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La crise migratoire et le renvoi des bateaux : à qui la responsabilité ?

Depuis le début de l’année 2021, 14 000 réfugiés ont complété le voyage périlleux à travers la Manche, de la France vers l’Angleterre, soit le chiffre le plus élevé de tous les temps. En conséquence, en septembre 2021, Priti Patel, la Ministre de l’Intérieur du Royaume-Uni, a annoncé l’intention du gouvernement de permettre aux autorités britanniques de renvoyer les bateaux en France, sous certaines conditions. La France, quant à elle, s’oppose fermement à cette proposition, soutenant son illégalité au regard du droit international et le chantage économique qu’elle sous-tend. Dès lors, on peut se demander à qui appartient la responsabilité de la crise migratoire ? Et dans tout ce débat, les droits humains des réfugiés sont-ils réellement pris en considération ?

La Manche n’a aucune mer internationale : toutes les eaux de ce détroit appartiennent soit à la France, soit au Royaume-Uni. Toutefois, même si la gestion de la Manche est de la responsabilité de ces deux Etats, le droit international s’applique également.

En dehors des ports de Douvres et de Calais, où la division de la Manche est assez simple car ces parties de la mer sont plus étroites, la division de la Manche est une question complexe. En effet, au-delà de ces deux ports, la Manche a été équitablement divisée en zones de recherche et sauvetage entre le Royaume-Uni et la France. Mais cette division, additionnée aux questions légales, sociales et morales, complique le renvoi des bateaux.

Le principe de non-refoulement

Le non-refoulement est un principe fondateur du droit international et de la Convention de Genève de 1929. Il empêche le renvoi ou l’expulsion des demandeurs et demandeuses d’asile vers un Etat où ils pourraient être persécutés ou poursuivis, un tel comportement étant en contravention de l’Article 3 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme. En résumé, les Nations pour qui la Convention de Genève est contraignante ont une responsabilité de protéger les personnes vulnérables arrivant sur leur territoire.

Le refoulement peut être soit direct soit indirect. Le refoulement direct est le renvoi direct d’une personne dans un Etat où son risque d’être poursuivi est élevé. Le refoulement indirect est le renvoi d’une personne dans un Etat susceptible de la renvoyer à son tour vers un troisième pays où la personne risquerait d’être persécutée. Ces deux actions sont illégales selon la Convention de Genève.

Il existe actuellement un débat sur le statut du principe de non-refoulement, puisqu’à ce jour, il n’a pas encore été déterminé si ce principe constituait ou non une norme jus cogens – c’est-à-dire une norme impérative dont la dérogation est impossible, quel qu’en soit le prétexte. En tout cas, la règle est un principe intégral du droit coutumier qui n’était pas que la Convention de Genève, mais aussi des conventions ultérieures telles que la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés.  Ainsi, ce principe est intégral aux droits des réfugiés.

Le 23 février 2012, dans le cas d’Hirsi contre l’Italie, la Cour Européenne (Strasbourg) a considéré que l’Italie avait été en contravention du principe de non-refoulement en renvoyant 11 citoyens somaliens et 13 citoyens érythréens à Tripoli (Libye), où ils ont ensuite été expulsés vers leurs pays d’origine. Ce qui est significatif dans ce cas, c’est que l’Italie a été jugée coupable de deux violations de l’Article 3, car les refoulement direct (vers la Libye) et indirect (vers les pays d’origine) ont été considérés comme deux infractions distinctes. A l’instar de ce cas, la proposition de renvoyer les bateaux vers la France questionne la légalité d’une telle action de la part du Royaume-Uni : serait-il en contravention de la Convention de Genève, selon le principe du non-refoulement ?

La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer

Au cours de ce débat sur les bateaux, la France a évoqué la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, mise en place en 1982. L’Article 98 de cette Convention précise que tout État membre est obligé de « prête[r] assistance à quiconque est trouvé en péril en mer ». En renvoyant les bateaux vers la France, le Royaume-Uni violerait donc cette loi.

Par ailleurs, en mai 2021, l’Organisation des Nations Unies a publié un communiqué de presse sur cette pratique de renvoyer les bateaux, qu’elle appelle « pushbacks » (le renvoi). Felipe González Morales, rapporteur sur les droits humains des migrants, y précise ainsi : « In the absence of an individualised assessment for each migrant concerned and other procedural safeguards, pushbacks [are] a violation of the prohibition of collective expulsion and heightened the risk of further human rights violations » (Faute d’une évaluation individualisée pour chaque migrant∙e concerné∙e et d’autres garanties procédurales, le renvoi [est] une violation de la prohibition de l’expulsion collective, et il augmente le risque des violations ultérieures des droits de l’homme.)

Le chantage économique

Au début de l’année 2021, Gérald Darmanin, le Ministre de l’Intérieur français, et Priti Patel, sont parvenus à un accord. Le Royaume-Uni a promis de payer £54,2 millions à la France en échange d’un redoublement des actions protectrices, notamment l’augmentation des patrouilles de la côte près de Dunkerque, Calais et Boulogne. Toutefois, sans augmentation du nombre de bateaux interceptés, le bureau de l’intérieur britannique menace de différer le paiement. Pour Gérald Darmanin, cette menace mine l’amitié et la coopération entre la France et le Royaume-Uni qui, après le Brexit, sont plus importantes que jamais. Mais avec la possibilité que la force frontalière britannique se forme depuis des mois pour ce but, il y a aussi une contrainte de temps conséquente.

Cette demande peut aussi être perçue comme une abdication de responsabilité de la part du Royaume-Uni. Le gouvernement britannique ne veut pas que les bateaux entrent sa zone de recherche et sauvetage, localisée dans les parties les plus proches de sa côte, car ils seraient de sa responsabilité, selon les normes internationales. A l’instar des accusations de chantage, cela constitue une source de tension pour la relation coopérative entre le Royaume-Uni et la France.

Tout n’est pas qu’une question de loi

Il ne faut pas oublier que ces bateaux ne transportent pas des marchandises, mais bien des personnes vulnérables qui tentent d’échapper à des situations de guerre, de danger ou de persécution. Le nombre de migrants essayant de traverser la Manche croît sans cesse : pendant la première semaine du mois de septembre 2021, ils étaient plus de 1 500 à tenter le voyage, ce qui démontre l’urgence de la situation. 

Le gouvernement du Royaume-Uni a répondu à cette croissance par des mesures répressives et une position ferme envers les migrants. En effet, les propositions de Priti Patel se durcissent au fur et à mesure de son mandat. En mars 2021, elle a annoncé qu’il deviendrait plus difficile pour les réfugiés de rester au Royaume-Uni et de demander l’asile, et elle a proposé des sentences plus strictes pour ceux qui essaieraient d’entrer illégalement dans le pays. Même si la Ministre s’évertue davantage à rendre les trajets les plus utilisés « unviable » (non-viables) plutôt qu’à proposer des solutions ou de l’aide, elle soutient que ces propositions n’enfreignent pas la Convention de Genève. Cette position a été sévèrement critiquée, notamment par Amnesty International, qui affirme que le projet de loi sur la nationalité et les frontières (the Nationality and Borders Bill) n’améliorera pas la situation, au contraire, il empirera le système d’asile (« Far from fixing our asylum system – the Bill is set to make it far, far worse »).

La question du renvoi des bateaux provient d’un sentiment, en hausse depuis des années, visant à « protéger » les frontières britanniques, alors même qu’un nombre de plus en plus important de migrants restent bloqués à Calais, dans des conditions souvent peu hygiéniques et avec la menace constante d’être expulsé. Mais il ne faudrait pas oublier que pendant que deux Etats se chamaillent, des réfugiés subissent leurs inactions. Et au milieu des questions légales et des arguments politiques se trouvent des êtres humains à la recherche d’une main tendue.

Jenny Frost

Pour aller plus loin :

L’accord du Vendredi saint : son passé, son présent et son avenir

Le 10 avril 1998, le Vendredi saint de cette année-là, un accord historique fut signé. Il y a 23 ans, l’accord du Vendredi saint mit fin à plus de 30 ans de conflit entre l’Irlande, l’Irlande du Nord et la
Grande-Bretagne ; une période qui s’appelle « les Troubles », et pendant laquelle presque 3 500 personnes moururent. A présent, l’accord, qui est crédité du maintien de paix en Irlande du Nord, se trouve à un carrefour ; certains soutiennent que les conditions de l’accord ne sont plus en vigueur à cause du Brexit, et que le protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord n’est pas suffisant pour maintenir les termes négociés à cette époque-là. On peut alors se demander quel est l’avenir de l’accord du Vendredi saint, et quel impact cet avenir aura sur le reste de l’Union Européenne.

Le passé : les Troubles et le besoin d’une solution
Les origines de la période des Troubles remontent au 17 ème siècle, mais on peut dire que le conflit commença bel et bien pendant les années 1920, quand l’Irlande du Nord se sépara de la République d’Irlande. Jusqu’à ce moment-là, le Royaume-Uni avait contrôlé l’Irlande, mais cette partition fut le début d’une situation différente : l’Irlande du Nord faisait partie du Royaume-Uni, tandis que la République d’Irlande devint un pays indépendant.

Ce ne fut pas uniquement le pays qui se trouva divisé, mais aussi la population. En Irlande du Nord, on voyait l’émergence de deux groupes : les unionistes (ou les loyalistes), qui voulaient continuer à faire partie du Royaume-Uni, et les nationalistes, qui voulaient que l’Irlande du Nord fît partie de la République d’Irlande et qu’elle se séparât du Royaume-Uni. Il y avait aussi une division religieuse, les unionistes étant principalement protestants et les nationalistes étant principalement catholiques. Les manifestations des deux groupes (contre les difficultés à trouver un emploi) devinrent violentes pendant la fin des années 60. Ce fut le début des Troubles.

A partir des années 1970, la violence entre les deux groupes fut sans répit ; elle mena finalement à plus de 3 000 morts. De plus, la violence ne fut pas confinée à l’Irlande du Nord. L’armée républicaine irlandaise provisoire (le PIRA), un groupe républicain paramilitaire, et dissident de l’IRA, effectua des bombardements au Royaume-Uni, dans les pubs et dans les centres-villes, qui visèrent même les leaders politiques comme Margaret Thatcher, alors Premier Ministre. Une des pires journées pendant le conflit entier fut le 31 janvier 1972, qui devint connu comme « Bloody Sunday » (Dimanche sanglant), lorsque 14 personnes furent tuées lors d’une marche non-violente à Londonderry. Après une journée aussi sanglante et aussi désastreuse, il était difficile de voir une solution au problème de la violence continue.

Cependant, à la fin des années 80 et au début des années 90, les efforts politiques redoublèrent pour chercher à mettre fin au conflit. Après plusieurs années de négociations et de compromis entre le Royaume-Uni et la République d’Irlande, et plusieurs cessez-le-feu ratés, le moment était venu pour un vrai traité de paix : ainsi fut signé l’accord du Vendredi saint.

L’accord : de quoi s’agit-il ?
L’accord du Vendredi saint est en réalité constitué de deux accords : un accord signé par la plupart des partis politiques en Irlande du Nord, et un accord bilatéral entre les gouvernements du Royaume-Uni et de l’Irlande. Les signataires furent le Premier ministre du Royaume-Uni et le Taoiseach (Premier ministre) de l’Irlande, Tony Blair et Bertie Ahern, ainsi que les représentants des groupes nationalistes et unionistes en Irlande du Nord.
L’accord reconnut les tensions entre les deux groupes en Irlande du Nord, affirmant que la majorité des personnes en Irlande du Nord voulaient continuer à faire partie du Royaume-Uni, tandis qu’un groupe plus petit voulait voir leur pays unifié avec l’Irlande. Ces deux points de vue furent légitimisés par l’accord.

Principalement, l’accord consistait en trois éléments. Le premier élément établit une Assemblée de 108 membres, ce qui suspendit temporairement le pouvoir du Bureau pour l’Irlande du Nord. Puis, la deuxième partie créa le Conseil ministériel Nord/Sud, qui s’occupa de la coopération transfrontalière.
Enfin, le troisième élément forma le Conseil britannico-irlandais (British-Irish Council). Ce conseil avait des membres de tous les pays constituants et les partis politiques des Îles britanniques, et cherchait à encourager la coopération et la discussion.

Au début, le PIRA affirma que l’accord n’était pas suffisant, et qu’il ne désarmerait pas. Cependant, au début du mois de mai 1998, Sinn Féin (un important parti politique unioniste en Irlande du Nord qui luttait pour l’unification de l’Irlande et de l’Irlande du Nord) demanda aux sympathisants de soutenir l’accord.
Le PIRA accepta de désarmer et de mettre fin à la violence qui s’était répandue en Irlande du Nord durant les trente dernières années.

