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La crise migratoire et le renvoi des bateaux : à qui la responsabilité ?

Depuis le début de l’année 2021, 14 000 réfugiés ont complété le voyage périlleux à travers la Manche, de la France vers l’Angleterre, soit le chiffre le plus élevé de tous les temps. En conséquence, en septembre 2021, Priti Patel, la Ministre de l’Intérieur du Royaume-Uni, a annoncé l’intention du gouvernement de permettre aux autorités britanniques de renvoyer les bateaux en France, sous certaines conditions. La France, quant à elle, s’oppose fermement à cette proposition, soutenant son illégalité au regard du droit international et le chantage économique qu’elle sous-tend. Dès lors, on peut se demander à qui appartient la responsabilité de la crise migratoire ? Et dans tout ce débat, les droits humains des réfugiés sont-ils réellement pris en considération ?

La Manche n’a aucune mer internationale : toutes les eaux de ce détroit appartiennent soit à la France, soit au Royaume-Uni. Toutefois, même si la gestion de la Manche est de la responsabilité de ces deux Etats, le droit international s’applique également.

En dehors des ports de Douvres et de Calais, où la division de la Manche est assez simple car ces parties de la mer sont plus étroites, la division de la Manche est une question complexe. En effet, au-delà de ces deux ports, la Manche a été équitablement divisée en zones de recherche et sauvetage entre le Royaume-Uni et la France. Mais cette division, additionnée aux questions légales, sociales et morales, complique le renvoi des bateaux.

Le principe de non-refoulement

Le non-refoulement est un principe fondateur du droit international et de la Convention de Genève de 1929. Il empêche le renvoi ou l’expulsion des demandeurs et demandeuses d’asile vers un Etat où ils pourraient être persécutés ou poursuivis, un tel comportement étant en contravention de l’Article 3 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme. En résumé, les Nations pour qui la Convention de Genève est contraignante ont une responsabilité de protéger les personnes vulnérables arrivant sur leur territoire.

Le refoulement peut être soit direct soit indirect. Le refoulement direct est le renvoi direct d’une personne dans un Etat où son risque d’être poursuivi est élevé. Le refoulement indirect est le renvoi d’une personne dans un Etat susceptible de la renvoyer à son tour vers un troisième pays où la personne risquerait d’être persécutée. Ces deux actions sont illégales selon la Convention de Genève.

Il existe actuellement un débat sur le statut du principe de non-refoulement, puisqu’à ce jour, il n’a pas encore été déterminé si ce principe constituait ou non une norme jus cogens – c’est-à-dire une norme impérative dont la dérogation est impossible, quel qu’en soit le prétexte. En tout cas, la règle est un principe intégral du droit coutumier qui n’était pas que la Convention de Genève, mais aussi des conventions ultérieures telles que la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés.  Ainsi, ce principe est intégral aux droits des réfugiés.

Le 23 février 2012, dans le cas d’Hirsi contre l’Italie, la Cour Européenne (Strasbourg) a considéré que l’Italie avait été en contravention du principe de non-refoulement en renvoyant 11 citoyens somaliens et 13 citoyens érythréens à Tripoli (Libye), où ils ont ensuite été expulsés vers leurs pays d’origine. Ce qui est significatif dans ce cas, c’est que l’Italie a été jugée coupable de deux violations de l’Article 3, car les refoulement direct (vers la Libye) et indirect (vers les pays d’origine) ont été considérés comme deux infractions distinctes. A l’instar de ce cas, la proposition de renvoyer les bateaux vers la France questionne la légalité d’une telle action de la part du Royaume-Uni : serait-il en contravention de la Convention de Genève, selon le principe du non-refoulement ?

La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer

Au cours de ce débat sur les bateaux, la France a évoqué la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, mise en place en 1982. L’Article 98 de cette Convention précise que tout État membre est obligé de « prête[r] assistance à quiconque est trouvé en péril en mer ». En renvoyant les bateaux vers la France, le Royaume-Uni violerait donc cette loi.

