Tous les articles par apdconnaissances

Ap.D Connaissances est un média créé par des étudiants dans le but de vous apporter de multiples connaissances dans des domaines variés.

« Nul n’est censé ignorer la loi », tentatives de clarification du système juridique français (1/5)

L’idée de ce cycle de cinq articles nous trottait dans la tête depuis un moment, depuis que nous avions constaté la difficile diffusion du droit dans le grand public. La découverte, sur Twitter, du compte Arguments Juridiques A la Con (@AjaCon) ne fit que renforcer notre conviction. « Nul n’est censé ignorer la loi » – comprenez « nul n’est autorisé à user de son ignorance du droit pour justifier l’illégalité de son acte » – pourtant le droit se pare de brumes pour reprendre la belle expression de Norbert Rouland. Ainsi, si « la loi est, en droit, présumée connue […] autre chose est [s]a connaissance effective » comme l’écrivait Jean Carbonnier dans sa Sociologie juridique. C’est à tenter de dissiper les brumes du droit que nous nous emploierons dans ce cycle d’articles. Pour cela, chaque article sera l’occasion d’étudier une grande notion du système juridique français : la Constitution ; la loi et les autres sources textuelles ; la jurisprudence et le système juridictionnel ; les rapports entre sources ; les rapports entre pouvoirs. Notre étude comportera évidemment d’importantes lacunes que des juristes plus qualifiés que nous – privatistes et pénalistes, c’est à vous que nous nous adressons – sont appelés à combler. Notre parcours commencera avec l’examen de la Constitution, norme la plus importante du système juridique français.


Histoire d’une idée et histoire constitutionnelle
Le terme « constitution » vient du latin cumstatuere qui désigne quelque chose établi par plusieurs personnes. Léo Strauss dans son Droit naturel et histoire affirme que c’est Locke qui, le premier, invente le concept moderne de Constitution au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Selon Strauss, Locke aurait compris le premier que la Constitution avait un rôle spécifique qui est de sauvegarder les droits des individus dans le respect du droit naturel. Cependant, dès la Rhétorique d’Aristote, on trouve d’intéressants développements sur la notion de « constitution » qui guident encore notre compréhension du terme. Aristote distinguait les lois ordinaires, qui ont un certain degré de généralité mais sont toujours adaptées à la société qu’elles régissent, et la Constitution qui prétend à une forme de pérennité, qui prétend dépasser les lois ordinaires dans le temps. Aujourd’hui encore, l’une des caractéristiques essentielles d’une Constitution est sa stabilité garantie par son mode spécifique d’adoption et de révision. En France, la procédure de révision constitutionnelle est prévue par l’article 89 de la Constitution de 1958. Cet article prévoit tout d’abord que la révision peut être proposée par le Président de la République sur proposition du Premier ministre ou par des membres du Parlement c’est-à-dire des députés et/ou des sénateurs. Par la suite, le texte doit être adopté dans les mêmes termes et par l’Assemblée nationale et par le Sénat. Enfin, le texte doit être approuvé par référendum. Cependant, un référendum peut ne pas être organisé si le Président de la République décide de soumettre le texte au Congrès – réunion de l’ensemble des parlementaires et sénateurs. Dans ce cas, le texte doit recueillir trois cinquièmes des suffrages exprimés pour être adopté. Cette procédure de révision constitutionnelle est distincte de la procédure législative sur laquelle nous reviendrons dans le cadre de notre prochain article. Cette procédure nécessite des majorités beaucoup plus importantes que dans le cadre de la procédure législative, ce qui contribue à garantir la stabilité de la Constitution.


Si Locke est celui qui a inventé le concept moderne de Constitution, la première Constitution moderne fut adoptée non en Angleterre mais aux États-Unis en 1776. En France, la première Constitution écrite est celle du 3 septembre 1791. Nous précisions « Constitution écrite » puisqu’en effet sous l’Ancien régime existait une Constitution non-écrite – une Constitution dite coutumière – que l’on appelait les Lois fondamentales du Royaume. Ces Lois fondamentales concernaient uniquement deux domaines. Le premier était la dévolution de la couronne : le roi doit être majeur pour gouverner ; la couronne est indisponible ; le roi est catholique ; le roi doit forcément être lié par le sang au roi précédent ; la couronne revient à l’aîné ; les femmes ne peuvent régner de même que les descendants mâles par les femmes. Le deuxième domaine sur lequel porte les Lois fondamentales du Royaume sont les fonctions royales : le roi est indépendant de l’Empire et de la papauté ; son pouvoir est absolu ; le domaine royal est inaliénable. Suite à la première Constitution écrite de 1791, la France a connu pas moins de quinze Constitutions différentes jusqu’à celle actuellement en vigueur qui est la Constitution du 4 octobre 1958 adoptée par référendum.


Définition et classification
L’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dispose que « toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ». Cet article définit une Constitution comme un texte assurant la garantie des droits individuels et déterminant la séparation des pouvoirs. Il s’agit là d’une définition matérielle de la Constitution puisque celle-ci est définie par son contenu. Si l’on prend l’exemple de la Loi fondamentale allemande de 1949, celle-ci constitue une Constitution au sens matériel : ses 19 premiers articles concernent les droits fondamentaux tandis que les autres concernent, de près ou de loin, la séparation des pouvoirs. Il en va de même pour la Constitution des États-Unis de 1789 dont les articles traitent de la séparation des pouvoirs et les amendements des droits fondamentaux. En France, la Constitution règle principalement les questions de séparation des pouvoirs mais, par son préambule, s’attache aussi à garantir les droits fondamentaux.


Cependant, la Constitution peut aussi être définie d’un point de vue formel c’est-à-dire en s’intéressant non à son contenu mais à la manière dont elle se constitue. Cette définition formelle ressort notamment des travaux de Hans Kelsen. De son point de vue, la Constitution se définit par sa place spécifique dans l’ordre juridique, par la fonction qu’elle y assure et par sa stabilité. La Constitution devient ainsi la norme suprême qui détermine la validité des normes inférieures. Selon Kelsen, est une Constitution « tout document qui contient non seulement des normes qui règlent la création des autres normes juridiques générales c’est-à-dire la législation mais également les normes qui se rapportent à d’autres objets politiques importants et en outre des dispositions au terme desquelles les normes contenues dans ce document ne peuvent pas être abrogées ou modifiées de la même façon que les normes ordinaires… ». La stabilité du texte est garantie par les procédures de révision spécifique.


A partir de ces deux définitions, il est possible de distinguer différentes catégories de Constitution. Ainsi, si tous les pays ont une Constitution matérielle – un ensemble de normes régissant le fonctionnement des pouvoirs publics et garantissant les droits – tous, comme le Royaume-Uni, n’ont pas de Constitution formelle – un document écrit rassemblant dans un texte unique les normes en question. Les Constitutions écrites se distinguent ainsi des Constitutions coutumières. Les premières sont composées d’un texte unique ne traitant souvent pas de toutes les questions concernant le pouvoir : en France, le système électoral est défini par une loi ordinaire. Les secondes se composent de textes épars : au Royaume-Uni, la Constitution se compose notamment du Bill of Rights de 1689, de la Magna Carta de 1215, la Petition of Right de 1628 et des Parliament Act de 1911 et 1949.
Dans une perspective formelle, on distingue les Constitutions rigides ayant une procédure de révision distincte de la procédure législative et les Constitutions souples ayant une procédure semblable ou s’en approchant grandement. Ces distinctions ne sont pas absolues. Même en France où la Constitution est écrite, on trouve des coutumes constitutionnelles : si l’article 20 de notre Constitution prévoit que « le gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation », c’est en réalité le Président qui détermine et conduit cette politique, le Premier ministre n’étant que son collaborateur – sauf cohabitation.


Une troisième définition de la Constitution est la définition organique ressortant notamment des
travaux de Schmitt pour qui, si elle se définit toujours par ce qu’elle institue – une forme d’existence politique –, la Constitution se reconnaît d’abord avant tout par celui qui l’institue. Il en vient donc à distinguer les pouvoirs constituants et les pouvoirs constitués. Les premiers vont régler les relations entre les seconds en adoptant une loi qui est donc constitutionnelle. C’est une définition qui fait primer le politique sur le juridique.


La France, terre de droit écrit, dispose d’une Constitution écrite – ce qui n’empêche pas l’existence de coutumes constitutionnelles – qu’est la Constitution du 4 octobre 1958. Cependant, son préambule, qui affirme l’attachement solennel du peuple français « aux Droits de l’homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004 », interdit de se limiter à ce texte. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (DDHC) de 1789, le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 et la Charte de l’environnement de 2004 ont aujourd’hui valeur constitutionnelle, ce qui veut dire qu’ils ont autant d’autorité que le texte de la Constitution de 1958. Cette valeur constitutionnelle leur fut accordée par le juge dans une démarche progressive. Dans son arrêt Société Eky de 1960, le Conseil d’État – plus haute juridiction administrative du pays – affirmait que la DDHC avait une valeur constitutionnelle. En 1971, le Conseil constitutionnel attribue une telle valeur au préambule de la Constitution de 1946 dans sa décision Liberté d’association. En 2008, le Conseil d’État, par son arrêt Commune d’Annecy, et le Conseil constitutionnel, par sa décision Loi relative aux OGM, donnent à la Charte de l’environnement valeur constitutionnelle. La Constitution de 1958, la DDHC de 1789, le préambule de la Constitution de 1946 et la Charte de l’environnement de 2004 forment ce que l’on appelle le bloc de constitutionnalité donc l’ensemble des textes à partir desquels le juge contrôle la constitutionnalité d’une norme de droit français.


Le contrôle de constitutionnalité
Contrôler la constitutionnalité d’une norme, c’est contrôler que celle-ci respecte la Constitution. L’existence d’un tel contrôle traduit la place primordiale accordée à la norme constitutionnelle dans un ordre juridique. Différentes formes de contrôle existent. La plus ancienne est née aux États-Unis suite à l’arrêt Marburry c. Madison rendu par la Cour suprême en 1803. Dans cet arrêt, la Cour formule l’alternative suivante : « La Constitution est soit un droit supérieur et suprême [paramount] inaltérable par des moyens ordinaires ; soit elle est sur le même plan que les lois ordinaires [ordinary legislative acts] et, à l’instar des autres lois, est modifiable au bon vouloir du pouvoir législatif [is alterable when the legislature shall please to alter it]. » La Cour suprême en concluait que « si c’est la première partie de la proposition qui est vraie alors une loi [legislative act] contraire à la Constitution n’est pas du droit ; si c’est la deuxième partie de la proposition qui est vraie alors les constitutions écrites ne sont que d’absurdes tentatives de la part des peuples de limiter un pouvoir par nature illimité ». Le contrôle à l’étasunienne est un contrôle diffus – pouvant être exercé par n’importe quelle juridiction – concret et a posteriori – ne pouvant avoir lieu qu’à l’occasion d’un litige donc après l’adoption de l’acte dont on conteste la constitutionnalité – et à l’effet relatif – le juge ne peut annuler l’acte inconstitutionnel, il ne peut que l’écarter. Le modèle européen de justice constitutionnelle est beaucoup plus récent. Il apparaît en Autriche dans la Constitution de 1920 du fait de l’influence de Kelsen. Le modèle européen se caractérise par le fait que l’ensemble du contentieux constitutionnel est traité par une unique juridiction.


