste installer le malheur dans les nations. »

Ainsi, ce roman est une interaction avec tous ces « pseudo-experts qui viennent sur les plateaux télévisés ».

Mehdi KERROUCHE

L’impact du numérique sur la lecture « classique »

Qu’est que la lecture numérique ? Lisons-nous moins qu’avant ? La fin des livres est-elle proche ? Quels sont les nouvelles pratiques de lecture ? Autant de questions que nous explorerons dans cet article, engageant une réflexion sur notre façon de lire, qui impacte nécessairement notre façon de penser, et donc d’être.

La numérisation des vies, qui s’opère déjà depuis deux décennies, a provoqué des recompositions dans les usages et pratiques de nombreuses activités et services. La lecture n’a pas échappé à la règle, et on peut aujourd’hui déjà constater les premières conséquences de ce passage au numérique.

  On pourra ici voir que le support de lecture est la cause principale de ce changement dans la pratique ; la société de l’information dans laquelle nous sommes a propulsé cette activité « spirituelle » en activité dont la logique relève plus des caractéristiques propres aux sociétés capitalistes modernes (toujours plus en moins de temps, accumulation d’infos, individualisation des pratiques).

La rupture entre la « lecture classique » et la « lecture numérique »

  Le rituel de la lecture, reposant sur la lecture de supports papier, se voit aujourd’hui bouleversé à la fois par la rapidité de nos vies et également par les supports de lecture en eux-mêmes. En effet, si avant la lecture était une activité à part entière qui était synonyme d’acquisition de savoir, elle est aujourd’hui transformée dans sa nature même. La lecture que nous appellerons ici « classique », celle sur papier, constituait un temps à part, fait de silence et de solitude, de concentration et dédication à l’instant présent. La lecture numérique elle, étant disponible essentiellement sur internet, est faite de mouvements, de graphisme, de couleurs, de pubs, etc. Ce support n’est pas dédié qu’à une seule activité, contrairement au support papier qui ne concentre qu’une action à la fois. C’est une lecture entourée de distractions, d’hyperliens, la vue est stimulée en permanence. Cette lecture se pratique à n’importe quel moment de la journée, avec éventuellement d’autres personnes, et dans n’importe quel endroit. Il n’existe plus de rituel, de codification et donc de sens. C’est une activité distraite de son but initial, l’acquisition de savoir ou d’imaginaire, qui ici n’est plus un loisir reposant mais un loisir épuisant, qui demande une attention démultipliée pour rester plus ou moins concentré sur le texte.

Autrement dit, pour signifier que c’est bien le support qui engendre un tel changement dans la pratique de la lecture, on peut réutiliser la fameuse formule de Marshall McLuhan « The medium is the message ». Le support utilisé pour la lecture ayant changé, le contenu et les usages en sont aussi transformés. Avant, la lecture papier était celle d’ouvrages plus ou moins conséquents qui étaient, par leur format et par leur support, voués à apporter un savoir et/ou une réflexion au lecteur. Le support était fait pour des temps longs, adapté à un public consacré.

Lisons-nous moins qu’avant l’ère du numérique ?

Non, nous ne lisons pas moins aujourd’hui qu’il y a 20 ans, nous lisons même beaucoup plus, n’ayant jamais été autant exposés à l’écrit, nous pouvons même dire « surexposés ». Mais si notre taux de lecture a augmenté, sa nature, elle, a bel et bien changé, modifiant également nos supports de lecture. En premier lieu, notre temps de lecture est maintenant fractionné, inconstant et aléatoire. Nous sommes dans une lecture d’informations et non plus de savoir. Etant dans une société de l’information, cette ressource est devenue la nouvelle porte vers le pouvoir. Dans cette logique de capitalisme de l’information, le lecteur accumule un capital d’infos qui définit, selon sa richesse, son pouvoir et sa capacité à agir dans le monde, à exister. Nous sommes donc en recherche perpétuelle de lectures, qui sont à la fois rapides et concises mais suffisamment complètes pour pouvoir en retirer un bénéfice, agrandir son capital informationnel.