Par ailleurs, en mai 2021, l’Organisation des Nations Unies a publié un communiqué de presse sur cette pratique de renvoyer les bateaux, qu’elle appelle « pushbacks » (le renvoi). Felipe González Morales, rapporteur sur les droits humains des migrants, y précise ainsi : « In the absence of an individualised assessment for each migrant concerned and other procedural safeguards, pushbacks [are] a violation of the prohibition of collective expulsion and heightened the risk of further human rights violations » (Faute d’une évaluation individualisée pour chaque migrant∙e concerné∙e et d’autres garanties procédurales, le renvoi [est] une violation de la prohibition de l’expulsion collective, et il augmente le risque des violations ultérieures des droits de l’homme.)

Le chantage économique

Au début de l’année 2021, Gérald Darmanin, le Ministre de l’Intérieur français, et Priti Patel, sont parvenus à un accord. Le Royaume-Uni a promis de payer £54,2 millions à la France en échange d’un redoublement des actions protectrices, notamment l’augmentation des patrouilles de la côte près de Dunkerque, Calais et Boulogne. Toutefois, sans augmentation du nombre de bateaux interceptés, le bureau de l’intérieur britannique menace de différer le paiement. Pour Gérald Darmanin, cette menace mine l’amitié et la coopération entre la France et le Royaume-Uni qui, après le Brexit, sont plus importantes que jamais. Mais avec la possibilité que la force frontalière britannique se forme depuis des mois pour ce but, il y a aussi une contrainte de temps conséquente.

Cette demande peut aussi être perçue comme une abdication de responsabilité de la part du Royaume-Uni. Le gouvernement britannique ne veut pas que les bateaux entrent sa zone de recherche et sauvetage, localisée dans les parties les plus proches de sa côte, car ils seraient de sa responsabilité, selon les normes internationales. A l’instar des accusations de chantage, cela constitue une source de tension pour la relation coopérative entre le Royaume-Uni et la France.

Tout n’est pas qu’une question de loi

Il ne faut pas oublier que ces bateaux ne transportent pas des marchandises, mais bien des personnes vulnérables qui tentent d’échapper à des situations de guerre, de danger ou de persécution. Le nombre de migrants essayant de traverser la Manche croît sans cesse : pendant la première semaine du mois de septembre 2021, ils étaient plus de 1 500 à tenter le voyage, ce qui démontre l’urgence de la situation. 

Le gouvernement du Royaume-Uni a répondu à cette croissance par des mesures répressives et une position ferme envers les migrants. En effet, les propositions de Priti Patel se durcissent au fur et à mesure de son mandat. En mars 2021, elle a annoncé qu’il deviendrait plus difficile pour les réfugiés de rester au Royaume-Uni et de demander l’asile, et elle a proposé des sentences plus strictes pour ceux qui essaieraient d’entrer illégalement dans le pays. Même si la Ministre s’évertue davantage à rendre les trajets les plus utilisés « unviable » (non-viables) plutôt qu’à proposer des solutions ou de l’aide, elle soutient que ces propositions n’enfreignent pas la Convention de Genève. Cette position a été sévèrement critiquée, notamment par Amnesty International, qui affirme que le projet de loi sur la nationalité et les frontières (the Nationality and Borders Bill) n’améliorera pas la situation, au contraire, il empirera le système d’asile (« Far from fixing our asylum system – the Bill is set to make it far, far worse »).

La question du renvoi des bateaux provient d’un sentiment, en hausse depuis des années, visant à « protéger » les frontières britanniques, alors même qu’un nombre de plus en plus important de migrants restent bloqués à Calais, dans des conditions souvent peu hygiéniques et avec la menace constante d’être expulsé. Mais il ne faudrait pas oublier que pendant que deux Etats se chamaillent, des réfugiés subissent leurs inactions. Et au milieu des questions légales et des arguments politiques se trouvent des êtres humains à la recherche d’une main tendue.