En France, cette juridiction est le Conseil constitutionnel. Au regard des articles 61 et 61-1 de la Constitution, le Conseil exerce un contrôle tant a priori et abstrait que a posteriori et concret. L’article 61 permet soit au Président de la République, soit au Premier ministre, soit au président de l’Assemblée nationale, soit au président du Sénat soit à soixante députés soit à soixante sénateurs de saisir le Conseil pour qu’il se prononce sur la constitutionnalité d’une loi votée par le Parlement avant que celle-ci n’entre en vigueur. L’article 61-1, ajouté en 2010, organise le contrôle a posteriori et concret que l’on appelle la Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC). Dans le cadre de cette procédure, l’inconstitutionnalité d’une norme est pointée du doigt dans le cadre d’un litige devant une juridiction. La question est renvoyée, par le Conseil d’État ou la Cour de cassation, au Conseil qui doit y répondre avant que l’instance ne puisse reprendre devant la juridiction. Contrairement au contrôle étasunien dont l’effet n’est que relatif, une décision d’inconstitutionnalité rendue par le Conseil constitutionnel conduit soit à l’impossibilité de promulgation si l’on est dans le cadre de l’article 61 soit à l’abrogation immédiate de la disposition si l’on est dans le cadre de l’article 61-1.


Le contrôle de constitutionnalité français n’apparaît en France qu’avec la Constitution de 1958. Ce
retard est la conséquence du légicentrisme hérité de la Révolution française, c’est-à-dire de cette idée que la loi est l’expression parfaite de la volonté générale et qu’elle ne saurait être retoquée par un petit groupe de personnes. Nous réservons l’examen du légicentrisme français et de la place de la loi dans notre système actuel pour le prochain article de notre cycle.

Guillaume GARNIER

Une magnétique exploration de la masculinité

Sorti le 17 novembre en salles, le premier long-métrage de Vincent Maël Cardona offre une plongée remarquable dans les thèmes du genre et du passage à l’âge adulte. Les Magnétiques représente une œuvre singulière emplie de sympathie et d’humanité et portée par un casting irréprochable.

On ne succède pas à Noémie Lvovsky, Xavier Dolan, Arnaud Desplechin ou encore Claire Denis pour rien. Lauréat du Prix SACD de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes, Les Magnétiques se voyait dresser un tapis rouge droit vers l’automne et une attente grandissante que le prix d’Ornano-Valenti du Festival de Deauville avait fini de construire. Il faut dire que le premier film de Vincent Maël Cardona plonge dans des thèmes actuellement mis sur le devant de la scène tout en basant son récit au début des années C’est donc la victoire de François Mitterrand qui ouvre les 98 minutes de l’œuvre. A travers l’espoir de cette élection, une génération se met à croire à un avenir meilleur dont il va vite comprendre que le socialiste au pouvoir n’en a que le nom. De la grande rose il ne reste bientôt plus que les épines qui jaillissent pour s’attaquer à une France rurale qui loupe le coche du passage au néolibéralisme, cette même France rurale délaissée qui sert de décor au film.


C’est donc dans ce contexte que nous suivons Philippe Bichon, campé par l’impeccable Thimotée Robart, présélectionné aux Césars dans la catégorie Révélation masculine. Jeune garagiste travaillant pour son père (Philippe Frécon), il mène une existence paisible dans sa petite ville où les lieux centraux de vie se trouvent être le bistrot du coin et le salon de coiffure où travaille Marianne (Marie Colomb), pour laquelle il développe rapidement des sentiments. Philippe, à la fois protagoniste et narrateur de l’histoire, voit son rythme bousculé le jour où il échoue à se faire réformer P4 et doit donc partir à Berlin-Ouest pour effectuer son service militaire. Il y raconte alors son expérience, s’adressant directement à son frère, Jérôme (Joseph Olivennes). Personnage central de l’histoire, il représente aussi un personnage primordial dans la vie de Philippe qui semble constamment dans l’ombre de son aîné, être social, rebelle et qui ne se pose pas vraiment de questions. A la fois admiratif et craintif envers lui, la bonhomie de Jérôme s’avère être une carapace pour son petit frère qui en profite pour ne pas voir l’attention se braquer sur lui. Visible dès le début du film, où il se contente de passer les sons sur la radio pirate qu’il partage avec ses amis pendant que Jérôme est au micro pour animer les ondes, ce retrait témoigne aussi d’une personnalité en contraste avec le rôle de genre qui lui est assigné et qu’il n’arrive pas à performer, voyant alors en son grand frère celui que son environnement immédiat attend de lui, mais aussi celui qu’il ne veut pas être, cherchant alors à assumer une autre identité sans y parvenir.

“C’est con un mâle alpha”
Cette phrase, qu’il sort en tant que narrateur à travers le retour d’expérience sur l’année qu’il vient de passer, sonne comme un appel à exister, lui l’être timide et réservé dont le mutisme déclaré comme “déguisé” pour échapper au service national cache en réalité un véritable mutisme, celui qui l’empêche de pouvoir affronter sa personnalité pour lui-même et pour les autres, là où la figure masculiniste de l’homme viril prédomine dans l’entourage dans lequel il grandit. Le service national, milieu masculiniste par excellence qu’il voulait absolument éviter, représente alors paradoxalement pour lui l’occasion de se détacher de ce milieu et de prendre un envol vu petit à petit comme une bouffée d’oxygène. Aux côtés d’Edouard (l’excellent et transpirant de naturel Antoine Pelletier), il trouve un allié qui lui permet de faire de la radio sur les ondes de l’armée britannique. Sortant de l’ombre de son grand frère, il peut alors s’affirmer dans une ville divisée par la Guerre froide et dans laquelle il prend ses marques, n’hésitant pas même à enfreindre le règlement, souvent plus par la maladresse des jeunes amours que par le témoignage d’une vraie rébellion.


En replaçant le thème du genre dans le contexte d’une ville rurale française du début des années 1980, le réalisateur tente avec brio de déconstruire l’idée selon laquelle ce thème serait seulement un courant en vogue. Loin s’en faut, l’étude de la virilité masculine peut très bien s’adapter à une réalité historique vieille de quarante ans et à une décennie où dépasser son rôle de genre a été chose courante, notamment dans le milieu musical. D’une radio pirate qui allait bientôt inonder les ondes libres, d’un jeune garagiste à la recherche non pas de son identité mais de la façon de l’assumer, Vincent Maël Cardona tire un premier film soigné, apportant beaucoup de tendresse à des personnages qui portent en eux beaucoup d’espoirs tantôt déçus, tantôt exaucés. Le tout accompagné d’une bande-son magistrale qui rendrait nostalgique n’importe quelle personne ayant vécu à cette époque révolue que sont les 80’s.

Nicolas MUDRY

La crise migratoire et le renvoi des bateaux : à qui la responsabilité ?

Depuis le début de l’année 2021, 14 000 réfugiés ont complété le voyage périlleux à travers la Manche, de la France vers l’Angleterre, soit le chiffre le plus élevé de tous les temps. En conséquence, en septembre 2021, Priti Patel, la Ministre de l’Intérieur du Royaume-Uni, a annoncé l’intention du gouvernement de permettre aux autorités britanniques de renvoyer les bateaux en France, sous certaines conditions. La France, quant à elle, s’oppose fermement à cette proposition, soutenant son illégalité au regard du droit international et le chantage économique qu’elle sous-tend. Dès lors, on peut se demander à qui appartient la responsabilité de la crise migratoire ? Et dans tout ce débat, les droits humains des réfugiés sont-ils réellement pris en considération ?

La Manche n’a aucune mer internationale : toutes les eaux de ce détroit appartiennent soit à la France, soit au Royaume-Uni. Toutefois, même si la gestion de la Manche est de la responsabilité de ces deux Etats, le droit international s’applique également.

En dehors des ports de Douvres et de Calais, où la division de la Manche est assez simple car ces parties de la mer sont plus étroites, la division de la Manche est une question complexe. En effet, au-delà de ces deux ports, la Manche a été équitablement divisée en zones de recherche et sauvetage entre le Royaume-Uni et la France. Mais cette division, additionnée aux questions légales, sociales et morales, complique le renvoi des bateaux.

Le principe de non-refoulement

Le non-refoulement est un principe fondateur du droit international et de la Convention de Genève de 1929. Il empêche le renvoi ou l’expulsion des demandeurs et demandeuses d’asile vers un Etat où ils pourraient être persécutés ou poursuivis, un tel comportement étant en contravention de l’Article 3 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme. En résumé, les Nations pour qui la Convention de Genève est contraignante ont une responsabilité de protéger les personnes vulnérables arrivant sur leur territoire.

Le refoulement peut être soit direct soit indirect. Le refoulement direct est le renvoi direct d’une personne dans un Etat où son risque d’être poursuivi est élevé. Le refoulement indirect est le renvoi d’une personne dans un Etat susceptible de la renvoyer à son tour vers un troisième pays où la personne risquerait d’être persécutée. Ces deux actions sont illégales selon la Convention de Genève.

Il existe actuellement un débat sur le statut du principe de non-refoulement, puisqu’à ce jour, il n’a pas encore été déterminé si ce principe constituait ou non une norme jus cogens – c’est-à-dire une norme impérative dont la dérogation est impossible, quel qu’en soit le prétexte. En tout cas, la règle est un principe intégral du droit coutumier qui n’était pas que la Convention de Genève, mais aussi des conventions ultérieures telles que la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés.  Ainsi, ce principe est intégral aux droits des réfugiés.

Le 23 février 2012, dans le cas d’Hirsi contre l’Italie, la Cour Européenne (Strasbourg) a considéré que l’Italie avait été en contravention du principe de non-refoulement en renvoyant 11 citoyens somaliens et 13 citoyens érythréens à Tripoli (Libye), où ils ont ensuite été expulsés vers leurs pays d’origine. Ce qui est significatif dans ce cas, c’est que l’Italie a été jugée coupable de deux violations de l’Article 3, car les refoulement direct (vers la Libye) et indirect (vers les pays d’origine) ont été considérés comme deux infractions distinctes. A l’instar de ce cas, la proposition de renvoyer les bateaux vers la France questionne la légalité d’une telle action de la part du Royaume-Uni : serait-il en contravention de la Convention de Genève, selon le principe du non-refoulement ?