Entre autres, l’accord établit une situation de démilitarisation à la frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord. Le mouvement et le commerce entre les deux pays devait être libre, ce qui était très important à la fois économiquement et symboliquement.

L’accord du Vendredi saint ne constitua pas une solution parfaite. Tout le monde ne fut pas d’accord, et les deux gouvernements durent toujours gérer la violence (quoique beaucoup réduite) pendant une décennie après la signature de l’accord. Malgré cela, l’accord fit son travail dans l’ensemble : il commença à y avoir de la coopération entre les deux pays, la frontière fut démilitarisée, et les tensions semblèrent devenir moins évidentes.

Quel avenir pour l’accord du Vendredi saint ?
Comme nous l’avons évoqué, la liberté aux frontières est une partie intégrale de l’accord du Vendredi saint. Le libre mouvement de commerce et de marchandises dépendait de la capacité de traverser la frontière sans difficultés et sans contrôles de douane. Cependant, le Brexit mit alors en péril cette liberté, en retirant le Royaume-Uni du marché unique. Il fallait ainsi trouver une solution qui ne sacrifierait pas cette liberté, mais qui retiendrait aussi la position de l’Irlande du Nord comme faisant partie du Royaume-Uni, et comme étant soumise aux mêmes règles.

Ce problème n’est pas passé inaperçu. En 2019, l’Union Européenne produisit un position paper pour considérer les impacts potentiels du Brexit sur la situation en Irlande du Nord. Le position paper traitait, entre autres, de la manière dont il serait possible d’éviter une frontière matérielle et de retenir un Common Travel Area. On décida que ceux qui naissaient en Irlande du Nord (et qui ont le droit à un passeport irlandais, sous les termes de l’accord du Vendredi saint) auraient le droit de garder leur citoyenneté de l’UE. Cependant, cela ne résolut pas le problème de la frontière entre les pays. Un des signataires originaux de l’accord, Tony Blair, réclama un amendement à l’accord pour prendre en compte les changements que le Brexit apporterait.

Au début, la solution proposée fut le « backstop » irlandais, autrement connu comme le protocole sur l’Irlande du Nord. Dans le cadre de cette idée, l’Irlande du Nord aurait été soumise à certaines règles du marché unique, seulement jusqu’à ce qu’une solution plus permanente fût trouvée. Tandis que le gouvernement de la République de l’Irlande et les nationalistes en Irlande du Nord soutenaient le protocole, les unionistes y étaient fortement opposés. La proposition fut finalement rejetée. En 2019, le « backstop » fut remplacé par un nouveau protocole, qui entraîna la création d’une frontière douanière dans la mer d’Irlande. Cette solution évita la séparation réglementaire entre le Royaume-Uni et l’Irlande du Nord (ce qui aurait été le cas avec le « backstop »), mais elle fut loin d’être parfaite ; en fin de compte, il y a maintenant une frontière où il n’y en avait pas. De plus, pour empêcher une frontière dure entre l’Irlande et l’Irlande du Nord, il y a plus de contrôles sur les marchandises qui vont à l’Irlande du Nord depuis la Grande-Bretagne, tandis que l’Irlande du Nord reste en pratique soumise aux règles du marché unique, bien qu’elle n’ait plus d’influence sur son fonctionnement.

Tous ces problèmes laissent beaucoup de questions sans réponse, tandis que l’on assiste à un renouvellement des tensions qui semblent rappeler les Troubles. En mars 2021, plusieurs groupes
loyalistes retirèrent leur soutien à l’accord du Vendredi saint, prétextant que le Brexit signifie que les termes de l’accord ne sont plus satisfaisants. On craint de voir une reprise de la violence de la part des groupes unionistes. Ces peurs commencent déjà à se réaliser. En Newtownabbey, pas loin de Belfast, la nuit du 3 avril 2021, un groupe de 30 personnes (soupçonnées d’être des loyalistes) ont lancé des bombes incendiaires et ont détourné les voitures pendant une deuxième nuit consécutive de violence. Il n’est ni possible ni juste de spéculer sur la cause exacte de la violence, mais il est clair que les Troubles ne sont pas un souvenir lointain ; le commissaire principal de la police nord-irlandaise, Davy Beck, a affirmé que « personne ne veut un retour aux jours sombres où les émeutes étaient courantes dans les rues de l’Irlande du Nord » (‘No one wants to be dragged back to the dark days when rioting was a common occurrence on the streets of Northern Ireland’).

Finalement, l’avenir de l’accord du Vendredi saint reste incertain. On ne sait pas s’il y aura une intensification des tensions, ou si une solution sera trouvée. On ne peut ni changer la position géographique de l’Irlande du Nord, ni désamorcer les tensions qui remontent à près d’un siècle ; ainsi, ignorer le problème n’est pas une solution.

Jenny Frost

Le Forum du gaz de la Méditerranée orientale (EMGF) et le projet de gazoduc EastMed : deux moyens de tenir la Turquie à l’écart dans les enjeux régionaux ?

Le 1er novembre 2020, la Turquie décidait de prolonger jusqu’au 14 novembre la mission du navire d’exploration gazière Oruç Reis en Méditerranée orientale, dans une région disputée avec la Grèce. Cet incident intervient malgré les multiples dénonciations de la Grèce de la violation de sa zone économique exclusive (ZEE) par la Turquie. En octobre 2020, Athènes publiait déjà un communiqué évoquant « une menace directe à la paix et la sécurité dans la région », alors que Paris et Berlin faisaient part de leur « préoccupation » face aux « provocations » turques. Dans quelles mesures la politique étrangère turque, menée en Méditerranée orientale et caractérisée par la mise en œuvre du hard power, peut-elle paradoxalement contribuer à la marginalisation de la Turquie dans la région ?

Le gaz en Méditerranée orientale, facteur de recomposition géopolitique 

La Méditerranée orientale est l’objet depuis le début du XXIe siècle d’une véritable course aux hydrocarbures. Celle-ci s’explique notamment par des évaluations croissantes de ses réserves en gaz. Cette dynamique est à l’origine d’une intensification des activités exploratoires pour les ressources offshores, qui a abouti à la découverte de plusieurs gisements de gaz naturel au large des eaux israéliennes, chypriotes et égyptiennes. Si ces gisements permettent d’envisager de nouvelles perspectives économiques et énergétiques pour les pays concernés, ils sont en réalité à l’origine de tensions et de rivalités entre les pays de la région qui poussent à des formations d’alliances, parfois inédites, et à des démonstrations de force dans l’objectif de s’assurer une part des ressources.

Entre 2009 et 2011, les découvertes offshores des champs de Tamar et Léviathan au sein de la Zone économique exclusive israélienne, et d’Aphrodite, au large des eaux chypriotes, vont profondément bouleverser l’ordre énergétique dans le bassin méditerranéen. A lui seul, le gisement Léviathan contiendrait près de 650 milliards de m3 de gaz, et devrait permettre à Israël de satisfaire sa consommation interne et d’envisager de devenir l’un des principaux pays exportateurs de gaz vers le Moyen-Orient et l’Europe. En 2015, la découverte par la compagnie pétrolière italienne ENI du gisement de gaz de Zohr, qui contient 850 milliards de mètres cubes de gaz, change la donne énergétique pour l’Égypte alors que le pays – ancien producteur historique de gaz – était devenu importateur net à partir de 2011.

Outre l’aspect énergétique, les découvertes de gaz en Méditerranée orientale vont engendrer une recomposition progressive de la géopolitique régionale. Bien que des changements géopolitiques soient observés dans la région depuis le début des années 2000, l’apparition du gaz est venue accélérer cette tendance. Alors que la région avait historiquement été marquée par deux alliances structurelles (1) qui maintenaient un certain équilibre au Moyen-Orient, la montée en puissance de l’AKP en Turquie au début de la décennie, et par la suite les Printemps arabes, vont profondément modifier les équilibres régionaux, car ils vont entraîner une réorientation des alliances régionales. La rupture des relations israélo-turques suite à l’incident du Mavi Marmara survenu le 31 mai 2010 (2), et israélo-égyptiennes avec la montée des Frères musulmans après les Printemps arabes, incitera Tel Aviv à trouver de nouvelles alternatives en se tournant vers Chypre et la Grèce (3).

Des changements géopolitiques perceptibles depuis 2010

Des changements géopolitiques peuvent être observés depuis décembre 2010, date à laquelle Tel Aviv et Nicosie ont signé un accord sur la délimitation de leur frontière maritime. Ce dernier avait une dimension énergétique : les deux pays se sont, en effet, engagés à travailler conjointement dans la recherche de ressources transfrontalières, et à entamer des négociations si des découvertes avaient effectivement lieu (4). Cette démarche va dans un premier temps alimenter les tensions avec la  République turque de Chypre du Nord (RTCN, auto-proclamée) (5),  qui conteste la légitimité de l’accord étant donné qu’elle n’a pas été partie aux négociations. Par la suite, Ankara menacera d’empêcher la mise en production gazière israélienne tant que l’accord n’est pas annulé au profit d’un autre qui inclura la RTCN. La poursuite de l’escalade des tensions israélo-turques s’accentuera avec la décision de la compagnie américaine Noble Energy de renforcer ses activités exploratoires dans le bloc 12 chypriote. En réaction, la Turquie suspendra ses accords militaires et commerciaux avec Israël et renforcera ses opérations en Méditerranée orientale en signant avec la RTCN un accord pour entamer des opérations de forages offshores de gaz et de pétrole, et en envoyant un navire de recherche sismographique au nord de ChypreLes tensions se cristalliseront après qu’un exercice militaire a eu lieu entre les armées israélienne et chypriote. En décembre 2011, Israël annulera la vente de systèmes de renseignement pour l’armée de l’Air turque.

En 2013, ce rapprochement politique prend une nouvelle dimension, puisqu’il inclue désormais la Grèce. Il se concrétise par la signature d’un accord de coopération énergétique dont l’objectif est d’augmenter la sécurité de leur approvisionnement en énergies (6). Des négociations avaient déjà eu lieu au préalable entre Nicosie et Tel Aviv, pour le développement d’installations qui faciliteraient l’exploitation et l’exportation des ressources des gisements israéliens et chypriotes. Celles-ci avaient abouti à la signature d’un protocole d’entente entre le gouvernement chypriote, l’entreprise américaine Noble Energy et les entreprises israéliennes Delek Drilling et Avner Oil Exploration afin de construire un terminal de liquéfaction du gaz au sud de Chypre. Si cette entente bénéficie à l’axe israélo-gréco-chypriote sur le plan énergétique et commercial, elle témoigne pourtant d’une marginalisation du rôle de la Turquie, car elle l’exclut de son rôle de hub d’exportation du gaz vers les marchés européens. 

Plusieurs incidents liés au renforcement de la présence militaire turque en Méditerranée orientale expliquent ce revirement politique. En 2018, Mevlüt Çavusoglu, ministre turc des Affaires étrangères annonce «l’intention du gouvernement turc d’initier de nouvelles explorations maritimes en eaux grecques et, surtout, chypriotes » (7). La même année, le 9 février, la Turquie décide d’entraver les travaux exploratoires menés par ENI au large des eaux chypriotes, en avançant le fait que le bloc serait du ressort de la RTCN. En décembre 2019, plusieurs navires turcs harcèlent un navire israélien présent dans les eaux chypriotes, ce qui engendre des représailles côté israélien (8). A noter que pour chaque campagne d’exploration offshore, les navires turcs sont escortés par des frégates et autres navires de guerre. La décision du président turc Recep Tayyip Erdoğan, en juillet 2020, d’entamer des opérations de forage au sud de l’île de Kastellorizo (9), n’a, en réalité, fait qu’envenimer les tensions dans une région déjà sujette à des frictions importantes. C’est dans ce contexte que des forces françaises ont été envoyées en Méditerranée orientale en juillet 2020 aux côtés de la Grèce et de Chypre.