Jenny Frost

Pour aller plus loin :

[INTERVIEW] La terrible situation des migrants de Grande-Synthe : pourquoi rien ne bouge ?

Alors que notre monde connaît actuellement l’une de ses plus grandes crises migratoires, que l’Europe peine à se mettre d’accord, nous nous intéresserons le temps de cet article au cas de Grande-Synthe. Cette ville, à quelques kilomètres de Dunkerque, dans le Nord de la France connaît depuis maintenant presque 4 ans, le passage de migrants.

Ce sont plus de 500 migrants, pour la plupart kurdes, qui fuient l’instabilité et la persécution en Irak. Ils veulent tous rejoindre l’Angleterre qu’ils considèrent comme leur El Dorado. Grande-Synthe est donc devenue la principale zone de transit vers l’Angleterre. C’est dans la forêt du Puythouck, où l’inconfort total et l’insalubrité règnent, que ces personnes tentent de vivre ou plutôt de survivre.

Si nous ne pouvons pas résoudre cette crise en un claquement de doigts, nous pouvons néanmoins nous demander pourquoi à l’échelle de Grande-Synthe, rien ne semble avoir changer et ce depuis 4 ans.

Pourquoi avons-nous l’impression que rien ne bouge ?

Pour répondre à cette interrogation, nous avons décidé de partir à la rencontre d’une association qui aide ces migrants. Nous avons donc pu nous entretenir avec Adiba Driouech, membre active de l’association ALEDS et qui a accepté de nous recevoir.

  • Qui êtes-vous ? Comment avez-vous rejoint le milieu associatif ?
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Je m’appelle Adiba, j’ai 45 ans et 4 enfants. J’ai repris mes études sur le tard puisque je suis infirmière depuis 2 ans. J’ai 20 ans de milieu associatif, j’ai fait un peu de tout, du social et de l’humanitaire.

J’ai connu mon association grâce à un membre de ma famille. Il m’avait proposé de le rejoindre car j’étais étudiante infirmière. A ce moment-là, la crise migratoire était assez importante avec le début de la guerre en Syrie et l’installation de la jungle à Calais. Les migrants, je ne les connaissais que par la télé.

  • Pourquoi avoir fait cela ?

J’ai commencé l’humanitaire à 18 ans à peine avec la Croix rouge ou l’on faisait des repas pour les sans-abris. 

Il faut avoir en soi un côté empathique, humanitaire. C’est aussi l’urgence de la situation et les demandes. J’ai rencontré beaucoup de médecins sur le camp, je me suis vite intégrée à l’équipe et le besoin d’aide dans tous les domaines se fait très vite ressentir.

  • Par rapport à vos expériences, que pouvez-vous nous dire sur la différence de traitement entre la crise des migrants et les autres causes auxquelles vous avez pu contribuer ?

Il y a 20 ans, la crise migratoire était moins importante, on se sentait plus concernés par les SDF, ce que faisait aussi l’association ALEDS à ses débuts.

Du point de vue associatif, bénévole, j’ai été très surprise par l’engouement. Le choc des images des enfants et des femmes vivants dans les tentes a beaucoup joué. Mais les associations n’ont pas su jouer sur ce terrain ni gérer. En France, très peu d’associations ont agi, il n’y a presque que L’Auberge des migrants et l’association Salam. Ces associations sont accréditées par l’État et doivent remplir certaines obligations. Sinon, la plupart des associations sont étrangères et notamment anglaises.

  • Pourquoi ?

La télé et les réseaux sociaux ont joué leur rôle et j’imagine qu’ils n’ont pas les mêmes conséquences sur différentes sociétés. Ils apportent un lot de bonnes et de mauvaises choses.

Nos associations sont peu soutenues et s’essoufflent, que ce soit au niveau des actions et des dons et c’est ce qui est arrivé avec ALEDS.