La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer

Au cours de ce débat sur les bateaux, la France a évoqué la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, mise en place en 1982. L’Article 98 de cette Convention précise que tout État membre est obligé de « prête[r] assistance à quiconque est trouvé en péril en mer ». En renvoyant les bateaux vers la France, le Royaume-Uni violerait donc cette loi.

Par ailleurs, en mai 2021, l’Organisation des Nations Unies a publié un communiqué de presse sur cette pratique de renvoyer les bateaux, qu’elle appelle « pushbacks » (le renvoi). Felipe González Morales, rapporteur sur les droits humains des migrants, y précise ainsi : « In the absence of an individualised assessment for each migrant concerned and other procedural safeguards, pushbacks [are] a violation of the prohibition of collective expulsion and heightened the risk of further human rights violations » (Faute d’une évaluation individualisée pour chaque migrant∙e concerné∙e et d’autres garanties procédurales, le renvoi [est] une violation de la prohibition de l’expulsion collective, et il augmente le risque des violations ultérieures des droits de l’homme.)

Le chantage économique

Au début de l’année 2021, Gérald Darmanin, le Ministre de l’Intérieur français, et Priti Patel, sont parvenus à un accord. Le Royaume-Uni a promis de payer £54,2 millions à la France en échange d’un redoublement des actions protectrices, notamment l’augmentation des patrouilles de la côte près de Dunkerque, Calais et Boulogne. Toutefois, sans augmentation du nombre de bateaux interceptés, le bureau de l’intérieur britannique menace de différer le paiement. Pour Gérald Darmanin, cette menace mine l’amitié et la coopération entre la France et le Royaume-Uni qui, après le Brexit, sont plus importantes que jamais. Mais avec la possibilité que la force frontalière britannique se forme depuis des mois pour ce but, il y a aussi une contrainte de temps conséquente.

Cette demande peut aussi être perçue comme une abdication de responsabilité de la part du Royaume-Uni. Le gouvernement britannique ne veut pas que les bateaux entrent sa zone de recherche et sauvetage, localisée dans les parties les plus proches de sa côte, car ils seraient de sa responsabilité, selon les normes internationales. A l’instar des accusations de chantage, cela constitue une source de tension pour la relation coopérative entre le Royaume-Uni et la France.

Tout n’est pas qu’une question de loi

Il ne faut pas oublier que ces bateaux ne transportent pas des marchandises, mais bien des personnes vulnérables qui tentent d’échapper à des situations de guerre, de danger ou de persécution. Le nombre de migrants essayant de traverser la Manche croît sans cesse : pendant la première semaine du mois de septembre 2021, ils étaient plus de 1 500 à tenter le voyage, ce qui démontre l’urgence de la situation. 

Le gouvernement du Royaume-Uni a répondu à cette croissance par des mesures répressives et une position ferme envers les migrants. En effet, les propositions de Priti Patel se durcissent au fur et à mesure de son mandat. En mars 2021, elle a annoncé qu’il deviendrait plus difficile pour les réfugiés de rester au Royaume-Uni et de demander l’asile, et elle a proposé des sentences plus strictes pour ceux qui essaieraient d’entrer illégalement dans le pays. Même si la Ministre s’évertue davantage à rendre les trajets les plus utilisés « unviable » (non-viables) plutôt qu’à proposer des solutions ou de l’aide, elle soutient que ces propositions n’enfreignent pas la Convention de Genève. Cette position a été sévèrement critiquée, notamment par Amnesty International, qui affirme que le projet de loi sur la nationalité et les frontières (the Nationality and Borders Bill) n’améliorera pas la situation, au contraire, il empirera le système d’asile (« Far from fixing our asylum system – the Bill is set to make it far, far worse »).

La question du renvoi des bateaux provient d’un sentiment, en hausse depuis des années, visant à « protéger » les frontières britanniques, alors même qu’un nombre de plus en plus important de migrants restent bloqués à Calais, dans des conditions souvent peu hygiéniques et avec la menace constante d’être expulsé. Mais il ne faudrait pas oublier que pendant que deux Etats se chamaillent, des réfugiés subissent leurs inactions. Et au milieu des questions légales et des arguments politiques se trouvent des êtres humains à la recherche d’une main tendue.

Jenny Frost

Pour aller plus loin :

L’écho de la solitude dans le murmure des parois

En adaptant Le Sommet des dieux de Jiro Taniguchi, Patrick Imbert s’est frotté à une montagne mais en a ressorti une œuvre animée d’une beauté rare, emmenant le spectateur dans un voyage d’une intensité magnifique, captée par la passion de ses personnages tout comme la précision de sa réalisation. Vertigineux. 

Il aura fallu plus de cinq ans à Patrick Imbert et son équipe pour sortir un film d’animation du manga de Taniguchi, lui-même adapté d’un roman de Baku Yumemakura. Primé au Festival d’Angoulême en 2005, l’œuvre de Taniguchi a obtenu un franc succès en France et ce n’est finalement pas un hasard si l’industrie cinématographique animée française s’est penchée dessus, dressant une rencontre particulière entre le style de Taniguchi et celui qui constitue la trace visuelle du film d’Imbert, empruntant beaucoup à la bande dessinée belge. Le résultat est absolument saisissant. Fort de personnages parfaitement bordurés et aux contours précis, le long-métrage s’appuie sur une identité visuelle assez unique qui permet à la réalisation de s’engouffrer dans une originalité folle, dont les risques salutaires ne sont pas sans rappeler ceux pris par les nombreux alpinistes gravissant les sommets. De l’aveu même de la conclusion du film, dont nous ne dévoilerons rien pour préserver une certaine mystique si propre à l’alpinisme, gravir semble être le bon terme puisque l’alpiniste n’atteint pas un sommet mais le franchit, telle une étape supplémentaire dans une quête sans fin vers un Olympe indéfini que seuls les vrais passionnés semblent comprendre sans pouvoir l’expliquer. A vrai dire, l’explication se trouve dans la pratique elle-même. Il faut voir et vivre pour comprendre. Mettre des mots dessus semble vain, tant les émotions racontent plus que les textes.  

Et peut-être que s’ils étaient revenus et qu’ils avaient raconté, George Mallory et Andrew Irvine n’auraient pas eu droit à la même postérité. Ils auraient certes été les premiers à dompter l’Everest (peut-être même qu’ils sont les premiers), mais leur entrée dans l’histoire de l’alpinisme et la légende qui colle à leur peau tiennent aussi au mystère entourant cette ascension de 1924 et de laquelle il manque des éléments-clés. Comme cet appareil photo Kodak qui s’avère être le point de départ du Sommet des dieux et qui, dans la réalité, n’a jamais été retrouvé. Dans la fiction, on prend le parti pris que celui-ci l’a été et qu’il se trouve dans les mains d’Habu Jôji, grand alpiniste japonais, qui a disparu depuis plusieurs années et que Fukamachi, journaliste, tente alors de retrouver après l’avoir furtivement aperçu à Katmandou au Népal. Si l’ombre de Mallory et Irvine plane tout le long du film, la véritable histoire se situe dans cette quête, ou plutôt ces quêtes. 

A la fois celle de Fukamachi, cherchant désespérément à mettre la main sur l’appareil photo, puis sur Jôji lorsque, après avoir retracé le fil de son histoire, il se prend de fascination pour ce personnage et tente de le cerner, de le comprendre. Mais aussi celle de Jôji, alpiniste de talent, promis à un avenir brillant dans le milieu, mais toujours rattrapé par les malheurs qui forgeront ses démons futurs et fermeront encore plus son caractère. Si ces quêtes diffèrent, elles ont cependant en commun un élément : l’obstination. Et même ce terme ne semble pas assez fort pour toucher la réalité de la rencontre de ces deux expériences qui se retrouvent en un point, deux destins qui finiront par se croiser un soir dans les rues de Katmandou, lançant alors la trame d’une fantastique histoire. 

L’effet du Sommet des dieux sur le spectateur ne tient cependant pas seulement à la qualité de son scénario ou bien même à la force et l’ambition de sa réalisation. Il y a, dans cette adaptation, un certain respect envers ces êtres humains réalisant des exploits qui ne seront jamais à la portée de tous, comme une vocation qui s’inscrirait en eux dès la naissance, bien que le film nous montre que les exploits sont aussi construits à travers les drames de la vie. Il y a une grande dignité dans les personnages et l’on touche à une vision moins stéréotypée de l’alpinisme, moins glorieuse, tant l’histoire ne semble retenir que ceux qui réussissent dans ce milieu, faisant de ceux qui échouent des oubliés ou pire, des prétextes au mystère. On pourrait penser se diriger vers une telle approche avec Habu Jôji mais la force du Sommet des dieux est de nous emmener dans un double récit : la quête présente de Fukamachi et l’histoire passée de Jôji. Ce dernier ne devient plus alors le mystère sur lequel tout le monde émet un avis mais une personne, dotée d’une sensibilité, d’un parcours, d’un récit de vie, mis en lumière par Fukamachi. Le journaliste n’est autre que nous, spectateurs, s’éloignant du voyeurisme pour entrer plus en profondeur dans l’analyse de ce personnage complexe, s’éloignant alors également des on-dit et des pensées communes que tout le monde semble savoir de lui. 

Plus on approche de la fin, plus on semble frôler du bout des doigts la réponse que l’on cherche : pourquoi font-ils cela ? Cependant, avec une grande subtilité, le film ne répond pas à cette question puisque celle-ci n’a de réponse que l’expérience vécue. Cette expérience est solitaire, la gloire n’est rien. Les alpinistes la vivent surtout pour eux-mêmes, ne cherchant pas vraiment de but mais trouvant un sens qui les conduit à vouloir toujours plus. On pourrait voir l’alpinisme comme une compétition, la voie prochaine étant toujours celle de l’exploit, de l’inconnu et de l’irréalisable. Mais l’alpiniste se bat surtout contre lui-même, il est en compétition avec son propre corps, dont il fait don de manière quasi sacrificielle, et son propre esprit pour viser plus loin, plus que plus haut, car la hauteur de l’exploit a des limites (8848 mètres) que sa longueur et sa portée n’ont pas. Habu Jôji est peut-être un personnage fictif n’ayant jamais existé, mais il représente bien ces obstinés, que l’on prendrait au premier abord pour des fous. Ils exercent dans une solitude qui les place seuls face à la montagne, prisonniers de leur propre passion, parfois emportés dans celle-ci, essayant toujours de se rattacher à la corde, souvent seul compagnon de leur aventure, seul témoin de leur volonté de se raccrocher à la vie. Le Sommet des dieux entend présenter l’alpinisme tel qu’il est, philosophant sur cette pratique et arrivant à la conclusion que l’Olympe n’est atteint par ces gens que lorsque la montagne a décidé pour eux qu’il était temps d’enfin rejoindre le sommet sans le gravir et d’y reposer au contact de la neige déposée sur les cimes. Le mystère semble peut-être se résoudre ici car le but ultime de cette quête de sens que présente l’alpinisme ne se situe dans aucune explication. La vraie réponse ne se trouve pas dans un carnet de voyage mais dans les montagnes elles-mêmes, car ceux qui semblent la détenir sont ceux qui n’en sont jamais revenus et qui ont, au détour d’un couloir ou d’une voie, trouvé le repos éternel dans le lit de leur raison de vivre. 