Janvier 2019: la création du Forum du gaz de la Méditerranée orientale (EMGF)

Dans ce contexte, en janvier 2019, Chypre, l’Égypte, la Jordanie, l’Autorité palestinienne, Israël, la Grèce et l’Italie décident de se réunir au sein du Forum du gaz de la Méditerranée orientale (Eastern Mediterranean Gas Forum- EMGF),  « une organisation chargée de veiller, depuis son siège au Caire, au respect du droit international dans la gestion des ressources gazières de chacun » (10) dont Ankara ne fait pas partie. Une nouvelle réunion s’est tenue en juillet 2019 avec la présence des États-Unis. Alors que Paris a demandé à rejoindre le Forum, Washington a demandé à devenir un observateur permanent. Le rapprochement entre Chypre, l’Égypte, la Jordanie, l’Autorité palestinienne, Israël, la Grèce et l’Italie au sein de l’EMGF a été perçu par Ankara comme l’exemple d’une coalition hostile à son égard. Le forum fait en effet craindre une perte de l’importance du gazoduc transanatolien de Turquie (TANAP) et des gazoducs Turkish Stream, mais aussi la marginalisation d’Ankara par rapport aux projets d’investissement dans l’exploitation du gaz en Méditerranée orientale. Le 22 septembre 2020, lors d’une réunion virtuelle, les ministres italien, grec, chypriote, égyptien, israélien, jordanien et palestinien en charge de l’Énergie ont décidé d’acter la transformation du Forum du gaz de la Méditerranée orientale en une organisation régionale. (11) 

L’accord de délimitation maritime signé entre Ankara et Tripoli le 29 novembre 2019

Le cas turc est particulièrement intéressant à étudier. Si des rapprochements géopolitiques excluant la Turquie sont constatés dans la région, le pays est passé à l’offensive. Ankara, qui possède la plus longue façade maritime sur la Méditerranée, se trouve dans une situation d’enclavement en raison de la présence d’îles grecques qui s’étendent jusqu’au golfe d’Antalya. L’importance que prend la question de la délimitation des frontières maritimes des pays bordant la Méditerranée orientale, la multiplication des activités exploratoires au large des eaux chypriotes et l’exploitation des gisements israéliens et égyptiens ont accentué la frustration de la Turquie quant à cette situation d’enclavement. En novembre 2019, le pays a signé un double accord avec le Gouvernement d’entente nationale (Government of National Accord, GNA) en Libye, dirigé par Faïez el-Sarraj, basé à Tripoli. Le premier accord a pour but d’établir une frontière maritime entre la Libye et la Turquie, fondée sur des eaux territoriales actuellement revendiquées par les deux pays mais officiellement sous la juridiction de la Grèce, alors que le second a une dimension militaire. La signature de cet accord maritime revêt  un intérêt stratégique pour Ankara,  puisqu’il lui permet de renforcer sa zone d’influence en agrandissant son plateau continental. Par ce biais, il permet un désenclavement de la Turquie et la création d’un couloir stratégique qui relierait la mer Égée à une zone potentiellement riche en gaz. Cette entente avec le GNA permet également à la Turquie de contribuer à la diversification de ses ressources énergétiques. Lors d’un entretien diffusé le 9 décembre 2019, le président turc a affirmé qu’avec « cet accord, nous avons poussé au maximum le territoire sur lequel nous avons autorité. Nous pourrons ainsi mener des activités d’exploration conjointes » (12)  tout en se disant « prêt à dépêcher de nouveaux navires de forage (13) en Méditerranée orientale, en mer Noire, et aussi dans les eaux internationales ».
L’accord du 29 novembre 2019 représente un intérêt majeur pour Tripoli puisqu’il lui permet d’élargir sa ZEE, en lui créant une frontière maritime avec la Turquie en Méditerranée. Alors que cette zone se trouve être particulièrement riche en hydrocarbures, l’accord a été fermement dénoncé par les membres de l’EMGF et l’Union européenne. Athènes a notamment évoqué « une violation du droit maritime international et des droits souverains de la Grèce et d’autres pays » (14) en invoquant le fait qu’aucune frontière maritime n’existe entre la Libye et la Turquie. Lors d’un débat au Parlement, le premier ministre grec a affirmé que l’accord « supprime de la carte certaines îles grecques ». (15) Les deux accords signés entre la Turquie et le GNA posent de véritables problèmes au niveau régional. Pour l’Algérie, l’évolution de la situation libyenne, qui se manifeste par la présence de combattants étrangers, de mercenaires et de troupes turques, menace son environnement sécuritaire. Le cas égyptien est plus complexe. Alors que l’accord militaire octroie le droit aux forces turques d’avoir accès à l’espace aérien libyen (16) et que celui sur la délimitation de l’espace maritime permet d’avoir accès aux eaux territoriales libyennes, le pays s’oppose catégoriquement à toute présence militaire turque en Libye, perçue comme une menace à la sécurité nationale. L’enjeu énergétique est primordial pour l’Égypte puisqu’un accès à la ZEE libyenne sous-entend une proximité avec les frontières égyptiennes et ses gisements gaziers. La question relève également une grande importance pour les pays de la région, puisque l’accord en question prévoit l’exploitation de gisements de gaz dans une zone où la Grèce, Chypre et Israël ont des intérêts majeurs. Le rapprochement de la Turquie avec le GNA atteste de l’importance stratégique que revêtent les espaces maritimes de la Méditerranée orientale pour Ankara. Cela est perceptible dans la doctrine maritime de la patrie bleue (Mavi Vatan) qui défend « les droits de la Turquie en Méditerranée orientale ». Cette doctrine stratégique a pour objectif « d’obtenir à terme une suprématie turque sur la mer Egée et la Méditerranée orientale, au travers de multiples revendications territoriales autour de l’île de Chypre et dans les îles grecques du Dodécanèse » (17). Cette position de domination va se manifester par « des déploiements de forces facilitant le « fait accompli » des revendications « naturelles » turques » (18) pour créer une zone de continuité qui servirait les intérêts turcs dans la région. Le déploiement des forces navales turques au large des eaux chypriotes, qui est aussi un élément d’appui aux opérations terrestres et aériennes menées sur le sol libyen, témoigne de ce positionnement.

Le projet de gazoduc EastMed en 2020: défis et réalités, à nouveau sans la Turquie?

Alors que l’accord de délimitation maritime du 29 novembre 2019 fait craindre une perturbation du projet de construction du gazoduc EastMed (19) , le 2 janvier 2020 la Grèce, Chypre et Israël signent un accord portant sur sa création. Ce dernier, évalué entre 6 et 7 milliards d’euros, devrait permettre d’acheminer 10 milliards de mètres cubes par an à destination de pays du sud de l’Europe, sans être tributaire de la Turquie. Le projet en discussion depuis 2013 est considéré comme « un projet d’infrastructure énergétique d’intérêt commun » (20) en Europe. Dans un contexte marqué par une nécessité de diversifier ses sources d’approvisionnement en gaz, le projet de gazoduc EastMed apparaît comme une alternative intéressante pour l’Europe.

L’annexion de la Crimée en 2014, qui avait poussé l’Union européenne à imposer des sanctions contre la Russie, principal fournisseur de gaz vers l’Europe, avait déjà constitué un signal d’alerte. Celle-ci avait en effet incité Gazprom à réduire de 80% ses exportations énergétiques vers le Vieux Continent en 2015, engendrant une hausse générale des prix. L’inauguration du gazoduc TurkStream en mer Noire et le projet Nord Stream 2 en mer Baltique (21) début 2020 font désormais craindre une dépendance énergétique de plus en plus grande des pays de l’UE à l’égard de la Russie, d’où une nécessité de diversifier les sources d’approvisionnement des pays de la zone. Toutefois, certaines critiques sont formulées contre le projet. Le gazoduc EastMed fait en effet l’objet d’un certain scepticisme puisque des solutions alternatives existent en Égypte (22). De même, son coût, la complexité de la réalisation du projet et son empreinte écologique sont contestés. Dans un entretien mené dans le cadre de notre travail de recherche pour le mémoire, en date du 8 juillet 2020, David Amsselem expliquait qu’au-delà de sa faisabilité, « à aucun moment, la Méditerranée orientale ne pourrait rivaliser avec ce que représente la Russie en termes de production gazière. La Russie constitue entre 15 et 20% des réserves mondiales de gaz alors que la Méditerranée orientale ne représente que 1% de la production gazière mondiale ».

Par ailleurs, l’instabilité que connaît actuellement la Méditerranée orientale complique la concrétisation d’un tel projet. La construction d’une infrastructure gazière – qu’elle soit offshore ou onshore – dans une région aussi sensible en fait une cible potentielle pour une attaque terroriste ou militaire. Alors que ce projet pourrait renforcer la position stratégique de la Grèce et de Chypre, une action hostile d’Ankara ne serait pas à exclure. En effet, si le gazoduc est important pour la stratégie de sécurisation énergétique européenne, EastMed concurrence en réalité le projet de gazoduc TurkStream dont l’objectif est à terme d’acheminer du gaz russe vers la Turquie avant de l’exporter vers l’Europe (23). En outre, l’accord de délimitation des frontières maritimes turco-libyen de novembre 2019 complexifie la situation. Rejeté par l’ensemble des pays de la région, cet accord impliquerait que le gazoduc EastMed passe par les eaux territoriales turques.

Enfin, il est important de mettre en lumière le fait que toute coopération régionale s’appuie sur un schéma géopolitique susceptible d’évoluer ces prochaines années. En effet, la volatilité politique qui caractérise la Méditerranée orientale rend difficile l’élaboration de perspectives fiables au sujet de la viabilité du projet EastMed sur le long terme. Si une alliance structurelle semble actuellement unir plusieurs pays de la Méditerranée orientale en excluant la Turquie, tout changement géopolitique est à suivre avec attention. Le 1eroctobre 2020, l’annonce du président du Parlement libanais de la tenue de négociations avec Israël sous la médiation de l’ONU, dans l’objectif de résoudre le litige maritime et terrestre qui oppose les deux pays, alors qu’ils sont en état de guerre depuis 2006, témoigne de développements géopolitiques majeures à ne pas négliger. Une citation de l’amiral Gürdeniz, architecte de la doctrine de la patrie bleue (24), illustre cette situation : « Nous sommes à un moment-clé de recomposition des équilibres géopolitiques, l’ordre d’une hégémonie euro-atlantiste issue de la guerre froide a vécu. Tout le monde tente de se repositionner sur une carte mondiale « post-hégémonique » : la Chine, la Russie, l’Allemagne, l’Italie, mais aussi la France ou la Turquie, et le carrefour où toutes ces postures se croisent actuellement, c’est la Méditerranée » (25).

Fadwa Abdel-Mawlla

NOTES

(1) Il s’agit d’une part d’une alliance entre Israël et la Turquie, et d’autre part, entre Israël et l’Égypte.

(2) L’incident du Mavi Marmara est survenu le 31 mai 2010 après l’intervention militaire de la marine israélienne contre une flottille turque, alors que cette dernière tentait de briser le blocus israélo-égyptien sur la bande de Gaza en apportant une aide humanitaire

(3) Amsellem David « Le gaz comme élément de réorientation des alliances géopolitiques en Méditerranée orientale », Hérodote, 2013 n°148, p.117 à 121. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-herodote-2013-1-page-117.htm.

(4) Amsellem David « Le gaz comme élément de réorientation des alliances géopolitiques en Méditerranée orientale », op.cit.

(5) La République turque de Chypre de Nord, au nord-est de l’île de Chypre, est un État reconnu uniquement par la Turquie. Il a proclamé son indépendance le 15 novembre 1983 soit neuf ans après l’intervention militaire turque sur l’île en réaction à un coup d’État mené par un groupe d’officiers grecs nationalistes d’extrême-droite pour rattacher Chypre à la Grèce (Enosis).

(6) Jabbour Jana, Rebière Noémie  « La Turquie au cœur des enjeux géopolitiques et énergétiques régionaux ». Confluences Méditerranée, 2014, p.35. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2014-4-page-33.htm. (Consulté le 19 septembre 2020).

(7) Bouvier Emile : « Les enjeux énergétiques en Méditerranée orientale, ou la création d’une nouvelle arène géopolitique au Moyen-Orient ». Partie I : des gisements d’hydrocarbures particulièrement prometteurs », Les clés du Moyen-Orient, 12/02/2020. Disponible sur : https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-enjeux-energetiques-en-Mediterranee-orientale-ou-la-creation- d-une-nouvelle.html. 

(8)  Biegala Eric « Jeu de go en Méditerranée Orientale : le nouvel expansionnisme turc », France Culture, 29/10/2020. https://www.franceculture.fr/geopolitique/jeu-de-go-en-mediterranee-orientale-le-nouvel-expansionnisme-turc

(9) En grec moderne : Καστελ(λ)όριζοa, Kastel(l)órizo et Μεγίστη, Megístib;  en turc Meis, en italien Castelrosso. L’île possède une position géostratégique majeure car elle se trouve à moins de 7 km de la ville de Kaş, sur la côte sud de la Turquie et à environ 130 kilomètres à l’est de Rhodes. Elle permet à la Grèce de définir des eaux territoriales perçues comme une provocation par Ankara.

(10) « Forum du gaz de la Méditerranée orientale: la France souhaite adhérer (ministère égyptien) », Connaissance des énergies, 17/01/2020. Disponible sur : https://www.lemondedelenergie.com/forum-du-gaz-mediterranee-orientale-france/2020/01/17/.

(11)  Heuzé Louis-Marie « L’East Mediterranean Gas Forum se transforme en organisation régionale », Le Portail, 01/10/2020. Disponible sur : https://portail-ie.fr/short/2445/least-mediterranean-gas-forum-se-transforme-en-organisation-regionale.