Lecture numérique : redéfinition du rapport entre lecteur/auteur

On pourrait se demander si cette activité ne deviendrait pas égoïste ? En effet, si l’on considère la lecture classique en tant que don de soi réciproque entre le lecteur et l’auteur, qui offre pendant un moment une attention dédiée et entière, alors on peut vite voir que la lecture numérique vient chambouler ce rapport. Dans les nouvelles pratiques de lectures numérique, l’auteur importe peu car ce qui compte sont les informations susceptibles de m’apporter à moi, lectrice ou lecteur, un bénéfice, un capital plus grand d’infos. La psychologue Maryanne Wolf dira que « nous redevenons de simples décodeurs d’informations » et fera le constat d’une lecture utilitariste à l’ère du numérique.

Le support numérique n’a pas été conçu, pensé, pour produire du contenu où l’auteur puisse offrir quelque chose d’autre que de l’information pure et dure. Cette nouveauté vient alors briser la relation classique, présente dans les ouvrages papiers, qui est celle de l’accès à des imaginaires et possibles autres. L’écrivain Frédéric Beigbeder écrira à propos du livre et de ses enjeux : « Ma crainte, c’est que ce ne soit pas seulement la disparition d’un objet, mais aussi la disparition de ce qui allait avec, le silence, le temps, la solitude, la longue histoire du roman. Prendre son temps pour rentrer dans le cerveau de quelqu’un d’autre. » (1)

eBooks : les livres font de la résistance

Au lancement des eBooks, les médias et de nombreux spécialistes prédisaient la fin du livre papier et l’effondrement du marché de l’édition traditionnelle. S’il est vrai que ce produit a retiré une part du marché financier à l’industrie du livre papier, on ne peut pas dire qu’il l’ait écrasé ou tué. Bien au contraire, si durant les premières années du lancement des eBooks, sans oublier la crise économique mondiale, les ventes de livres papiers ont légèrement reculées (environ 3% de 2009 à 2012) (2), aujourd’hui les ventes connaissent une hausse non négligeable, notamment aux Etats-Unis (environ 5%) (3). De plus, le marché de l’eBook lui, s’effondre aux Etats-Unis et Royaume-Uni, tandis qu’il stagne en France, ne parvenant à séduire les lecteurs.

  Comment expliquer cet échec de l’eBook, alors même qu’il s’inscrit dans le processus de numérisation de nos pratiques ?

  Tout d’abord, il y a la dimension sensorielle du livre papier que n’a pas un eBook. Un livre classique, c’est de la matière, une odeur, une histoire. Le lecteur peut venir y greffer des annotations, des pensées, venir souligner une phrase, gribouiller des formes. Le livre numérique lui, est très impersonnel et surtout imperceptible. Il ne faut pas oublier que, pour notre génération et toutes celles avant, notre éducation à l’école s’est faite par les manuels papier, par l’écrit papier. Nous entretenons donc, depuis notre enfance, une intime relation avec le support papier et cela impacte forcément nos habitudes et notre confort. Une autre idée, plus superflue mais qui a néanmoins un impact sur le marché du livre, est l’idée que l’on se fait d’un cadeau. En effet, on va en général préférer offrir un livre papier qu’un eBook à quelqu’un, car le lire papier, comme dit plus haut, est perceptible, il se transmet de main à main, il est directement présent dans notre monde.

  Enfin, à moins d’être équipé d’une liseuse dont le visuel se rapproche de celui du papier, la lecture sur écrans reste désagréable et fatigante pour l’œil. Ce problème de lumière et d’écran n’est pas à négliger, surtout que de plus en plus d’articles et d’études sont faits sur le sujet et mettent en garde les utilisateurs sur les dangers pour la vue dû à une exposition trop prolongée aux écrans.

Les enjeux des industries de la lecture

  Ces industries de la lecture sont une branche des industries culturelles, notion développée notamment par deux philosophes francfortois, Adorno et Horkheimer, et qui fait référence à l’industrialisation et à la rationalisation de l’Art et de la culture en générale, liées à la société de consommation qui se développe à l’époque. On observe une homogénéisation des écritures, et même maintenant l’apparition de robots, capables, grâce aux algorithmes, de produire eux-mêmes du texte.

