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À l’ombre des pharaons : comment l’Égypte moderne met en scène son histoire

Plus de 2000 ans après la chute de l’Égypte aux mains de Rome, son histoire millénaire continue de fasciner, tant à l’intérieur qu’au-delà de ses frontières. Peu de civilisations peuvent se targuer d’avoir une aura à ce point mystique, imprégnée d’un exotisme qui a fait rêver plus d’un enfant à travers le globe. Au sein même du pays, cette histoire millénaire est une manne tant économique que politique. En Afrique et au Moyen-Orient, peu de pays capitalisent autant sur leurs histoires respectives. L’Égypte fait en ce sens figure d’exception, chacun des dirigeants qui se sont succédé à sa tête depuis un siècle ayant su utiliser cette histoire à diverses fins. 

Edward Poynter, « Israël en Egypte », huile sur toile, 1867

De l’importance du passé

Si le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi est le dernier en date à être arrivé au pouvoir, il est aussi loin d’être le plus insensible à la grandeur des Pyramides qui surplombent Le Caire. Début avril, un cortège sans précédent a traversé les rues de la capitale à la nuit tombée pour transporter vingt-deux momies de ces rois et reines de l’ancien temps. Sur des chars militaires dont la décoration n’avait rien à envier aux meilleurs péplums, les sarcophages, sous bonne garde, ont transité vers leur nouvelle résidence, le Musée national de la civilisation égyptienne. Flanqués de figurants en costume, de la garde montée et de diverses danseuses et chanteurs, cette parade dorée s’est déroulée sous haute surveillance et sous un déluge d’effets lumineux. À l’intérieur de ces sarcophages se trouvaient Ramsès II, son père Séthi Ier, Hatchepsout, Thoutmôsis III ou encore Seqenenrê Tâa.  D’un point de vue purement scientifique, le transport de ces restes historiques s’est fait « avec toutes les précautions pour ne pas [les] abimer » selon les mots de l’égyptologue Robert Solé. D’un point de vue politique, cette parade singulière revêt un symbolisme plus important qu’on ne peut le penser au premier abord. L’Égypte est loin d’être un pays en bonne santé économique ou politique ; pour Abdel Fattah Al-Sissi, mettre en scène ce passé historique permet de faire rayonner une Égypte qui n’aurait rien perdu de sa splendeur. 

La parade des pharaons. Source : AFP

Depuis la campagne d’Égypte de Bonaparte, l’intérêt, surtout européen pour l’histoire égyptienne et ses trésors, n’a jamais faibli. Voyages et expéditions dans les ruines de l’Égypte antique étaient, au XIXe et XXe siècle, une attraction pour Européens fortunés, venus admirer la grandeur millénaire d’une civilisation qui n’avait pas son pareil sur le vieux continent. Les voyageurs français y cherchaient un passé encore plus lointain que celui de Rome, Athènes ou Constantinople. « Durant plusieurs mois, j’ai passé mes meilleures journées au bord du Nil dans l’intimité des premiers dieux et des plus anciens hommes qu’il nous soit donné de connaître », écrit ainsi Eugène Melchior de Vogüé en 1876. À Thèbes, ancienne « capitale du monde », André Lagasquié écrit que l’Égypte est un « pays où la conquête des Romains, des Grecs et des Perses ne représente point l’ère antique » (1). La fascination que revêt ce pays et son héritage sur les Français a contribué, en Égypte même, à la prise de conscience concernant ce passé et la nécessité de le sauvegarder. Destinataire d’une note de Champollion en 1829, dans laquelle ce dernier appelle à « préserver les antiquités égyptiennes qui pourraient faire l’objet de démolitions, de déprédations, de vols ou de trafics non réglementés, aussi bien par des Égyptiens que par des spéculateurs européens », le vice-roi de l’Egypte (2) Méhémet Ali, édicte, en 1835, un décret visant à protéger les monuments antiques de son pays : c’est le début d’une patrimonialisation des biens culturels de l’Égypte. Quelques années plus tard, à la fin des années 1850, le vice-roi Saïd-Pacha interdit l’exportation des antiquités et fonde le Musée de Boulaq, sur les conseils d’Auguste Mariette (3). Au fil des ans et des découvertes, notamment celle des momies mises au jour dans la cachette de Deir el-Bahari, sur la rive gauche du Nil, au sud de la Vallée des rois, le musée s’agrandit et les écrits de Mariette concernant les antiquités exposées deviennent les premières cautions scientifiques qui attirent en masse voyageurs, scientifiques et simples curieux en Égypte. En 1889, les collections furent transférées au Palais de Gizeh, toujours au Caire, mais au sud de Boulaq, avant d’être installées dans le Musée égyptien, sur l’actuelle place Tahrir, en 1902. L’Égypte devient la vitrine d’une histoire millénaire, que les sociétés européennes se sont empressées de récupérer et d’étudier. 

Miroir sans tain

Si ce musée a longtemps été administré par les puissances coloniales qui se sont succédé à la tête de l’Égypte – l’Angleterre puis la France – l’indépendance de 1952 a emmené une nouvelle génération d’hommes d’État à la tête du pays, prêts à utiliser politiquement cette histoire pour affirmer l’autonomie égyptienne. Gamal Abdel Nasser, à l’origine du coup d’État de 1952 qui fait tomber la monarchie et expulse les anglais, était farouchement attaché à l’indépendance égyptienne et à son identité. La reprise en main du pays passe aussi par la reprise en main de son passé : en 1953, le poste de directeur français du Conseil Suprême des Antiquités Égyptiennes (devenu aujourd’hui le ministère des Antiquités égyptiennes), alors occupé, depuis sa création en 1859 par Auguste Mariette, par des égyptologues français, passe aux mains de Mostafa Amer, premier Égyptien nommé à ce poste. C’est le début d’une longue lignée d’égyptologues égyptiens, soucieux de s’emparer de leur histoire et de sa valorisation. Le plus connu d’entre eux sûrement se nomme Zahi Hawass, promu en 2002 secrétaire général du Conseil Suprême des Antiquités égyptiennes. C’est lui qui édite la loi de 2010 annulant le quota de 10 % de biens que les missions étrangères avaient l’habitude de prélever sur leurs découvertes et qui se bat pour faire rapatrier les antiquités égyptiennes exposées en Europe. Figure éminente de l’égyptologie égyptienne, Zahi Hawass est aussi l’un de ceux qui œuvrent le plus en faveur d’une Égypte forte sur le plan culturel et patrimonial. 

New York Public Library. « Giseh. Sphinx et les pyramides des Chefren et Mankaura. », c. 1870

Les successeurs de Nasser – Sadate, Moubarak, Al-Sissi – ont eux aussi joué sur cette histoire millénaire et l’intérêt qu’elle pouvait représenter pour l’Égypte moderne. Après les grandes réformes politiques et économiques, c’est au tour du tourisme et du patrimoine d’être réinvestis par les politiques. Faire de l’Égypte l’une des premières destinations touristiques du monde n’a pas seulement été une réussite économique pour le pays, mais aussi une formidable vitrine politique pour ses dirigeants, et ce, jusqu’à la révolution de 2011. La chute de Moubarak rebat certes les cartes du jeu politique et bouleverse le filon touristique du pays, mais ne change, au fond, pas grand-chose à la fascination exercée par les héritages pharaoniques sur la classe dirigeante. Même Mohammed Morsi, pourtant lié aux Frères Musulmans, eux-mêmes peu adeptes de ce passé « hérétique », n’a pas touché aux monuments qui font la grandeur de l’Égypte. 

Abdel Fattah Al-Sissi, au pouvoir depuis 2013, n’a pas inventé l’utilisation ostentatoire du patrimoine historique égyptien à des fins politiques. La situation actuelle du pays, que les touristes ont délaissé après 2011 et qui peine à les faire revenir, le pousse néanmoins à capitaliser encore plus sur cet héritage. Mettre en scène ce passé permet à l’Égypte de faire oublier l’état désastreux dans lequel se trouvent de nombreux secteurs du pays : une dette publique au plus haut depuis dix ans, une pauvreté qui ne baisse pas, l’absence de liberté de la presse et la répression des militants des droits humains en sont les exemples les plus visibles. Cette parade est une vitrine dorée mise en avant pour cacher les échecs du gouvernement d’Al-Sissi. Capitaliser sur une histoire connue et appréciée de tous peut certes permettre à l’Égypte de relancer son économie touristique, mais invoquer une grandeur passée, aussi glorieuse soit-elle, ne permet pas de réparer le présent. Tel un miroir sans tain, ce battage médiatique autour de la parade permet à Al-Sissi de cacher au monde l’état dans lequel se trouve son pays. Peu de citoyens égyptiens ont l’histoire de leur pays comme préoccupation première. Pour Al-Sissi, la parade du 3 avril dernier était surtout un symbole politique, étayant le retour de l’Égypte sur la scène politique et culturelle du Moyen-Orient. Il y a fort à parier que l’inauguration prochaine du futur Grand Musée égyptien aura la même aura de récupération politique, d’autant plus que ce musée n’a, dans ses proportions et son contenu patrimonial, rien à envier aux Grandes Pyramides de Gizeh. 

L’Égypte est un pays particulier, au passé fascinant et sans nul autre pareil. Le poids de son histoire et l’utilisation qui en est faite aujourd’hui est une particularité en Afrique et au Moyen-Orient. Nasser et Mubarak furent tous deux surnommés « Le Pharaon » lors de leur temps à la tête du pays, signe qu’il existe un référentiel historique intimement lié à une réalité politique. Chaque pays utilise des pans de son histoire à des fins politiques, mais l’Égypte est en ce sens particulière qu’elle fait plus que l’utiliser : elle puise dedans et vit quotidiennement à son contact. Même à Rome, Athènes ou Paris, il n’existe pas cette omniprésence d’une histoire millénaire telle qu’elle s’exprime dans le pays des Pharaons. 

Isalia Stieffatre

  1. Tels que cités dans D. Lançon, « Le voyage égyptien des Français (1820-1881) : fragile entreprise de mémoire vive », dans : Les Français en Égypte. De l’Orient romantique aux modernités arabes, Daniel Lançon (dir.), Presses universitaires de Vincennes, 2015, p. 43-58.
  2. Celle-ci est alors une province de l’Empire Ottoman, sous domination depuis 1517, avec une brève période française entre 1798 et 1801. 
  3. L’égyptologue Auguste Mariette fut d’abord conservateur adjoint au Musée du Louvre. C’est en 1857 qu’il rencontre le vice-roi Saïd-Pacha, par l’intermédiaire de Ferdinand de Lesseps. Il décide alors de partir pour l’Égypte, où il crée le Musée de Boulaq.

La disparition de la langue copte : le dernier héritage des pharaons

L’attrait pour l’Égypte et sa culture est presque aussi ancien que sa culture. Dès l’Antiquité, le pays du Nil est vu comme une contrée de raffinement hors du commun. Au XIXème siècle, l’orientalisme a fait tourner les yeux des européens vers l’Égypte et son histoire ancienne, dont Jean-François Champollion, désigné volontiers comme le père de l’égyptologie et surtout comme celui qui a déchiffré les hiéroglyphes, « écriture sacrée ». Les premières traces écrites datent d’environ -3200 ans, mais la langue égyptienne, issue du groupe afroasiatique (regroupant les langues berbères, couchites, et sémites dont on compte l’arabe, l’hébreu et l’amharique), remonte à plus loin. Elle a été la langue usuelle, jusqu’à sa cohabitation avec divers idiomes (grec, arabe), qui ont amené un lent déclin. Cependant la langue copte, qui a succédé à l’égyptien ancien, vit encore dans les églises comme langue de culte. Retour sur une langue qui a perduré pendant 2 500 ans en évoluant de l’égyptien ancien au copte, et en passant par divers stades.