(12)  Jégo Marie « Un accord turco-libyen de délimitation maritime provoque la colère de la Grèce », Le Monde, 10/12/2019. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/10/un-accord-turco-libyen-de-delimitation-maritime- provoque-la-colere-de-la-grece_6022314_3210.html. 

(13) Ibid.

(14) « Athènes s’inquiète du renforcement de la présence turque en Libye« , L’Orient-Le-Jour, 23/12/2019. Disponible sur : https://www.lorientlejour.com/article/1199670/athenes-sinquiete-du-renforcement-de-la-presence-turque-en-libye.html.

(15) « Accord turco-libyen : Athènes expulse l’ambassadeur libyen « , Le Figaro, 06/12/2019. Disponible sur: https://www.lefigaro.fr/flash-actu/accord-turco-libyen-athenes-expulse-l-ambassadeur-libyen-20191206.

(16) Bouvier Emile « De la Syrie à la Libye, la Turquie sur tous les fronts : résumé et analyse. Deuxième partie : la Libye, un nouveau front aussi épineux diplomatiquement que militairement pour la Turquie », op.cit.

(17) Entretien avec Jean Marcou « La démission du chef d’état-major de la marine turque marque-t-elle une pause dans l’escalade des tensions entre Turcs et Occidentaux en Méditerranée orientale ? », Fondation Méditerranéenne d’Eudes Stratégiques, le 11/06/2020. Disponible sur : https://fmes-france.org/la-demission-du-chef-detat-major-de-la-marine-turque-marque-t-elle- une-pause-dans-lescalade-des-tensions-entre-turcs-et-occidentaux-en-mediterranee-orientale-decryptage-de-jean-marcou/.

(18) Ibid.

(19) Il s’agit d’un projet de gazoduc sous-marin dont le but serait de joindre les champs gaziers du Léviathan et d’Aphrodite à l’Europe.

(20) Michalopoulos Sarantis « L’UE salue l’accord pour la construction d’un gazoduc en Méditerranée orientale », Euractiv, 03/01/2020. Disponible sur : https://www.euractiv.fr/section/energie/news/eu-welcomes-eastmed-deal-but-highlights- further-cost-benefit-analysis/. 

(21)  Mazzucchi Nicolas « Les ressources énergétiques dans la Méditerranée orientale dans le grand jeu gazier international », Diplomatie n°105, septembre-octobre 2020, 100p.

(22) Le pays possède déjà deux terminaux méthaniers qui permettent de transformer du gaz naturel en GNL avant de le transporter vers l’Europe.  

(23)  N. Litsas Spyros « La Grèce en Méditerranée orientale, énergie, diplomatie et perspective à l’ère de la pandémie de Covid- 19 », Diplomatie n°105, Septembre-Octobre 2020, p.58.

(24) La doctrine de la patrie bleue défend les droits de la Turquie en Méditerranée. Son objectif est d’obtenir à terme une suprématie turque sur la mer Égée et la Méditerranée orientale au travers de multiples revendications territoriales autour de l’île de Chypre et dans les îles grecques du Dodécanèse.

(25) Biegala Eric « Jeu de go en Méditerranée Orientale : le nouvel expansionnisme turc », France Culture, 29/10/2020. https://www.franceculture.fr/geopolitique/jeu-de-go-en-mediterranee-orientale-le-nouvel-expansionnisme-turc

Coronavirus : critique de la globalisation actuelle et transformation mondiale

Depuis l’apparition du COVID-19, de nouvelles critiques de la mondialisation se font entendre dans le milieu intellectuel, militant, au sein de la société civile mais également chez les politiques. Après que le président américain, D. Trump a cherché à avoir les droits exclusifs d’un vaccin en rachetant le laboratoire allemand CureVac., Karl Lauterbach, un médecin et homme politique allemand du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD) a rétorqué à D. Trump que « la vente exclusive d’un éventuel vaccin aux États-Unis doit être empêchée par tous les moyens. Le capitalisme a des limites ». Cette déclaration n’est pas anodine et est révélatrice d’une volonté critique du système structurel pour ainsi comprendre de manière globale les relations de pouvoir, la prise de décision ou même les différentes motivations des individus (J. Scott). 

Il n’existe pas un coronavirus, il y a différents types formant une famille de virus pouvant être pathogènes chez les animaux et les Hommes. Ici, le SARS-CoV-2 plus communément appelé le COVID-19 est une maladie infectieuse causée par le dernier coronavirus apparu à Wuhan en Chine. À l’heure qu’il est, la maladie a pris une dimension pandémique, touchant les quatre coins du globe (OMS). La question de la pandémie est directement liée à la question de la mondialisation et du capitalisme par extension. La mondialisation est un processus d’emprise d’un système économique, le capitalisme (J. Adda), de création d’un espace d’échanges et de production mondialisés. Le processus de mondialisation conduit donc à la construction d’un vaste espace de production et d’un vaste marché mondial des biens, des services, des capitaux et de la force de travail, s’affranchissant de plus en plus des frontières politiques des États (K. Marx).

On remarque par ce travail définitionnel qu’il existe un lien très fort entre d’une part la propagation d’un virus et de l’autre la liberté des capitaux. Le questionnement sur la remise en cause du capitalisme à l’heure d’une pandémie, sa responsabilité, l’endiguement par la fermeture des frontières, du repli sur soi ou encore d’une volonté de nationalisation par les États sont des interrogations légitimes de la part de la société civile, des bureaucrates et des élites politiques. Cette pandémie aura des conséquences sur le système politique, économique et sociale du monde. De plus, il aura les questions géopolitiques, d’organisations internationales, de démocratie avec la mise en place de la surveillance par les « big data » (Le Monde) ou encore de légitimité des États sur la manière d’avoir géré ou non cette crise. Le post-COVID-19 pourrait être conflictuel et radical comme nous pouvons le remarquer en France; la continuité des violences policières dans les banlieues ou encore les soignants appellent à construire un mouvement populaire (Bas les masques). Ainsi il est important de se demander dans quelle mesure la crise liée à la pandémie du COVID-19 a  mis en avant les limites d’un monde hyper globalisé ? 

Tout d’abord nous étudierons la mondialisation comme vecteur de la pandémie et de la crise par les flux et les échanges tout en révélant une fragilité de la mondialisation. Ensuite, nous nous pencherons sur la recomposition d’un système mondialisé par la crise démocratique et l’influence autoritaire avec la perte de légitimité de la parole politique, scientifique et d’un renforcement des forces capitalistes vis-à-vis du rôle des GAFA, d’un possible capitalisme dysfonctionnel autarcique. 

La mondialisation : un vecteur de la pandémie et de la crise 

La mondialisation : entre flux humains et des marchandises 

La mondialisation, comme le laisse entendre sa définition, repose sur des échanges de biens et de services, des flux matériaux et humains d’un pays à un autre pays en accord avec le droit international et commercial. Ce modèle d’échange peut se manifester par les organisations internationales, les rencontres des différents pays reposant sur l’idéologie néolibérale (R. Robertson et K.E. White). Réfléchir sur le néolibéralisme et par extension sur le capitalisme revient à travailler sur le désastre d’un changement dialectique transformant les forces productives c’est à dire les technologies, les moyens de communications, les capitaux, les travailleurs, de forces de développement et de progrès en force de destruction qui ne cause que le désastre (K. Marx et F. Engels). Cette façon de voir le désastre peut être liée au virus et sa propagation du fait des mobilités massives polarisées au seins des métropoles mondiales (CSSE). 

De plus, très tôt lorsqu’il y a une épidémie, de nombreuses personnes brandissent la faute au capitalisme et à la mondialisation, ce qui peut être un argument légitime. En effet il existe un lien systémique entre le capitalisme et une pandémie comme mis en avant durant la grippe porcine (M. Davis). Notre mode de consommation, de production ouvrent une « fenêtre d’opportunité » pour la propagation d’un virus. On le constate en Chine qui opte pour le choix de l’agriculture intensive dans un écosystème productif permettant alors que le virus mute et puisse passer directement de l’oiseau, au porc puis à l’humain comme avec le H5N1 de 1997. Ceci est alors amplifié par les politiques mises en place par l’État d’internationalisation ; où une convergence voit le jour entre les politiques et les idéaux économiques permettant ainsi un vaste marché. Alors tous les États cherchent à adopter une stratégie d’internationalisation particulièrement mais aucun d’eux n’est égal et identique (L. Weiss). 

Le Covid-19 révélateur d’une fragilité de la mondialisation: crise sur le système économique et financier. 

Une pandémie est révélatrice d’une fragilité de la mondialisation (H. Farrell and A. Newman). En effet dans ce « village global » où la spécialisation, plus précisément la théorie des avantages comparatifs (D. Ricardo) est devenue un des meilleurs modèles économiques; les États sont devenus maîtres dans certains domaines permettant ainsi la captation du savoir-faire. Les économies des nations étaient entrées dans un vaste système structuré et mondialisé ne laissant aucune indépendance aux États, pouvant ainsi créer des inégalités entre les pays créant une difficile articulation entre souveraineté économique et démocratie sociale (D. Rodrik). Cette façon de faire l’économie peut être bénéfique dans une société stable et pacifiée dès lors qu’une perturbation arrive cela bouleverse tout le champ de ce système économique et social mondial. En observant, on note ainsi une pénurie dûe à une insuffisance de l’offre face à l’augmentation de la demande par de la localisation de l’offre. Ainsi les pays connaissent un remplis sur soi pour protéger leurs intérêts et interdisent l’exportation de masques et d’appareils respiratoires comme l’Allemagne qui brave la solidarité et les accords de libre-échange au sein de l’Union Européenne. 

L’Hyper-globalisation a fait de l’épidémie une pandémie rendant une réponse à la crise impossible ou inefficace (S. Guillou). De plus, on reproche à la mondialisation quatre domaines spéciaux qu’il est important de décortiquer pour prendre conscience de la réalité du choc économique. Dans cette société globalisée, la caractéristique systémique du capitalisme contemporain rend les inégalités endogènes au système (T. Piketty). Toutefois le virus n’est pas un déterminisme social, cela ne nait pas des inégalités mais ce virus va générer plus d’inégalités du fait de la résilience à la maladie dépendant de l’offre de soins et de son accès (S. Guillou). Enfin la question de la financiarisation peut être observée, on l’a déjà remarqué en 2009, il y a une dépendance du cycle économique au cycle financier où le cycle d’endettement fini par s’effondre plongeant ainsi l’économie dans une répétitive dépression (M. Aglietta). Cela ne le rend pas responsable de la pandémie mais la marchandisation des soins médiaux pose énormément de problèmes à l’épreuve de la crise du COVID-19 (S. Guillou). 

Recomposition d’un système mondialisé : crise démocratique et influence autoritaire 

Covid-19: renforcement des risques pour la démocratie: le cas de la chloroquine vis- à-vis de la parole politique et scientifique

Par l’apparition du virus, le COVID-19, les pouvoirs publics ont mis en place des mesures pour freiner sa propagation, une des premières a été le confinement indéterminé et la fermeture de tous les lieux de socialisation : les cafés, les théâtres, les cinémas mais également toutes infrastructures sportives. En tant que telle priver la population de sa liberté de circuler, de pratiques ses plaisirs du quotidien font que les individus sont directement concernés et intéressés par ces mesures. Il y a une prise massive de conscience des nouveaux enjeux mis en avant par les nouveaux mouvements sociaux prônant l’anticapitalisme, la décroissance. On peut ici mettre en avant que les inégalités face à ce confinement entre les individus peut-être juxtaposée à la critique capitaliste où les inégalités au sein des démocraties libérales permettent la re-politisation et la dépolitisation des individus (W. Kim). Le cas de la chloroquine permet d’illustrer ce principe de re-politisation des individus. En effet la chloroquine, cet antipaludique a été envisagé comme traitement contre le COVID-19; un scientifique D. Raoult dira même que grâce à ça sonnerait « la fin de la partie ». Sur cette question, des hommes politiques en réclament les bienfaits comme C. Estrosi, maire de Nice Les Républicains mais également M. Le Pen présidente du Rassemblement National. La population s’est également intéressée à ce sujet créant ainsi une polarisation entre les pro-Raoult et les anti- Raoult. 

On note ici une forme de populisme particulière qui est scientifique, une volonté de faire science par opportunisme. D. Raoult représente à lui seule un symbole populiste par excellence profitant du vide laissé par les politiques et les scientifiques symptomatiques de la démocratie libérale causée par leur incompatibilité (S. Rummens) de ne pas savoir comment gérer une crise. On retrouve ici la réthorique populiste anti-bureaucrate et anti-élite. De plus ce populisme peut être influencé par l’ensemble des crises et des craintes qui se succèdent pouvant rappeler une forme de « modernité liquide » où l’individu est socialement intégré par son acte de consommation et chaque jour ses choix peuvent changer en raison du contexte et des facteurs socio-économiques (Z. Bauman). Par le confinement, on constate un basculement des choix de consommation que le gouvernement appelle « les biens de premières nécessité » créant chez l’individu une forme de frustration; favorisant ainsi la voix populiste. 