 Un des enjeux des acteurs de la lecture numérique est celui de la captation de l’attention. Chaque producteur et fournisseur de contenus en ligne font tout pour être vus, pour que leurs productions circulent et engendrent des bénéfices. Le lecteur se retrouve donc de plus en plus noyé sous le flux incessant d’informations, est sollicité de toutes parts et ne peut donc plus se dédier à un seul contenu. Tout comme dans avec les autres biens de consommations, les lecteurs sont propulsés dans une frénétique envie de consommation d’écrits, que l’industrie de la lecture numérique se ravie de satisfaire. Ainsi, cette pure consommation nous fait oublier, nous fait effacer les informations précédemment lues pour faire plus de place aux suivantes, et ainsi de suite.

 Si l’on peut tout de même dire que la lecture numérique constitue un élément essentiel dans la fondation de nos connaissances, il ne faudrait pas négliger la lecture papier qui elle, offre un savoir plus approfondi et plus réfléchi sur le sujet évoqué. Comme nous l’avons dit, il ne s’agit pas d’un problème d’écriture, mais surtout d’un changement de support et des usages que l’on en fait. Lorsque nous allons sur le web consulter des écrits, nous sommes en quête d’informations, nous sommes dans une lecture numérique, distraite et individuelle. Or, lorsque nous ouvrons un livre papier, nous sommes en quête de savoir et d’imaginaire, dans une lecture partagée avec l’auteur. Ici, il faudrait trouver un moyen de faire cohabiter ces deux types de lecture, sans qu’une vienne gêner l’autre dans le rôle qui lui a été distinctement attribué.

(1) BIAGINI C., 2012, L’emprise numérique : comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, Editions l’Echappée, 448 pages.

(2) KOTTASOVÁ I, « Real books are back. E-books sales plunge nearly 20% », CNN Media, April 27 2017.

(3) Ibid

Courtel Johanna

George Sand, de Musset à Chopin en passant par la République

Si l’on devait décrire rapidement George Sand, on pourrait dire que c’était une femme au nom d’homme, aux habits d’homme, mais à l’âme profondément féminine. George Sand tend de plus à plus à tomber dans l’oublier. Les œuvres qu’elle nous a laissé sont surtout des romans qu’elle a écrit pour vivre et dans lesquels sa prose est brimée par les codes de l’époque. Ses yeux profondément noirs et sa chevelure d’ébène en font une femme mystérieuse et séduisante. George est connue à travers les noms de ses célèbres amants et non pour elle-même. On la voit parfois comme la jeune femme au caractère affirmé qui est partie avec Musset à Venise pour en revenir accompagnée d’un autre homme, mais aussi comme la maitresse calme et épanouie de Chopin pendant près de dix ans. Rarement souligne-t-on l’engagement politique de George Sand et, bien sûr, jamais on ne dit non plus que « la Bonne Dame de Nohant » était sèche et dure avec ses domestiques.

Retour sur cette femme aux idéaux amoureux introuvables dont Flaubert disait à Tourgueniev : « il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie ».

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George Sand par Auguste Charpentier (1838)

George Sand, de son vrai nom Amandine-Aurore-Lucile Dupin, naît à Paris le 1er juillet 1804. Ses parents sont d’origine sociale différente et la jeune Aurore ne passe que les quatre premières années de sa vie avec sa mère, Sophie Delaborde.

Sophie est la fille d’un maître oiselier et rencontre le père d’Aurore, Maurice Dupin, à Milan. Malgré l’opposition de la famille aristocratique Dupin de Francueil, les deux jeunes gens se marient par amour et Aurore nait quelques mois plus tard.

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Dessin représentant Sophie Delaborde, la mère d’Aurore.

Le père d’Aurore, Maurice Dupin, est officier dans l’armée napoléonienne. Son métier l’éloigne régulièrement de sa fille. En 1808, il meurt d’une chute de cheval à peine âgé de 30 ans. L’éducation de la petite fille est alors prise en charge par sa grand-mère paternelle, Madame Marie-Aurore Dupin de Francueil, qu’elle rejoint à Nohant.