Nicolas MUDRY

NaNoWriMo

Pour peu qu’on s’intéresse à l’écriture, chaque automne marque le retour de ce terme sur nos fils d’actualités : “NaNoWriMo”. Il s’agit d’un mouvement qui, chaque année, propose aux aspirants auteurs d’écrire un roman de 50 000 mots en un mois. Si l’objectif peut paraître intimidant, l’organisation estime à plus de 300 000 le nombre de participants pour chaque édition !

Lancé en 1999 et devenu une association en 2006, NaNoWriMo (National Novel Writing

Month) encourage les motivés à se lancer en proposant des outils, une structure et une communauté. Aujourd’hui, l’organisation met en place des ateliers, des partenariats avec des librairies et des cafés… C’est tout un réseau qui s’est développé autour de ce défi annuel. En France, des sessions d’écriture s’organisent entre amis, entre collègues, mais aussi entre inconnus grâce à des groupes de soutien sur Facebook.

En échangeant avec des participants, on se rend vite compte que c’est l’aspect challenge qui attire : “C’était le côté « défi complètement dingue et impossible » qui m’a attiré, ça et l’envie de me mettre en mode “action” et d’avancer dans mes projets.”

Pour atteindre les 50 000 mots fin novembre, il faudrait écrire 1 667 mots par jour. Ce chiffre paraît inatteignable, mais ce n’est en réalité qu’une base. Beaucoup de participants définissent leurs propres objectifs, ou bien ne s’en fixent pas du tout. C’est le cas de cette membre d’un groupe facebook dédié au NaNoWriMo, qui rassure les intéressés se mettant un peu trop la pression.

Il faut écrire comme on peut, et regarder le nombre de mots après. Ce n’est pas un drame de ne pas réussir. Si tu n’écris pas 1666 mots par jour, ce n’est pas grave. Je trouve que ce défi peut bloquer dès le départ. Il vaut mieux partir d’un chiffre moins élevé sans grande ambition que se dire « il faut absolument que j’écrive 50 000 mots en mois. » »

Si le défi commence le 1er novembre, le mois d’octobre est dédié à la préparation (d’où le terme “preptober” que l’on peut voir passer sur les groupes Facebook des participants au NaNoWriMo).

Pour cet autre internaute, la préparation est la clé du succès :

“Tu utilises octobre pour réellement t’organiser, voire même avant encore. Tu prépares ton histoire, tes personnages, tes environnements ou quels que soient les éléments importants à tes yeux pour que le 1er novembre, tu aies tout pour démarrer sereinement. Bien se préparer, trouver sa routine, s’organiser pour que le NaNo soit TA priorité et s’y tenir. Mais c’est aussi garder de la bienveillance envers soi-même et ne pas oublier que c’est un défi personnel et donc un moment à soi. Il ne faut pas que le NaNo soit une torture.”

Pas envie d’écrire un roman ? Comme avec le nombre de mots, certains modifient l’objectif selon leurs envies.

“Je n’ai pas forcément envie de me lancer dans l’écriture d’un roman, par contre j’écris des chansons et des nouvelles. Ça va être l’occasion pour moi d’arrêter de procrastiner et de me pencher un peu plus sérieusement sur ces projets !”

Après un mois de novembre bien chargé, le repos sera au rendez-vous pour les participants. Puis, certains comptent retravailler leur manuscrit, le faire relire… et, pourquoi pas, se lancer dans l’autoédition ou le proposer à des concours et maisons d’édition. 

Valentine LAVAL

Sources :

https://nanowrimo.org/

Questionnaire posté sur le groupe Facebook

https://www.facebook.com/groups/plumesfrancopholles

Rencontre avec un membre de l’Académie des Oscars (2/2)

Josh Staub travaille dans l’animation pour Netflix après avoir passé plusieurs années chez Disney. Depuis 2018, il est également membre de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences (AMPAS), autrement dit l’Académie des Oscars. Peu après la 93ème cérémonie du 25 avril 2021, j’ai eu l’honneur de m’entretenir avec lui pour parler de son parcours, son rôle en tant que membre de cette académie ainsi que ses votes pour les Oscars 2021. Voici la deuxième partie de cet entretien où le cinéaste commente ses choix pour chaque catégorie de la dernière cérémonie.

Meilleur film 

“D’abord, une chose que vous ne savez peut-être pas sur le processus de vote pour Best Picture. Avec toutes les autres catégories, vous prenez un choix. Pour Best Picture, vous pouvez lister huit films, vous pouvez les lister par ordre de préférence. Généralement, la façon dont j’aborde ce processus c’est que n’importe quel film que je trouve méritant pour être Best Picture – peut-être pas mon top 1, mais si je pense que le film mérite d’être dans la discussion, je le prends. Mais j’ai choisi cinq films cette année. Et c’est la même chose pour les tours précédents. Quand vous les mettez, vous les classez. Donc, j’ai voté – et j’ai adoré ces cinq films mais j’ai mis Sound of Metal pour Best Picture. J’ai placé Nomadland en numéro deux. The Father en numéro trois. Minari en numéro quatre et Judas and the Black Messiah en numéro cinq. Je les ai trouvés tous magnifiques mais Sound of Metal en premier”. 

Meilleur réalisateur

“Meilleur réalisateur, Nomadland. J’ai vraiment adoré Nomadland et j’ai aimé les autres films de Chloé Zhao. J’ai trouvé que celui-ci était un pas de géant en avant en termes d’exécution globale. J’ai aimé ces autres films mais je sentais que parfois c’était inégal pour moi. Cette façon de mélanger acteurs et non-acteurs, parfois cela me sort du film mais cela n’a pas été le cas pour cette œuvre. C’était une histoire, une étude de personnage que je n’avais jamais vue avant, ce que j’ai apprécié”. 

Meilleur acteur

“Meilleur acteur, j’ai voté pour Riz Ahmed. Je ne suis absolument pas déçu qu’Anthony Hopkins ait gagné. Je l’ai trouvé incroyable et phénoménal et il l’est toujours. J’ai adoré Chadwick Boseman en tant qu’acteur et en tant qu’être humain mais je n’ai pas senti personnellement que c’était une performance dans un premier rôle et je n’ai pas trouvé que c’était sa meilleure performance [pour Ma Rainey’s Black Bottom, ndlr]. Je ne me suis pas dit : « Wow, quelle performance ! ». Mais je me suis dit ça par rapport à Riz Ahmed et Anthony Hopkins”. 

Meilleure actrice

“J’ai voté pour Frances McDormand. Je pense qu’elle est exceptionnelle et toujours exceptionnelle. J’ai trouvé que Carey Mulligan…c’est drôle parce que quand j’ai vu Promising Young Woman, je me suis dit que c’était une bonne performance et ensuite j’ai vu The Dig, genre deux jours plus tard, et je me suis demandé comment c’était possible que ce soit la même personne. C’est incroyable et cela m’a fait encore plus apprécier Carey Mulligan dans les deux films, plus qu’avant. Mais en fin de compte, j’ai vraiment trouvé que Frances McDormand habitait son personnage [dans Nomadland, ndlr] comme elle l’a toujours fait d’après mon opinion”. 

Meilleur acteur dans un second rôle

“Meilleur acteur dans un second rôle, je l’ai donné à Daniel Kaluuya [pour Judas and The Black Messiah, ndlr]. Je trouve que LaKeith Stanfield est phénoménal aussi. Cela est intéressant parce que j’ai toujours senti personnellement que Daniel Kaluuya ou LaKeith Stanfield aurait pu concourir pour la catégorie « Lead Actor » parce que j’ai trouvé que c’étaient les performances principales et qu’ils menaient le film. Je n’aurais également pas eu de problème si Paul Raci avait gagné parce que je l’ai adoré dans Sound of Metal. Je l’ai trouvé incroyable et c’est le genre de performance où je me demande : « est-ce qu’il est vraiment un acteur ? ». Je pense qu’il était phénoménal mais finalement j’ai trouvé que Daniel Kaluuya crevait l’écran”. 

Meilleure actrice dans un second rôle

“J’ai voté pour Olivia Colman. Je crois que je suis gaga d’Olivia Colman dans tout ce qu’elle fait, elle est juste très forte. The Father est un merveilleux film et elle est incroyable dedans. Pour être honnête, Youn Yuh-jung dans Minari, j’ai trouvé qu’elle était incroyable également et j’ai adoré le fait qu’elle gagne. C’était presque un win-win pour moi. Je n’étais pas déçu. Même si je savais que la plupart des gens pour qui j’ai voté cette année n’allaient pas gagner, je n’ai pas été déçu par les vainqueurs. Je ne me suis jamais dit : « Oh non, je n’arrive pas à croire que cette personne ait gagné ». Je les ai tous appréciés. Ainsi, j’ai trouvé qu’elle était très bonne dans Minari aussi, donc j’ai été très content pour elle”. 

Meilleur scénario original

Sound of Metal. J’ai voté pour Sound of Metal et j’étais… j’ai compris en quelque sorte pourquoi Promising Young Woman a gagné. Je pense que c’était unique et courageux mais j’ai tellement adoré Sound of Metal et c’était une histoire que je n’avais jamais vue auparavant. En fait, peut-être que ça m’a biaisé, mais je prends des cours de langue des signes, je suis intéressé par la langue des signes et je suis familier avec les implants et les controverses qui les entourent dans la communauté des personnes sourdes et malentendantes. Donc, j’étais déjà intrigué et le film m’a juste ébloui. J’ai trouvé qu’il était brillant”. 

Meilleur scénario adapté

“Ok, pour celui-là vous allez peut-être être surpris, j’ai voté pour The White Tiger. Je l’ai trouvé vraiment incroyable, vraiment différent également et je souhaitais aussi que l’acteur principal soit nommé, il était phénoménal. La diversité de sa performance m’a complétement séduit. J’aurais aimé qu’il obtienne plus de soutien de la part des autres membres de l’Academy parce que j’ai trouvé que c’était vraiment un bijou. Je ne sais pas si tout le monde l’a vu mais j’ai adoré donc j’ai voté pour lui. Une chose intéressante, c’est que mon fils – il est également un réalisateur, il est à l’USC Film School – a pensé que Nomadland et Borat sont presque des documentaires, ils ne sont pas écrits mot pour mot. Donc, le fait qu’ils concourent pour cette catégorie est un peu bizarre parce que dans les aspects du scénario, la plupart du contenu est improvisé”. 