LA MORT DE L’ÉGYPTIEN ET LA NAISSANCE DU COPTE

                La dernière trace des hiéroglyphes est trouvée au temple de Philae, à la fin du IVème siècle de notre ère. Depuis déjà cinq siècles, la langue égyptienne dite « classique » a laissé la place à un parler appelé « démotique » (langue du peuple), qui a créé une écriture cursive simplifiée et dont la langue comporte autant de différences avec l’égyptien classique que le latin de l’italien. On note la disparition de sons, comme la consonne fricative pharyngale (correspondant au عayn arabe), le w, le glissement du dj vers le t’ liquide (nedjer dieu devient nout’). Au niveau de la grammaire, beaucoup de modes et de temps ont disparu, rendant la langue beaucoup plus synthétique. Le grec a remplacé l’égyptien comme langue de prestige et d’administration, ce qui a mené à l’extinction de l’aspect élaboré de la langue égyptienne et à l’influence hellène grandissante au sein même de la langue, créant même un alphabet dérivé du grec. De nombreux mots furent introduit par le biais du commerce, de l’administration mais surtout de la religion, ce qui caractérise la langue copte et la démarque de toutes ses formes anciennes. Quelques exemples illustrent cela comme ⲙⲟⲛⲁⲭⲟⲥ monakhos, dérivé du même mot en grec, signifiant « moine », ⲉⲕⲕⲗⲏⲥⲓⲁ ekkleseïa « église », ⲁⲅⲅⲉⲗⲟⲥ angelos « messager ». Cette influence constante a apporté un fond grec important, d’abord depuis les Ptolémées jusqu’à la prise de l’Égypte par les arabes en 639.





LA LENTE AGONIE

                Les byzantins n’avaient pas assimilé culturellement ni linguistiquement les égyptiens. Le copte était toujours la langue quotidienne des habitants d’Égypte : le grec n’était réservé qu’à l’élite, aux érudits et aux membres de l’administration. Seul le christianisme liait les parties de l’Empire. Aujourd’hui encore, le christianisme copte vit au travers d’une dizaine de millions d’âmes. C’est lui qui a permis de figer la langue copte et de la conserver dans les textes et le culte depuis l’arrivée des arabes, concrétisée par la chute d’Alexandrie en 641. Dès lors, des bédouins ont transité de la péninsule arabique vers l’est de l’Égypte, et des arabes du Hijaz et du Yémen se sont installés dans les villes comme commerçants, militaires ou pour les besoins de l’administration. Ils ont aussi fondé de nouvelles villes et ont apporté l’Islam, ce qui a progressivement rendu le copte minoritaire dans les villes. La population citadine devenait progressivement bilingue, puis unilingue arabophone : les livres religieux coptes étaient traduits en arabe, depuis la décision de l’évêque Sawires el Ashmounaïn, au Xème siècle, d’écrire des livres bilingues voire en arabe. Au même moment, les premières conversions de masse apparaissent. Cela amena aussi à l’abandon de la langue copte au profit de l’arabe, langue religieuse de l’Islam, et langue de l’élite. Cependant, un dialecte arabe spécifique s’est créé et a retenu beaucoup de mots ou d’éléments de grammaire copte. Par exemple bagrour, qui signifie grenouille en Haute-Égypte, vient de pekror, timsah le crocodile, basharosh, le flamand-rose venant de pet-threshrosh. Le copte s’arrêtait aux frontières des villes durant le Moyen-Âge, et restait utilisé par la population chrétienne qui devint peu à peu minoritaire, mais qui restait majoritaire dans certains endroits du delta du Nil ou de Haute-Égypte. On ne sait pas véritablement quand la langue copte s’est totalement éteinte, c’est-à-dire lorsqu’il n’y a plus eu de locuteurs. Les spécialistes situent cette extinction durant le sultanat des Mamelouks (1250-1517). Sous le règne de la dynastie Baharite, les arabes ont une nouvelle fois été appelés pour peupler l’Égypte, ce qui a entraîné des tensions communautaires qui mutilaient les deux camps. La dynastie suivante, les Bourjites, a drastiquement marginalisé les coptes, les faisant déchoir de leurs fonctions et faisant parfois fermer les églises au cours du XIVème siècle. À l’arrivée des Ottomans, la communauté copte s’est retrouvée largement minoritaire et arabisée, du fait de nombreuses conversions ayant eu lieues sous les Mamelouks.





LE DERNIER SOUFFLE

                Le copte a subsisté comme langue vivante, très faiblement, grâce aux paysans des gouvernorats de Minya, Assiout et Sohag. Les seules occasions où elle était utilisée – comme aujourd’hui – étaient lors des rassemblements religieux. Au XIXème siècle, avec la montée de la question de l’identité dans toutes les parties du globe, quelques coptes se sont intéressés à leur propre identité : arabe ou copte ? Parmi eux, Claudios Labib (1868-1918) est le plus souvent cité, considéré comme étant le Éliézer ben Yehouda copte. Alors que ce dernier est à l’origine de la renaissance de la langue hébraïque, Claudios Labib voulait être celui qui ferait renaître la langue des anciens égyptiens, notamment en imposant l’usage exclusif du copte à sa famille. Il fut suivi par un petit groupe de personnes, ce qui mit en marche la revitalisation de la langue.  De plus, il avait le soutien du clergé et, petit à petit, un journal en quiptophone fut publié, l‘Ayn Shams (l’œil du soleil) en référence au dieu , et la langue était enseignée dans quelques écoles chrétiennes (avec l’aide de dictionnaires et méthodes). Après la mort de Claudios Labib, d’autres ont continué son travail en se fondant sur le dialecte bohaïrique (région autour de Memphis), comme la famille Rizkalla et d’autres. Toutefois, la montée du nationalisme arabe a eu pour effet de réduire le travail de revitalisation de la langue copte qui, finalement, n’avait pas produit de fruits en dehors des villages chrétiens du centre de l’Égypte. Quelques restes de ce travail sont toujours constatés dans certains villages, où la population est bilingue avec l’arabe ou avec une certaine connaissance de la langue copte.

Debsi-Pinel De La Rote Morel Augustin-Théodore

Le Forum du gaz de la Méditerranée orientale (EMGF) et le projet de gazoduc EastMed : deux moyens de tenir la Turquie à l’écart dans les enjeux régionaux ?

Le 1er novembre 2020, la Turquie décidait de prolonger jusqu’au 14 novembre la mission du navire d’exploration gazière Oruç Reis en Méditerranée orientale, dans une région disputée avec la Grèce. Cet incident intervient malgré les multiples dénonciations de la Grèce de la violation de sa zone économique exclusive (ZEE) par la Turquie. En octobre 2020, Athènes publiait déjà un communiqué évoquant « une menace directe à la paix et la sécurité dans la région », alors que Paris et Berlin faisaient part de leur « préoccupation » face aux « provocations » turques. Dans quelles mesures la politique étrangère turque, menée en Méditerranée orientale et caractérisée par la mise en œuvre du hard power, peut-elle paradoxalement contribuer à la marginalisation de la Turquie dans la région ?

Le gaz en Méditerranée orientale, facteur de recomposition géopolitique 

La Méditerranée orientale est l’objet depuis le début du XXIe siècle d’une véritable course aux hydrocarbures. Celle-ci s’explique notamment par des évaluations croissantes de ses réserves en gaz. Cette dynamique est à l’origine d’une intensification des activités exploratoires pour les ressources offshores, qui a abouti à la découverte de plusieurs gisements de gaz naturel au large des eaux israéliennes, chypriotes et égyptiennes. Si ces gisements permettent d’envisager de nouvelles perspectives économiques et énergétiques pour les pays concernés, ils sont en réalité à l’origine de tensions et de rivalités entre les pays de la région qui poussent à des formations d’alliances, parfois inédites, et à des démonstrations de force dans l’objectif de s’assurer une part des ressources.

Entre 2009 et 2011, les découvertes offshores des champs de Tamar et Léviathan au sein de la Zone économique exclusive israélienne, et d’Aphrodite, au large des eaux chypriotes, vont profondément bouleverser l’ordre énergétique dans le bassin méditerranéen. A lui seul, le gisement Léviathan contiendrait près de 650 milliards de m3 de gaz, et devrait permettre à Israël de satisfaire sa consommation interne et d’envisager de devenir l’un des principaux pays exportateurs de gaz vers le Moyen-Orient et l’Europe. En 2015, la découverte par la compagnie pétrolière italienne ENI du gisement de gaz de Zohr, qui contient 850 milliards de mètres cubes de gaz, change la donne énergétique pour l’Égypte alors que le pays – ancien producteur historique de gaz – était devenu importateur net à partir de 2011.

Outre l’aspect énergétique, les découvertes de gaz en Méditerranée orientale vont engendrer une recomposition progressive de la géopolitique régionale. Bien que des changements géopolitiques soient observés dans la région depuis le début des années 2000, l’apparition du gaz est venue accélérer cette tendance. Alors que la région avait historiquement été marquée par deux alliances structurelles (1) qui maintenaient un certain équilibre au Moyen-Orient, la montée en puissance de l’AKP en Turquie au début de la décennie, et par la suite les Printemps arabes, vont profondément modifier les équilibres régionaux, car ils vont entraîner une réorientation des alliances régionales. La rupture des relations israélo-turques suite à l’incident du Mavi Marmara survenu le 31 mai 2010 (2), et israélo-égyptiennes avec la montée des Frères musulmans après les Printemps arabes, incitera Tel Aviv à trouver de nouvelles alternatives en se tournant vers Chypre et la Grèce (3).

Des changements géopolitiques perceptibles depuis 2010

Des changements géopolitiques peuvent être observés depuis décembre 2010, date à laquelle Tel Aviv et Nicosie ont signé un accord sur la délimitation de leur frontière maritime. Ce dernier avait une dimension énergétique : les deux pays se sont, en effet, engagés à travailler conjointement dans la recherche de ressources transfrontalières, et à entamer des négociations si des découvertes avaient effectivement lieu (4). Cette démarche va dans un premier temps alimenter les tensions avec la  République turque de Chypre du Nord (RTCN, auto-proclamée) (5),  qui conteste la légitimité de l’accord étant donné qu’elle n’a pas été partie aux négociations. Par la suite, Ankara menacera d’empêcher la mise en production gazière israélienne tant que l’accord n’est pas annulé au profit d’un autre qui inclura la RTCN. La poursuite de l’escalade des tensions israélo-turques s’accentuera avec la décision de la compagnie américaine Noble Energy de renforcer ses activités exploratoires dans le bloc 12 chypriote. En réaction, la Turquie suspendra ses accords militaires et commerciaux avec Israël et renforcera ses opérations en Méditerranée orientale en signant avec la RTCN un accord pour entamer des opérations de forages offshores de gaz et de pétrole, et en envoyant un navire de recherche sismographique au nord de ChypreLes tensions se cristalliseront après qu’un exercice militaire a eu lieu entre les armées israélienne et chypriote. En décembre 2011, Israël annulera la vente de systèmes de renseignement pour l’armée de l’Air turque.