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Peinture anonyme représentant Maurice Dupin, le père d’Aurore.

La grand-mère d’Aurore est la fille naturelle du maréchal de Saxe (1696-1750) et d’une comédienne, Marie Rainteau. Elle a bénéficié de l’éducation du couvent de St-Cyr créé par Mme de Maintenon, l’épouse morganatique de Louis XIV, pour les jeunes filles pauvres de l’aristocratie. Son fils Maurice nait en 1778 de son mariage avec Louis Claude Dupin de Francueil. En 1793, pour échapper à la Terreur, elle achète le château de Nohant, au sud du Berry. Elle ne peut s’y rendre que plus tard, après avoir passé un an de captivité au couvent des augustines anglaises, transformé en prison révolutionnaire.

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Marie-Aurore de Saxe, grand-mère paternelle d’Aurore, avec son fils Maurice.

A Nohant, Aurore a une enfance heureuse. Petite, elle court les champs avec des petits paysans, s’habille en garçon pour monter à cheval. Elle passe deux ans (1818-1820) au couvent des augustines anglaises à Paris, au milieu de jeunes filles de l’aristocratie.

A la mort de sa grand-mère en 1821, Aurore quitte Nohant pour Paris. Dans la capitale, elle retrouve sa mère avec laquelle elle doit vivre. Cette dernière se montre autoritaire et Aurore envisage le mariage pour échapper à cette oppressante tutelle.

A 18 ans, elle se marie avec le baron Casimir Dudevant, alors âgé de 27 ans. C’est un ami de la famille et le mariage est rapidement conclu. Le couple vit heureux entre Nohant et Paris. En 1823, nait Maurice suivi de Solange en 1828. Aurore se révèle très maternelle et le sera toute sa vie, que ce soit avec ses enfants, petits-enfants, ses amis et ses amants. C’est une femme d’action et cette vie de famille l’ennuie rapidement. Casimir décide alors de la divertir en l’emmenant dans les Pyrénées. Pendant l’excursion, Aurore tombe amoureuse d’Aurélien de Sèze, un magistrat bordelais. Alors que l’escapade dans les Pyrénées avait pour but de ressouder le couple, le voyage marque la fin de l’harmonie des époux Dudevant. En décembre 1830, Aurore annonce à Casimir qu’elle part vivre à Paris six mois par an. Il lui verse une pension et prend soin de Nohant et des enfants. Pendant ce temps, Aurore part rejoindre Jules Sandeau, son nouvel amant qu’elle a rencontré pendant le soulèvement des Trois Glorieuses les 27, 28 et 29 juillet 1830 contre Charles X.

Entre 1831 et 1832, elle prend progressivement le nom de George Sand. En effet, elle retourne à Paris où elle doit gagner sa vie car la pension que Casimir lui verse est insuffisante. Grâce à des amis, elle entre dans l’univers fermé de la littérature. Elle rend visite au directeur du Figaro, Henri de Latouche, qui accepte de la former au « métier d’écrire ». Après s’être heurtée à la misogynie des directeurs de revues, Aurore décide de s’habiller en homme et de changer son nom en le masculinisant. Elle forme, avec Sandeau, une « association littéraire ». Ils écrivent leur premier roman à 4 mains, Rose et Blanche, et le signent du nom de Sandeau abrégé en « J. Sand ».

En mai 1832 est publié le premier roman qu’elle écrit seule, Indiana, et qu’elle signe « G. Sand ». Le succès est immédiat, et elle devient vite un écrivain reconnu et salué par la critique.

Lors d’un diner en juin 1833, George rencontre Alfred de Musset. Leur attirance est réciproque, mais elle s’exprime d’abord à travers la littérature. Finalement, Alfred se déclare et les deux amants partent pour Venise en 1833. A Venise, George tombe malade, et alors qu’elle est alitée, Musset court les cabarets et les filles de mauvaise vie. Comme pour se venger, George devient la maitresse du médecin qui est venue la soigner, Pietro Pagello. Musset quitte Venise le premier et, plus tard, George rentre également à Paris, accompagnée du médecin. Une fois revenue dans la capitale, elle retombe dans les bras du poète et Pagello rentre seul en Italie.