Meilleur montage

“Meilleur montage, j’ai voté pour… oh, c’est intéressant, je n’ai pas réalisé que j’avais fait ça. J’ai voté pour The Father et Sound of Metal a gagné. Donc, Sound of Metal vainqueur, j’étais très heureux. Mais j’ai trouvé que la structure de The Father repose beaucoup sur la façon dont ça été monté et cela était vraiment unique. C’était basé sur une pièce de théâtre mais cela ne ressemblait pas à une pièce de théâtre. Beaucoup de films basés sur des pièces restent très théâtraux une fois adaptés au cinéma. Ce n’est pas le cas de The Father, cela reste très cinématique et le montage dessine tout le tableau. C’était très intelligent la façon dont c’était construit donc je l’ai trouvé très surprenant. Mais encore une fois, j’ai adoré Sound of Metal donc j’étais content qu’il gagne”. 

Meilleure photographie

“J’ai voté pour Mank. Pour être honnête, je n’ai pas passé un bon moment en le visionnant. Cela m’a pris beaucoup de temps pour rentrer dedans et je n’aime pas tellement les films avec un look vintage habituellement. Mais j’ai trouvé que Mank faisait un bon job pour ressembler à Citizen Kane. J’avais l’impression de regarder une œuvre de cette époque et j’ai apprécié ça. Je ne suis pas déçu que Nomadland ait gagné… [je lui fais alors remarquer que c’est bien Erik Messerschmidt qui a créé la surprise en s’imposant pour son travail sur Mank, ndlr] Oh ! Oui, désolé ! L’opposé ! J’ai voté pour Nomadland et Mank a gagné. J’ai trouvé que Nomadland était magnifique. J’imagine que j’étais content que Mank gagne. Mon fils aime rappeler que Nomadland a été photographié dans quelques superbes endroits et comme c’était difficile à faire. Mais je pense que c’était brillamment exécuté. J’ai également trouvé que dans Judas and the Black Messiah, la cinématographie était extraordinaire et probablement la plus unique d’entre toutes, donc cette catégorie était dure et vous pouvez même le savoir par vous-même en voyant à quel point je ne me souvenais plus ce pour quoi j’avais voté. Mais j’aurais pu me voir choisir Judas and the Black Messiah aussi, c’était dur”. 

Meilleurs effets visuels

“J’ai voté pour Tenet. Tenet a gagné. J’ai trouvé que c’était vraiment excellent, parfaitement maîtrisé. Toutes les séquences à l’envers, c’était juste incroyable et je pense que c’était brillant. Ils ne l’ont pas mis sur la plateforme de l’Academy, il n’était pas autorisé à être sur la plateforme pendant un long moment. J’étais impatient qu’il soit ajouté et je me demandais : « Comment suis-je capable de le visionner ? ». Et ensuite il a été ajouté, j’étais content mais il a disparu dans la foulée avant de réapparaître. Donc je pense qu’il se passait quelque chose en coulisses. Mais en fin de compte, je trouve que c’était le plus méritant, c’était un challenge intéressant et il a été bien accompli”. 

Meilleurs décors

“J’ai voté pour Mank et il a gagné. Je n’ai pas senti cette année qu’un film m’a ébloui en termes de décors et je suis un chef décorateur. Beaucoup étaient des films historiques et, encore une fois, mon fils rappelle que ce n’est pas parce qu’un film se situe dans une période historique qu’il doit gagner. Mais j’ai trouvé que Mank était très bien exécuté”. [Je lui fais remarquer que les décors dans Emma étaient également très bons, bien que non nommés, ndlr]. Moi aussi ! Moi aussi ! Je pense que j’aurais sûrement voté pour Emma s’il avait été nommé. J’ai trouvé que c’était bien et en réalité j’ai voté… attendez, c’était nominé pour… oui, j’ai voté pour Emma dans Costumes”.

Meilleurs costumes et meilleurs maquillages et coiffures

“Donc, c’est intéressant parce que je me rappelle les costumes dans Emma et généralement je ne me souviens pas très bien des costumes ou des maquillages et des coiffures. Mais je me souviens d’eux pour Emma et à quel point ils étaient uniques. Et pareil pour maquillages et coiffures. Je n’ai pas été un grand fan de Ma Rainey’s Black Bottom en tant que film pour être honnête – au passage, j’ai trouvé que Viola Davis était phénoménale – mais ce film, ce qui me reste en tête, ce sont les maquillages et les coiffures, genre son maquillage… quand je pense à ce film, je pense à comment elle paraissait. Tout le monde semblait un peu transpirant si vous voyez ce que je veux dire. Il faisait chaud, c’était humide et tout le monde transpirait et son maquillage restait impeccable. Quand je pense à ce film, je pense à ça donc je devais voter pour lui”. 

Meilleur son

“Son, j’ai définitivement voté pour Sound of Metal, oui. C’est crucial, si crucial. C’est un autre personnage dans le film”. 

Meilleure musique 

“Je dois checker pour être sûr…J’ai voté pour Soul. Oui, j’ai trouvé que c’était vraiment beau. Je suis un grand fan de Jon Baptiste, c’était vraiment très beau”. 

Meilleure chanson originale

“J’ai voté… c’était une catégorie difficile à mon opinion. J’adore la musique, j’en fais. J’ai voté pour Speak Now de One Night in Miami. C’était excellent mais je ne suis pas déçu que Fight for You ait gagné. J’ai vraiment aimé cette chanson et, autre chose par rapport à la cérémonie, le fait que les chansons aient été diffusées avant la cérémonie. C’était un choix intriguant et je ne le savais pas alors que je suis un membre de l’Academy. Je ne savais même pas que cela allait se passer comme ça donc je ne regrette pas d’avoir allumé la télé un peu plus tôt afin de voir les performances de Speak Now et Fight for You. Et je crois que cela aurait été mieux de les laisser pendant la cérémonie”. [Je lui dis alors que j’ai adoré Husavik, ndlr] Moi aussi ! Vous savez, je dois le dire mais je pense que c’était une magnifique chanson et je l’écoute toute seule en dehors du film, même si je trouve que la voix de Will Ferrell ruine un peu le tout. Je sais qu’il est dans son personnage et c’est supposé être drôle mais cela me gêne, il y a une ligne dedans où je suis : « Ooooh, noon, nooon ! ». Encore une fois, il est dans son personnage donc… aussi, une autre raison pourquoi j’ai pensé voter pour celle-là c’est que le film repose sur cette chanson, elle est vraiment cruciale pour l’histoire donc j’ai sérieusement considéré à voter pour elle”. 

Meilleur film international

Oh ! Celui-là est si…Ok, donc j’ai voté pour Better Days. Je trouve que Better Days était très bon. J’ai aimé Another Round mais je ne l’ai pas trouvé particulièrement spécial, du style : « Wow ! C’est vraiment exceptionnel ! ». J’ai juste trouvé que c’était un bon film. J’ai adoré Collective, je l’ai vu à Sundance l’année dernière et cela est resté ancré en moi. Mais je dois dire que ce n’étaient pas mes choix pendant le premier tour. J’ai adoré Apples de la Grèce, j’ai trouvé que c’était incroyable. J’ai adoré le film français, Two of Us. Je l’ai trouvé magnifique. En réalité, j’ai voté pour Apples, Two of Us, Hope, qui est le film de Stellan Skarsgard, Beginnings, l’entrée géorgienne, qui m’a ébloui, difficile à voir mais je l’ai trouvé magnifique. Film international est littéralement ma catégorie préférée. Vous pouvez le savoir juste par le temps que j’ai pris pour en parler au début de l’interview mais c’est juste ma catégorie préférée. La chose à propos de laquelle je suis le plus heureux en tant que membre de l’Academy est que c’est littéralement le meilleur film de chaque pays et le fait que j’ai la possibilité de tous les regarder me rend extatique. Chaque année, il y a des films que j’adore et qui ne sont pas nominés et j’essaye d’en parler à tout le monde mais ils sont si difficiles à visionner vous savez, au moins aux Etats-Unis. Cela devient de plus en plus facile avec Netflix, Hulu, Amazon Prime… parfois ils sont diffusés sur ces plateformes. Un film que j’adore d’il y a deux ou trois ans… j’étais un fervent défenseur de The Guilty. The Guilty est l’un de mes films préférés, je pense que c’était juste incroyable et celui-là, j’ai pu connaître le réalisateur, l’acteur et le producteur du film et j’ai dit à toutes les personnes que je connais au sein de l’Academy qu’ils devaient absolument voir ce film et il a été shortlisté mais il n’a pas été nommé et j’ai été tellement déçu, mais je donne un cours à l’USC Film School et pour des crédits supplémentaires, je donne un film à voir chaque semaine et The Guilty est toujours mon premier film pour la première semaine de cours”. 

Meilleur film d’animation

“J’ai voté pour Soul, je l’ai trouvé excellent. Pete Docter est mon modèle en tant que réalisateur de films d’animation. Il essaye de réaliser des choses qui ne sont pas caricaturales. Elles invitent plus à réfléchir, donc il n’apparaît pas surprenant que j’adore les films de Pete Docter, qui essayent d’aborder des idées que l’on ne voit pas habituellement dans l’animation. J’ai adoré Soul mais j’ai trouvé Wolfwalkers très cool. J’ai vraiment aimé son style et j’adore vraiment l’équipe de Cartoon Saloon. J’ai pu en connaître certains il y a quelques années lors d’un festival à Amsterdam et je trouve qu’ils font vraiment des choses intéressantes. Mais, cette année, je devais voter pour Soul”. 

Meilleur documentaire

“J’ai vraiment des opinions très tranchées sur les documentaires. Mes trois documentaires préférés cette année ont été Collective, Boys State et Dick Johnson Is Dead. J’ai encore regardé Dick Johnson Is Dead hier soir d’ailleurs avec ma famille qui ne l’avait pas vu. Et j’ai vu Boys State à Sundance et je l’ai vu à nouveau il n’y a pas très longtemps. Et j’ai aimé The Mole Agent aussi. Je l’ai visionné hier soir encore également. Je vous ai dit que je regardais beaucoup de films. J’ai adoré Crip Camp aussi mais j’ai voté pour Collective. J’ai trouvé My Octopus Teacher adorable et intéressant mais… Dick Johnson Is Dead est juste le documentaire ultime, il est tellement intéressant. C’est drôle parce qu’il était à Sundance et cela ne m’intéressait pas de le voir parce que la façon dont il était présenté… l’affiche ne me disait rien mais c’est juste un excellent documentaire, j’ai pleuré en le regardant, vous devez absolument le voir”. 

Meilleur court-métrage de fiction.  

