Culture Musique

Brav, le rappeur caravagiste des sans-voix.

Souvent maltraité ou qualifié de « sous-culture » par une élite intellectuelle garante de la bonne conscience. Taxé de fausse colère, de colère aveugle ou de culture identitaire. Malmené, ridiculisé et caricaturé dans la société au point d’être méprisé par toute une partie de la population. Le rap se voit doté d’une multitude de mots qui mettent à mal les maux terribles qui regorgent au fond de cet art. Oui, je choisis le mot « art » pour parler du rap et, comme dans toute forme d’art, il existe plusieurs mouvements artistiques, certains nous touchant plus que d’autres. Le rap est multiple, divers, cosmopolite et universel. Il est la représentation en soi de notre société et comme elle, il souffre du manque de connaissance et de recul. Il existe une multitude de rap et de rappeurs, donc les définir serait vain et surtout ridicule et trompeur. Il ne faut pas opposer les différentes familles du rap, tant cet univers artistique est multiple, comptant de nombreuses némésis. Le rap est à la fois multiple et il est un.

J’aime souvent penser, dans mes instants de manichéisme, que le rap peut cependant se définir politiquement de deux façons. D’un côté, il y a un rap qui se rapproche, par certains aspects et par une certaine philosophie, au capitalisme, reprenant les codes de celui-ci. De l’autre versant, il y a un rap qui se veut plus contestataire et transgressif. Un rap qui se veut le relais du « Protest song ». Cependant, comme toute vision du manichéisme, cela est purement subjectif et n’implique qu’une partie de ma vision sur cet art. Et parfois, dans le rap français on trouve des artistes qui me font revenir à mon état nietzschéen, des artistes qui transcendent le fond et la forme pour nous emmener dans leur propre univers poétique, où les mots sont comme des pinceaux s’agitant devant nous pour nous illustrer la beauté des mots dans la noirceur la plus totale.

 

De nos jours le rap entre enfin dans une autre dimension, étant donné que plusieurs générations ont grandi avec, le faisant alors entrer dans la sphère culturelle de la société, tant dans ses points positifs que dans ses travers. En atteste les très récentes Victoires de la Musique, qui ont consacré le rap par le biais d’Orelsan le faisant ainsi pleinement entrer dans la culture française.

 

Outre cela, il existe des rappeurs français, ou plutôt des artistes de la contre-culture française, qui vont au-delà du simple rap mais qui font de la littérature, qui enrichissent notre patrimoine littéraire. De tout temps l’écriture a été le vecteur universel des contestations et des avancées intellectuelles, et bien souvent la musique était l’un des dénominateurs communs. J’ai évoqué un peu plus haut le « Protest song » qui, à travers les décennies, a permis de faire bouger les lignes. Quand je pense au Protest song, je pense à Johnny Cleg mais également à ces quelques mots du rappeur Medine.

« J’suis né au siècle de la mort du texte

Quelque part entre les sixties et l’an 2013

Mon premier concert, c’était Johnny Clegg

Dans les bras d’mon père, j’voyais la mort de l’Apartheid »

La musique, c’est tout simplement passer un message par le biais d’une autre forme d’art. La musique est ce que la littérature était au XIXème et XXème siècle, c’est-à-dire la forme d’art ayant le plus d’influence et de répercussion.

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Pour ma part, le rap tient une place particulièrement importante. Il a été l’un des vecteurs de mon initiation, de mon parcours initiatique comme dirait Herman Hess. Le rap m’a emmené vers l’écriture, vers la littérature, la poésie et tant de choses. De ma rencontre tardive avec le rap je retiens un nom, un artiste, celui de Disiz et de son album Extra-lucide. Depuis, tant d’artiste ont nourri ma culture rap et littéraire. Je pense à Lucio Bukowski, Dooz Kawa, Medine, Scylla et tant d’autres. Mais un rappeur incarne pour moi cette fusion entre la littérature, la contestation, la poésie, le rap et l’esprit nietzschéen de la pensée. Il vient de sortir, le 26 février 2018 dernier, son troisième album solo qui se nomme « Nous sommes ».