En 1834, Musset publie sa pièce de théâtre « On ne badine pas avec l’amour » dont certains passages sont des extraits de lettres que George lui a écrites. Bien des années plus tard, George aussi raconte. En 1859, elle publie le roman « Elle et lui », qui raconte à travers 650 pages la passion qu’elle a vécue avec Musset en la romançant.

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« George Sand à l’éventail »,
Dessin réalisé par Alfred de Musset lors de leur voyage à Venise en 1833.

George sort brisée de sa rupture avec Musset. Elle rentre à Nohant mais vivre avec Casimir s’avère compliqué. Elle trouve son réconfort dans l’écriture et se divertit avec de nouveaux amis, qui sont Liszt et Marie d’Agoult. En 1836, Liszt présente George à Frédéric Chopin. La fragilité et le talent du pianiste polonaise la séduisent, bien que sa santé soit fragile. Chopin reste réservé car il l’estime « trop » célèbre. Ils se croisent à de nombreuses reprises dans différents cercles. George est prudente et s’informe, auprès d’amis à l’instar du peintre Delacroix que les deux fréquentent, des sentiments de Chopin. Finalement, George et Chopin deviennent amants et partent pour Majorque avec Solange et Maurice car l’hiver français est trop rigoureux pour le tuberculeux qu’est Chopin. Pour George Sand commence une deuxième vie conjugale qui dure plus de 8 ans. Les années de vie commune représentent l’apogée de la production artistique de Chopin durant lesquelles il crée, à Nohant, les Préludes, plusieurs Nocturnes et Sonates, une Fantaisie, une Polonaise et une Mazurka. George et Chopin rompent en 1847 et le pianiste meurt deux ans après, en 1849.

Il ne reste aujourd’hui presque rien des échanges des deux amants après que leur correspondance ait été détruite. Il ne reste que les lettres envoyées à des tiers. Par ailleurs, Delacroix avait réalisé un tableau des deux artistes qui les représentait, lui jouant du piano, elle se tenant derrière lui pour le regarder jouer. Le tableau est coupé en deux, créant ainsi un portrait de George aujourd’hui conservé à Copenhague et un de Chopin conservé au Louvre de Paris.

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Le portrait de Chopin conservé à Paris et celui de George à Copenhague.
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Dessin préparatoire du tableau réalisé par Delacroix.
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Tableau réalisé à partir de l’esquisse de Delacroix donnant une idée de ce que pouvait être le tableau final découpé.

On connaît donc surtout George Sand à travers ses amants. Le voyage à Venise avec Musset reste sans doute l’un des événements les plus connus. Bien que George ait eu de nombreux amants, on ne peut lui prêter un comportement volage et inconséquent. A travers ses aventures George cherchait sans doute à trouver l’homme idéal. Elle était amoureuse de l’amour et voulait trouver son incarnation.
Mais George est aussi une femme engagée, ancrée dans son temps et fervente défenseuse de la République dont les fondements peinent à prendre racine en France.

En 1829, François Buloz devient le directeur de la revue qu’il fonde sous le nom de Revue des deux mondes. Au cours de sa vie, il publie de grands auteurs du XIXème, comme Victor Hugo, Balzac, George Sand et bien d’autres. En 1833, George le contact pour qu’il publie Lélia dans sa revue. A la suite d’une collaboration de douze ans, George décide, en 1841, de mettre fin à leur collaboration car elle considère que sa liberté d’expression est brimée. Elle fonde alors la Revue Indépendante dans laquelle elle tient des propos engagés démocratiquement. Elle y publie d’ailleurs ses deux romans dits socialistes que sont Horace et Consuelo. George n’est pas une femme passive du XIXème siècle. Elle s’intéresse aux problèmes sociaux de son temps et écrit sur la propriété, les rapports du capital et du travail et les associations de travailleurs. Elle se crée vite une place parmi les penseurs démocratiques de l’époque et fréquente d’éminents acteurs politiques comme Louis Blanc ou Eugène Cavaignac, mais aussi avec des révolutionnaires étrangers comme Bakounine.