En 2013, ce rapprochement politique prend une nouvelle dimension, puisqu’il inclue désormais la Grèce. Il se concrétise par la signature d’un accord de coopération énergétique dont l’objectif est d’augmenter la sécurité de leur approvisionnement en énergies (6). Des négociations avaient déjà eu lieu au préalable entre Nicosie et Tel Aviv, pour le développement d’installations qui faciliteraient l’exploitation et l’exportation des ressources des gisements israéliens et chypriotes. Celles-ci avaient abouti à la signature d’un protocole d’entente entre le gouvernement chypriote, l’entreprise américaine Noble Energy et les entreprises israéliennes Delek Drilling et Avner Oil Exploration afin de construire un terminal de liquéfaction du gaz au sud de Chypre. Si cette entente bénéficie à l’axe israélo-gréco-chypriote sur le plan énergétique et commercial, elle témoigne pourtant d’une marginalisation du rôle de la Turquie, car elle l’exclut de son rôle de hub d’exportation du gaz vers les marchés européens. 

Plusieurs incidents liés au renforcement de la présence militaire turque en Méditerranée orientale expliquent ce revirement politique. En 2018, Mevlüt Çavusoglu, ministre turc des Affaires étrangères annonce «l’intention du gouvernement turc d’initier de nouvelles explorations maritimes en eaux grecques et, surtout, chypriotes » (7). La même année, le 9 février, la Turquie décide d’entraver les travaux exploratoires menés par ENI au large des eaux chypriotes, en avançant le fait que le bloc serait du ressort de la RTCN. En décembre 2019, plusieurs navires turcs harcèlent un navire israélien présent dans les eaux chypriotes, ce qui engendre des représailles côté israélien (8). A noter que pour chaque campagne d’exploration offshore, les navires turcs sont escortés par des frégates et autres navires de guerre. La décision du président turc Recep Tayyip Erdoğan, en juillet 2020, d’entamer des opérations de forage au sud de l’île de Kastellorizo (9), n’a, en réalité, fait qu’envenimer les tensions dans une région déjà sujette à des frictions importantes. C’est dans ce contexte que des forces françaises ont été envoyées en Méditerranée orientale en juillet 2020 aux côtés de la Grèce et de Chypre.

Janvier 2019: la création du Forum du gaz de la Méditerranée orientale (EMGF)

Dans ce contexte, en janvier 2019, Chypre, l’Égypte, la Jordanie, l’Autorité palestinienne, Israël, la Grèce et l’Italie décident de se réunir au sein du Forum du gaz de la Méditerranée orientale (Eastern Mediterranean Gas Forum- EMGF),  « une organisation chargée de veiller, depuis son siège au Caire, au respect du droit international dans la gestion des ressources gazières de chacun » (10) dont Ankara ne fait pas partie. Une nouvelle réunion s’est tenue en juillet 2019 avec la présence des États-Unis. Alors que Paris a demandé à rejoindre le Forum, Washington a demandé à devenir un observateur permanent. Le rapprochement entre Chypre, l’Égypte, la Jordanie, l’Autorité palestinienne, Israël, la Grèce et l’Italie au sein de l’EMGF a été perçu par Ankara comme l’exemple d’une coalition hostile à son égard. Le forum fait en effet craindre une perte de l’importance du gazoduc transanatolien de Turquie (TANAP) et des gazoducs Turkish Stream, mais aussi la marginalisation d’Ankara par rapport aux projets d’investissement dans l’exploitation du gaz en Méditerranée orientale. Le 22 septembre 2020, lors d’une réunion virtuelle, les ministres italien, grec, chypriote, égyptien, israélien, jordanien et palestinien en charge de l’Énergie ont décidé d’acter la transformation du Forum du gaz de la Méditerranée orientale en une organisation régionale. (11) 

L’accord de délimitation maritime signé entre Ankara et Tripoli le 29 novembre 2019

Le cas turc est particulièrement intéressant à étudier. Si des rapprochements géopolitiques excluant la Turquie sont constatés dans la région, le pays est passé à l’offensive. Ankara, qui possède la plus longue façade maritime sur la Méditerranée, se trouve dans une situation d’enclavement en raison de la présence d’îles grecques qui s’étendent jusqu’au golfe d’Antalya. L’importance que prend la question de la délimitation des frontières maritimes des pays bordant la Méditerranée orientale, la multiplication des activités exploratoires au large des eaux chypriotes et l’exploitation des gisements israéliens et égyptiens ont accentué la frustration de la Turquie quant à cette situation d’enclavement. En novembre 2019, le pays a signé un double accord avec le Gouvernement d’entente nationale (Government of National Accord, GNA) en Libye, dirigé par Faïez el-Sarraj, basé à Tripoli. Le premier accord a pour but d’établir une frontière maritime entre la Libye et la Turquie, fondée sur des eaux territoriales actuellement revendiquées par les deux pays mais officiellement sous la juridiction de la Grèce, alors que le second a une dimension militaire. La signature de cet accord maritime revêt  un intérêt stratégique pour Ankara,  puisqu’il lui permet de renforcer sa zone d’influence en agrandissant son plateau continental. Par ce biais, il permet un désenclavement de la Turquie et la création d’un couloir stratégique qui relierait la mer Égée à une zone potentiellement riche en gaz. Cette entente avec le GNA permet également à la Turquie de contribuer à la diversification de ses ressources énergétiques. Lors d’un entretien diffusé le 9 décembre 2019, le président turc a affirmé qu’avec « cet accord, nous avons poussé au maximum le territoire sur lequel nous avons autorité. Nous pourrons ainsi mener des activités d’exploration conjointes » (12)  tout en se disant « prêt à dépêcher de nouveaux navires de forage (13) en Méditerranée orientale, en mer Noire, et aussi dans les eaux internationales ».
L’accord du 29 novembre 2019 représente un intérêt majeur pour Tripoli puisqu’il lui permet d’élargir sa ZEE, en lui créant une frontière maritime avec la Turquie en Méditerranée. Alors que cette zone se trouve être particulièrement riche en hydrocarbures, l’accord a été fermement dénoncé par les membres de l’EMGF et l’Union européenne. Athènes a notamment évoqué « une violation du droit maritime international et des droits souverains de la Grèce et d’autres pays » (14) en invoquant le fait qu’aucune frontière maritime n’existe entre la Libye et la Turquie. Lors d’un débat au Parlement, le premier ministre grec a affirmé que l’accord « supprime de la carte certaines îles grecques ». (15) Les deux accords signés entre la Turquie et le GNA posent de véritables problèmes au niveau régional. Pour l’Algérie, l’évolution de la situation libyenne, qui se manifeste par la présence de combattants étrangers, de mercenaires et de troupes turques, menace son environnement sécuritaire. Le cas égyptien est plus complexe. Alors que l’accord militaire octroie le droit aux forces turques d’avoir accès à l’espace aérien libyen (16) et que celui sur la délimitation de l’espace maritime permet d’avoir accès aux eaux territoriales libyennes, le pays s’oppose catégoriquement à toute présence militaire turque en Libye, perçue comme une menace à la sécurité nationale. L’enjeu énergétique est primordial pour l’Égypte puisqu’un accès à la ZEE libyenne sous-entend une proximité avec les frontières égyptiennes et ses gisements gaziers. La question relève également une grande importance pour les pays de la région, puisque l’accord en question prévoit l’exploitation de gisements de gaz dans une zone où la Grèce, Chypre et Israël ont des intérêts majeurs. Le rapprochement de la Turquie avec le GNA atteste de l’importance stratégique que revêtent les espaces maritimes de la Méditerranée orientale pour Ankara. Cela est perceptible dans la doctrine maritime de la patrie bleue (Mavi Vatan) qui défend « les droits de la Turquie en Méditerranée orientale ». Cette doctrine stratégique a pour objectif « d’obtenir à terme une suprématie turque sur la mer Egée et la Méditerranée orientale, au travers de multiples revendications territoriales autour de l’île de Chypre et dans les îles grecques du Dodécanèse » (17). Cette position de domination va se manifester par « des déploiements de forces facilitant le « fait accompli » des revendications « naturelles » turques » (18) pour créer une zone de continuité qui servirait les intérêts turcs dans la région. Le déploiement des forces navales turques au large des eaux chypriotes, qui est aussi un élément d’appui aux opérations terrestres et aériennes menées sur le sol libyen, témoigne de ce positionnement.

Le projet de gazoduc EastMed en 2020: défis et réalités, à nouveau sans la Turquie?

Alors que l’accord de délimitation maritime du 29 novembre 2019 fait craindre une perturbation du projet de construction du gazoduc EastMed (19) , le 2 janvier 2020 la Grèce, Chypre et Israël signent un accord portant sur sa création. Ce dernier, évalué entre 6 et 7 milliards d’euros, devrait permettre d’acheminer 10 milliards de mètres cubes par an à destination de pays du sud de l’Europe, sans être tributaire de la Turquie. Le projet en discussion depuis 2013 est considéré comme « un projet d’infrastructure énergétique d’intérêt commun » (20) en Europe. Dans un contexte marqué par une nécessité de diversifier ses sources d’approvisionnement en gaz, le projet de gazoduc EastMed apparaît comme une alternative intéressante pour l’Europe.

L’annexion de la Crimée en 2014, qui avait poussé l’Union européenne à imposer des sanctions contre la Russie, principal fournisseur de gaz vers l’Europe, avait déjà constitué un signal d’alerte. Celle-ci avait en effet incité Gazprom à réduire de 80% ses exportations énergétiques vers le Vieux Continent en 2015, engendrant une hausse générale des prix. L’inauguration du gazoduc TurkStream en mer Noire et le projet Nord Stream 2 en mer Baltique (21) début 2020 font désormais craindre une dépendance énergétique de plus en plus grande des pays de l’UE à l’égard de la Russie, d’où une nécessité de diversifier les sources d’approvisionnement des pays de la zone. Toutefois, certaines critiques sont formulées contre le projet. Le gazoduc EastMed fait en effet l’objet d’un certain scepticisme puisque des solutions alternatives existent en Égypte (22). De même, son coût, la complexité de la réalisation du projet et son empreinte écologique sont contestés. Dans un entretien mené dans le cadre de notre travail de recherche pour le mémoire, en date du 8 juillet 2020, David Amsselem expliquait qu’au-delà de sa faisabilité, « à aucun moment, la Méditerranée orientale ne pourrait rivaliser avec ce que représente la Russie en termes de production gazière. La Russie constitue entre 15 et 20% des réserves mondiales de gaz alors que la Méditerranée orientale ne représente que 1% de la production gazière mondiale ».

Par ailleurs, l’instabilité que connaît actuellement la Méditerranée orientale complique la concrétisation d’un tel projet. La construction d’une infrastructure gazière – qu’elle soit offshore ou onshore – dans une région aussi sensible en fait une cible potentielle pour une attaque terroriste ou militaire. Alors que ce projet pourrait renforcer la position stratégique de la Grèce et de Chypre, une action hostile d’Ankara ne serait pas à exclure. En effet, si le gazoduc est important pour la stratégie de sécurisation énergétique européenne, EastMed concurrence en réalité le projet de gazoduc TurkStream dont l’objectif est à terme d’acheminer du gaz russe vers la Turquie avant de l’exporter vers l’Europe (23). En outre, l’accord de délimitation des frontières maritimes turco-libyen de novembre 2019 complexifie la situation. Rejeté par l’ensemble des pays de la région, cet accord impliquerait que le gazoduc EastMed passe par les eaux territoriales turques.