La possibilité d’un renforcement des forces capitalistes: entre le rôle des GAFA et l’influence d’un capitalisme dysfonctionnel autarcique.

 

Même si la critique de la mondialisation et du capitalisme par extension est légitime. Le capitalisme par essence repose sur l’inconnu et sur un pari le rendant aussi imprévisible que le virus et le « retour à la normale » (K. Pistor). Certains géants du capitalisme mondial ont pu profiter de ce confinement et de cette crise pour s’élargir. On remarque qu’Amazon a bondi de 28% au premier trimestre, que les applications de télécommunications comme « Messenger » ou « WhatsApp » ont grimpé par l’usage de la vidéo-conférence. Toutefois leur hégémonie peut être menacée par la justice et par la classe politique comme aux États-Unis où elles sont sous le coupe de procédure judiciaire pour violation de la loi anti-trust (RFI). De plus on constate que le « stay home » a même renforcé leur valeur du Nasdaq100, le poids des GAFAM est impressionnant au sein du SP500 également (A. Baradez). On remarque également que la pandémie a favorisé le repoussement du projet de « Taxe GAFA » selon l’OCDE. Ce pouvoir considérable des GAFAM est extrêmement dangereux comme le cas d’Amazon (L. Khan) menaçant la démocratie et l’organisation décentralisée, mais le peuple aime du fait des prix faibles et du service. 

Par ailleurs ce dysfonctionnement du capitalisme est très compliqué du fait qu’il est endogène au système s’installant au niveau de la concurrence mettant à mal la démocratie et la croissance économique (S. Guillou). Le rôle de la mondialisation dans ce coronavirus ne se repose pas sur sa culpabilité mais sur sa responsabilité pouvant renforcer en conséquence les défaillances du capitalisme qui sera dysfonctionnel, non-solidaire et autarcique. Cela peut se rapprocher du capitalisme d’État chinois (S. Guillou). En effet, il y a une recomposition de la géopolitique de la mondialisation. Après la chute de l’URSS, le néolibéralisme est devenu l’idéologie économique hégémonique, on pourrait même avancer l’idée d’une hégémonie culturelle (A. Gramsci) libérale. Ce néolibéralisme lié à l’État providence rentre dans une logique marchande de la politique sociale on peut voir une sorte de commercialisation de la médicalisation qui est un service public (S.F. Schram). Avec le COVID-19 il existe de nombreux exemples comme les vaccins ou encore les masques. La Chine a réussi à étendre son influence à ce niveau renversant sans doute la nouvelle configuration géopolitique. Alors que les États-Unis n’ont pas été à la hauteur sur la réponse mondiale, laissant ainsi une place prépondérante à la Chine qui vient en aide aux pays en difficulté sanitaire. Cette influence pourrait avoir de lourde conséquence sur la diplomatie et la géopolitique où la Chine pourrait être le chef de fil de capitalisme dysfonctionnel d’État.  

Nous pouvons retenir lors de cette démonstration que la pandémie est révélatrice d’une fragilité de la mondialisation. Elle s’exerce de manière systémique un lien avec le capitalisme et de façon cyclique de crise économique et financière. On pense alors ici que cette pandémie peut mener à  un changement d’idéologie économique sauf qu’on remarque que l’évolution géopolitique de la situation peut rendre la Chine comme très influence proposant un modèle de capitalisme étatique autarcique. On peut y voir alors l’apparition d’un capitalisme dysfonctionnel où le rôle des GAFA peut être considérable. Cette mise en exergue du rôle des GAFA est également révélatrice d’une recomposition du système mondial reflétant une crise démocratique avec le renforcement des discours populistes. 

En conséquence du COVID-19 le rapport à la mondialisation va changer, le « retour à la normale» ne sera pas possible. Dans la mesure où la société deviendra de plus en plus polarisée et une grande défiance vis-à-vis des États occidentaux par l’influence de l’État chinois. Les entreprises capitalistes pourront encore se développer et s’enrichir car les États ont montré une faiblesse infaillible sur la scène internationale. La configuration géopolitique aura changé du tout au tout de manière radicale rentrant alors dans une société capitaliste dysfonctionnelle. 

Il est ainsi important pour les États occidentaux de coopérer, de ne pas se replier sur soi, de travailler de manière solidaire et compréhensive.

Theo Wyckaert

Le Wakashio, une catastrophe pour l’île Maurice

Le 25 juillet dernier, un navire japonais, le Wakashio, s’est échoué sur le récif corallien mauricien, au large de Pointe d’Esny. La fuite de carburant, commencée le 6 août, constitue une catastrophe environnementale sans précédent pour l’île Maurice. Cette-dite catastrophe crispe encore davantage les critiques des mauriciens envers leur gouvernement. 

Douze longs jours d’attente…

La question se lit sur toutes les lèvres mauriciennes : comment un bateau échoué depuis douze jours à l’entrée du lagon mauricien a-t-il pu causer une marée noire ? « Du 25 juillet (date de l’échouement) au 6 août (quand les premières fuites ont été constatées), les autorités mauriciennes n’ont rien fait », déclare Nad Sivaramen, directeur des publications du groupe de presse La Sentinelle, interrogé par nos soins. « Elles ont invoqué des règlements internationaux qui régissent les activités maritimes, selon lesquels un pays tiers ne peut intervenir sur un bateau battant pavillon étranger (ici panaméen) et que c’est à l’armateur (ici japonais) d’enclencher les démarches avec l’assureur du bateau (également japonais) ». Cette explication ne passe pas auprès de la population locale. « Les mauriciens estiment que le gouvernement aurait du protéger le pays car, dans ce cas précis, le bateau est entré illégalement dans nos eaux territoriales », poursuit Nad Sivaramen. Le gouvernement aurait-il approuvé la présence du vraquier dans ses eaux ? Il est en effet inconcevable de penser qu’un navire aussi imposant aurait pu pénétrer la zone mauricienne sans que les autorités du pays ne réagissent si elles souhaitaient réellement s’y opposer. Le mystère reste encore plus grand sur ces douze jours d’inaction uniquement arrêtés par la fuite d’hydrocarbures du 6 août dernier. 

Boudins fabriqués par des volontaires mauriciens pour endiguer la progression de la marée noire

La société japonaise Nagashiki Kisen, propriétaire du navire, a déjà annoncé qu’elle allait mettre la main à la poche pour subvenir aux dommages financiers causés par la catastrophe. Sur place, les réactions ont été rapides. « Les citoyens ont pris les devants, réalisant qu’ils ne pouvaient pas compter sur les autorités qui ont tardivement, soit le 6 août au soir, lancé un SOS à l’aide internationale. C’était bien trop tard », affirme Nad Sivaramen. Jérémy, un jeune actif mauricien travaillant dans une banque, fait partie des nombreux volontaires mauriciens à avoir apporté leur assistance dans la zone endommagée. « Je n’ai pas hésité une seule seconde à amener ma contribution. Je me suis rendu au plus près, à Rivière des Créoles, pour aller faire des boudins (bouées faites de bagasse de cannes et de bouteilles en plastique) ». Cette vague volontaire venant de toute l’île a été saluée. « Je suis vraiment émerveillé face à cet élan de solidarité et de mauricianisme. Il n’y avait pas de différence de couleurs ! Nous étions un et travaillions ensemble pour le même but », se réjouit Jérémy. Une collecte de cheveux a même été organisée pour fabriquer ces bouées dans le but d’absorber l’huile. Insuffisant cependant. « Heureusement que l’aide française est arrivée, sans tarder, après le SOS du 6 août – avec des bouées bien plus efficaces », souligne le directeur des publications de La Sentinelle. En plus du soutien de la France, d’autres pays ont apporté leur aide à l’île Maurice, comme l’Allemagne et l’Afrique du Sud. « Mais pas les Etats-Unis, ni la Grande-Bretagne avec qui Maurice a un différend autour de Diego Garcia. En revanche, l’absence de l’Inde qui a un intérêt à Agalega (archipel au Nord de l’île Maurice et appartenant à cette dernière, ndlr) fait sourciller plus d’un », note tout de même Nad Sivaramen. 

… et des critiques légitimes

Si la population mauricienne n’a pas hésité à se porter volontaire dans la zone touchée, elle n’a néanmoins pas oublié de critiquer le gouvernement, pointé du doigt avec véhémence depuis le début de la catastrophe. Cette dernière a finalement exacerbé les tensions qui régnaient sur l’île malgré la bonne gestion de la crise sanitaire de la Covid-19. « En sus de la colère, l’incompréhension règne. On est vraiment dépité que le gouvernement ait pris autant de temps pour réagir à cette catastrophe écologique. D’autant plus que la fuite à ce moment-là était belle et bien réelle, car le vraquier se situait dans une zone marine très protégée et très appréciée des locaux. Je pense personnellement qu’on aurait pu éviter ce drame. Nous sommes tous très remontés face aux autorités ! », s’agace Jérémy. Les conséquences politiques seront sûrement dévastatrices pour Pravind Jugnauth, le Premier Ministre qui avait succédé à son père démissionnaire en 2017 avant d’être réélu en 2019. « Neuf mois après sa victoire aux législatives (décembre 2019), le gouvernement de Pravind Jugnauth connaît une baisse de popularité, à écouter ou lire les commentaires de ses propres agents dans la rue et sur la toile. Les élections municipales et villageoises, prévues l’an prochain, confirmeront ou pas cette baisse de popularité », remarque Nad Sivaramen. 

A l’heure où ces lignes sont écrites, Pravind Jugnauth a annoncé que tout le carburant avait été pompé, juste avant que le bateau ne se brise en deux le samedi 15 août. Une nouvelle marée noire a été évitée mais celle ayant sévi à partir du 6 août montre déjà son côté dévastateur. Elle a eu lieu au sud-est de l’île, non loin de Pointe d’Esny. Les 1000 tonnes d’hydrocarbures déversées dans le lagon ont atteint les côtes, polluant toute la zone maritime et les plages de Blue Bay et des alentours de Mahébourg. La célèbre île Mouchoir Rouge et sa case rouge sont atteintes, tout comme l’île aux Aigrettes. La Montagne du Lion veille au loin, semblant assister avec impuissance mais dignité à sans aucun doute la plus grande catastrophe environnementale de l’île Maurice. Il faudra des années à Blue Bay, dont le nom évoque la pureté des eaux turquoises de cet endroit paradisiaque prisé par le cinéma indien, pour retrouver son état normal. En attendant, la faune et la flore ont déjà succombé dans la marée noire, les mangroves si importantes contre l’érosion se retrouvent attaquées par l’huile et des poissons se sont échoués sur les plages noircies. Dans ce triste spectacle, seule reste l’abnégation des mauriciens. Et désormais, une grande méfiance envers leurs autorités. « La population travaille plutôt avec les ONGs, compagnies privées, etc., et ce sont elles qui coordonnent l’ensemble des opérations que les mauriciens peuvent faire (boudins, nettoyage des plage, etc.). On s’adapte aux besoins et changements qu’il y a » explique Jérémy. Il salue également le travail des médias au plus près de la catastrophe. « Heureusement qu’ils sont présents, car ce sont eux nos « voix et porte-paroles ». Sans eux, sans une bonne communication, nous serions dans le pire des cas. Il n’y aurait peut-être pas autant d’actions de notre part. On peut être fier d’eux. Surtout des médias privés »L’Express, qui appartient au groupe La Sentinelle, se retrouve désormais en porte-parole de la contestation, surtout depuis que certains de leurs journalistes se sont vus refuser l’accès à une conférence de presse de Pravind Jugnauth le mardi 11 août dernier, une erreur de plus pour le Premier Ministre mauricien, qui ne semble pouvoir compter que sur la télévision nationale, MBC. 

Une catastrophe environnementale et économique

En plus de la catastrophe environnementale, Maurice redoute désormais les conséquences économiques d’une telle marée noire. Pour les pêcheurs, si nombreux à Mahébourg, le naufrage du Wakashio représente une perte certaine. A vrai dire, les Mauriciens oeuvrant aujourd’hui pour contenir le fioul ayant envahi le lagon s’engagent surtout pour que celui-ci ne se déporte pas vers d’autres zones comme la magnifique île aux Cerfs située un peu plus au Nord. L’île Maurice et ses habitants dépendent beaucoup trop de l’océan Indien pour laisser la vague d’hydrocarbures s’en prendre un peu plus à son littoral. Le secteur du tourisme, déjà soumis à l’austérité forcée à cause de la pandémie en cours, risque de se retrouver un peu plus sous l’eau. C’est ce que craint également Nad Sivaramen. Pour lui, les conséquences économiques se chiffrent « en milliards, certes, mais difficile à chiffrer pour l’heure. Le tourisme – 23 % du PIB – risque de souffrir le plus ». 