Mais assez parlé. Je vous propose donc, dans cet article, de découvrir l’artiste BRAV et de rentrer dans son univers à la fois poétique, mélancolique, engagé et amoureux.

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Brav en quelques mots :

Brav est né dans la ville portuaire du Havre le 5 août 1982, et a grandi dans un milieu prolétaire. Ses premiers pas dans le monde du rap se font durant l’année 1996, où il apparait dans le collectif « La Boussole ». Plus tard, dans les années 2000 et rejoint par son ami Tiers Monde, ils créent le groupe « Bouchées Doubles » et en 2003 ils sortent un très bon premier EP « Quand ruines et rimes s’rallient ». Dès cette époque on retrouve la plume et la vision de Brav. L’apogée du groupe se fait quelques années plus tard, en 2006, avec le deuxième album « Apartheid ». Pourtant, le groupe se sépare par la suite pour favoriser les carrières solos des deux artistes. La suite de la carrière de Brav se fait plutôt dans l’ombre, dans la collaboration plutôt que sur le devant de la scène. Il prend part au projet de Medine, de Tiers Monde et écrit également l’un des plus beaux morceaux de rap pour Kery James.

https://www.youtube.com/watch?v=L-OR7UGkCb0

Cependant, une envie le tourmente. Dans l’ombre de ses amis, il écrit jour et nuit des textes mais n’arrive pas à trouver la force pour revenir sur le devant de la scène, comme hanté par une trop grande catharsis. En 2013 il décide de tout plaquer pour partir au Proche Orient. De son voyage il en sortira un très beau livre photo intitulé « La lune sans les étoiles » dont l’argent des ventes est reversé à une association Palestinienne nommée « Nawa for Culture and Arts Association ».

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Ce voyage a un effet quasi mystique pour Brav, et à la façon d’Hermann Hesse dans « Siddhartha », Brav en ressort grandi, apaisé, mystifié. Le résultat est là, car quelques semaines plus tard il annonce sur les réseaux sociaux qu’un album solo est en cours de production. Commence alors tardivement la carrière solo du rappeur. Carrière solo prolifique, singulière et puissante. Et surtout une carrière « ensemble », avec son public comme en atteste son dernier album « Nous sommes ».

https://www.youtube.com/watch?v=2fbZOumYRsk

Miser sur la communication directe, l’écriture brutale et les ecchymoses.

Brav est un artiste aux multiples facettes qui font de lui un artiste puissant et atypique. Avec sa poésie noire semblable à des poésies d’Antonin Artaud, sa plume aiguisée à la John Fante allié au bruit et à la fureur d’un William Faulkner inspirent années après années ses albums solo, de « Sous-France », « Error 404 », et maintenant « Nous Sommes ». Une écriture qui se veut directe, provoquante parfois, satyrique, mais toujours avec le souci de la forme poétique.

Brav a toujours opté pour une communication directe avec son public, presque transparente. Une communication qui, comme ses textes, transpirent la sincérité, la force, la mélancolie, le satyre, le désespoir et l’espoir.

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Brav me fait penser à deux hommes littéraires. Le premier est un écrivain du début du XXème siècle. Il s’agit de John Fante. Comme lui, il décrit avec une magnifique et pudique tristesse le monde qui l’entoure, sans artifices, sans détours, toujours avec une justesse froide et poignante. Mais Brav me fait également penser à un poète russe du nom d’Arséni Tarkovski, le père du célèbre cinéaste Andreï Tarkovski. J’ai récemment lu son recueil de poème « L’avenir seul », et c’était troublant. Troublant de voir comment ce poète russe et Brav semblaient être connecté alors que des décennies et décennies les séparent. Les poèmes sont dans un premier temps surprenant, de par leur forme, nous poussant alors à entrer dans l’écriture de l’auteur. Et de là émerge une tendresse mélancolique, qui est à la fois magnifique et effrayante, nous procurant ainsi une multitude de sensation. Comme un cri qui serait écrit et fait pour durer. Et bien Brav, c’est un peu tout ça à la fois. Brav c’est l’audace de l’écriture, l’imagination de la poésie qui s’échappe de ses textes et de ses images. C’est également la simple « bravoure » racontée à l’échelle d’un homme parlant à l’universalité des Hommes. Parlant à son pays, à son époque, à ces visages sans voix et à ces yeux sans rêves.