En France, on n’agit pas autant qu’en Angleterre et je pense que c’est culturel. Ça fait partie de la mentalité du pays, même si on fait mieux que certains pays, on fait surtout moins bien que beaucoup d’autres.

La France a une relation très difficile avec l’immigration et ça on le sait. Et voir arriver « tous » ces migrants sur son sol, ça suscite le rejet des gens. On a pu largement observer cela à Calais et entendre « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », « nous aussi, on est en difficulté ». Mais en réalité, la France n’accueille pas autant de migrants.

  • Par rapport à l’Allemagne ?

Oui, par exemple mais encore une fois le rôle de la télé est très important, on ne dit pas que notre pays n’accueille pas autant que les autres. De plus, les migrants ne veulent pas rester en France. Ils ressentent tout cela et se disent qu’ils seront mieux en Angleterre.

  • Si la France était plus impliquée dans la crise, comment cela se serait-il traduit ?

La France ne s’implique pas, elle crée des débats contre cela. Elle débat sur le burkini et crée un climat anxiogène. Alors comment se préoccuper des migrants ?

  • L’origine des migrants est-elle le plus grand problème dans l’avancée de tout cela ?

Bien sûr, à cause de leur origine, on s’imagine qu’ils sont tous musulmans, même si c’est vrai pour une partie d’entre eux, ce n’est pas vrai pour tous. Beaucoup de kurdes ne sont pas musulmans et beaucoup d’Erythréens sont chrétiens. Pour autant, il y a toujours un rejet, la peur de l’autre, de celui qu’on ne connaît pas. Aussi, dans l’esprit des gens, le migrant est musulman.

C’est une forme de racisme. On rejette l’autre car il est de culture et de religion différentes.

– La France a un problème avec les migrants car elle n’a pas résolu ses problèmes de racisme ?

La France n’a pas résolu ses problèmes d’IMMIGRATION : son rapport à l’immigration et à l’Islam qui est flagrant. Ça s’accentue avec les attentats, Daesh… On le voit avec le faux débat du burkini, avec le problème du voile, etc.

  • Aujourd’hui, on condamne ceux qui aident. Cédric Héroux, les 4 retraités de le Roya, Pierre Alain Manoni sont tous hors la loi pour délit de solidarité. Est-ce que vous ressentez cette ambiance ?

À Calais, on était interpellé par les CRS, on nous demandait nos papiers. On a déjà été gazé mais pas directement. Les migrants sont gazés et nous aussi de ce fait. Sinon je n’ai pas eu trop à souffrir de cela. Mais on entend beaucoup de bénévoles se faire malmener.

C’est une forme d’intimidation mais ça ne fonctionne pas. Ceux qui sont dans l’humanitaire sont des convaincus. On est fait pour l’humanitaire, il y a un grand don de soi et beaucoup de sacrifices.

  • Pourquoi intimider ?
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Pour ne pas qu’ils reviennent sur les sites. L’Etat ne veut pas voir s’installer les camps de migrants. Le matériel qu’on apportait était très rapidement récupéré par les CRS. Mais l’Etat ne fait rien !

C’est une histoire très politique et il faut absolument saluer le maire de Dunkerque. Il essaye à son échelle de tout mettre en œuvre pour aider ces migrants et cela parfois contre l’Etat et les décisions du préfet. Il a d’ailleurs annoncé que si rien n’était fait au plus vite, il réinstallerait comme il l’a déjà fait, un camp dur avec de petites maisons en bois.

  • Est-ce que tout se fait au niveau local ?

L’Etat ne fait rien, leurs CAO (des centres d’accueils de l’Etat) ne sont que de la poudre aux yeux. Ce n’est pas ce que les migrants veulent et on ne résout rien. On considère les migrants comme du bétail. On les DÉSHUMANISE. Dans la « jungle », c’est terrible.

  • Peux-tu nous dire ce que veulent les migrants et pourquoi ça coince ?