La vague d’hydrocarbures a déjà bien endommagé les plages de la zone affectée

Quant à la biodiversité de la zone maritime impactée, le désastre sera impossible à mesurer tant il est grand. La marée noire a touché deux espaces protégés comptant un nombre important d’espèces endémiques. « Quand tout cela sera derrière nous, il faudra analyser froidement tous nos manquements. Sur le plan écologique, le gouvernement a fait preuve d’immobilisme, d’irresponsabilité et d’incompétence. Cela relève-t-il de la négligence criminelle ? On interrogera les organismes internationaux le moment voulu », conclut Nad Sivaramen. 

Crédits photos : Jérémy

Nicolas Mudry

Hong Kong, un avenir incertain

Malgré des manifestations incessantes et massives menées depuis mars 2019 contre l’ingérence systématique des autorités chinoises à Hong Kong, les militants pro-démocratie n’ont pas pu empêcher la Chine d’accroître sa mainmise sur l’île et sur le continent asiatique dans son ensemble.

Hong-Kong : un territoire disputé sous influence sino-britannique

Loin d’être un long fleuve tranquille, l’histoire de Hong-Kong n’en est pas moins passionnante et riche en rebondissement.

arte de Hong Kong
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Principalement rattachée à la Chine impériale au cours de son existence, Hong-Kong fut conquise par l’Angleterre durant la guerre de l’opium (1839-1842) qui opposa les Anglais aux Chinois. Cet affrontement survint après que les autorités chinoises interdirent l’opium, drogue que les Britanniques vendaient en Asie. Suite à leur victoire, les Anglais prirent alors le contrôle de la ville et signèrent par la suite le « Traité de Nanking » en 1842 pour conserver Hong-Kong avant de s’emparer également, de Kowloon et des nouveaux territoires en 1898 avec la « Convention de l’Extension ». Ce nouvel accord prévoyait que les Britanniques garderaient ces territoires durant les 99 années à venir. 

Durant cette période où Hong-Kong est une colonie britannique, elle devient une ville prospère passant ainsi de petit port de pêche à un centre d’immigration massive où les flux de populations du monde entier se rencontrent. Elle se présente également comme un refuge pour les Chinois qui fuient la répression et la dictature de Mao. La population hongkongaise passe ainsi de 7500 habitants en 1830 à 3 millions d’habitants en 1960 avant d’atteindre les 7,5 millions d’habitants en 2020. 

Jouissant d’une grande liberté sur le plan économique, Hong Kong deviendra l’un des NPI (nouveaux pays industrialisés) et des « 4 dragons », pays en plein essor économique dans les années 1990. Ainsi, en 1997, l’économie de l’île représente 20% de l’Economie chinoise et devient au cours de cette décennie une place financière majeure dans le monde (3ème derrière New York et Londres aujourd’hui). La ville offre un accès direct au marché économique occidental à la Chine. Pour refléter cette progression économique, un chiffre simple : le PIB par habitant a été multiplié par 15 depuis 1990. De ce fait, le revenu par habitant en 2017 de Hong-Kong était de 61 000 dollars américains, soit le 18e le plus élevé au niveau mondial. A titre de comparaison, la même année, celui de la Chine était de 16 600 dollars américains, soit environ 3,5 fois inférieur à celui de Hong Kong.

Avant sa rétrocession à la Chine en 1997, Hong Kong devait, au regard de l’accord passé entre Britanniques et Chinois, conserver son système politique, judiciaire et son mode de vie. Une opposition idéologique marquée entre la Chine continentale et Hong Kong accéléra sans doute la violation du célèbre principe « un pays, deux systèmes ». Il est vrai que depuis ce fameux 1er juillet 1997, l’ingérence répétée de la Chine dans les affaires de Hong Kong agace les citoyens. « Région administrative spéciale », l’île au sud-est de la Chine jouit d’un certain nombre de privilèges tels que le droit de manifestation, une presse libre, une diversité politique, etc…que la Chine semble bafouer depuis la rétrocession. 

Ce musèlement systématique de toutes formes d’opposition aux autorités chinoises a fait émerger des manifestations de grande ampleur ces dernières années…

Le rejet d’une sujétion au pouvoir de Pékin

ongkong : qu'est devenue «la révolution des parapluies»?
« La révolution des parapluies » en 2014, symbole d’un combat pour la démocratie : source : Le Figaro

Le parti communiste chinois, Xi Jinping en première ligne, ne cesse de vouloir mettre la main sur des prérogatives qui ne sont pas de son ressort. Et cela alarme les Hongkongais qui sont encore dans une période de transition avec la garantie du principe « un pays, deux systèmes » jusqu’en 2047. Après cette date fatidique, advienne que pourra. Hong Kong sera « livrée » à la Chine qui pourra absorber la métropole asiatique afin d’assouvir ses désirs territoriaux expansionnistes. 

Mais l’écrit ne reflète apparemment pas la réalité. Dès sa rétrocession à « l’Empire du Milieu » les manifestants pro-démocratie n’ont cessé de défendre leur île et sa manière de fonctionner tant sur le plan politique, juridique et économique que démocratique. La connivence entre la Chine et l’exécutif hongkongais n’est plus une surprise et c’est cette porte d’accès voilée à Hong Kong qui pose problème. Cela a sans doute été en partie la cause des manifestations massives de ces dernières années. Retour sur deux mouvements contestataires rivalisant avec le pouvoir nationaliste chinois…

« La révolution des parapluies », ce nom vous dit peut-être quelque chose. Manifestations menées par des militants pro-démocratie, elles ont réuni des centaines de milliers de personnes entre septembre et octobre 2014. « La révolution des parapluies » tire son nom du moyen de défense (les parapluies) utilisé par les manifestants pour se défendre des gaz lacrymogènes. En grande partie portée par des étudiants souhaitant défendre les valeurs démocratiques, ces manifestations ont commencé suite à l’annonce des autorités chinoises de limiter la portée du vote au suffrage universel pour élire le chef de l’exécutif hongkongais avec une liste de personnalités loyales et proches politiquement de Pékin. Pas d’adversité politique donc pas de choix. Dès lors que cette décision était actée, quelque 200 000 manifestants sont descendus dans les rues pour protester contre cet affront direct à la démocratie telle que promise lors de l’accord entre Britanniques et Chinois. 

« La révolution des parapluies » fut le symbole d’un mouvement pacifiste où les heurts avec la police n’ont pas été nombreux. Un mouvement dont se sont inspirés les manifestants en 2019 mais où la radicalité a rapidement pris le pas sur la placidité. 

Malgré le bon élan démocratique apporté en 2014 suite aux mobilisations massives, cela n’a pas empêché Pékin de s’immiscer une nouvelle fois dans les affaires de Hong Kong et notamment sur des sujets qui portaient sur son autonomie politique et juridique. En découlent les manifestations les plus importantes que la « ville-monde » ait connues en 2019 depuis sa rétrocession à la Chine en 1997. Le point de départ de tout cela : un projet de loi datant d’avril 2019 mis en place par le gouvernement pro-Pékin concernant la possibilité d’extradition vers la Chine continentale de « suspects ». Ces « suspects », définition plutôt large et trouble, devaient ensuite être envoyés vers la Chine continentale afin qu’ils soient jugés par la justice chinoise. Or, quand certains libraires sont emprisonnés en Chine pour avoir vendu des livres critiquant le pouvoir, l’objectif de Xi Jinping ne faisait déjà aucun doute. Il s’agissait de faire taire la critique à l’encontre du pouvoir et d’étouffer les voix contestataires. Par conséquent, les manifestants redoutaient que cette mesure vienne limiter les droits et les libertés publiques dans l’ancienne colonie britannique. Ce projet de loi témoignait de la dérive autoritaire de Xi Jinping prêt à tout pour enrayer toute contestation qui puisse affecter indirectement la Chine continentale. Dès lors, il n’en a pas fallu plus pour que la rue devienne le quartier général des manifestants, en majorité étudiants dans un premier temps mais très vite rejoints par des personnes de tout âge et de toute catégorie socio-professionnelle. 

Ce sont quelques millions de personnes (selon les estimations) qui ont manifesté lors de rassemblements réguliers en 2019. D’abord pacifiques, ces manifestations ont rapidement dégénéré à partir du mois de juillet 2019 alors même que le projet fût suspendu à partir du 15 juin. Trop tard, la mèche était allumée et les revendications toujours plus nombreuses. Ainsi, les manifestants ont formulé des demandes de réformes portant sur de nombreux domaines à la fois politique, juridique et sécuritaire. 

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Les violences policières ont fait office de catalyseur. Des voix se sont élevées contre un système qui tendait de plus en plus vers la disparition d’une des villes les plus influentes du monde telle qu’on la connait. Les actions coup de poing menées par les manifestants n’ont pas laissé de marbre la police et l’exécutif hongkongais. Les forces de l’ordre n’ont plus hésité à utiliser matraques, gaz lacrymogènes, jet d’eau…, pour repousser des militants pro-démocratie déterminés à défendre coûte que coûte leur mode de vie. 

Mais ces manifestations pour la démocratie ne semblent pas infléchir la politique de Xi Jinping, au contraire. Ce dernier se sentant lui-même attaqué, n’a pas hésité à promulguer une loi très autoritaire à l’encontre des manifestants et de l’opposition. 

La réponse juridique chinoise

Après de longs mois de contestation, le moins que l’on puisse dire est que la réponse chinoise s’inscrit dans une volonté de fermeté rimant avec des dispositions liberticides. Le 30 Juin à 23 heures, la loi de sécurité nationale est entrée en vigueur. La BBC note que cette étape intervient juste avant le 23e anniversaire de la passation du 1er juillet 1997. Selon Katrina Yu, journaliste à Al Jazeera, : « Il est très symbolique que cette loi ait été adoptée juste un jour avant l’anniversaire de la rétrocession de Hong Kong de la Grande-Bretagne à la Chine continentale », affirmant que c’était un jeu de puissance de la Chine. Selon Joshua Wong, activiste et figure du mouvement de contestation contre le pouvoir de Pékin, il s’agit bel et bien «de la fin de Hongkong tel que le monde la connaissait ».  Carrie Lam, la chef de l’exécutif local a tenté de tempérer les craintes en déclarant que « ce texte n’est certainement pas aussi sombre qu’il n’y paraît ». Cette prise de parole sonne creux et apparaît comme un déni dans un contexte de forte répression où de nombreuses arrestations liées à cette loi ont eu lieu. Dès le 1er juillet, dix personnes sont arrêtées pour avoir enfreint la nouvelle loi. Même issue pour 4 étudiants rattachés à un groupe indépendantiste ce mercredi 29 Juillet. La peur et le sentiment d’un âge d’or révolu occupent les esprits des locaux : « L’ancien Hong Kong est mort », « je me sens impuissant » ou encore « j’ai le sentiment que ma maison n’existe plus » peut-on lire dans les colonnes du Guardian.

Afin de comprendre le déferlement d’inquiétudes régnant parmi la population, il s’agit d’évoquer quelques passages de la loi.

Le contenu de la loi

Le texte punit 4 types de crimes : la subversion, le séparatisme avec l’Etat, le terrorisme ainsi que les collusions avec des forces étrangères. Un seuil minimal concernant les peines en lien avec la loi a été fixé à 3 ans de prison tandis que les crimes les plus graves sont passibles de prison à vie.

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Affiche vandalisée de la loi de sécurité nationale dans une station de métro à Hong Kong : ©Miguel Candela

Les « groupes, organisations et médias étrangers » seront soumis à la surveillance du gouvernement chinois. Les agences de renseignement du gouvernement seront présentes à Hong Kong et auront des pouvoirs qui iront au-delà de toutes les lois de l’île. En outre, elles seront immunisées contre la responsabilité pénale. Toute décision prise par la nouvelle commission de sécurité nationale chinoise sera également à l’abri de toute contestation judiciaire.

Le chef de la police peut également contrôler et supprimer toute information si elle comporte « des motifs raisonnables » de penser qu’elle viole la loi. De simples présomptions sont donc érigées au même rang qu’un fait avéré.

Le ton est donné. L’ingérence de Xi Jinping dans les sphères d’informations nationales et internationales cumulée aux prérogatives quasiment illimitées des services de renseignement semble assouvir davantage le désir hégémonique du géant mondial. Liberté d’expression ainsi que liberté d’information s’enfonçant dans une désuétude de plus en plus totale.