En février 1848, elle accueille les journées révolutionnaires contre Louis-Philippe avec enthousiasme et rédige de nombreux écrits de propagande. Elle conseille d’ailleurs Ledru-Rollin qui est candidat à l’élection présidentielle de 1848 où il est battu par Louis-Napoléon Bonaparte. George supporte mal la défaite de son ami républicain et la dérive conservatrice des élections. Elle part se réfugier dans son havre de paix à Nohant. A partir de 1848, elle devient une cible privilégiée des caricaturistes comme Daumier ou Alcide Lorentz. C’est en effet un genre florissant au milieu du XIXème siècle qui accompagne le rapide développement des journaux.

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Caricature de George Sand réalisée en 1842 par Alcide Lorentz.

De retour dans son Berry, elle écrit quelques romans que l’on dit champêtres comme La Mare au diable et La Petite Fadette, et continue en même temps la rédaction de ses Mémoires qui paraitront en 1854-1855 sous le titre Histoire de ma vie.

Après le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851 puis son sacre l’année suivante, George Sand entretient une correspondance épistolaire avec l’éditeur républicain et socialiste Pierre-Julies Hetzel. Il publie, à Bruxelles, les œuvres de George ainsi que celles de Balzac et de Victor Hugo puisque la Deuxième République puis le Second Empire musèlent à la fois la presse et les œuvres littéraires.

Son nom a été lié, bien qu’oublié, au siège de Paris de 1870 dans le contexte de la guerre franco-prussienne. Le seul moyen de quitter la ville était alors d’utiliser une montgolfière. Léon Gambetta, alors ministre de l’Intérieur s’échappe ainsi de la capitale à bord du ballon nommé « Armand Barbès » en l’hommage au républicain mort trois mois plus tôt. Un autre ballon porte le nom de « George Sand ».

George s’éteint le 8 juin 1876, à Nohant, entourée de ses enfants et petits-enfants.

Aujourd’hui, George Sand laisse un héritage littéraire déstructuré. Ses romans sont parfois très politisés mais d’autres répondent à la demande populaire de l’époque pour que George puisse vivre ou être éditée.

Son château de Nohant est visitable et tous les ans s’y tiennent des concerts des œuvres de Chopin. En 1999, le film Les Enfants du Siècle de Diane Kurys raconte la relation tourmentée de George et de Musset à Venise. George Sand est en effet souvent connue comme « la maitresse » de Musset ou celle de Chopin, à tort, puisque son engagement politique fait d’elle une importante figure du XIXème siècle et de la République.

Pascual Ludivine

Jack London, l’aventure au bout de la plume.

« C’était le règne du silence et de la solitude, un monde figé, si froid et si désolé qu’il se situait au-delà même de toute tristesse. » Peut-être que ces mots du début de Croc-Blanc sont comme une petite madeleine de Proust que vous avez mangée lorsque vous étiez au collège. Personnellement, je n’ai lu ces mots que lorsque j’étais à la fac. Le premier livre que j’ai lu de Jack London a été Martin Eden. Croc-Blanc n’est venu qu’après. « Hérésie ! » me diriez-vous. D’autant que je l’ai lu en français (vous qui êtes aussi orgueilleux que moi comprenez mon attachement à la lecture en langue originale). God damn me ! Peut-être, mais cette première lecture a été une véritable révélation. Je mentirais si je disais avoir dévoré cette brique de 400 pages d’un seul coup. Ce livre, je l’ai dégusté. La vie mouvementée et fascinante de l’autodidacte Martin tranchait avec ma propre condition et, à sa manière, me faisait voyager. Martin Eden essayait d’atteindre un certain prestige social, tandis que j’étais fasciné par sa misère et sa volonté d’en sortir. Même si London s’est toujours défendu d’avoir écrit une autobiographie, force est de constater que les concordances avec sa propre histoire et celle de Martin sont trop évidentes pour être anodines.

Ouvrier, vagabond, délinquant, marin, chercheur d’or, et au-dessus de tout cela écrivain, Jack London fut un aventurier hors du commun. Ses aventures, il en a fait des livres, des articles, des reportages. Retour sur la vie de celui qui fit de son existence un roman.