Enfin, il est important de mettre en lumière le fait que toute coopération régionale s’appuie sur un schéma géopolitique susceptible d’évoluer ces prochaines années. En effet, la volatilité politique qui caractérise la Méditerranée orientale rend difficile l’élaboration de perspectives fiables au sujet de la viabilité du projet EastMed sur le long terme. Si une alliance structurelle semble actuellement unir plusieurs pays de la Méditerranée orientale en excluant la Turquie, tout changement géopolitique est à suivre avec attention. Le 1eroctobre 2020, l’annonce du président du Parlement libanais de la tenue de négociations avec Israël sous la médiation de l’ONU, dans l’objectif de résoudre le litige maritime et terrestre qui oppose les deux pays, alors qu’ils sont en état de guerre depuis 2006, témoigne de développements géopolitiques majeures à ne pas négliger. Une citation de l’amiral Gürdeniz, architecte de la doctrine de la patrie bleue (24), illustre cette situation : « Nous sommes à un moment-clé de recomposition des équilibres géopolitiques, l’ordre d’une hégémonie euro-atlantiste issue de la guerre froide a vécu. Tout le monde tente de se repositionner sur une carte mondiale « post-hégémonique » : la Chine, la Russie, l’Allemagne, l’Italie, mais aussi la France ou la Turquie, et le carrefour où toutes ces postures se croisent actuellement, c’est la Méditerranée » (25).

Fadwa Abdel-Mawlla

NOTES

(1) Il s’agit d’une part d’une alliance entre Israël et la Turquie, et d’autre part, entre Israël et l’Égypte.

(2) L’incident du Mavi Marmara est survenu le 31 mai 2010 après l’intervention militaire de la marine israélienne contre une flottille turque, alors que cette dernière tentait de briser le blocus israélo-égyptien sur la bande de Gaza en apportant une aide humanitaire

(3) Amsellem David « Le gaz comme élément de réorientation des alliances géopolitiques en Méditerranée orientale », Hérodote, 2013 n°148, p.117 à 121. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-herodote-2013-1-page-117.htm.

(4) Amsellem David « Le gaz comme élément de réorientation des alliances géopolitiques en Méditerranée orientale », op.cit.

(5) La République turque de Chypre de Nord, au nord-est de l’île de Chypre, est un État reconnu uniquement par la Turquie. Il a proclamé son indépendance le 15 novembre 1983 soit neuf ans après l’intervention militaire turque sur l’île en réaction à un coup d’État mené par un groupe d’officiers grecs nationalistes d’extrême-droite pour rattacher Chypre à la Grèce (Enosis).

(6) Jabbour Jana, Rebière Noémie  « La Turquie au cœur des enjeux géopolitiques et énergétiques régionaux ». Confluences Méditerranée, 2014, p.35. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2014-4-page-33.htm. (Consulté le 19 septembre 2020).

(7) Bouvier Emile : « Les enjeux énergétiques en Méditerranée orientale, ou la création d’une nouvelle arène géopolitique au Moyen-Orient ». Partie I : des gisements d’hydrocarbures particulièrement prometteurs », Les clés du Moyen-Orient, 12/02/2020. Disponible sur : https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-enjeux-energetiques-en-Mediterranee-orientale-ou-la-creation- d-une-nouvelle.html. 

(8)  Biegala Eric « Jeu de go en Méditerranée Orientale : le nouvel expansionnisme turc », France Culture, 29/10/2020. https://www.franceculture.fr/geopolitique/jeu-de-go-en-mediterranee-orientale-le-nouvel-expansionnisme-turc

(9) En grec moderne : Καστελ(λ)όριζοa, Kastel(l)órizo et Μεγίστη, Megístib;  en turc Meis, en italien Castelrosso. L’île possède une position géostratégique majeure car elle se trouve à moins de 7 km de la ville de Kaş, sur la côte sud de la Turquie et à environ 130 kilomètres à l’est de Rhodes. Elle permet à la Grèce de définir des eaux territoriales perçues comme une provocation par Ankara.

(10) « Forum du gaz de la Méditerranée orientale: la France souhaite adhérer (ministère égyptien) », Connaissance des énergies, 17/01/2020. Disponible sur : https://www.lemondedelenergie.com/forum-du-gaz-mediterranee-orientale-france/2020/01/17/.

(11)  Heuzé Louis-Marie « L’East Mediterranean Gas Forum se transforme en organisation régionale », Le Portail, 01/10/2020. Disponible sur : https://portail-ie.fr/short/2445/least-mediterranean-gas-forum-se-transforme-en-organisation-regionale.

(12)  Jégo Marie « Un accord turco-libyen de délimitation maritime provoque la colère de la Grèce », Le Monde, 10/12/2019. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/10/un-accord-turco-libyen-de-delimitation-maritime- provoque-la-colere-de-la-grece_6022314_3210.html. 

(13) Ibid.

(14) « Athènes s’inquiète du renforcement de la présence turque en Libye« , L’Orient-Le-Jour, 23/12/2019. Disponible sur : https://www.lorientlejour.com/article/1199670/athenes-sinquiete-du-renforcement-de-la-presence-turque-en-libye.html.

(15) « Accord turco-libyen : Athènes expulse l’ambassadeur libyen « , Le Figaro, 06/12/2019. Disponible sur: https://www.lefigaro.fr/flash-actu/accord-turco-libyen-athenes-expulse-l-ambassadeur-libyen-20191206.

(16) Bouvier Emile « De la Syrie à la Libye, la Turquie sur tous les fronts : résumé et analyse. Deuxième partie : la Libye, un nouveau front aussi épineux diplomatiquement que militairement pour la Turquie », op.cit.

(17) Entretien avec Jean Marcou « La démission du chef d’état-major de la marine turque marque-t-elle une pause dans l’escalade des tensions entre Turcs et Occidentaux en Méditerranée orientale ? », Fondation Méditerranéenne d’Eudes Stratégiques, le 11/06/2020. Disponible sur : https://fmes-france.org/la-demission-du-chef-detat-major-de-la-marine-turque-marque-t-elle- une-pause-dans-lescalade-des-tensions-entre-turcs-et-occidentaux-en-mediterranee-orientale-decryptage-de-jean-marcou/.

(18) Ibid.

(19) Il s’agit d’un projet de gazoduc sous-marin dont le but serait de joindre les champs gaziers du Léviathan et d’Aphrodite à l’Europe.

(20) Michalopoulos Sarantis « L’UE salue l’accord pour la construction d’un gazoduc en Méditerranée orientale », Euractiv, 03/01/2020. Disponible sur : https://www.euractiv.fr/section/energie/news/eu-welcomes-eastmed-deal-but-highlights- further-cost-benefit-analysis/. 

(21)  Mazzucchi Nicolas « Les ressources énergétiques dans la Méditerranée orientale dans le grand jeu gazier international », Diplomatie n°105, septembre-octobre 2020, 100p.

(22) Le pays possède déjà deux terminaux méthaniers qui permettent de transformer du gaz naturel en GNL avant de le transporter vers l’Europe.  

(23)  N. Litsas Spyros « La Grèce en Méditerranée orientale, énergie, diplomatie et perspective à l’ère de la pandémie de Covid- 19 », Diplomatie n°105, Septembre-Octobre 2020, p.58.

(24) La doctrine de la patrie bleue défend les droits de la Turquie en Méditerranée. Son objectif est d’obtenir à terme une suprématie turque sur la mer Égée et la Méditerranée orientale au travers de multiples revendications territoriales autour de l’île de Chypre et dans les îles grecques du Dodécanèse.

(25) Biegala Eric « Jeu de go en Méditerranée Orientale : le nouvel expansionnisme turc », France Culture, 29/10/2020. https://www.franceculture.fr/geopolitique/jeu-de-go-en-mediterranee-orientale-le-nouvel-expansionnisme-turc

Le Maroc, modèle d’une gestion exemplaire de la crise sanitaire ?

Le 5 mai, à 10h, le ministère marocain de la santé a annoncé 100 nouveaux cas de contaminations Covid-19, portant le nombre total de malades confirmés à 5153… Le royaume pleure ses 180 morts tandis que notre France déplore, de son côté, plus de 131 000 cas confirmés et 25 200 décès recensés à cette même date.AP. D Connaissances vous propose aujourd’hui de découvrir le modèle de gestion de cette épidémie par le Maroc.

Si le Maroc a déclaré l’état d’urgence sanitaire et le confinement obligatoire le vendredi 20 mars à 18 heures (soit 5 jours après la France), afin de contenir la propagation du Covid-19, le pays semble se démarquer des autres territoires touchés par le Coronavirus.  Car le Royaume ne s’est visiblement jamais laissé dépasser par la crise sanitaire.  Et il impressionne, à l’international, mais aussi ses propres citoyens.  Le pays aurait eu le temps de se préparer, d’observer ses voisins malades, tels que la France ou avant elle, l’Italie. 

Rappelons que le Maroc n’étant pas membre de l’Union Européenne, fermer ses frontières et contrôler des vols en provenance, ou à destination de ces territoires durement touchés, lui est possible voire facile (moins de 10 aéroports internationaux et un seul port d’entrée pour les passagers). A ce sujet, le site marocain d’informations Yabiladi (qui tire ses sources du ministère marocain des Affaires étrangères) nous apprend qu’au 3 mai, on recensait 387 Marocains morts à l’étranger des suites de la maladie à Coronavirus, contre 174 décès enregistrés sur le territoire national… Adaptation, stratégies, et organisation : quels facteurs ont permis cette incroyable résistance du Royaume chérifien ? 

D’un point de vue économique, le pays a mis en place un fond exceptionnel de 10 milliards de Dirhams (soit presque 1 milliard d’euros) : fond financé par des entreprises privées, des particuliers, mais aussi par le souverain Mohammed VI lui-même. C’est notamment grâce à ce fond que le Royaume a été capable de proposer des masques bon marché à ses citoyens. Le port du masque est obligatoire depuis le 7 avril : et chaque jour, près de 7 millions de masques sont produits dans le pays. Les entreprises ont transformé leurs activités pour subvenir aux besoins nationaux. Vendus à des prix très bas, parfois même inférieurs à 1 dirham, (soit 1 centime d’euro), les masques sont disponibles aussi bien dans les épiceries de quartier, dans les grandes surfaces et les pharmacies. 

Le Maroc a aussi été l’un des premiers à tester les effets sur les cas confirmés, de la chloroquine qui fait débat en France. En avril, le pays a en effet décidé de généraliser la molécule de chloroquine comme traitement du Coronavirus, en l’associant à un antibiotique. En France, le professeur Raoult, célèbre infectiologue, est l’un des rares à prôner l’efficacité du traitement des patients atteints du Covid-19 par les molécules de chloroquine et azithromycine, et ce, dès l’apparition des premiers symptômes du virus.  Peut-être est-ce donc la composition des traitements qui joue sur l’importante différence des statistiques de mortalité entre le territoire marocain et les autres pays touchés (sans oublier les expatriés marocains) ? Bonne initiative, produit miracle ou danger liquide ? Précisons que si la chloroquine semble prouver de son efficacité dans certains cas, l’effet secondaire le plus marquant à son utilisation est la bradycardie (rythme cardiaque très lent). Une de nos sources, travaillant en réanimation dans un hôpital français, précise qu’à Lille par exemple, la chloroquine est utilisée dans certains protocoles, mais est encore soumise à des essais cliniques. Son efficacité n’a pas été prouvée scientifiquement.