“J’ai voté pour The Letter Room. En fait, j’ai aimé tous ces films. J’adore les courts-métrages juste en tant que genre. J’ai réalisé beaucoup de courts dans ma carrière donc j’adore le storytelling concis, comment vous devez être très direct et développer vos personnages très rapidement. Vous devez être très efficace. Donc, j’ai aimé The Letter Room. J’ai aimé Two Distant Strangers, je l’ai trouvé très courageux et intéressant, donc je suis content qu’il ait gagné”. 

Meilleur court-métrage documentaire

“J’ai voté pour A Concerto Is a Conversation. Tous étaient très bien faits mais j’ai un faible pour la musique et j’adore les histoires de personnes s’efforçant de créer des choses artistiques et les challenges qu’ils doivent affronter pour atteindre leur but. Et j’adore les histoires familiales, les histoires de sacrifice pour réaliser son rêve artistique. Donc il m’a touché droit au cœur. Mais encore une fois, j’ai trouvé qu’ils étaient tous très bons. Hunger Ward était si bien aussi, si difficile à regarder parce que c’est à propos d’une chose réellement horrible. Mais j’ai l’impression d’avoir vu ce genre de films auparavant même si je l’ai trouvé très bien exécuté et challengeant. J’ai juste trouvé que A Concerto Is a Conversation était surprenant et différent”. 

Meilleur court-métrage d’animation

“Meilleur court-métrage d’animation, je l’ai donné à If Anything Happens I Love You. Ces courts étaient si différents les uns des autres mais j’ai trouvé que If Anything Happens I Love You était parfaitement réalisé – cela invitait véritablement à réfléchir – et surprenant. Je n’ai pas vu la fin venir, je n’ai pas tout de suite vu sur quoi portait l’histoire. J’ai trouvé qu’il était très bon”. 

Propos recueillis par Nicolas Mudry

Rencontre avec un membre de l’Académie des Oscars (1/2)

Josh Staub travaille dans l’animation pour Netflix après avoir passé plusieurs années chez Disney. Depuis 2018, il est également membre de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences (AMPAS), autrement dit l’Académie des Oscars. Peu après la 93ème cérémonie du 25 avril 2021, j’ai eu l’honneur de m’entretenir avec lui pour parler de son parcours, son rôle en tant que membre de cette académie ainsi que ses votes pour les Oscars 2021. Voici la première partie de cet entretien. 

Un retour vers le premier amour

Josh Staub n’a pas commencé à travailler directement dans le monde du cinéma même si, très jeune, différents arts le passionnent déjà. “J’adorais l’art, la musique mais – je pense que c’est cliché de dire ça – je ne croyais pas au fait que faire des films était un job”. Il s’oriente dans les jeux vidéo dès l’âge de 18 ans sans pour autant s’y épanouir. “J’ai fini par travailler dans cette industrie et j’ai réalisé que je n’étais pas vraiment un gamer. J’aime la façon dont c’est conçu, mais plutôt à travers leur storytelling, leur narration, la façon dont ils peuvent être immersifs”, précise-t-il. 

Directeur artistique du studio où il évolue depuis plusieurs années, Josh change de voie pour revenir vers ce qu’il aime depuis toujours. “J’ai réalisé que je n’étais pas plus investi que ça dans les jeux vidéo. J’adorais vraiment les films, c’était mon premier amour”, avoue-t-il sans hésitation. “Donc, j’ai réalisé un projet”, poursuit-il. “Un film par moi-même lorsque j’étais encore dans cette compagnie. J’ai conçu un court-métrage animé qui s’est qualifié deux fois pour une nomination à l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation”. S’il ne parvient pas à être nommé, son court-métrage, The Mantis Parable (2005), s’exporte très bien dans de nombreux festivals internationaux où il parvient même à remporter quelques prix comme au réputé Palm Springs International ShortFest. Cette consécration nouvelle lui permet de faire un premier pas remarqué dans l’industrie cinématographique et de confirmer sa voie. “Cela m’a ouvert de nombreuses portes. Une fois que j’ai fait cela, je savais que c’était vraiment ce que je voulais faire, ce dans quoi j’étais intéressé”

De Disney à Netflix en passant par les Oscars

Fort d’un court-métrage qui n’est pas passé inaperçu, Josh Staub rejoint Disney Animation où il travaille pendant treize longues années. Il a ainsi collaboré en tant que superviseur des lumières sur des projets célèbres comme Tangled (Raiponce, 2010) ou encore Frozen (La Reine des Neiges, 2013), ce dernier remportant l’Oscar du meilleur film d’animation, mais aussi sur des projets moins connus à l’international comme les deux courts-métrages d’animation Paperman (2012) et Feast (2014), tous deux lauréats du meilleur court-métrage d’animation lors des 85ème et 87ème cérémonies. Avec ce savoir-faire en animation sur des œuvres toutes reconnues par l’AMPAS, Josh finit par recevoir le Graal. 

Comme le veut le règlement, au moins deux pairs, déjà membres de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, le nominent, proposant son nom au collège. Mais le parcours ne s’arrête pas ici. “Quand vous apprenez cela, si vous voulez rejoindre l’Academy, vous écrivez une lettre dans laquelle vous racontez votre biographie et vos expériences”, explique le cinéaste. De la bouche de Josh Staub lui-même, cette nomination est et restera la plus grande reconnaissance qu’il a connue dans sa carrière. Cela fait désormais trois ans qu’il est membre de l’Académie des Oscars, participant chaque année aux différents votes qui permettront de définir les lauréats dans chaque catégorie de la cérémonie des Academy Awards.  

Un rôle solennel et important

Être membre de l’Academy n’est pas de tout repos, loin de là. “Je prends ma tâche de manière très sérieuse”, dit-il. “Je regarde bien sûr de très nombreux films de nombreux genres différents, et j’essaye de diversifier les formes de narration, du classique aux manières innovantes de raconter des histoires. Je pense que c’est important de s’immerger dans toutes les sortes de films qui sont réalisés afin de mieux comprendre le paysage cinématographique, afin de mieux décider ce que nous pensons être les meilleurs films”. Si l’AMPAS organise d’autres événements en dehors des Oscars, ces derniers représentent le gros morceau de ses compétences. En délivrant chaque année les statuettes dorées, elle est ainsi responsable de la remise de l’une des récompenses les plus prestigieuses de toute l’industrie cinématographique avec la Palme d’Or du Festival de Cannes, l’Ours d’Or de la Berlinale et le Lion d’Or de la Mostra de Venise. A cette tâche complexe répond un processus tout aussi complexe que Josh Staub n’a pu détailler en long, en large et en travers, se contentant des grandes lignes, forcément modifiées à cause de la pandémie de Covid-19. 

Pour certaines catégories, des shortlists sont publiées en amont de l’annonce des nominations. Les membres doivent ainsi regarder tous ces films pour être habilités à voter. Pour la catégorie Best Picture, souvent considérée comme la statuette suprême, un premier tour est organisé lors duquel chaque membre peut proposer les films qu’il souhaite, rendant les premiers votes très ouverts. Josh dévoile par ailleurs sa stratégie pour choisir lors de ce premier round car, à chaque tour, et contrairement aux autres catégories, les membres doivent classer les longs-métrages par ordre de préférence. “Généralement, s’il y a un film que j’ai vraiment adoré mais dont je pense qu’il ne sera pas beaucoup choisi par d’autres personnes, je peux le placer très haut dans ma liste. Alors que pour un film pour lequel je sais que tout le monde va voter, je peux le mettre dans ma liste mais plus bas”, admet-il. En faisant cela, il espère ainsi booster la côte de certains films dits plus “de niche” qu’il a adorés mais dont les chances de percer jusqu’aux nommés sont rares. Chaque année, Josh repart avec son lot de déceptions. “Il y a de nombreux films que je voulais vraiment voir shortlistés et nominés mais qui n’y parviennent pas, donc je veux être sûr de regarder autant de films que je peux à l’avance”, lance-t-il sans rancune. 

Sa catégorie favorite reste celle des films internationaux, qui possèdent également un système de vote différent. Chaque pays soumet en effet un seul film et différents tours de vote réduisent le paquet jusqu’à ce qu’il n’en reste que cinq, les cinq nommés pour la cérémonie. “Je ne me souviens pas exactement le nombre mais en général c’est entre 80 et 90 films par an et jusqu’à cette année, vous deviez toujours regarder un certain pourcentage de films internationaux pour ne serait-ce que voter dans le premier tour. Donc sur les 80 à 90 films, vous deviez regarder un certain pourcentage, je ne me souviens plus lequel, peut-être 15 à 20 des 80, mais vous pouviez choisir lesquels vous vouliez regarder”, détaille-t-il. “Et vous deviez prouver que vous les aviez vus au cinéma”, continue-t-il. “Et l’Académie, d’octobre à la fin de l’année, organisait des séances tous les soirs, en gros deux films chaque soir. Vous vous rendiez juste sur place pour les voir et ils notaient votre présence comme preuve, donc ils étaient très soucieux de savoir si vous les aviez vus ou non”. Avec le Covid-19, ces séances du soir ont forcément disparu, mais l’Academy avait involontairement prévu ce problème en créant une plateforme un an auparavant qu’elle a pu exploiter au maximum pour le processus de vote de la 93ème cérémonie, les cinémas étant fermés. Une chose qu’elle n’abandonnait pas cependant était bien évidemment de s’assurer que chaque membre visionne les films présents sur la plateforme afin de ne pas fausser le vote. 

Une 93ème cérémonie plus intime

Avant de passer à ses choix, je ne pouvais pas ne pas demander à Josh Staub ses pensées sur la 93ème cérémonie, la première de l’ère Covid. Celle-ci avait fait beaucoup parler, que ce soit son ambiance et sa cinématographie différentes des années précédentes, tout comme son final raté avec la catégorie “Meilleur acteur” placée en dernière au lieu de “Meilleur film”, un pari risqué d’autant plus que le regretté Chadwick Boseman n’avait finalement pas remporté l’Oscar à titre posthume pour Ma Rainey’s Black Bottom, celui-ci étant revenu à Sir Anthony Hopkins pour sa performance dans The Father

En tant que cinéaste lui-même, Josh Staub regarde la cérémonie d’un œil différent que le commun des mortels. “A vrai dire, je ne suis pas vraiment intéressé par le côté spectaculaire des Oscars”, avoue-t-il. “C’est peut-être parce que je suis un votant mais je me soucie plus des films et de ceux qui les réalisent”. Ainsi, il se place en contrepoids de ceux qui ne suivent la cérémonie seulement pour son glamour et s’intéresseraient moins aux discours des récompensés. “Je crois que chaque année, la chose dont la plupart des gens parlent c’est: « Oh, les discours étaient ennuyeux ». Pour moi, c’est le plus intéressant. Ce sont de vraies personnes qui sont mes pairs et j’ai envie d’entendre les challenges qu’ils ont eus au moment de concevoir le film et pourquoi ils voulaient le faire. Ca, c’est le genre de choses auxquelles je prête attention, moins le côté spectaculaire, le tapis rouge et tout ça”

“Pour la 93ème cérémonie, je dirais que j’ai plutôt bien aimé. Je pense que c’était légèrement différent, ce qui est approprié considérant la pandémie. Je pense que c’était approprié le fait que cela paraisse plus simple, plus intime et plus casual”, répond-il. Il note toutefois un reproche que beaucoup d’autres ont d’ailleurs fait : le manque de clips de présentation pour de nombreuses catégories comme celles des acteurs et actrices, alors qu’il est d’habitude coutume de présenter un extrait de leur performance. “Je comprends que cela puisse servir de présentation mondiale pour chaque film d’avoir un clip, c’est important, donc cela aurait pu être utile afin que chacun puisse avoir une connexion avec les films”, conclut-il. D’autant plus qu’avec la pandémie et les reports de distribution ou encore les déplacements de films prévus en salle sur des plateformes de streaming, tous n’ont pas forcément eu accès à toutes les œuvres cette année.