L’enfant d’Oakland

Jack London connaît une enfance pauvre. Fils illégitime, il voit le jour en 1876 sous le nom de John Griffith Chaney. Il ne prend le nom de London que quelques mois plus tard, lorsque sa mère épouse le vétéran de la guerre de Sécession John London. Le petit «Jack» (diminutif de John) est élevé dans ses premiers mois par sa nourrice, Virigina Prentiss, dont on retrouve la trace dans Martin Eden. La famille London ne roule pas sur l’or mais sur les routes, et déménage souvent dans les différentes localités de la ville de San Francisco. C’est à Oakland que Jack se trouve une passion pour les livres, passion qu’encourage la bibliothécaire de la ville. Ainsi se forge son avidité de savoir. Le goût de l’aventure lui est donné par son père adoptif, lorsque celui-ci l’emmène tous les dimanches naviguer dans la baie de San Francisco. D’ailleurs, Jack possèdera par la suite plusieurs embarcations : un modeste esquif, un sloop (le Razzle Dazzle, qui prendra feu et coulera lors d’une beuverie que l’on dit spectaculaire) et à la fin de sa vie un voilier, le Snark. L’appel de la mer est puissant chez Jack London. Aussi, après des années à épauler sa famille en multipliant les petits boulots, il s’engage en 1893 à bord du Sophia Sutherland pour une saison de chasse aux phoques de sept mois. London quitte la terre et longe les côtes de Sibérie et du Japon. Il rapporte de son voyage un essai au titre explicite, Un typhon au large des côtes du Japon, qui raconte son témoignage – je vous le donne en mille – d’un typhon au large des côtes japonaises. C’est son premier succès littéraire, puisque l’essai remporte le concours du journal San Francisco Morning Call.

La ferveur socialiste 

Après avoir trimé dix heures par jour dans un fabrique de jute et effectué le travail de deux salariés comme chauffeur dans une centrale électrique, Jack London rejoint en 1894 la marche des chômeurs se dirigeant vers Washington. Ces quelques centaines de sans-emplois veulent pousser le Président à lancer un programme de travaux publics. C’est l’occasion pour lui de découvrir le socialisme et de s’y convertir. Sa soif de liberté (ou sa soif tout court) le pousse à quitter la marche. Devenu hobo, Jack vagabonde sur les routes des Etats-Unis et du Canada. Il raconte cette expérience dans La route, quelques années avant un autre, Jack Kerouac. Arrêté pour vagabondage, il connaît la prison pendant un mois.

1895 est l’année où Jack London reprend ses études, qu’il avait quittées à quinze ans, à l’université d’Oakland. Il y lit Karl Marx et Herbert Spencer notamment, et écrit pour le magazine des étudiants. Sans le sou, le « gars socialiste » paie ses études en nettoyant l’école et en remplaçant le concierge. The Aegis, le journal de l’école auquel London participe régulièrement, publie son premier écrit socialiste : Optimisme, Pessimisme et Patriotisme, en 1895.

Après quelques mois passés à l’Académie universitaire d’Alameda (où il ingurgite en 4 mois le programme de 2 années), il rejoint le Parti socialiste d’Oakland puis intègre l’Université de Berkeley. Le prix des études et le non-intérêt qu’il trouve aux étudiants ont raison de son départ : il se consacre alors à la littérature. Son idylle avec Mabel Applegarth, qu’il a rencontrée au milieu d’intellectuels et de bourgeois progressistes et qui le presse de trouver un vrai travail, sert de modèle à celle de Martin et Ruth dans Martin Eden.