Les kurdes à Grande-Synthe ont fui leur pays en guerre et l’épuration ethnique qu’ils subissent (officiellement les kurdes sont apatrides). Ils essaient aussi parfois de rejoindre un membre de leur famille. Ils veulent reconstruire une vie, qu’est-ce que tu voudrais pour ta famille ? Les protéger, leur donner accès à l’éducation, les nourrir. Ils ne sont pas différents de nous, on aurait agi de la même façon.

  • Concrètement, comment tu agis ?

On apporte surtout des soins et de la nourriture. On essaye de leur distribuer le minimum vital. Mais on a omis le coté psychologique. Ce sont des personnes détruites en grande souffrance. Nous ne sommes pas armés pour les aider psychologiquement.

Le nerf de la guerre, c’est l’argent. On n’a ni les moyens, ni assez de bénévoles avec les compétences nécessaires.

  • Qu’exiges-tu de l’Etat ?

Je veux qu’on les considère comme des humains. Il y a des femmes et des enfants, il faut au moins de la sécurité, c’est le minimum.

Une fillette est morte tuée par un policier, les tentes sont détruites… On instaure plus un climat de peur que de sérénité. L’Etat ne veut pas d’eux. Il en est de même pour les SDF, Macron avait promis qu’il n’y aurait plus de sans-abris… En réalité, ce n’est pas la priorité de la France, pourtant un des pays les plus riches du monde.

Il n’est pas logique de compliquer la tâche aux associations, de ne pas vouloir les intégrer. Il est incroyable de déshumaniser des personnes qui pourtant étaient élevées socialement, on connaît des avocats, des infirmiers qui ont dû migrer. On ne rappelle pas leur ancienne situation exprès pour les déshumaniser. Ils veulent leur dire « Là-bas tu es quelque chose mais ici tu n’es rien ! ».

– Merci à Adiba Driouech d’avoir répondu à nos questions.

Ilies Sidlakhdar

Exilés : repenser le langage pour repenser la condition

Le traitement médiatique et politique de la question migratoire : des chiffres, des flux, mais pas d’individus…

Les « migrants », « les réfugiés », « les sans-papiers », « les clandestins », « les mineurs isolés », « les immigrants », autant de façon de nommer ces individus qui, par peur, par malheur, par souffrance, par nécessité, ont dû quitter leur pays. Toutes les appellations précédemment citées constituent le faible et récurrent lexique utilisé dans les discours médiatiques et politiques lorsqu’il s’agit d’aborder la question migratoire. En effet, la plupart du temps, la question migratoire est, du moins médiatiquement et politiquement, traitée comme un « problème qu’il faut résoudre » et où le problème sont les individus migrants en eux-mêmes. La négativité véhiculée par les médias sur les migrants, tend à stigmatiser ces individus et à les déshumaniser. Toujours évoqués sous forme de nombres, « ces millions de migrants » venus en Europe, sont présentés comme des indésirables, envahisseurs dans la plupart des discours. On parle même de flux de migrants, comme on parlerait de flux de marchandises ou de capital… En bref, aujourd’hui, on parle beaucoup « des migrants », mais sans jamais parler des individus qu’ils sont. Ils ne font partie que d’une masse indistincte et homogène. Aucun traitement n’est fait à l’égard de ce qu’ils pourraient, en tant qu’êtres humains, ressentir sur leur condition, sur leur rapport au monde qui a été bouleversé par un drame ou un danger, ou par une volonté de vivre une existence digne de ce nom.

La nomination comme possibilité d’exister socialement

Dans son ouvrage Le pouvoir des mots, Judith Butler nous rappelle que « nommer quelqu’un, c’est lui donner la possibilité d’exister socialement, de prendre place dans le monde ». Ainsi, le nom nous permet d’exister aux yeux de l’autre, de nous inscrire dans les discours, le passé, le présent et le futur du monde. Ce nom que je porte, il permet à autrui de m’identifier, de me replacer dans son imaginaire, de m’approcher de son vécu. La manière dont on me nomme va constituer pour les autres une référence, qui, à partir d’elle, vont former tout une figure typique, caractérisée par des construits symboliques, produits de la société et plus particulièrement dans ce cas, produits des discours médiatiques et politiques.