L’article 38, vitrine du totalitarisme d’Etat

Il exerce une juridiction extraterritoriale sur tous les citoyens non chinois. De ce fait, n’importe quelle critique en direction du PCC suffit à être constitutive d’une infraction, peu importe le lieu de résidence ou la nationalité de l’émetteur de celles-ci. Les médias taïwanais ont rapporté que les tribunaux chinois avaient sarcastiquement déclaré « qu’il y aurait 8 milliards de personnes qui devraient lire la loi sur la sécurité nationale » afin de ne pas la violer, et avaient affirmé avoir le droit légal de l’appliquer à quiconque. Bethany Allen-Ebrahimian, (journaliste pour Axios) suppose que l’inclusion de l’article 38 concerne surtout la diaspora en endiguant l’organisation dissidente au sein des communautés hongkongaises à l’étranger. 

Un choix concordant avec un impérialisme affirmé

Si la loi de sécurité nationale est particulièrement mal accueillie sur la scène internationale, peut-on vraiment être surpris de telles mesures au regard de la stratégie du pouvoir chinois ? En effet, l’aspiration à un contrôle étendu de territoires sur la mer de Chine amène l’empire du milieu à faire preuve d’une stratégie diplomatique que l’on pourrait qualifier d’expansionniste.

Selon Xi Jinping, toute la mer de Chine lui appartient. Cette doctrine demeure ostensiblement affirmée à travers ces paroles : “Nous n’abandonnerons pas un pouce du territoire qu’ont laissé nos ancêtres”. Le géant asiatique donne son veto à tout jugement de la part des instances judiciaires internationales qu’il ne reconnaît aucunement. Les remontrances de l’ONU dénuées de leur aspect coercitif (un constat qui n’est guère surprenant) n’altèrent pas les ambitions chinoises.

La posture de l’exécutif vis à vis de la situation à Hongkong n’est donc qu’une étape vers le renforcement du hardpower chinois. Les récents événements nous ont appris deux enseignements : La fin d’ « un état, deux systèmes » et l’enterrement de la politique de profil bas entamée par l’ancien président Deng Xiaoping.

                                                   Milan Busignies et Adrien Chapiron

Kang-Khau : une petite Chine en Asie du sud-est

La Chine est connue pour avoir rayonné culturellement au point de grandement influencer les peuples voisins, principalement les japonais, les coréens et les vietnamiens. Lorsque des vagues d’émigration poussaient les chinois à émigrer pour d’autres contrées, ceux-ci s’intégraient à leur nouvel environnement comme ce fut le cas au Cambodge (spécialement traité dans un précédent article). Aujourd’hui, il existe dans le monde trois États peuplés à majorité de chinois han : la Chine, Taïwan et Singapour. Si les deux dernières îles ont été colonisées par des migrants chinois, il existait une quatrième nation chinoise en Asie du Sud-Est, à la frontière actuelle entre le Cambodge et le Vietnam, fondée elle aussi par des immigrés du sud de l’Empire du milieu, créant alors un nouvel État han s’imposant comme une contrée avec un enjeu majeur pour le Vietnam, le Cambodge et le Siam.

Un contexte Extrême-oriental troublé

Au cours du XVIIe siècle, le Cambodge est le théâtre de rivalités princières pour le trône ainsi qu’en proie aux vietnamiens et siamois dont l’appétit se fait de plus en plus grandissant. Si le Cambodge s’est grandement affaibli après la chute de l’empire d’Angkor en 1431, le Vietnam des seigneurs Nguyen grignotait de plus en plus le delta du Mékong, le Siam se reconstruisait après-guerre contre la Birmanie voisine, terminée en 1664.

Plus au nord, en 1644, les mandchous proclament l’établissement de la dynastie Qing à Pékin, chassant les Ming du nord de la Chine. Ceux-ci se replient au sud qui est petit à petit soumis à la nouvelle dynastie, entraînant des émigrations plus au sud pour fuir la guerre. Une fois la Chine aux mains des mandchous, plusieurs réformes ont été passées mais n’ont pas été bien reçues par la population. Le décret de la « queue mandchoue » en 1645, imposant aux hans de tresser une mèche de cheveux sous dix jours sous peine d’exécution, a rencontré de vives résistances parfois sanglantes. Ces violences ont, une fois de plus, amené beaucoup de chinois à s’établir outremer pour ne pas se soumettre à une dynastie étrangère. L’émigration haïnanaise vers le Cambodge date de cette époque.

La fondation d’un marquisat chinois sur les côtes khmères

Pour redynamiser le commerce avec le Cambodge, le roi Chey Chettha IV (1675-1706, quatre règnes) accueillit les immigrés du Haïnan dans la cité de Ponthiamas (Banteay Meas, Citadelle de cristal) non loin de la ville de Kep dans les années 1680. Le chef de la petite communauté émigrée, Boh Kiu (Mak Kuw en khmer, ou Mạc Cửu en vietnamien) devint le plus riche et obtint alors du roi le titre de okhña (marquis) et lui alloua plusieurs terres à Kep, Kampot, Kompong Som, sur l’île de Koh Trol, Ta Khmau (pointe sud du Vietnam actuel), à Peam et Rach Gia. Conscient des troubles qui sévissaient en Chine et constatant les émigrations massives des chinois, le roi khmer souhaitait les attirer afin de faire un pont commercial avec l’Empire Qing mais aussi exploiter les ressources côtières. Par l’intermédiaire de Mak Kuw, le roi Chey Chettha a alors permis l’installation sur ces sept terres de réfugiés haïnanais venus de Bun-Chhiong (Wen Chang).

Cependant, l’arrivée de ces immigrés aurait été de nature à déstabiliser la région et contrecarrer les plans de Chey Chettha. Ainsi, pour s’assurer de la fidélité du marquis et de la population chinoise, le roi imposa un gouverneur royal (l’okhña reachasetthi) de s’occuper des affaires des khmers tandis que Mak Kuw avait en charge le traitement des affaires des chinois et des vietnamiens. De plus, un impôt était prélevé pour le compte du Cambodge. La gestion de la région reposait sur l’agriculture et sur les casinos chinois où l’argent circulait.

Toutefois, la mainmise khmère sur le marquisat cessa lorsque le Cambodge fut envahi par le Siam à l’aube du XVIIIe siècle. Mak Kuw, capturé et déporté à Bangkok, parvint à s’échapper et retourne à Cancao (Peam). Il décida alors de s’allier aux vietnamiens en 1708 et reçut en retour le titre de hầu (marquis).

Mạc Cửu, fondateur de Kang-khau

L’établissement d’une principauté chinoise indépendante : l’Etat de Kang-Khau

Afin de reprendre l’ascendant sur Mạc Cửu, le roi Thommo Reacha (1707-1714), fils de Chey Chettha, envoya une armée khmère et siamoise pour déposer le marquis. Introuvable car réfugié à Kep et non plus à Cancao, cela laissa le temps à l’armée vietnamienne dirigée par son gendre Chan Soeng-Chun de bouter l’armée khmère et par la même occasion d’aider un autre prince, Keo Fa. À son retour, le marquisat se dota de places fortes et armées pour défendre son pays en cas d’éventuelles attaques.

La période suivant le règne de Mạc Cửu fut beaucoup plus calme. Son fils, Mạc Thiên Tứ (1736-1777) développa l’objectif initial voulu par Chey Chettha : le commerce. En effet, dès 1742, des relations commerciales sont établies avec le Japon, et Hà-Tiên (nouveau nom vietnamien de Cancao) devint le dernier port accessible aux européens avant Bangkok. Au niveau intérieur, le nouveau hầu fit construire des écoles pour la communauté chinoise haïnanaise, permit l’établissement de missionnaires chrétiens donnant naissance à une communauté catholique et fit de son marquisat le refuge de nombreux réfugiés politiques chinois, khmers, siamois ou vietnamiens. Les affaires privées étaient toujours gérées par des gouverneurs communautaires, comme sous le marquisat khmer.  L’économie continua de tourner autour des casinos, cependant l’agriculture du riz se coupla avec la culture du poivre noir dit de Kampot qui commença à s’exporter outremer.

Certains troubles ont toutefois ébranlé le pays avec le Cambodge voisin mais surtout avec le Siam. Mạc Thiên Tứ tenta d’installer un prince sur le trône, toutefois le nouveau roi Taksin, dénoncé usurpateur par le marquis en Chine, se retourna contre Hà Tiên et l’envahit en 1771 pour l’occuper jusqu’en 1773. Entraîné dans un complot siamois et vietnamien, le marquis se suicida en prison au Siam en 1777.

La contrée convoitée par les grandes puissances régionales : la principauté de Hà-Tiên

Bangkok s’étant débarrassé du marquis choisit d’installer un gouverneur sur la région de Hà Tiên. Toutefois, le marquisat était occupé de fait par Nguyên Anh, fuyant les troubles du Vietnam, et une armée qu’il avait constitué pour reprendre le sud du Vietnam alors sous contrôle des trois frères Tây Sơn. Le Siam fut alors sollicité par Nguyên Anh et lui apporta une flotte ainsi qu’une armée composée de siamois, de khmers et de chinois. Cependant, les frères rebelles remportèrent la victoire sur le géant siamois en 1785 à Rach Gâm-Xoài Mut. Si la bataille pour reprendre le sud était perdue, Bangkok réussit à placer à Hà Tiên le fils du précédent marquis, Mạc Tử Sinh.

Représentation de la bataille de Rach Gâm-Xoài Mut, janvier 1785

Les affaires étaient passées sous contrôle siamois et le nouveau dirigeant n’était qu’un pantin sur un poste avancé du Siam face au Vietnam. En réalité, en 1787, le contrôle de fait de Hà Tiên revenait à Nguyên Anh, mais Bangkok souhaitait rétablir une autorité de jure, sans grand effet. À sa mort, trois ans après sa nomination en 1788, un nouveau gouverneur siamois fut placé à la tête de Hà Tiên pendant un an, le temps de trouver un nouveau successeur, perdant alors encore plus son autonomie. Le choix se porta sur Mạc Công Bính, fils du précédent. Cependant, envoyé depuis Bangkok en 1789, Nguyên Anh l’envoya comme gouverneur dans une autre région afin de pouvoir contrôler la côte. Sous les menaces du Siam, Mạc Công Bính fut renvoyé à Hà Tiên mais décéda en 1792 où il fut remplacé par deux gouverneurs siamois très impopulaires car ceux-ci, auparavant généraux, centralisaient les affaires civiles et militaires dans leurs mains.

Cependant, la population de la ville, devenue à majorité vietnamienne et chinoise, fit comprendre qu’elle souhaitait un rattachement au Vietnam. Suite à ces contestations, le Siam choisit de placer Mạc Tử Thiêm, le frère de Mạc Tử Sinh, pour apaiser les tensions en 1800. La mainmise siamoise était pourtant toujours peu appréciée de la population, et le Siam accepta de transférer le contrôle de Hà Tiên au Vietnam. Toujours fidèle au Siam, Mạc Tử Thiêm s’y rendit pour des funérailles en 1807 et profitant de son absence, Nguyên Anh plaça Mạc Công Du (petit fils de Mạc Thiên Tứ) au pouvoir comme dirigeant de fait, bien qu’étant très jeune.

La fin de l’indépendance politique et la dilution au sein du Vietnam

En parallèle, le Vietnam finalisait sa politique appelée « Marche vers le Sud » (établissement d’un État vietnamien entre le Fleuve rouge et le Mékong) et pour incorporer définitivement Hà Tiên, l’Empereur Nguyên nomma en 1809 (à la mort de Mạc Tử Thiêm) deux gouverneurs régents (purement administratifs et non pas gouverneurs souverains) à la tête de la ville en attendant la majorité de Mạc Công Du. Atteinte en 1816, Mạc Công Du n’eut que peu de pouvoirs sur la contrée, laissés aux gouverneurs. Il n’était devenu plus qu’un noble. Son frère, Mạc Tử Tài lui succéda en 1829. Toutefois, en 1832, la région de Hà Tiên fut transformée en province, administrée directement par le pouvoir royal alors dans les mains de l’Empereur autoritaire Minh Mang (fils de Nguyên Anh, Empereur Gia Long), qui menait une politique très sévère à l’égard des minorités ethniques, religieuses et linguistiques (les « sauvages ») dans le but de les assimiler à la culture vietnamienne.

La rébellion de Lê Van Khôi en 1833, visant à protéger les chinois (qui étaient interdit de voyage, de commerce, et de postes administratifs), les catholiques et établir le frère de Minh Mang, le prince Nguyen Canh, sur le trône, toucha alors tout le sud et fut appuyée par le Siam qui repoussa l’armée vietnamienne de Hà Tiên. Les deux frères Mạc Tử Tài et Mạc Công Du saisirent l’opportunité de restaurer leur pouvoir sur l’ancien marquisat. Avec leurs fils Mạc Hầu Hy et Mạc Hầu Diệu, ils récupérèrent leurs offices pour une courte durée puisque lorsque la rébellion fut matée en 1835, Mạc Hầu Hy s’exila au Siam tandis que les trois autres furent emprisonnés et y moururent. À Hà Tiên, la répression des chinois et des catholiques se fit de plus en plus sévère en conséquence.