Nicolas Mudry

In Italia, trent’anni dopo la Cosa Nostra, la ‘Ndrangheta ripete la storia

Era ancora sconosciuta dal pubblico dieci anni fa. Nascosta nell’ombra dei suoi antenati, la Cosa Nostra siciliana e la Camorra napoletana, la ‘Ndrangheta è al centro dell’attenzione. Questa mafia, originale calabrese, si è sviluppata in silenzio et nella discrezione attraverso i trent’anni precedenti. Approffittò delle turbolenze provocate dalle due prinicipali organizzazioni criminali in Italia per consolidare il suo potere et il suo dominio lontano da occhi indiscreti e dalla ripressione poliziesca. Si stima il suo fatturato annuale a più di 50 milliardi di euro, e questa mafia si ritrova in ogni angolo del mondo, del Canada all’Australia, passando per la Colombia e il Togo. Oggi, mentre la Cosa Nostra è solo l’ombra di sé stessa e la Camorra soffre dalla sua organizzazione anarchica, la ‘Ndrangheta è divenuta la mafia più potente di Italia – addirittura dell’Europa. Come tale, il processo gigante che si è aperto contro di lei il 13 gennaio 2021 a Lamezia Terme, in Calabria, è decisivo. 

Centinaia di collaboratori

Più di 300 accusati. 900 testimoni, 400 avvocati, e 2 anni di processo in anticipazione. Mezzo migliaio di agenti di polizia per assicurare la sicurezza e lo svolgimento adeguato di questo processo straordinario. I numeri danno la svolta. Però, nonostante le apparenze, non è la ‘Ndrangheta nel suo insieme che viene giudicata, ma solo una delle tante famiglie che la compongono: la famiglia Mancuso e il suo capo, Luigi, che regna sovrana sulla provincia di Vibo Valentia per decenni. Se questo processo ha potuto vedere la luce, è grazie al procuratore capo della regione di Catanzaro, Nicola Gratteri. Arrivato nella regione nel maggio 2016, si è messo d’impegno, dal momento dell’entrato in carica, per attuare un’azione di vasta scala contro questa mafia, che è fino ad allora poco investigata dalle autorità. La sua scelta è incline alla famiglia Mancuso, nota per avere le ramificazioni fino al Sud Amercia. Tre anni di indagini sono necessari per scoprire interamente l’enorme rete che la famiglia gestisce. L’operazione, soprannominata ‘Rinascita Scott’, culmina il 19 dicembre 2019 nell’arresto di più di 300 persone, tra cui la maggior parte era in Calabria, ma anche nell’Italia del nord, in Germania (dove la ‘Ndrangheta si è resa noto nel 2007 con la strage di Duisburg, durante la quale sei persone sono morte), in Svizzera e fino alla Bulgaria. Solo nella penisola, più di 3000 carabinieri partecipano all’operazione. Non c’è stato un arresto di massa di questo genere da quelli contro la Cosa Nostra negli anni ’80. 

 Il pubblico ministero Nicola Gratteri, due giorni prima dell’apertura del processo ‘Ndrangheta, l’11 gennaio 2021 a Roma. AFP/Archivi 

Se questo processo è così importante, non è solamente alla luce della sua ampiezza e del numero di persone accusate. Evidenzia il tipo di funzionamento della ‘Ndrangheta e sulla facilità con la quale questa mafia infiltrò tutti gli strati della società italiana. Nicola Gratteri si spinge fino a parlare del “rapporto sistemico” tra gli impiegati statali importanti italiani e la mafia. Oggi sul banco degli accusati, si trovano accanto ai mafiosi gli imprenditori, gli avvocati della regioni, i sindacalisti, gli agenti di polizia. Non vi è nessuna parte dell’amministrazione italiana che è risparmiata: tra gli arrestati durante l’arresto di massa del 2019, si vedono i nomi come quello di Giancarlo Pittelli, ex-parlamentare ed ex-coordinatore regionale di Forza Italia, o quello di Gianluca Callipo, eletto del centro-sinistra e presidente regionale dell’associazione dei sindaci. Le forze di sicurezza si trovano addirittura implicate: il comandante della polizia municipale de Vibo Valentia e un colonnello dei fucilieri della regione costituiscono parte degli arrestati. Insieme alla famiglia Mancuso, questa rappresenta una parte intera della società civile della regione che si trova soggetta alla legge. “Questo è un processo molto importante, perché la famiglia Mancuso è una delle più importanti famiglie della Calabria. È attiva nel traffico di droga, ma anche nel settore immobiliare, nel turismo, nel riciclaggio dei soldi sporchi, e la famiglia è ben radicata fuori dalla Calabria e all’estero,” sostiene lo storico della criminalità organizzata Enzo Ciconte. 

Le relazioni di sangue

Attraverso la sua presenza all’interno delle istituzioni e dell’economia della regione, la ‘Ndrangheta ricorda alla Cosa Nostra siciliana del suo periodo di importanza massima, durante gli anni 1970, quando aveva tra le sue file i magistrati, gli agenti di polizia, gli uomini d’affari, e i politici locali. Se l’ingresso nella ‘Ndrangheta è determinato dall’appartenenza sussidiaria, i suoi associati rappresentano una parte ampia della società italiana, e la quantità di imputati che non vengono dalla famiglia Mancuso dimostra quanto questa mafia abbia avuto successo nel suo fondare nel mondo “normale”. Il processo di Lamezia Terme permette alla giustizia italiana di colpire i fondamenti giuridici della ‘Ndrangheta incrimando tutti coloro che le gravitano intorno e che approfitano delle sue attività. È anche la prima volta nella storia di questa mafia, così chiusa e ermetica al mondo esterno, e che non sarebbe mai stata possibile senza il numero sorprendente di “pentiti” che hanno accettato di darne testimonianza: 58, mai visto prima riguardo alla ‘Ndrangheta. Se è così difficile trovare le persone che hanno abbandonate il mondo mafioso e che sono pronte a cooperare con la giustizia, è perché la struttura della ‘Ndrangheta si base su una concezione puramente familiare. È soltanto attraverso la sangue che un uomo possa integrarci. “Quando uno dei suoi membri viene arrestato, non tradisce suoi cugini, suo padre o suoi fratelli,” ricorda Nicola Gratteri. Addirittura più particolare, per quanto riguarda il modo di funzionamento, la ‘Ndrangheta non ha né la forma piramidale con un “Capo dei Capi” come la Cosa Nostra, né il sistema anarchico e caotico della Camorra dei clan che si odiano. La ‘Ndrangheta combina questi due sistemi in una struttura gerarchica basata sulle famiglie (le ‘Ndrine) e i raggruppamenti di famiglie (i locali) al livello locale che, secondo le circostanze, rispondono sé stessi alla “Crimini”, al livello provinciale e di cui il capo è eletto ogni anno in agosto. La Crimine interviene per gestire gli insediamenti allontanati dalla ‘Ndrangheta (in Canada, in Africa, in Australia…), per regolare le dispute e per decidere su quali clan integrare nell’organizzazione. Però ogni famiglia e ogni locale funziona in maniera completamente indipendente, che riduce fortemente le possibilità di far crollare la ‘Ndrangheta nella sua integralità arrestando il capo, così com’è successo alla Cosa Nostra. 

Una mafia che non uccide più 

Molti commenti e analisi hanno la tendenza a collegare questo processo e il “maxiprocesso” di Palermo, che ebbe luogo tra il 1986 e il 1987 e che aveva segnalato l’inizio della fine della mafia siciliana. Però, guardandolo più vicino, le differenze sono notevoli; è poco più della dimensione e della forma del processo che possono essere paragonate. Il maxiprocesso di Palermo giudicava la Cosa Nostra nella sua integralità, i padrini e il cervello, Salvatore “Totò” Riina (anche se quest’ultimo era allora in fuga). Attualmente, a Lamezia Terme, solo la famiglia Mancuso è preoccupata: le altre sono contente di tenere un profilo basso e di lasciare passare la tempesta. 

Lo storico Enzo Ciconte lo mette in prospettiva così: “È eccessivo di paragonare questo processo al maxiprocesso di Palermo del 1986. In Sicilia, si trattava del processo di tutti i padrini che dominavano l’isola e pure l’Italia, mentre oggi soltanto una famiglia calabrese viene giudicata – quella dei Mancuso.” Per di più, è importante ricordare che la Cosa Nostra ebbe la sfortuna di veder venire alla testa, negli anni ’70, un uomo che pensava di poter piegare lo Stato attraverso la violenza, e la cui sete di sangue portò tutta la mafia in una guerra suicida. La ‘Ndrangheta non funziona in questo modo, e non si interessa ad agire così. Uccidere non ottiene più i risultati, come dice Nicola Gratteri: ‘La mafia non ha più bisogno di sparare o di bruciare le macchine. È sufficiente pagare – è i soldi della droga è il suo carburante. La ‘Ndrangheta ha sempre avanzato mascherata. Non ha mai cercato lo scontro. È un’organizzazione solida, granitica, patriarcale. Cultiva il legame di sangue per durare.” 

L’interno della bunker-corte dove si svolse il maxiprocesso di Palermo nel 1986

Questo processo è il primo colpo a questa mafia solidissima, e il numero di pentiti, che continua ad aumentare, testimonia un certo nervosismo all’interno delle famiglie che la compongono. Il crimine organizzato è potente e radicato in Italia, e rischia di durare ancora a lungo, perché si alimenta dei periodi di crisi come quello che viviamo. Però è importante ricordare di queste parole del giudice Giovanni Falcone, all’origine dei processi di Palermo e assassinato nel 1992 dalla Cosa Nostra: “[La mafia] è un fatto umano e come tutti i fatti umani ha un inizio, e avrà anche una fine.” 