Le poids des mots : pourquoi préférer le terme d’exilé à celui de migrant ?

En se référant à ce que nous avons dit plus haut, on peut donc dire que notre nomination par les autres a un impact direct sur notre propre perception de nous-même et donc sur notre rapport au monde. La nomination des sujets exilés, comme nous les appellerons ici, est au-delà d’un problème de stigmatisation ethnique, mais un problème qui touche directement au caractère constitutif du sujet. Lorsque l’on utilise des termes comme « migrant », « réfugié », « sans-papier », on vient, tout comme avec les chiffres, déshumaniser les individus en les renvoyant systématiquement à un groupe de personnes en particulier, sans jamais porter en eux le caractère individuel des expériences de déracinement vécues. Autrement dit, la figure du migrant renvoie à l’étranger, à l’autre qui effraie, à cette figure de l’étranger qui a été construite sur la peur, la méfiance et la violence. De plus, la figure du migrant ayant été négativement construite dans les discours publics, le terme d’exilé, renvoie, lui, à une image du voyageur forcé, plus littéraire, sans comporter de caractère négatif apparent.

Alexis Nuselovici (Nouss), actuellement professeur en littérature générale et comparée à l’Université d’Aix-Marseille, s’intéresse entre autres à « l’expérience exilique ». Selon Nuselovici, l’importance des mots pour nommer les personnes en situation d’exil est primordiale. Pour lui, considérer avant tout les migrants, les réfugiés, les sans-papiers, les expatriés, les déracinés, les déportés, etc, comme des sujets exilés, permettrait à la fois de traiter d’une expérience commune aux individus, et à la fois de tenir compte de la singularité des parcours et des ressentis de l’exil propre à chaque individu.

Penser un nouveau langage pour réaffirmer la condition politique des exilés

Comme nous l’avons vu, l’importance des mots pour qualifier, pour faire exister un individu dans la société est première. Au-delà de ça, se joue également le potentiel politique des individus exilés, qui, par leur déracinement, leur situation de « réfugiés », se voient privés d’une capacité d’agir en politique. Or tout d’abord, selon Nuselovici, employer le terme d’exilé, permettrait de redonner les potentialités politiques de ces individus, « d’inclure les migrants dans un vivre-ensemble-entre-humains plutôt que de les tolérer provisoirement dans un plan quinquennal ». Toujours dans le domaine de la linguistique, il différencie le terme de « migrant » réservé à la presse, aux politiques et aux forces de l’ordre, du terme « d’exilé » qui porte en lui la notion d’expérience humaine, du vécu, que le domaine sociologique devrait, pour Nuselovici, adopter.

Dans un second temps, il faut rappeler que, par leur condition même, les exilés, qui sont la figure d’autrui, sont porteur d’un potentiel politique, celui de l’étranger qui nous confronte à notre propre vécu, à notre propre société. En effet, si l’autre, l’exilé n’existait pas, alors il me serait difficile de remettre en question ma société, de la comprendre, de l’appréhender dans son intégralité, de m’y confronter.

Pour finir, aujourd’hui, il semble nécessaire de penser un nouveau langage pour les exilés. En plus d’être un moyen de leur redonner leur condition humaine, leur dimension individuelle, ce changement de langage serait aussi une manière pour eux, d’avoir une possibilité d’exister politiquement, du moins de légitimer de nouveau leur potentialité politique. En persistant avec les termes péjorativement connotés tels que « migrants » et « réfugiés », leur condition en tant qu’être social et politique se voit niée, les empêchant d’exercer leur pouvoir d’agir sur le monde et donc par la même occasion, de pouvoir nous, nous apporter un regard extérieur et divers, sur notre propre société.

Johanna Courtel

Portrait : Louis Witter, photographe, reflets et cicatrices du monde.