Les politiques coloniales et répressives du Vietnam ont fait qu’aujourd’hui, dans la province actuelle de Kiên Giang où se trouve Hà Tiên, 85,5% de la population est kinh (viet), 12,2% khmère (autrefois indigènes de la région), et seulement 2,2% sont chinois.

Nouvel an lunaire à Hà Tiên

Augustin Théodore Pinel de la Rotte Morel

葉 高天

Le Maroc, modèle d’une gestion exemplaire de la crise sanitaire ?

Le 5 mai, à 10h, le ministère marocain de la santé a annoncé 100 nouveaux cas de contaminations Covid-19, portant le nombre total de malades confirmés à 5153… Le royaume pleure ses 180 morts tandis que notre France déplore, de son côté, plus de 131 000 cas confirmés et 25 200 décès recensés à cette même date.AP. D Connaissances vous propose aujourd’hui de découvrir le modèle de gestion de cette épidémie par le Maroc.

Si le Maroc a déclaré l’état d’urgence sanitaire et le confinement obligatoire le vendredi 20 mars à 18 heures (soit 5 jours après la France), afin de contenir la propagation du Covid-19, le pays semble se démarquer des autres territoires touchés par le Coronavirus.  Car le Royaume ne s’est visiblement jamais laissé dépasser par la crise sanitaire.  Et il impressionne, à l’international, mais aussi ses propres citoyens.  Le pays aurait eu le temps de se préparer, d’observer ses voisins malades, tels que la France ou avant elle, l’Italie. 

Rappelons que le Maroc n’étant pas membre de l’Union Européenne, fermer ses frontières et contrôler des vols en provenance, ou à destination de ces territoires durement touchés, lui est possible voire facile (moins de 10 aéroports internationaux et un seul port d’entrée pour les passagers). A ce sujet, le site marocain d’informations Yabiladi (qui tire ses sources du ministère marocain des Affaires étrangères) nous apprend qu’au 3 mai, on recensait 387 Marocains morts à l’étranger des suites de la maladie à Coronavirus, contre 174 décès enregistrés sur le territoire national… Adaptation, stratégies, et organisation : quels facteurs ont permis cette incroyable résistance du Royaume chérifien ? 

D’un point de vue économique, le pays a mis en place un fond exceptionnel de 10 milliards de Dirhams (soit presque 1 milliard d’euros) : fond financé par des entreprises privées, des particuliers, mais aussi par le souverain Mohammed VI lui-même. C’est notamment grâce à ce fond que le Royaume a été capable de proposer des masques bon marché à ses citoyens. Le port du masque est obligatoire depuis le 7 avril : et chaque jour, près de 7 millions de masques sont produits dans le pays. Les entreprises ont transformé leurs activités pour subvenir aux besoins nationaux. Vendus à des prix très bas, parfois même inférieurs à 1 dirham, (soit 1 centime d’euro), les masques sont disponibles aussi bien dans les épiceries de quartier, dans les grandes surfaces et les pharmacies. 

Le Maroc a aussi été l’un des premiers à tester les effets sur les cas confirmés, de la chloroquine qui fait débat en France. En avril, le pays a en effet décidé de généraliser la molécule de chloroquine comme traitement du Coronavirus, en l’associant à un antibiotique. En France, le professeur Raoult, célèbre infectiologue, est l’un des rares à prôner l’efficacité du traitement des patients atteints du Covid-19 par les molécules de chloroquine et azithromycine, et ce, dès l’apparition des premiers symptômes du virus.  Peut-être est-ce donc la composition des traitements qui joue sur l’importante différence des statistiques de mortalité entre le territoire marocain et les autres pays touchés (sans oublier les expatriés marocains) ? Bonne initiative, produit miracle ou danger liquide ? Précisons que si la chloroquine semble prouver de son efficacité dans certains cas, l’effet secondaire le plus marquant à son utilisation est la bradycardie (rythme cardiaque très lent). Une de nos sources, travaillant en réanimation dans un hôpital français, précise qu’à Lille par exemple, la chloroquine est utilisée dans certains protocoles, mais est encore soumise à des essais cliniques. Son efficacité n’a pas été prouvée scientifiquement.

Au Maroc toujours, des hangars militaires ont été transformés en hôpitaux de campagne. Les hôpitaux militaires ont eux-mêmes étés réquisitionnés. L’armée s’est préparée  à un éventuel afflux massif de patients. On observe une réelle réorganisation au sein des hôpitaux marocains, mais pas uniquement : Le Dr Chafik El Kettani, anesthésiste-réanimateur, expliquait au micro de LCI qu’une fois les patients guéris cliniquement, ils avaient le choix de rester jusqu’à leur guérison biologique, ou de rejoindre des structures “tampon” .  Celles-ci, principalement des hôtels, ont été mises en place pour faciliter le flux de patients, et veiller au mieux à leur bien-être : en effet, les enceintes tampon sont désinfectées plusieurs fois par jour et les patients reçoivent la visite de médecins garantissant le suivi de leur rémission.

Au-delà du simple apport purement technique et sanitaire que ces structures permettent (le désengorgement des hôpitaux notamment), elles constituent une zone de transit et d’accompagnement pour les malades, avant leur retour chez eux. D’un point de vue social, là encore, le royaume a su brillamment s’adapter : dès le début, confinement strict et couvre-feu ont été imposés par le gouvernement. Et il faut bien avouer que les images de rues (totalement) vides de différentes villes marocaines suscitent une certaine admiration quant au civisme des citoyens marocains. Il faut dire qu’un individu déambulant sans attestation valable n’est pas simplement puni d’une amende, mais risque une mise en garde à vue immédiate.

Le domaine de l’éducation n’a pas été mis de côté dans la gestion de la crise : des cours à distance s’organisent et l’on peut même remarquer une prise en compte des inégalités entre les élèves, puisque certains cours sont même diffusés sur une chaîne publique de télévision.

L’épidémie semble épargner les campagnes, mais la gestion apparemment exemplaire de cette crise sanitaire accentue d’autres inégalités dans les villes marocaines les plus touchées : notamment la situation critique des plus fragiles, réel problème dans les quartiers populaires. Alors, les associations s’activent : des paniers alimentaires sont distribués à domicile. Le gouvernement quant à lui, verse une pension de 1000 dirhams environ (soit une centaine d’euros) aux travailleurs non déclarés.

Selon le Prince Moulay Hicham, politologue, les citoyens peuvent être reconnaissants quant à la gestion de “la crise sanitaire, des mesures de confinement, de la quarantaine, des fonds, et des ressources”. Certes, le Prince n’est peut-être pas totalement objectif, puisqu’il est le cousin germain du Roi, mais on doit reconnaître que le Maroc semble effectivement avoir su faire face aux défis sanitaires, économiques et sociaux liés à la pandémie du Coronavirus,  chiffres à l’appui.

Si le Maroc redoute désormais un été sans touristes, ce pays du Maghreb a su imposer son savoir-être et son savoir-faire, suscitant l’admiration des grandes puissances qui préfèrent danser dans les rues, faire du kayak, boire de la javel* ou attendre l’immunité collective. 

Khalid Ait Taleb, ministre de la Santé, a pourtant appelé les marocains à la vigilance, car il affirme que ‘l’épidémie pourrait redoubler d’intensité’.

Clara Bousquet

*Boire de la javel est fortement déconseillé par la rédaction d’APD Connaissances

L’Afrique, continent du 21ème siècle ?

Le continent africain attire aujourd’hui les investisseurs du monde entier grâce à ses nombreuses ressources naturelles et sa capacité de développement très importante pour les prochaines années. Mais les « vieux démons » de l’Afrique persistent toujours aujourd’hui et les solutions tardent à se mettre en place…

Une croissance entachée par des problèmes liés aux institutions politiques, à la santé et à l’éducation

L’Afrique possède aujourd’hui de nombreux atouts pour devenir le continent du 21ème siècle. Mais des problèmes profonds persistent encore et ralentissent le développement. 

  • Le continent africain affiche aujourd’hui le taux de croissance le plus élevé du monde avec une progression annuelle de 2,7 %.
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Schéma du top 10 des pays africains en taux de croissance du PIB en 2018

Sa population qui a dépassé le milliard d’habitants en 2012 devrait doubler d’ici 2040. Le Nigéria par exemple, avait une population de 43 millions d’habitants en 1960 et en 2012, sa population atteignait les 143 millions d’habitants. Cela entraîne une hausse importante de la main d’œuvre mais elle est souvent très peu qualifiée car l’’éducation est marginale en Afrique (200 millions d’analphabètes). Par exemple au Mali, 1 enfants sur 3 seulement finit l’école primaire et 20% seulement des enfants en moyenne ont un diplôme du secondaire au sud du Sahara. Cela entraîne un exile massif des Africains vers d’autres continents avec près de 40 millions d’entre eux qui l’ont délaissé. Mais l’espoir est aujourd’hui permis car si l’Afrique venait à corriger son système éducatif, cela pourrait définitivement permettre au continent « d’exploser » puisque sa population est très jeune avec 50% de moins de 18 ans. 

Encore faudrait-il résoudre un des problèmes majeurs de l’Afrique : la santé. Aujourd’hui, la principale cause de décès chez l’adulte en Afrique reste le VIH/Sida qui continue à dévaster la région. 60% des Africains vivent avec le VIH, ce qui représente une part trop importante de la population.

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De la même manière certaines maladies pèsent sur le développement du continent comme le Paludisme : 90% des cas dans le monde sont Africains. Le système de santé demeure fragile ce qui tend à limiter l’accès des habitants aux soins et à réduire leur espérance de vie moyenne : 53 ans en Afrique.

Le continent est aussi gangréné par la corruption endémique qui fragilise le rapport entre les citoyens et leurs institutions politiques et administratives. En 2018 l’ONG Transparency International a ainsi publié un rapport qui témoigne de cette situation. Avec un indice qui évolue entre une note de 0 (fortement corrompu) et de 100 (très peu corrompu), le cintinent africain se situe encore bien en-deçà de la moyenne mondiale. En effet la moyenne mondiale correspond à la note de 43 quand l’Afrique obtient une note de 32. Transparency International explique que « la corruption est un facteur qui contribue à la crise de la démocratie ».

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arte 5.1. Cartographie des principaux types de conflits en Afrique

Le continent africain : de nombreuses richesses qui attirent les investisseurs

La principale influence en Afrique aujourd’hui reste la Chine qui achète des matières premières africaines, vend des produits de consommations (smartphones installés en Afrique grâce à la Chine) et délocalise ses industries en Afrique. L’Afrique est devenue une zone qui attire les investissements directs étrangers (IDE). Ces derniers ont été multipliés par cinq entre 2000 et 2012. 

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  • Un continent encore rural

L’urbanisation progresse en Afrique et des projections envisagent que 50% des Africains puissent être urbains d’ici à 2030. Mais le continent demeure encore le plus rural de la planète avec quelque 60% de sa population qui vit à la campagne.

  • Une population jeune

L’Afrique dispose également d’une population jeune avec 41% de sa population qui a moins de 15 ans. Cette notion est fondamentale et constitue un véritable atout pour développer le continent. En effet, si la jeunesse est bien formée, la main d’œuvre pourrait devenir une redoutable combinaison entre un effet qualitatif et quantitatif puisque 1,1 milliards d’Africains auront l’âge de travailler en 2040. 

  • Des ressources naturelles multiples

L’Afrique possède des ressources naturelles considérables qui feront sans doute d’elle un des continents référents dans ce domaine au 21ème siècle. Elle possède un réel potentiel forestier et des métaux comme l’or ou le cobalt. Le continent africain est par la même occasion riche en gaz et en pétrole (11% de la production mondiale). Enfin 60% des réserves de terres cultivables mondiales sont en Afrique.

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  • Une économie portée par le numérique

Les géants du numérique comme les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) sont très présents sur le continent tout comme les entreprises technologiques chinoises. L’Afrique a un fort potentiel au niveau de ce secteur encore très évolutif qui pourrait connaître une très forte croissance dans les prochaines années. De fait, l’Afrique est le second marché mondial aujourd’hui pour la téléphonie mobile (750 millions d’abonnés fin 2012) et les smartphones sont en pleine expansions puisque 600 millions d’Africains en possèdent.

Malgré des problèmes socio-économiques encore trop importants en 2019 pour pouvoir se développer sereinement, l’Afrique dispose de nombreux outils pour devenir un puissant continent au 21ème siècle et enfin s’installer comme un véritable décideur sur le plan international. 


Adrien Chapiron