Au Maroc toujours, des hangars militaires ont été transformés en hôpitaux de campagne. Les hôpitaux militaires ont eux-mêmes étés réquisitionnés. L’armée s’est préparée  à un éventuel afflux massif de patients. On observe une réelle réorganisation au sein des hôpitaux marocains, mais pas uniquement : Le Dr Chafik El Kettani, anesthésiste-réanimateur, expliquait au micro de LCI qu’une fois les patients guéris cliniquement, ils avaient le choix de rester jusqu’à leur guérison biologique, ou de rejoindre des structures “tampon” .  Celles-ci, principalement des hôtels, ont été mises en place pour faciliter le flux de patients, et veiller au mieux à leur bien-être : en effet, les enceintes tampon sont désinfectées plusieurs fois par jour et les patients reçoivent la visite de médecins garantissant le suivi de leur rémission.

Au-delà du simple apport purement technique et sanitaire que ces structures permettent (le désengorgement des hôpitaux notamment), elles constituent une zone de transit et d’accompagnement pour les malades, avant leur retour chez eux. D’un point de vue social, là encore, le royaume a su brillamment s’adapter : dès le début, confinement strict et couvre-feu ont été imposés par le gouvernement. Et il faut bien avouer que les images de rues (totalement) vides de différentes villes marocaines suscitent une certaine admiration quant au civisme des citoyens marocains. Il faut dire qu’un individu déambulant sans attestation valable n’est pas simplement puni d’une amende, mais risque une mise en garde à vue immédiate.

Le domaine de l’éducation n’a pas été mis de côté dans la gestion de la crise : des cours à distance s’organisent et l’on peut même remarquer une prise en compte des inégalités entre les élèves, puisque certains cours sont même diffusés sur une chaîne publique de télévision.

L’épidémie semble épargner les campagnes, mais la gestion apparemment exemplaire de cette crise sanitaire accentue d’autres inégalités dans les villes marocaines les plus touchées : notamment la situation critique des plus fragiles, réel problème dans les quartiers populaires. Alors, les associations s’activent : des paniers alimentaires sont distribués à domicile. Le gouvernement quant à lui, verse une pension de 1000 dirhams environ (soit une centaine d’euros) aux travailleurs non déclarés.

Selon le Prince Moulay Hicham, politologue, les citoyens peuvent être reconnaissants quant à la gestion de “la crise sanitaire, des mesures de confinement, de la quarantaine, des fonds, et des ressources”. Certes, le Prince n’est peut-être pas totalement objectif, puisqu’il est le cousin germain du Roi, mais on doit reconnaître que le Maroc semble effectivement avoir su faire face aux défis sanitaires, économiques et sociaux liés à la pandémie du Coronavirus,  chiffres à l’appui.

Si le Maroc redoute désormais un été sans touristes, ce pays du Maghreb a su imposer son savoir-être et son savoir-faire, suscitant l’admiration des grandes puissances qui préfèrent danser dans les rues, faire du kayak, boire de la javel* ou attendre l’immunité collective. 

Khalid Ait Taleb, ministre de la Santé, a pourtant appelé les marocains à la vigilance, car il affirme que ‘l’épidémie pourrait redoubler d’intensité’.

Clara Bousquet

*Boire de la javel est fortement déconseillé par la rédaction d’APD Connaissances

Beta Israël, Juifs d’Ethiopie : du Gondar à Israël

Le monde juif est principalement connu comme étant situé autour de la Mer Méditerranée et en Europe de l’Est, toutefois il existe d’autres proches juives hors de ces régions. Le cas des juifs éthiopiens, ou Beta Israël (maison d’Israël) est particulièrement intéressant car leurs origines sont mystérieuses : enfants des juifs accompagnant Salomon dans le Royaume de Saba de qui le dernier empereur Haïlé Sélassié descendrait (théorie datée du XIIe siècle), tribu perdue de Dan disparue pendant la déportation des juifs par les assyriens (théorie du Grand Rabbinat depuis 1973), enfants de la femme couchite de Moïse, ou tribus juives venues d’Arabie, les théories fleurissent mais aucune n’apparaît totalement vérifiée. Une chose est sûre, c’est que leur pratique du judaïsme paraît très ancienne car précède l’avènement du judaïsme rabbinique. En effet, ils ignoraient les fêtes de Pourim, Simhat Torah, Hannoucah, le Talmud ne faisait pas partie de leur littérature religieuse et l’étoile de David ne représentait pas leur communauté. En revanche, ils fêtaient la Pâque, Yom Kippour et Rosh haShana et certains rites anciens étaient conservés comme le sacrifice de l’agneau pascal. Toutefois, ils se distinguaient des autres juifs par leurs pratiques de pureté strictes (éloignement des femmes pendant les menstruations ou après la naissance d’un enfant, et éloignement après un contact avec un non juif). De plus, les juifs éthiopiens étaient dirigés par un clergé présidé par le telleq kahen (grand prêtre), aidé de qes (prêtre), et assistés par les däbtärä (clercs non prêtres). Les cérémonies se faisaient au sein des masged, et leurs livres du Pentateuque était rédigés en guèze, non pas en hébreu. 

Les Beta Israël constituent un groupe juif particulier qui s’éloigne de l’homogénéité que l’on trouve chez les séfarades, ashkénazes et mizrahis. Leur destin n’a pas totalement été le même non plus au travers de l’Histoire car si les autres juifs ont été très souvent persécutés et soumis aux différents peuples, les juifs éthiopiens ont su s’affirmer comme une nation à part entière en Éthiopie avant de tomber dans l’oubli jusqu’à ce que Jérusalem les rappelle. 

L’éclat du royaume juif des Monts Semien

330-1270

Les récits concernant les juifs d’Éthiopie font remonter leur indépendance au IVe siècle de notre ère, rendant compte de l’établissement de la dynastie de Gédéon dans les montagnes du nord, descendante du grand prêtre Sadoq, notamment par son fils Azaria ayant suivi Ménélik ordonné roi d’Abyssinie, fils de Makéda la Reine de Saba et Salomon le roi d’Israël. Le roi Phinéas aurait proclamé l’indépendance des juifs d’Éthiopie pour concurrencer Ezana d’Éthiopie, déclarant le christianisme comme religion officielle autour de l’an 330. Dès lors, le royaume d’Axoum, chrétien, et le royaume juif étaient en guerre constante, mais aucun des deux n’a réussi à anéantir l’ennemi. 

C’est au IXe siècle qu’Axoum a lancé une guerre écrasant les Beta Israël et assassinant le roi Gédéon IV. Ce n’était pourtant pas la fin du royaume juif puisque la fille unique de Gédéon IV, Judith (Yodit) prit le pouvoir et tenta de venger son père en s’alliant avec les peuples agäw, païens. Avec une forte armée, Judith s’empara de la capitale d’Axoum, la rasa en 960, et fit assassiner tous les princes héritiers du royaume chrétien. À la suite de cette victoire, Judith devint impératrice et les agäw lui prêtèrent allégeance en se convertissant au judaïsme. 

Portrait présumé de l’impératrice Judith

L’âge d’or des Beta Israël commença. Les monarques entreprirent une politique d’homogénéisation de la population avec la conversion des élites au judaïsme et la soumission des chrétiens du royaume. L’empire juif était adepte de raids et pillages sur les royaumes voisins emportant avec eux trésors et esclaves pour s’assurer une crainte et une soumission de leur part. Il fut brièvement mentionné dans les récits de voyageurs comme Benjamin de Tudela, mais surtout Eldad Dani qui l’aurait visité et vanté la richesse du pays au XIIe siècle. 

La chute du royaume juif dans l’oubli

1270-1627

En 1270, Tasfa Iyasus se fait couronner dans le royaume éthiopien ce qui sonne le glas du royaume des Beta Israël. En effet, ce nouveau roi se réclame descendant d’un seul prince ayant réussi à s’échapper du massacre de la famille royale ordonné par Judith et restaure la dynastie Salomonide. Au début du XIVe siècle, l’Éthiopie s’étend vers le sud et encercle le royaume juif ce qui aboutit un siècle plus tard au grignotement des territoires des Beta Israël. Sur ces terres conquises, le roi Yeshaq (1414-1429) ordonna que les juifs deviennent falasi (vagabonds, d’où Falasha autre nom des Beta Israël), interdits d’être propriétaires : soit ils devenaient chrétiens, soit ils devenaient esclaves des chrétiens. Les incursions de l’Empire d’Éthiopie dans le royaume juif étaient incessantes et aboutissaient à des batailles et des massacres de juifs, toutefois les Beta Israël réussissaient parfois à vaincre les éthiopiens. 

Au XVIe siècle, l’Éthiopie était en conflit avec le sultanat musulman d’Adal (Djibouti et Somalie actuels), et le roi juif Yoram tenta de s’accorder les faveurs de chaque camp en passant des alliances selon l’avancée de la guerre. Mécontent, l’empereur Gelawdewos (1540-1559) le fit assassiner lui et la famille royale. La dernière relique du royaume juif se trouvait dans les montagnes Semien, imprenables pour les armées éthiopiennes.

Les monts Semien, dernière poche souveraine des Beta Israël

Les derniers rois combattirent tant bien que mal l’Empire d’Éthiopie sans jamais le vaincre. Le coup de grâce fut porté par l’empereur Malak Sagad Ier (1563-1597) qui assiégea le royaume sans relâche et parvint à exécuter le roi Goshen. À la suite de cet évènement, les derniers nobles juifs qui subsistaient organisèrent un suicide de masse pour échapper à l’esclavage. La résistance ne fut brisée qu’en 1627, après des années de combat où la littérature juive médiévale en guèze fut détruite, tout comme les châteaux et masged. Les juifs furent réduits en esclavage.

La réunion avec le monde juif en terre d’Israël

Ce n’est qu’au XIXe siècle que des missionnaires protestants redécouvrirent les juifs qu’ils tentèrent de convertir. Cette redécouverte par l’Occident provoque la réaction de l’Alliance Israélite Universelle qui les reconnut comme juifs tant les Beta Israël que les Falash Mura (les juifs nouvellement convertis au protestantisme). Toutefois, la question de leur judéité a été oubliée au gré des évènements de la fin du XIXe siècle en Europe, et deux tiers de la population juive a été décimée durant la période de 1888 à 1892 appelée Kefu qän, où sévirent des famines et des épidémies en Éthiopie. C’est sous l’égide de Yaacov Faitlovitch au début du XXe siècle que de réels contacts s’établissent entre les Beta Israël et les juifs européens : le but était de gommer les différences et les faire devenir juifs orthodoxes pour réaffirmer leur judéité. L’émergence d’une petite élite juive éthiopienne permit l’introduction des fêtes rabbiniques, de l’hébreu et de l’étoile de David au sein des Beta Israël. Cependant, à la création de l’État d’Israël, leur judéité n’a pas été reconnue et ils ne purent faire valoir leur droit au retour. Ce n’est qu’en 1973 que le Grand Rabbinat de Jérusalem les qualifia de descendants de la Tribu de Dan, disparue sous la déportation des juifs par Nabuchodonosor en -587. Cependant, sous le régime du Derg à partir de 1974, l’Éthiopie se positionna contre Israël et devint hostile envers la religion, ce qui empêcha les Beta Israël de faire valoir leur droit à émigrer pour la Terre sainte. Toutefois, la redistribution des terres permis d’abolir l’esclavage des juifs qui redevinrent propriétaires, ce qui provoqua des massacres à leur encontre. 