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Brav, à la manière des grands écrivains américains de gauche (Jack London, Steinbeck, John Fante…) dépeint les différentes némésis de la société, les différents paroxysmes, les différentes incohérences, toujours avec ce soupçon de mélancolie douce. Toujours avec cette profonde noirceur qui fait émerger la beauté et la lumière des mots. Toujours à la façon d’un peintre caravagiste.

« Nos regards fixés sur nos écrans

Sans pour autant voir la fin venir

On cherche de l’eau dans l’océan

Pendant que coule notre navire

Se sentir seul dans cet ensemble

Au formatage des souvenirs

Il suffirait simplement… »

https://www.youtube.com/watch?v=OKbNVl9Sby4

 

Pour ma part, il est l’un des rappeurs les plus prolifiques et les plus intéressants en ce moment. Il est sans doute l’une des plumes les plus affutées de sa génération, et l’un des esprits du rap les plus poétiquement engagés. Il peint, à la manière des symbolistes et des expressionnistes, le tableau d’une société en perte de sens, où tout se retrouve exacerbé et polarisé. Il décrit ce sentiment qu’éprouve les gens d’être si seul dans un monde si grand, si peuplé, si connecté mais si vide.

« Est-ce logique que même entouré j’ai l’sentiment d’être solo

Il faudrait probablement faire quelques efforts d’intégration

On sait jamais, j’pourrais trouver l’amour au cœur d’ce viol en réunion »

Il n’hésite pas à cracher sa haine, sa catharsis, comme le ferait Boris Vian, à l’aide de sa plume, de sa voix, et de son interprétation.

« Être solitaire c’est parfois salutaire

Peut-être bien que c’est finalement nos cœurs de pierre

Qui allumeront l’espoir »

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Depuis sa ville du Havre qu’il regarde vivre au travers d’une multitude de regards, il pose un constat froid, brutal mais sincère sur la société actuelle. Sur les fractures entre les différentes couches sociales de sa ville, mais qui rapportent toujours à la cassure entre les grandes villes et les campagnes, aux cassures entres les classes sociales et au sein de ces mêmes classes sociales. Malgré ce regard froid et révolté, Brav souhaite ouvrir modestement les consciences. « C’est pas qu’on ne s’entend pas, c’est qu’on ne se connait pas. »

A travers sa noirceur, sa volonté de guérir les blessures des sans-voix se retrouve, pour finir, dans sa représentation scénique. En effet, pour promouvoir ses albums, il a fait plus d’une centaine de concerts en appartements, directement chez les gens. Sans filtres, sans artifices, juste avec ses mots, sa voix et ses blessures. Car oui, Brav rap pour les autres, mais il rap également son amour pour ses propres blessures.

« Je me taillade moi-même. Ça fait peur aux gens, le mec qui vient à poil devant toi. Tu vas faire quoi ? Personne ne pourra me faire du mal que je me suis déjà fait. J’aime ce côté oiseau blessé. »

Brav est un de ces artistes complet, humain, sans filtres, qui donnent à leur passion tout l’amour dont un artiste a besoin pour avoir la force de paraître nu devant son public. Pour pouvoir assumer et aimer cette nudité. Brav donne de la bravoure aux mots et un sens aux cicatrices. Sous sa plume, la colère, la tristesse, la rage se transforment en espoir et la sensibilité en courage.

https://www.youtube.com/watch?v=isXmb0fCjgQ

TEYCHON Baptiste

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