Grand Place de Lille, fin de journée. Au loin, une silhouette mince. Un style baroudeur. Une barbe bien présente. La bière du nord lui avait manqué. C’est dans un café qu’il me parle de ses engagements, de son travail. Plus que ça : d’une passion.

Vous l’aurez peut-être deviné, il s’agit de Louis Witter. Ce photoreporter de 22 ans qui parcourt le monde depuis ses débuts. Portrait.

Ses débuts

Avec un père militaire et une mère au foyer, il doit changer de ville tous les deux ans. Adolescent, il a déjà des convictions bien établies. On lui offre son premier appareil photo à 10 ans et très vite, il comprend la puissance que peut avoir cet objet.

Après un bac L décroché de peu, il s’inscrit à l’ISCPA de Paris « pour avoir une base à côté ».

Mais la photo prend une importance de plus en plus grande. Du haut de ses 17 ans, il est approché par la presse locale, comme le journal L’éclaireur du Gatinais. Depuis le début, ce sont les faits de société qui l’intéresse. Il choisit de couvrir des manifestations et des mouvements politiques. Ses premiers reportages sur les jeunesses nationalistes et les manifestations du mariage pour tous marquent un point de départ pour la suite.

« La photo au service d’un fait »

Quelques années plus tard, la photographie est devenue son métier. Il s’est entrainé et a trouvé son crédo.

Liban, Irak, Ukraine, Maroc, Amérique Latine… Des pays souvent en crise dont le photographe veut témoigner de la situation. Il travaille pour des sites internet ou encore des quotidiens, comme Libération qui lui accorde deux voire trois pages.

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©Louis Witter.

Des reportages sur plusieurs semaines, seul ou avec d’autres photographes. En 2016, il se rend en Ukraine sur les pas des réfugiés en Europe de l’Est. Puis en Irak, dans les pas des combattants du PKK.

Il y a quelques mois, il est allé en Colombie auprès des FARC pour faire un point avec les combattants des guérillas et leur retour à la vie civile.

La photo. Quel est son objectif ? Quel impact peut-elle avoir ? Un photo-reportage peut-il être artistique ? Cigarette à la main, il me confie qu’à ses débuts il prenait ce qu’il se présentait à lui, tous les éléments qui l’entourait, il mitraillait. Avec l’expérience, il a appris à appréhender son environnement, les lieux, les gens.

Raconter une histoire. Tel est son but. Mais avant tout, il souhaite informer. Montrer ce qu’il se passe à l’extérieur de notre vie quotidienne en photographiant celle des autres. La question du reporter « artiste » est souvent posée. Lui ne se considère par comme tel.

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©Louis Witter

« Je ne crois pas à ce mythe de l’objectivité »

Des idées politiques bien arrêtées, une lutte et un engagement assumé. La politique actuelle, la décision de Notre Dame des Landes… Plusieurs sujets l’indigne, mais en photo il doit garder ses opinions. Il ne croit pas à ce grand mythe de l’objectivité journalistique, alors il essaie d’être le plus honnête possible à travers ses photos et ses textes.

Ces dernières années, ses photos sont réalisées à l’étranger car il estime qu’il peut « avoir davantage de recul sur ce qu’il se passe ».

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©Louis Witter

Ses projets

Louis Witter veut maintenant de la nouveauté. Pour cela, il prend son temps afin de penser ses projets plus en amont. Tout comme dans le journalisme, il se doit de trouver un angle à ses reportages, afin d’affirmer un regard différent dans ses projets.

Prochainement, il voudrait se concentrer sur le territoire français…

Un jeune photographe déjà grand, dont les photos nous rappellent les réalités du monde. Un photographe à suivre de près dans ses prochaines aventures.

Son site internet : http://www.louiswitter.com/
Son Instagram : https://www.instagram.com/louiswitter/
Son Twitter : https://twitter.com/louiswitter

Vulliet Margaux