La grande famine de 1984-1985 touchant l’Éthiopie amena de nombreux éthiopiens, dont la quasi-totalité des juifs, à fuir le régime du Derg et se réfugier au Soudan. De là, Israël autorisa deux opérations visant à rapatrier les juifs éthiopiens de novembre 1984 à janvier 1985 par les opérations Moïse et Reine de Saba. La dernière opération de rapatriement se fit en 1991 avec l’opération Salomon. 

Juifs éthiopiens célébrant le Sigd à Jérusalem, 2018

Mais, leur intégration dans la société israélienne fut difficile : 20% des nouveaux arrivants en 1985 furent hospitalisés, beaucoup moururent à la suite du trajet, et on comptait jusqu’à douze suicides de juifs éthiopiens liés à la difficulté d’adaptation à un pays urbain pour une population traditionnellement rurale, à une nouvelle langue et à qui se heurtaient le racisme, l’incessante remise en question de la judéité. En conséquence, plusieurs controverses surgirent comme la stérilisation forcée des femmes ou les circoncisions forcées sur les hommes dès leur arrivée. Bien qu’elle soit toujours une communauté défavorisée en Israël, certaines autorités juives ont tenté de faire accepter aux autres l’existence de juifs noirs et de favoriser leur éducation comme le rabbin Ovadiah Yosef, mais le service militaire a aussi permis aux générations d’éthiopiens nés en Israël de mieux s’intégrer à la société israélienne, aboutissant à l’arrivée de juifs éthiopiens à l’avant de la scène, notamment avec l’entrée en politique de certains Beta Israël, ou bien l’élection de Yityish Aynaw, première juive éthiopienne devenue Miss Israël en février 2013. 

Augustin Théodore Pinel de la Rotte Morel ኦግስቲን ቴዎድሮስ ድብሲ

Hirak et Thawra 2019 : mouvements de contestation ou révolution ?

Cette année, les fêtes d’indépendance algérienne et libanaise ont été célébrées en pleine contestation politique. Le 1er novembre tombait ironiquement un vendredi, jour de manifestation du Hirak (mouvement algérien) depuis le 22 février dernier. Les manifestants étaient nombreux, massivement réunis devant la Grande Poste devenue lieu symbolique de la révolte, à la conquête d’une nouvelle indépendance. Le 22 novembre à Beyrouth, dans un contexte de Thawra (révolution), ils étaient tout aussi nombreux, vêtus de blanc et de drapeaux libanais fêtant l’indépendance du Liban en espérant celle des Libanais. 

Dans ces deux pays, un mouvement d’ampleur a vu le jour s’opposant à la classe politique en place et dénonçant les conditions de vie. On parle de « sursaut national », d’ « insurrection », de « mouvement de contestation » et même de « révolution ».

Comparaison du Hirak et de la Thawra 

Que ce soit la taxe WhatsApp (une de plus) ou la candidature à un Vème mandat d’un président fantôme, ces annonces ont mis le feu aux poudres et ont été les détonateurs d’une contestation globale du système. C’est d’abord, la situation économique qui est complètement rejetée par les manifestants des deux pays. L’Algérie, « malade de son pétrole », vit une profonde instabilité économique. Le pétrole représente 1/4 du PIB algérien, soit 95% des exportations. En d’autres termes, l’économie algérienne en dépend : c’est une économie de rente. Toutefois, la production de pétrole a baissé ces dernières années par manque d’investissement alors que la population, elle, a fortement augmenté. Les emplois se font de plus en plus rares et les moins de 25 ans représentent 45% des sans-emplois.  Le Liban connaît aussi une crise économique sans précédent. Avec une dette de 150% de son PIB, le Liban est au bord de la faillite, de l’effondrement économique. Aujourd’hui, plus d’1/4 de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté. Les Libanais dénoncent aujourd’hui la cherté de la vie dans un pays où la corruption est partout. L’exemple le plus cité est l’électricité : depuis la fin de la guerre civile, un foyer doit payer une facture d’électricité supplémentaire pour avoir de l’électricité toute la journée (générateur).  

Pour les deux cas, on note une opposition à un système économique défaillant et ses conséquences sur le quotidien des citoyens. Ce ras-le-bol est tel qu’il dépasse les frontières. Les diasporas algériennes et libanaises manifestent, elles aussi, partout dans le monde (France, Etats-Unis, Angleterre, Canada…). Dans les deux cas : elle représente surtout l’élite qui, après avoir étudié, a quitté son pays d’origine faute de perspective d’avenir. Peut-on qualifier ces « sursauts nationaux » de révolutionnaires dans le sens où on assiste à un réveil citoyen, un rejet d’une situation qu’ils subissent depuis trop longtemps ?

C’est justement cette spontanéité des mouvements qui est souligné dans les médias. Peu importe l’issue des évènements, les dates du 22 février et du 17 octobre 2019 resteront historiques en Algérie et au Liban. Pour les deux cas, personne n’a vu venir ces manifestations et n’aurait pu prévoir cette ampleur. Non pas que la situation économique se soit dégradée du jour au lendemain pour les deux pays mais plutôt parce que chaque citoyen affrontait les problèmes du quotidien de façon solitaire. C’est presque comme si on avait intériorisé l’irréversibilité de la situation. Les 22 février et 17 octobre 2019, les peuples algérien et libanais ont repris confiance en eux : la société civile a été atomisée mais est en train de renaître.

Pour autant, aux questions : est-ce qu’un fond de contestation était déjà présent ?  Est-ce que le Hirak et la Thawra n’ont fait que saisir la fenêtre d’opportunité qui s’offraient à eux pour éclore ? On ne peut répondre simplement négativement en citant la spontanéité du mouvement. Selon El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie à l’Université Paris Dauphine, la contestation algérienne est présente depuis longtemps. Dès l’annonce d’Abdelaziz Bouteflika de briguer à un IVe mandat en 2014, de vives oppositions étaient perceptibles (réflexions, manifestations) mais le désastre économique n’était pas le même et Bouteflika a été réélu. Pour le cas du Liban, Dominique Eddé, romancière libanaise, décrit la taxe WhatsApp comme la goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà plein. Ce sursaut national intervient dans une longue série de « ras-le-bol ». On peut d’ailleurs citer l’année 2015 qui a vu les prémices de manifestations lors de la crise des déchets.

Le fait marquant des mouvements algériens et libanais est le caractère pacifique des manifestations. Détail notable : pour la première fois en Algérie ou au Liban, les citoyens descendent dans les rues en tant qu’algérien ou libanais. En effet, l’Algérie est marquée par de nombreuses querelles régionalistes (Kabyles, Chaouis…) et le Liban est le pays aux 18 communautés religieuses, où confession et politique sont intrinsèquement liés. Libanais et Algériens sortent donc manifester sans drapeaux régionalistes ou confessionnels comme un seul peuple : loin des divisions avec des revendications communes. Pour autant, des dissensions ont pu se faire ressentir au Liban tant l’attachement confessionnel est lié à la politique. Ce fut le cas lorsque des opposants au Hezbollah se heurtèrent à ses partisans après avoir scandé des slogans contre leur leader Nasrallah. Ce confessionnalisme et cette influence directe de la religion dans toutes les strates de la société, qui sont pourtant rejetés par les manifestants peuvent-ils déstabiliser le mouvement libanais ? Sont-ils si intériorisés qu’ils peuvent menacer l’unicité du peuple et/ou mettre à mal l’aboutissement de ce mouvement de contestation en une révolution ? 

En plus d’appartenir à diverses origines régionales ou confessions, les manifestants sont issus de différentes tranches d’âges : enfants, étudiants, retraités. Mais il est important de noter le rôle clé de la jeunesse dans les deux mouvements. En effet, c’est parce qu’ils représentent l’avenir du pays qu’ils sont si mobilisés. En Algérie comme au Liban, ils représentent une frange de la population qui n’a connu que le pouvoir en place légitimé par son rôle dans la guerre civile. Abdelaziz Bouteflika, président depuis 1999, incarnait lors de son élection la fin de la guerre civile et l’espoir.  Pour le cas libanais aussi, les leaders politiques ont tous été chefs de guerres pendant la guerre civile (comme le Général Aoun). Ils se sont auto-amnistiés pour accéder au pouvoir en jouant sur la protection du confessionnalisme qui serait le seul vecteur de la paix. En fait, on assistait au sortir de la guerre civile libanaise à une alliance de chefs de guerre et d’élites financières qui ont pris le pouvoir et se sont « partagés le gâteau » en ruinant le pays et se « nourrissant dessus ». Dans les cas algériens et libanais, le pouvoir est incarné par des anciens chefs de guerre jouant la carte de la crainte du retour à la guerre civile pour justifier leur position.  On a donc une classe politique qui n’a pas évolué depuis la fin de la guerre civile. A l’heure où ils sont complètement rejetés par leur peuple, pourquoi cet argument n’appuie plus leur légitimité ? Ces nouvelles générations algérienne et libanaise n’ont connu que les mêmes têtes au pouvoir, justifiant ce dernier par leur rôle dans la guerre civile. Mais cette jeunesse qui occupe les centres d’Alger ou de Beyrouth n’a pas connu la guerre civile donc ne peut y être aussi sensible que leurs parents. Il est important de souligner que ni le Liban ni l’Algérie n’a envie de revivre cette guerre civile qui fait l’objet de traumatismes même pour ceux qui ne l’ont pas vécue (leurs parents l’ont vécue et véhiculent l’idée d’un « plus jamais ça »).

Mais quelles sont les réactions du pouvoir face à ces mouvements inédits ? Il y a tout de même des réponses prouvant que la surdité du pouvoir n’est que partielle. Toutefois, elle l’est. En Algérie, le 03 mars 2019, Bouteflika annonce son retrait de la vie politique une fois que la nouvelle République serait mise en place, pensant ainsi calmer le peuple. Bien entendu, cette réponse n’a pas convaincu les Algériens qui promettent de rester dans la rue et de continuer à manifester. Désormais, on veut le démantèlement du système au pouvoir et l’annulation de toute élection présidentielle qui ne vise qu’à le régénérer.  L’exemple le plus récent est l’élection présidentielle du 12 décembre 2019, complètement contestée, qui a mis au pouvoir l’ancien premier ministre algérien Abdelmadjid Tebboune. Au Liban, la taxe WhatsApp a été annulée peu de temps après son annonce puis, le 29 octobre 2019, le Premier Ministre Saad Hariri démissionne. Une nouvelle fois, la colère des manifestants n’a pas cédé à ses semblants de réponses puisqu’ils sont à la recherche de changement concret. La démission de Bouteflika et de Hariri, d’accord, mais pour quoi ensuite ? Nous pouvons même noter un regain de colère chez les manifestants à plusieurs moments : feuille de route de Saad Hariri, proposition d’un nouveau Premier ministre Mohammad Safadi, intervention de Michel Aoun invitant les mécontents à immigrer… Ces interventions ont été interprétées comme une forme de mépris : un détournement de cette colère populaire qui a pris de court les élites politiques.