Des années plus tard, en 1904, London devient correspondant de la guerre russo-japonaise pour les journaux du groupe Hearst. Galvanisé par la révolution russe de 1905, il se présente pour la deuxième fois à la fonction de maire d’Oakland et donne de nombreuses conférences sur le socialisme. Il n’est pas élu, mais recueille presque quatre fois plus de voix que quatre ans auparavant. Son engagement socialiste se ressent de nouveau au moment de la révolution mexicaine, dont il est le correspondant pour la revue Collier’s en 1914. Pourtant, il démissionne du parti socialiste en 1916, lui reprochant de sombrer dans le réformisme.

the call of the wild

Le « Kipling du froid »

C’est la facette de Jack London que l’on connaît le plus. Fin juillet 1897, il s’embarque sur l’Umatilla à destination du Klondike. Voilà un métier qu’il n’avait pas encore exercé, celui de prospecteur. C’est l’or qu’il cherche, mais il n’en trouve pas. Ce qu’il ramène du Klondike, moins d’un an après son départ, ce sont des histoires, des nouvelles. La première du genre paraît début 1899 dans la revue californienne Overland Monthly : To the Man on the Trail (A l’homme sur la piste). Sept autres suivront. Le premier volume qu’il publie est Le Fils du Loup, le 7 avril 1900. Le grand Nord, les Indiens, la chasse aux rennes, la prospection : la vague de fraîcheur qui s’échappe de ces pages n’a d’égale que la chaleur des mots avec lesquels elle est livrée. Il allie le témoignage historique et ethnographique à un style fluide et accessible. De toutes ses œuvres, celles du Grand Nord sont les plus nombreuses : Les Enfants du Froid (1902), L’Appel de la forêt (1903), Croc-Blanc (1906), Construire un feu (1907) etc. Ce sont celles-là qui lui valent la postérité. Il y explore les tréfonds de la pensée humaine et expérimente les thèses de Darwin, Spencer ou encore Marx. L’Appel de la forêt, puissant roman darwinien, étudie les mécanismes du retour d’un chien à la vie sauvage, tandis que son pendant opposé, Croc-Blanc, décrit les rouages de la domestication d’un loup et de sa soumission à l’homme.

London témoin de son temps

L’on donne souvent pour exemple des travaux de Jack ses histoires de la ruée vers l’or, quitte à oublier qu’il a passé, en 1902, six semaines avec les clochards de Londres. Ce séjour de London à Londres, outre le jeu de mots facile et pas très fin qu’il offre à tout esprit taquin, est l’occasion d’écrire un livre. Le Peuple de l’abîme ou Le Peuple d’en-bas, témoignage de son engagement politique, est depuis devenu un classique sur la question. L’écrivain partait en fait comme reporter de la guerre des Boers en Afrique du Sud, mais celle-ci ayant pris fin avant son arrivée, il reste dans la capitale anglaise et en profite pour éclairer ceux qui y vivent dans l’ombre. La Vallée de la Lune (1913) se situe dans la même veine : l’histoire de deux enfants des bas-fonds de San Francisco aux prises avec les enjeux du monde moderne. En 1905, The Appeal to Reason, hebdomadaire socialiste, publie l’appel de London à défendre La Jungle, roman d’Upton Sinclair dénonçant les conditions de vie dans les milieux ouvriers des abattoirs de Chicago.

London se fait aussi anticipateur, avec la publication en 1908 du Talon de fer, qui prévoit l’avènement du fascisme et une guerre mondiale mettant aux prises l’Allemagne et les Etats-Unis. La lecture n’est pas de tout repos tant l’avenir que l’auteur prévoit au monde est sombre, mais si l’on tient compte que Trotski considérait le Talon de fer comme le seul roman politique réussi de la littérature, on ne peut que se dépêcher d’y mettre le nez.

Jack-London

Jack London fait partie de ces auteurs qu’on ne saurait classer. Tantôt humble témoin du Grand Froid qui l’entoure, tantôt dénonciateur d’une injustice qu’il exècre, tantôt prédicateur d’un futur inégalitaire, on est sans cesse surpris par le renouvellement de sa prose. Et si encore n’était-il qu’écrivain ! Aventurier, ouvrier, marin à dix-sept ans, chercheur d’or à vingt, lecteur à seize heures, vagabond à minuit, Jack London incarne à lui seul toutes les facettes de l’être humain. Entre chien et loup, il est un enfant du froid, un loup des mers qui a fait de l’aventure son mot d’ordre. Celui qui préférait « être braise que cendre » s’éteint en 1916, laissant derrière lui une œuvre vertigineuse, riche de son existence hors-normes.

Antoine Besse