Sources : 

Isalia Stieffatre

Tradotto da Jenny Frost

À l’ombre des pharaons : comment l’Égypte moderne met en scène son histoire

Plus de 2000 ans après la chute de l’Égypte aux mains de Rome, son histoire millénaire continue de fasciner, tant à l’intérieur qu’au-delà de ses frontières. Peu de civilisations peuvent se targuer d’avoir une aura à ce point mystique, imprégnée d’un exotisme qui a fait rêver plus d’un enfant à travers le globe. Au sein même du pays, cette histoire millénaire est une manne tant économique que politique. En Afrique et au Moyen-Orient, peu de pays capitalisent autant sur leurs histoires respectives. L’Égypte fait en ce sens figure d’exception, chacun des dirigeants qui se sont succédé à sa tête depuis un siècle ayant su utiliser cette histoire à diverses fins. 

Edward Poynter, « Israël en Egypte », huile sur toile, 1867

De l’importance du passé

Si le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi est le dernier en date à être arrivé au pouvoir, il est aussi loin d’être le plus insensible à la grandeur des Pyramides qui surplombent Le Caire. Début avril, un cortège sans précédent a traversé les rues de la capitale à la nuit tombée pour transporter vingt-deux momies de ces rois et reines de l’ancien temps. Sur des chars militaires dont la décoration n’avait rien à envier aux meilleurs péplums, les sarcophages, sous bonne garde, ont transité vers leur nouvelle résidence, le Musée national de la civilisation égyptienne. Flanqués de figurants en costume, de la garde montée et de diverses danseuses et chanteurs, cette parade dorée s’est déroulée sous haute surveillance et sous un déluge d’effets lumineux. À l’intérieur de ces sarcophages se trouvaient Ramsès II, son père Séthi Ier, Hatchepsout, Thoutmôsis III ou encore Seqenenrê Tâa.  D’un point de vue purement scientifique, le transport de ces restes historiques s’est fait « avec toutes les précautions pour ne pas [les] abimer » selon les mots de l’égyptologue Robert Solé. D’un point de vue politique, cette parade singulière revêt un symbolisme plus important qu’on ne peut le penser au premier abord. L’Égypte est loin d’être un pays en bonne santé économique ou politique ; pour Abdel Fattah Al-Sissi, mettre en scène ce passé historique permet de faire rayonner une Égypte qui n’aurait rien perdu de sa splendeur. 

La parade des pharaons. Source : AFP

Depuis la campagne d’Égypte de Bonaparte, l’intérêt, surtout européen pour l’histoire égyptienne et ses trésors, n’a jamais faibli. Voyages et expéditions dans les ruines de l’Égypte antique étaient, au XIXe et XXe siècle, une attraction pour Européens fortunés, venus admirer la grandeur millénaire d’une civilisation qui n’avait pas son pareil sur le vieux continent. Les voyageurs français y cherchaient un passé encore plus lointain que celui de Rome, Athènes ou Constantinople. « Durant plusieurs mois, j’ai passé mes meilleures journées au bord du Nil dans l’intimité des premiers dieux et des plus anciens hommes qu’il nous soit donné de connaître », écrit ainsi Eugène Melchior de Vogüé en 1876. À Thèbes, ancienne « capitale du monde », André Lagasquié écrit que l’Égypte est un « pays où la conquête des Romains, des Grecs et des Perses ne représente point l’ère antique » (1). La fascination que revêt ce pays et son héritage sur les Français a contribué, en Égypte même, à la prise de conscience concernant ce passé et la nécessité de le sauvegarder. Destinataire d’une note de Champollion en 1829, dans laquelle ce dernier appelle à « préserver les antiquités égyptiennes qui pourraient faire l’objet de démolitions, de déprédations, de vols ou de trafics non réglementés, aussi bien par des Égyptiens que par des spéculateurs européens », le vice-roi de l’Egypte (2) Méhémet Ali, édicte, en 1835, un décret visant à protéger les monuments antiques de son pays : c’est le début d’une patrimonialisation des biens culturels de l’Égypte. Quelques années plus tard, à la fin des années 1850, le vice-roi Saïd-Pacha interdit l’exportation des antiquités et fonde le Musée de Boulaq, sur les conseils d’Auguste Mariette (3). Au fil des ans et des découvertes, notamment celle des momies mises au jour dans la cachette de Deir el-Bahari, sur la rive gauche du Nil, au sud de la Vallée des rois, le musée s’agrandit et les écrits de Mariette concernant les antiquités exposées deviennent les premières cautions scientifiques qui attirent en masse voyageurs, scientifiques et simples curieux en Égypte. En 1889, les collections furent transférées au Palais de Gizeh, toujours au Caire, mais au sud de Boulaq, avant d’être installées dans le Musée égyptien, sur l’actuelle place Tahrir, en 1902. L’Égypte devient la vitrine d’une histoire millénaire, que les sociétés européennes se sont empressées de récupérer et d’étudier. 

Miroir sans tain

Si ce musée a longtemps été administré par les puissances coloniales qui se sont succédé à la tête de l’Égypte – l’Angleterre puis la France – l’indépendance de 1952 a emmené une nouvelle génération d’hommes d’État à la tête du pays, prêts à utiliser politiquement cette histoire pour affirmer l’autonomie égyptienne. Gamal Abdel Nasser, à l’origine du coup d’État de 1952 qui fait tomber la monarchie et expulse les anglais, était farouchement attaché à l’indépendance égyptienne et à son identité. La reprise en main du pays passe aussi par la reprise en main de son passé : en 1953, le poste de directeur français du Conseil Suprême des Antiquités Égyptiennes (devenu aujourd’hui le ministère des Antiquités égyptiennes), alors occupé, depuis sa création en 1859 par Auguste Mariette, par des égyptologues français, passe aux mains de Mostafa Amer, premier Égyptien nommé à ce poste. C’est le début d’une longue lignée d’égyptologues égyptiens, soucieux de s’emparer de leur histoire et de sa valorisation. Le plus connu d’entre eux sûrement se nomme Zahi Hawass, promu en 2002 secrétaire général du Conseil Suprême des Antiquités égyptiennes. C’est lui qui édite la loi de 2010 annulant le quota de 10 % de biens que les missions étrangères avaient l’habitude de prélever sur leurs découvertes et qui se bat pour faire rapatrier les antiquités égyptiennes exposées en Europe. Figure éminente de l’égyptologie égyptienne, Zahi Hawass est aussi l’un de ceux qui œuvrent le plus en faveur d’une Égypte forte sur le plan culturel et patrimonial. 

New York Public Library. « Giseh. Sphinx et les pyramides des Chefren et Mankaura. », c. 1870

Les successeurs de Nasser – Sadate, Moubarak, Al-Sissi – ont eux aussi joué sur cette histoire millénaire et l’intérêt qu’elle pouvait représenter pour l’Égypte moderne. Après les grandes réformes politiques et économiques, c’est au tour du tourisme et du patrimoine d’être réinvestis par les politiques. Faire de l’Égypte l’une des premières destinations touristiques du monde n’a pas seulement été une réussite économique pour le pays, mais aussi une formidable vitrine politique pour ses dirigeants, et ce, jusqu’à la révolution de 2011. La chute de Moubarak rebat certes les cartes du jeu politique et bouleverse le filon touristique du pays, mais ne change, au fond, pas grand-chose à la fascination exercée par les héritages pharaoniques sur la classe dirigeante. Même Mohammed Morsi, pourtant lié aux Frères Musulmans, eux-mêmes peu adeptes de ce passé « hérétique », n’a pas touché aux monuments qui font la grandeur de l’Égypte. 

Abdel Fattah Al-Sissi, au pouvoir depuis 2013, n’a pas inventé l’utilisation ostentatoire du patrimoine historique égyptien à des fins politiques. La situation actuelle du pays, que les touristes ont délaissé après 2011 et qui peine à les faire revenir, le pousse néanmoins à capitaliser encore plus sur cet héritage. Mettre en scène ce passé permet à l’Égypte de faire oublier l’état désastreux dans lequel se trouvent de nombreux secteurs du pays : une dette publique au plus haut depuis dix ans, une pauvreté qui ne baisse pas, l’absence de liberté de la presse et la répression des militants des droits humains en sont les exemples les plus visibles. Cette parade est une vitrine dorée mise en avant pour cacher les échecs du gouvernement d’Al-Sissi. Capitaliser sur une histoire connue et appréciée de tous peut certes permettre à l’Égypte de relancer son économie touristique, mais invoquer une grandeur passée, aussi glorieuse soit-elle, ne permet pas de réparer le présent. Tel un miroir sans tain, ce battage médiatique autour de la parade permet à Al-Sissi de cacher au monde l’état dans lequel se trouve son pays. Peu de citoyens égyptiens ont l’histoire de leur pays comme préoccupation première. Pour Al-Sissi, la parade du 3 avril dernier était surtout un symbole politique, étayant le retour de l’Égypte sur la scène politique et culturelle du Moyen-Orient. Il y a fort à parier que l’inauguration prochaine du futur Grand Musée égyptien aura la même aura de récupération politique, d’autant plus que ce musée n’a, dans ses proportions et son contenu patrimonial, rien à envier aux Grandes Pyramides de Gizeh. 

L’Égypte est un pays particulier, au passé fascinant et sans nul autre pareil. Le poids de son histoire et l’utilisation qui en est faite aujourd’hui est une particularité en Afrique et au Moyen-Orient. Nasser et Mubarak furent tous deux surnommés « Le Pharaon » lors de leur temps à la tête du pays, signe qu’il existe un référentiel historique intimement lié à une réalité politique. Chaque pays utilise des pans de son histoire à des fins politiques, mais l’Égypte est en ce sens particulière qu’elle fait plus que l’utiliser : elle puise dedans et vit quotidiennement à son contact. Même à Rome, Athènes ou Paris, il n’existe pas cette omniprésence d’une histoire millénaire telle qu’elle s’exprime dans le pays des Pharaons. 

Isalia Stieffatre

  1. Tels que cités dans D. Lançon, « Le voyage égyptien des Français (1820-1881) : fragile entreprise de mémoire vive », dans : Les Français en Égypte. De l’Orient romantique aux modernités arabes, Daniel Lançon (dir.), Presses universitaires de Vincennes, 2015, p. 43-58.
  2. Celle-ci est alors une province de l’Empire Ottoman, sous domination depuis 1517, avec une brève période française entre 1798 et 1801. 
  3. L’égyptologue Auguste Mariette fut d’abord conservateur adjoint au Musée du Louvre. C’est en 1857 qu’il rencontre le vice-roi Saïd-Pacha, par l’intermédiaire de Ferdinand de Lesseps. Il décide alors de partir pour l’Égypte, où il crée le Musée de Boulaq.