Autre point commun des deux mouvements de contestation : le refus des ingérences étrangères. Le Liban, « Etat-tampon », est sujet à un désir évident d’intervention de la part des grandes puissances. En témoigne la position états-unienne anti-Iran et son aide financière à l’armée libanaise, par crainte d’un avènement du Hezbollah dans ce mouvement. En Algérie, c’est le rôle des puissances occidentales qui est dénoncé à travers de slogans tels que « Cher USA et CO, l’Algérie, ce n’est pas vos affaires » ou encore « Macron, occupe-toi plutôt de tes gilets jaunes ».

Thawra et Hirak : comme un air de Printemps Arabes ? 

Que ce soit pour l’Algérie ou pour le Liban, les comparaisons avec les Printemps Arabes de 2011 ont fleuri, soulignant ainsi leur aspect révolutionnaire. Algérie, Soudan, Liban, Irak, Iran, il semblerait que les Printemps Arabes aient repris leur souffle en 2019. En 2011, l’Algérie avait déjà connu des mouvements de contestation, principalement en opposition au coût de la vie. Cependant, ils n’ont pas pris une grande ampleur et peu de changements sont apparus depuis. 

En Algérie et au Liban, les rues ont été prises d’assaut pour une revendication de droits élémentaires et ont surpris le pouvoir en place. Certains slogans ont été repris des Printemps arabes de 2011 : « Bouteflika dégage » (en référence à « Ben Ali dégage ») ou encore « Le peuple veut la chute du régime ». L’influence des réseaux sociaux est également à souligner : comme en 2011, ils sont des outils de mobilisation privilégiés pour les jeunes à l’initiative du mouvement. Twitter, Facebook, Instagram… permettent d’organiser les contestations.

Bien que l’avenir soit flou et incertain, un des acquis remarquables de ces deux mouvements est le poids du peuple. En Algérie comme au Liban, si un nouveau gouvernement parvient à être formé, il saura, dès son accession au pouvoir, qu’il n’a pas les mains libres ! Qui que soient les successeurs d’Abdelaziz Bouteflika ou de Saad Hariri, les mouvements de contestation ont pris une ampleur telle, que les nouveaux dirigeants seront dans l’incapacité d’ignorer cette dimension de la rue.


Anaïs Chetara

États-Unis et Talibans : un conflit qui perdure

À l’occasion du tragique anniversaire des attentats survenus le 11 septembre 2001 à New York et au Pentagone, il convient de s’attarder sur les relations bilatérales entre les deux camps. L’histoire belliqueuse qui lie les États-Unis et les Talibans depuis de nombreuses années ne donne aucune perspective de désescalade des tensions. Pourtant, le processus de paix enclenché à Doha en 2018 laissait entrevoir une issue rimant avec détente. Les thématiques politiques et stratégiques cristallisent les rivalités, que ce soit entre les deux parties ou même parmi les Républicains. Pour prendre la mesure des récents événements, retour sur les causes historiques de discorde qui expliquent cet imbroglio.

Les Talibans, un mouvement fondamentaliste né au cœur de la Guerre Froide

Le contexte géopolitique a été un facteur proéminent dans la formation des Talibans. Pour bien le comprendre, il faut remonter en 1979. Cette année-là, l’Afghanistan est le théâtre de dissensions entre les deux superpuissances américaines et soviétiques. Le régime de Kaboul s’avère être communiste et constitue un allié rattachable au bloc de l’Est. Du côté des États-Unis, ces derniers sont évidemment hostiles au pouvoir en place dans la continuité de la doctrine Truman. Il s’agit d’endiguer le communisme. De ce fait, ils soutiennent les rebelles moudjahidines djihadistes pour contrecarrer les plans soviétiques et maintenir leur emprise au Moyen-Orient. Ainsi, l’URSS envahit l’Afghanistan le 25 décembre 1979. Cet événement marque le prologue d’une guerre qui ne s’achèvera que dix ans plus tard, en 1989.

C’est dans ce climat mouvementé que se forment des mouvements de pensées dans les universités théologiques musulmanes pakistanaises appelées les madrasas. Parmi les étudiants afghans, certains adhèrent au parti islamique Pakistanais Jamat-e Ulema-e Islam. La doctrine liée à la réislamisation des mœurs est omniprésente sur fond de ressentiment envers l’Occident. En effet, une partie de la population ne trouvait pas son compte, que ce soit par rapport à l’URSS ou aux américains. Le mode de pensée taliban exclue d’abord la sphère politique de ses préoccupations en se cantonnant aux sujets de la vie quotidienne.

Les années 1990-2000, un tournant politique


Dès 1994, les Talibans reçoivent le soutien du gouvernement Pakistanais étant donné leur proximité idéologique. Par conséquent, ils deviennent une entité politique à part entière et reçoivent notamment des fonds du gouvernement voisin. Forts de cette ascension, ils prennent le contrôle de Kaboul en 1996 et assoient indubitablement leur autorité sur un pays qui ne peut que constater leur ascension. De plus, les liens étroits et officieux qu’entretenait Oussama Ben Laden avec l’organisation posaient problème dans la mesure où il affirmait ostensiblement son hostilité au pays de l’Oncle Sam. L’ingérence des Talibans avec Al-Qaïda entrait alors au cœur des préoccupations américaines qui ont durci leur politique dans cette région. Les attentats visant l’ambassade américaine en Tanzanie et au Kenya en 1998 et surtout le drame du World Trade Center poussent les États-Unis à intervenir au Moyen-Orient dès 2001 sous le mandat de Georges W. Bush pour combattre le terrorisme Islamique. Les Talibans étant visés dans cette lutte inscrite dans la politique étrangère américaine, les relations bilatérales entrent définitivement dans l’ère du conflit au rythme des bombardements et autres opérations militaires.

Une volonté de trouver un accord de paix

Depuis janvier 2018, un processus de paix a été lancé entre les deux parties. En effet, en janvier 2018 à Doha, Américains et Talibans se sont mis d’accord sur un plan de paix afin de sortir de l’impasse afghane, dix-huit ans après avoir tenté de chasser les talibans et Al-Qaida du territoire au lendemain des attentats du 11 septembre. Dans ce processus, les États-Unis devaient donner leur feu vert à un retrait progressif des 14 000 soldats américains. Les Talibans en contrepartie, devaient éviter que leur territoire ne se transforme en un laboratoire d’organisation d’attaques terroristes. Ces derniers devaient également participer à des pourparlers de réconciliation inter-afghans. La signature devait avoir lieu à Camp David un lieu hautement symbolique pour la diplomatie américaine et à une date historique : autour du 11 septembre. L’émissaire américain Zalmay Khalilzad, annonçait même être proche d’un accord de principe.

Mais les récents attentats orchestrés à Kaboul (10 morts) et partout ailleurs dans le pays par les Talibans, ont amené le président américain à rompre toutes négociations avec l’organisation qu’il juge « incapable de négocier en vue d’un accord définitif ». Ces violences n’ont jamais cessé d’augmenter durant ces 10 mois de négociations et les Talibans ont toujours rejeté un cessez-le-feu avec le gouvernement du président afghan Ashraf Ghani. Ces derniers refusent également que les États-Unis maintiennent quelques milliers d’hommes sur le terrain pour la lutte anti-terroriste. De quoi rendre incertaine une issue qui semblait pourtant favorable à une sortie pacifique.

Des négociations au point mort ?

« J’ai décommandé cette réunion et annulé le processus de paix » a martelé Donald Trump lundi 9 septembre en raison des récents attentats survenus à Kaboul qui ont fait dix morts, dont un soldat américain. Ces attaques revendiquées par les Talibans rendent évidemment fragile les futurs accords qui devaient être signés à Camp David. D’autant plus que les Talibans n’ont pas tardé à réagir à propos de cette décision à coup de menaces virulentes : « Nous avions deux façons d’en finir avec l’occupation de l’Afghanistan, celle du djihad et des combats, et celle des pourparlers et des négociations. Si Trump veut arrêter les discussions, nous emprunterons le premier chemin et ils le regretteront bientôt » a menacé un porte-parole des Talibans, Zabihullah Mujahid. Avant que les Talibans ne renchérissent : « l’Amérique souffrira plus que tout autre, sa crédibilité sera entamée…ses pertes humaines et financières vont augmenter… »

Le porte-parole des Talibans, Mohammad Abbas Stanikzai

Même si le président américain a annoncé que les négociations étaient « terminées pour de bon », il est tout à fait envisageable que Washington négocie à nouveau avec les Talibans pour mettre fin à un conflit chronophage.

Le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, croit lui aussi à la reprise des pourparlers à condition que les insurgés « changent d’attitude » et « confirment les engagements qu’ils avaient pris ».

Milan Busignies et Adrien Chapiron

Istanbul : Erdogan et l’AKP bousculés

« Remporter Istanbul, c’est aussi remporter la Turquie », affirmait y a quelques mois le président de la République Turque Recep Tayyip Erdogan. Au-delà de son prestige historique, la ville concentre aujourd’hui un tiers de la richesse nationale et 20% de la population du pays. L’élection de son maire n’est donc pas anodine et a souvent pesé dans la situation politique turque.

Un scrutin mouvementé
L’élection municipale d’Istanbul a soulevé bon nombre d’enjeux après un scrutin tumultueux. Le premier acte de cette saga électorale commence le 31 mars dernier lorsqu’à la suite d’une campagne dynamique et réussie, Ekrem Imamoglu, candidat du CHP (Parti républicain du peuple, principal parti d’opposition) coiffe sur la ligne Binali Yildirim, le candidat de l’AKP (Parti de la justice et du développement, au pouvoir avec Erdogan). Seulement 13 000 voix les séparent alors. Mais deux jours plus tard, la Haute commission électorale dénonce des « fraudes » et provoque un nouveau scrutin prévu pour le 23 juin. L’influence du pouvoir présidentiel est certaine et déclenche un tollé de réactions tant en Turquie qu’à l’international.

Mais le retour de bâton est sévère pour l’AKP : le 23 juin la sanction tombe et Imamoglu est (ré)élu cette fois-ci avec plus de 800 000 voix d’avance (54 % contre 45 pour Yildirim). De nombreux électeurs ont été déçus de l’attitude de l’AKP suite au premier scrutin ; ce manque d’honnêteté, de transparence a encouragé à un « vote sanction » envers l’AKP lors du second scrutin en juin.

La victoire du CHP à Istanbul finit par être acceptée et reconnue par le président.

Le CHP est aujourd’hui le principal (voire l’unique) rival de l’AKP. De centre-gauche à tendance kémaliste, il a tout d’abord bénéficié à Istanbul de l’électorat kurde du fait de l’absence de candidat du HDP (Parti démocratique des peuples, pro-Kurde) à ces élections. Ensuite, il a réussi à nouer une alliance avec Le Bon Parti (de centre-droit nationaliste mais républicain et laïc). Ce regroupement hétéroclite amène le chercheur en sciences politiques Max-Valentin Robert à parler de « dynamique de front » contre l’AKP.

Le parti d’Erdogan, islamo-conservateur, s’est allié avec le MHP (Parti d’action nationaliste, d’extrême-droite). Pour Max-Valentin Robert, c’est à la fois une opportunité de récupérer une partie de l’électorat de droite nationaliste mais aussi un handicap car le MHP a su parvenir à agrandir son pouvoir dans l’alliance jusqu’à influencer la campagne de l’AKP, la rendant moins dynamique.

Source : Flickr / Le président Erdogan vote le 31 mars lors du premier scrutin à Istanbul


Fin d’Erdogan, fin de l’autoritarisme ?
La dimension hautement symbolique de cette victoire lui donne un goût particulier. En effet, durant les années 1990, Erdogan a effectué ses débuts en politique en tant que maire d’Istanbul avant d’être premier ministre et président. Un chemin qui pourrait inspirer Imamoglu et que de nombreux observateurs le voit emprunter. Faut-il pour autant déchoir Erdogan du pouvoir qu’il occupe depuis 2002 ?

La Turquie est actuellement marquée par une récession économique lourde ; la livre turque a perdu 50 % de sa valeur depuis 2018. A cela il faut ajouter l’importante restriction de libertés depuis le coup d’État manqué de juillet 2016, la réforme constitutionnelle de 2017 à la suite de laquelle la Turquie devient un régime présidentiel et n’est plus un régime parlementaire (donnant de facto davantage de pouvoir au président), et les soupçons de corruption qui pèse sur l’AKP.

Cette situation tendue chahute les rangs même du parti conservateur, notamment avec Ahmet Davutoglu (ancien premier ministre d’Erdogan) qui serait susceptible de créer un nouveau parti.

Si l’AKP est en difficulté, encore faut-il que le CHP soit capable de le dominer pour des scrutins nationaux. Et c’est là le problème, le CHP a aggloméré plusieurs tendances politiques parfois opposées grâce à une élection locale avec moins d’enjeux qu’une élection nationale. Pour Max-Valentin Robert, « le succès électoral d’Ekrem Imamoglu est le fruit d’une offre partisane relativement exceptionnelle et d’un contexte de polarisation dont il a bénéficié. » Et de continuer, « cette élection stambouliote est relativement exceptionnelle pour que cette expérience puisse se réitérer à un échelon national », affirme-t-il.

De plus, le vote CHP se caractérisait davantage comme un vote anti-AKP, voire anti-Erdogan. Si elle veut convaincre et conquérir les plus hauts postes à responsabilité nationale « il faut que cette coalition d’opposition est un autre sens que d’être dans l’opposition et puisse se structurer davantage » déclare Camille Lafrance, journaliste en Turquie.

L’AKP n’est pas mort, loin de là. Plusieurs subterfuges ont déjà été trouvés, comme par exemple le renforcement du pouvoir du conseil municipal dans lequel l’AKP est majoritaire.

Max-Valentin Robert considère également que le parti d’Erdogan peut se servir de cette élection pour assurer sa légitimité démocratique. En reconnaissant comme vainqueur Ekrem Imamoglu, Erdogan souhaite montrer que la Turquie est bien une démocratie qui respecte le pluralisme, écartant alors toute accusation d’autoritarisme. C’est aussi l’occasion d’adopter une stratégie électorale qui peut être payante à une échelle nationale : « Paradoxalement, l’AKP peut se servir aussi de cette défaite aux municipales pour intensifier une sorte de clivage qu’il y aurait entre une Turquie urbaine, cosmopolite, mondialisée et une Turquie populaire, anatolienne, religieuse », atteste Max-Valentin Robert.

Istanbul a voulu montrer son désaccord profond avec l’attitude politique du président Erdogan. Cependant, ce phénomène reste cantonné aux grandes villes (c’est également le cas d’Ankara, la capitale). Néanmoins, la route reste encore longue jusqu’aux élections présidentielles de 2023.

Léon Scheid

Retour sur la révolution soudanaise

Le 11 avril dernier a eu lieu un tournant décisif pour l’Histoire du Soudan : la destitution du président Omar El Béchir (au pouvoir depuis plus de 30 ans) par un coup d’état orchestré par l’armée. Ce départ est avant tout le résultat de mois de manifestations acharnées tenues par le peuple. On peut se demander plusieurs choses : Quelles sont les raisons de cette fougue et de ce début de révolution ? Pourquoi le président avait facilement été déstabilisé ? Comment les manifestants ont-ils pu tenir une pression aussi forte sur l’Etat ? Et maintenant, qu’en est-il ?

Tout a commencé le 19 décembre 2018 en raison du taux d’inflation de 72.98% causant une suppression d’une subvention vitale et faisant de ce fait tripler le prix du pain (passant d’une à trois livres soudanaises, l’équivalent de 2 à 6 centimes). Le fait de ne plus pouvoir accéder à ce produit de première nécessité a déclenché des vagues de manifestations quotidiennes. Tout ceci est non sans peine puisqu’une trentaine de personnes ont été tuées par les forces de sécurité en l’espace d’un mois selon Amnesty International.


Omar El Béchir, un homme seul face à son pays.

Le 1er janvier 2019, l’ex-président a prononcé un discours à l’occasion du 63ème anniversaire de l’indépendance du Soudan dans lequel il déclare « être confiant dans la capacité à surmonter les défis économiques », répondant au parti de l’opposition ayant exprimé plus tôt le même jour que « Le régime de Béchir n’est pas en mesure de surmonter la crise, en raison de son isolement politique, économique, régional et international » et qu’il serait nécessaire de passer à un « gouvernement de transition […] qui convoquerait des élections pour rétablir la démocratie et les libertés publiques ».

Avant d’être destitué de force, le président refusait de céder et était appuyé par l’armée. L’ancien militaire a néanmoins été privé de son pouvoir par l’armée après 5 mois de contestations, le 11 avril 2019, date désormais historique pour le pays.

La pression pesait déjà énormément sur lui pour plusieurs motifs : accusé par la Cour Pénale Internationale de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre dans le cadre de la guerre du Darfour, il est emprisonné dès lors qu’il n’est plus président.

L’armée n’a jamais rejoint le mouvement de contestation mais s’est positionné par le coup d’état. Les militaires comptent garantir la transition du pouvoir.

Mobilisation et engagement d’un peuple uni et soudé.

Pour se faire entendre, le peuple soudanais s’est réuni pour marcher dans les rues de Khartoum, la capitale, durant 5 mois. Ce rendez-vous quasi quotidien a eu un impact très influent sur les décisions de l’Etat, mais aussi sur l’économie. En effet, l’inflation d’environ 73% en décembre a chuté pour atteindre les 43.45% en seulement un mois. 

Des milliers de personnes se rassemblaient devant le Quartier Général de l’armée pour faire pression. Ces manifestations et sit-in, initialement en réaction face à la hausse du prix du pain, profitent aussi à lutter pour rétablir la part des richesses : Ces dernières années la bourgeoisie s’est enrichit aux dépens du peuple pour lequel la pauvreté n’a fait que croître.

Manifestants protestant devant le quartier général de l’armée avec des militaires. Source : AFP

Durant ces manifestations, l’art s’est aussi invité au mouvement, permettant aux militants de se lier davantage. La musique a été utilisée de plusieurs manières et pour différentes raisons : Chants et instruments ont su se mêler dans le but de lutter, revendiquer leurs demandes ou encore pour fêter le départ d’El Béchir. La musique et l’entrain l’accompagnant est un symbole de l’union des Soudanais. Ce moyen d’action aura pu être un élan d’espoir et un moteur de contestations redynamisant les troupes. Le soldat jouant du saxophone avec les protestants au milieu de la foule ou les musiciens reprenant des mélodies du chanteur populaire Ibrahim Al-Kashif (chanteur soudanais le plus connu en 1956, année de l’indépendance) resteront des moments forts de ces manifestations.

Capture d’une vidéo postée sur Twitter par @ikushkush.

Le rôle des femmes.

Les femmes ont formé un pilier solide dans ce combat. En effet, elles ont porté leur voix et se sont affirmées en menant des marches ou en chantant. Leur présence est importante étant donné que ce phénomène apparaît dans une région du monde où leurs droits sont réduits. Dans ce contexte progressiste, la présence des femmes redonne du pouvoir car elles portent avec elles un élan d’espoir et par leur implication, elles rendent les mouvements plus dynamiques et vivants. C’est en tout cas l’effet transmis par Alaa Salah, une étudiante devenue le symbole de la révolution soudanaise.

Tout comme Malala Yousafzai au Pakistan ou Ahed Tamimi en Palestine, Alaa Salah devient le symbole féminin de sa cause pour le peuple soudanais. La photo (ci-dessous) prise par Lana Haroun montre la jeune étudiante de 22 ans surélevée au-dessus d’un toit de voiture, entourée par la foule qui l’acclame. La militante est vêtue en tenue traditionnelle blanche et porte des boucles d’oreilles reflétant la lumière. Sa position en hauteur et son index pointé vers le ciel en haranguant la foule symbolisent la puissance du peuple et dévoile un certain courage redonnant espoir aux Soudanais. L’image suggère la paix, l’espoir d’un bel avenir et apparaît comme un appel à la liberté.

Ces éléments traduisent un combat unisexe puisque tout le monde y est le bienvenu et à l’esprit intergénérationnel puisque les jeunes vêtissent des tenues traditionnelles ou chantent des chants populaires convenant plutôt à la génération plus âgée.

Photo prise par Lana Haroun en Avril 2019.


Et aujourd’hui, qu’en est-il ?

Le 03 Juin, dernier jour du Ramadan, a eu lieu un massacre au cœur de Khartoum lors d’une manifestation. Aucun média ni journal télévisé ne pouvait accéder à la capitale mais les manifestants ont pu filmer les faits depuis leurs téléphones. La BBC a pu récolter des vidéos prises en ce jour (on en compte plus de 300) et faire une investigation afin d’établir un bilan recensant le nombre de personnes atteintes par le massacre.

Le massacre n’a pas été organisé par l’armée soudanaise mais par le FSR (Force de Soutien Rapide) qui est un groupe paramilitaire, issu des milices janjawid (accusées de massacres au Darfour). Celui-ci a été commandé par Hemidti soit Mohamed Hamdan Dogolo, considéré comme le chef de l’armée soudanaise depuis le départ d’El-Béchir. Le bilan de la BBC comprend deux témoignages d’hommes du FSR dans lesquels on apprend que la prise de Khartoum et le massacre était prévu depuis la moitié du mois de Ramadan et que les instructions étaient déjà données depuis le 20 Mai.

Une centaine de personnes ont été tuées et jetées dans le Nil. Certains manifestants affirment avoir vu des personnes tuées remonter à la surface avec des pierres liées à leurs pieds (images apparaissant encore une fois dans le bilan de la BBC). Quelques jours après ce jour sanglant, les médecins ont comptabilisé 128 morts, sans compter le nombre d’enfants morts ayant été retrouvés mais non identifiés.

Le plan pour chasser les manifestants de Khartoum et faire régner la peur a été un échec car même un mois après le massacre, les Soudanais continuent de protester à travers tout le pays, malgré les attaques du FSR. De plus, depuis début Juillet, les dirigeants de l’armée ont repris le pouvoir et ont décidé de créer un nouveau gouvernement afin de répartir le pouvoir avec le peuple et permettre des élections démocratiques.

En parallèle à la situation du Soudan, les réseaux sociaux ont aussi eu un rôle à jouer dans la propagation des informations. Depuis le 3 Juin, un mouvement de solidarité est né sur les réseaux sociaux : dans un premier temps, pour informer le monde du massacre, mais aussi et surtout en hommage aux martyrs. 

Le mouvement s’est vu croître grâce aux hashtags #SudanUprising ou encore #BlueForSudan faisant écho aux photos de profil bleu saphir, couleur préférée et photo de profil du martyr Mohamed Mattar, jeune ingénieur mort à 26 ans, le jour du massacre.

Sabrine Ben Mansour